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FEMME I. APO FEMME DE YUX-I.IN-FOU

Thibet vunnannais.

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cipaux événements et les épisodes glorieux ou sanglants, les morts et les naissances. Ces sortes de cahiers sont en papier fort et fibreux ; les dessins en sont souvent enluminés de bleu, de rouge ou de vert.

Ces Thibétains ne pratiquent pas la religion bouddhique, ni aucune autre; ils ont des sorciers ou devins, croient aux sortilèafcs et sont extrêmement superstitieux. A l'occasion du décès d'une matrone, nous avons assisté à des scènes d'une sauvagerie intense. Pour chasser les mauvais esprits, accusés d'être venus ravir l'âme de la défunte et qu'il fallait empêcher de commettre d'autres rapts dans la tribu, ce furent, deux nuits durant, des saturnales insensées. Cris sauvages, torches brandies, simulacres de combats contre des êtres invisibles qu'on poursuivait à coups de hache ou de poignard jusque dans les recoins de la maison avec des vociférations sans nom, au bruit assourdissant du tam-tam, des clarinettes, des sifflets et des gongs, le tout entremêlé de coups de feu; puis, suivit une orgie générale, les libations de vin de riz se succédant jusqu'à ivresse complète.

Les sorciers, couverts d'amulettes, la tête empanachée de plumes de faisan vénéré de plus d'un mètre de lonorueur, la figrure barbouillée de suie et de sang, gesticulaient comme des démons, — voulant en donner pour leur argent à leurs ouailles en délire, — plus ivres que les autres, pour se donner du ton, prolîablement... et favoriser l'inspiration.

Nous nous sommes arrêtés deux jours à Min-hyne,

le seul village de quelque importance entre Likiangfou et Fong-ko, bloqués par la neige qui, tombant sans arrêt, rendait les chemins impraticables; nous en avons profité pour faire faire bombance à nos hommes. Je leur ai payé un cochon, et ils ont cuisiné et mangé sans interruption toute la journée.

Lagaîté règne parmi notre petit monde, qui nous suit, confiant et fidèle. Des flirts s'organisent avec les jeunes Thibétaines, d'ailleurs peu farouches. Si peu farouches, que le jour de notre arrivée dans ce village, une jeune beauté plantureuse, nous prenant pour deux hommes, nous fit des avances peu dissimulées qui nous divertirent beaucoup. Quand l'interprète lui eut défini la situation, elle se retira en bon ordre et porta ailleurs ses séductions.

Ces femmes n'étaient d'ailleurs pas déplaisantes ; robustes et saines, elles donnaient l'impression d'un bel animal sauvage.

Du village de Min-hyne, nous voyions se dresser, au sud-ouest, la chaîne altière des monts de Likiang que coupe et traverse le grand fleuve. Nous sommes, là, perchés sur des hauteurs dominant la dépression de Takou, et la vue s'étend fort loin. Les forêts qui couvrent les crêtes voisines forment des premiers et des seconds plans décoratifs aux lointains chaotiques de montagnes rocheuses et de sommets neigeux. Le ciel est chargé de gros nuages noirs, et le soleil couchant, sur ce décor grandiose, nous donne un spectacle inoubliable.

Des semaines durant, nous avons chevauché dans ces belles montagnes couvertes de forêts splendides.

Chaque matin, dès la pointe du jour, le départ s'orofanisait. On roulait la tente encore raide de celée, on mangeait, on chargeait les bêtes et l'on partait. En atteignant les hautes altitudes, nous avions beaucoup à souffrir du froid ; parfois, la neige tombait serrée; nos chevaux, inaccoutumés au verglas et au froid, flairaient le sol d'un air inquiet, patinant sur les sentiers gelés. On risquait à tout instant de se rompre les os, mais on avait trop froid, même pour songer à cela. On marchait sans rien dire ; à peine, de-ci de-là, un mot lancé dans le morne silence de ces solitudes oflacées.

Je me livrais à un travail très absorbant : le relevé à la planchette de notre itinéraire, la boussole, le chronomètre, le crayon et le carnet toujours entre mes doigts raidis. Tout à mes observations je laissais aller mon cheval qui me faisait passer, sans que j'eusse le loisir d'y songer, les obstacles les plus invraisemblables. Celui de Mme Courtellemont suivant le mien, elle m'aidait en bien des détails, sa principale mission étant de contrôler l'heure à chacune de mes observations de distance et d'altitude.

Nous suivions des sentiers souvent barrés par des arbres énormes tombés en travers ou obstrués par de gros rochers dégrineolés des sommets. Il était attendrissant de voir nos montures et les mulets de charge se débattre contre tant d'obstacles. Les courageuses bêtes ne reculaient jamais. Où la première, la plus vaillante, faisant sonner ses grelots sonores et

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secouant son panache de laine rouge avait passé, les autres suivaient religieusement.

Telle est notre vie de chaque jour en ces contrées lointaines et inconnues. Une des joies du soir, c'est le grand feu allumé devant la tente. Quelquefois, on le fait au pied d'un grand arbre résineux dont le tronc flambe avec le brasier et on ne se lasse pas de contempler les flammes capricieuses de cette torche gigantesque. On se laisse aller à rêver aux choses et aux êtres si lointains et si chers ; on fait des projets pour le retour. A cet instant seulement on peut s'abandonner à ces pensées, car, dans de semblables voyages, on est, tout le jour durant, absorbé par des spectacles toujours nouveaux, par des préoccupations de tous les instants. La moindre nés^lio^ence peut avoir les plus graves conséquences et compromettre la sécurité de tous.

Et puis, l'on doit bien employer un temps précieux. On est arrivé si loin, au prix de quelles peines! 11 n'est pas probable qu'on y revienne jamais. 11 faut donc faire ample moisson d'observations intéressantes et utiles.

Nous rencontrons parfois des Thibétains venus du nord qui se rendent à Likiang et, de là, à Tali où. se tient, en avril, la grande foire annuelle. Certains, venus de Ta-tsien-lou, ont déjà quarante-cinq à cinquante jours de marche. Il leur en faudra encore une quinzaine pour atteindre Tali oii ils vendront leurs marchandises. Après quoi, ils prendront de nouveau, patiemment, l'interminable chemin qui les ramènera au foyer. Nous les voyons arrêtés près

d'un feu, buvant du thé et mangeant des boulettes de farine de maïs au beurre. Le beurre, toujours rance, n'en parlons pas; mais la farine, faite avec du maïs légèrement grillé, a un goût de noisette excellent et nous en faisons souvent notre régal.

Ces Thibétains n'ont pas de tente et dorment à la belle étoile, roulés dans des feutres épais. Ils passent une partie de la nuit tapis autour d'un grand feu, buvant du thé chaud. Par l'intermédiaire des deux interprètes — le premier, sachant le français, traduit ma pensée au second qui, parlant le thibétain, peut se faire comprendre de ces gens — j'obtiens quelques renseignements intéressants sur leur voyage et leur commerce. Ils font complaisamment voir leurs marchandises. Bien que Thibétains, ils portent généralement la queue tressée des Chinois, mais l'enroulent autour de la tête, mêlée à leur turban de laine rouge ou brune, et la font souvent passer dans de o-randes et massives bagues d'argent ornées de grosses turquoises veinées du Thibet. Cela constitue un ornement barbare d'un assez bel effet.

Notre reconnaissance géographique menée à bonne fin, nous avions à choisir entre deux buts qui s'offraient à nous, également intéressants : ou continuer notre étude du Thibet yunnannais en nous dirigeant au nord vers Attentzé et Bathang. ou bien rentrer à Tali-fou pour assister à la grande foire annuelle. C'est à ce dernier parti que nous nous rangeâmes. En continuant notre route vers le nord, une population de plus en plus clairsemée et surtout dispersée sur de grands espaces, nous aurait fourni peu d'élé-

ments d'observations. La foire de Tali, au contraire, nous offrait l'avantage de réunir, sur un même point, nombre de gens venus des provinces voisines pour échanger leurs produits ou faire leurs approvisionnements. Malheureusement, pour arriver à l'époque de cette foire, il ne nous était pas possible de nous attarder et il fallait même, sans retard, prendre le chemin du retour si nous voulions en suivre les préparatifs et assister à l'arrivée des visiteurs étrangers.

Ainsi nous fîmes, et le 31 mars nous franchissions de nouveau le seuil ami du bon Père Le Guilcher, tout joyeux de nous revoir sains et saufs, et très satisfaits des résultats de notre expédition, dont nous lui contâmes les péripéties.

Tout à la joie de notre bon retour, l'excellent vieillard voulut garder pour le lendemain les mauvaises nouvelles dont il avait à nous faire part. En notre absence, le consul général avait encore fait des siennes.

J'avais, à ma rentrée au Yunnan par la frontière de Birmanie, pris la peine de l'informer très courtoisement de mon retour dans la province placée sous sa juridiction. Or, sans répondre à ma lettre ni m'informer de quoi que ce fût — moi, le principal intéressé — il avait écrit de nouveau au vice-roi du Yunnan pour l'informer que le gouvernement français ne répondait pas des incidents (?) qui pourraient surgir à mon sujet et le prier de me faire expulser.

Mais les autorités de Tali-fou ayant reçu simple notification de cette lettre, qui ne fut accompagnée

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d'aucune instruction particulière du vice-roi, en conclurent sans doute que celui-ci n'avait nullement l'intention d'intervenir, et on me laissa libre de séjourner dans la province aussi longtemps qu'il me conviendrait et de poursuivre mon voyage là où il me plairait d'aller. Voilà comment je leur étais suspect !

Le Père Le Guilclier était navré. « Mais c'est une félonie, me disait-il avec la plus vive émotion. M. François peut-il ignorer que, si vous aviez affaire à des mandarins mal intentionnés, vous seriez impitoyablement assassinés, à la première occasion, durant votre voyage de retour? Vous êtes à treize jours de la capitale, et c'est vous exposer à la mort que d'agir ainsi. »

Je reproduis fidèlement ici l'avis d'un homme qui doit, semble-t-il, un peu connaître la Chine et les Chinois, et particulièrement ce pays-ci, après y avoir passé cinquante-quatre ans de sa vie.

Fort heureusement, les mandarins de Tali-fou étaient de braves gens, désireux de vivre en paix et peu soucieux de se mêler aux querelles des barbares étrangers. Au contraire, pour bien marquer leur neutralité bienveillante, ils redoublèrent d'attentions et de prévenances, me prodiguèrent de nombreux témoignages d'estime, de sympathie même, me donnant les attestations écrites les plus flatteuses qui vinrent se jf^indre aux nombreuses lettres constatant mes bonnes relations avec les préfets et sou.s-préfets chinois de la province.

Jusqu'au i6 avril, nous attendîmes l'ouverture de

la grande foire, assistant aux préparatifs et arrivées des bonnes gens attirés de toutes parts par cette réunion traditionnelle. Nous étions toujours les hôtes du bon missionnaire qui nous rendit, dans cette occasion encore, de orrands services en facilitant de tous ses moyens nos relations avec les mandarins pour le règlement des difficultés qu'on nous avait suscitées. Il accepta même — et pour son grand âge c'était une réelle fatiçue — d'assister à de orands dîners chinois donnés en notre honneur chez le gfouverneur et le sous-préfet, dîners interminables comme toujours.

Des extrémités de l'Asie, on venait jadis tous les ans à la foire de Tali. La Birmanie, le Tbnkin, la Chine méridionale y apportaient leurs produits pour les échanger avec ceux du Thibet, de la Chine centrale et de la Mongolie. Des caravanes employaient l'année entière à leur long voyage d'aller et retour. Aujourd'hui, les échanges se font par mer; les grands emporiums de Singapour, de Canton et de Shanoraï ont tué les orrands marchés de l'intérieur et, de nos jours, c'est seulement en souvenir d'une tradition millénaire que l'ombre de ces grandes foires subsiste encore.

Celle de Tali s'est trouvée encore amoindrie par le massacre des Mahométans, qui a ruiné la province. Le commerce des métaux précieux et celui du musc, qui étaient particulièrement entre leurs mains, en a été fort éprouvé, et la voie du Setchouen, par Ta-tsien-lou, a certainement bénéficié,

au détriment du Yunnan, du nouvel état de choses.

Les Thibétains apportent à Tali des médecines chinoises, des peaux d'agneaux, un peu de rhubarbe, quelques centaines de chevaux et de bœufs; en somme, rien par rapport à ce qui devrait normalement descendre de la région d'Attenzé et qui, au contraire, va rejoindre la voie de Lithang, Bathang et Ta-tsien-lou, voie plus longue et plus difficile, mais qui a du moins l'avantage de conduire à un marché actif.

En retour, les Thibétains rapportent du Se-tchouen leur thé, objet d'une grande consommation, produit que le Yunnan, et plus tard, notre .'\nnam-Tonkin pourraient d'ailleurs également leur fournir.

Des campagnes voisines, les indigènes affluent à Tali, apportant des meubles sculptés, des cotonnades, de la quincaillerie rudimentaire ou des métaux ouvrés (samovars, marmites, brûle-parfums), des feutres, de la vannerie ; mais surtout des céréales, des légumes et des fruits, toute une mangeaille qui est dévorée en des festins pantagruéliques pendant les deux jours que dure le marché. Aussi, le quartier des restaurants improvisés est-il un des plus animés; citadins et ruraux s'y assemblent pour se livrer à des ripailles joyeuses arrosées de copieuses libations de vin ou d'alcool de riz.

Les marchands de porcelaines, de bijoux, de jades; les Cantonnais avec leur pacotille mi-chinoise, mi-européennee; les marchands d'habits et de chaussures, de chapeaux et de buffleteries; les marchands de pipes à eau en métal blanc, de pipes à

opium ou à tabac de toutes formes, et de toutes dimensions, ont leurs quartiers distincts.

Tout un grand plateau est réservé à la foire, emplacement traditionnel, au pied de la montagne, à deux kilomètres au nord-ouest de la ville, et la dominant.

C'est un curieux spectacle que ce fourmillement de robes bleues et de chapeaux coniques s'agitant sous le soleil, dans ce beau décor que complète un si large horizon. Combien l'ancienne foire devait être belle et pittoresque ! Nous en avons une idée encore aujourd'hui par le faible reflet que nous en voyons ; cette cohue de gens aux costumes divers nous donne l'impression d'une humanité infiniment variée, venue d'un peu partout, de pays très divers, de très loin. C'est une tour de Babel, où tant d'idiomes, de patois locaux, de langues difïérentes se mêlent et se confondent, que les groupements se font tout naturellement par pays, en sorte de se protéger et de se soutenir mutuellement.

En cette occasion plus que jamais j'eus à me féliciter d'avoir acquis une certaine aisance dans le port du costume chinois. Je me figure ce qui serait advenu si j'avais conservé mes vêtements européens pour circuler dans la foire. A n'en point douter j'en serais devenu la principale « attraction » . Mais adieu toute investigation et toute étude.

Sous mon costume que rien ne distinguait des autres, la figure à moitié cachée par mon grand chapeau chinois, personne ne se préoccupait de moi dans cette foule.

Je partais le matin accompagné de quelques serviteurs et tout le jour durant je fouillais minutieusement le marché, faisant une ample moisson de renseignements commerciaux. Je fis beaucoup d'emplettes en vue de l'exposition que je comptais organiser à mon retour à Paris : peaux, plantes médicinales, musc, etc., tous les produits d'exportation me paraissant intéressants, et je réunis ainsi un échantillonnage des principaux produits manufacturés de provenances diverses qui me paraissaient être les plus demandés, afin de documenter nos industriels sur les marchandises susceptibles de trouver un écoulement au Yunnan.

Je prenais mes repas dans les gargotes musulmanes oii se réunissaient les adeptes de cette religion.

Toute boisson alcoolique en était naturellement proscrite et elles avaient une meilleure tenue que les autres oij on ripaillait ferme.

L'impression que j'ai rapportée de ce contact avec les musulmans de la région de Tali-fou est qu'une grande tristesse pèse sur leurs esprits. Ces vaincus d'hier, ces opprimés d'aujourd'hui ne manifestent point, mais on sent leurs âmes dévorées de regrets et leurs cœurs encore pleins de souvenirs amers.

Les autorités locales se montrent dures pour eux et les populations leur sont hostiles, un peu comme il en est dans certains pays à l'égard des communautés juives.

Pendant deux journées, j'ai vécu là d'une vie vraiment étrange et combien différente de ce que nous

pouvons concevoir dans notre modernité ! Vie des âges disparus, bain d'antiquité me reportant bien des siècles en arrière, sur les grands marchés du passé, dans l'Asie d'autrefois, qui se meurt en attendant qu'elle se transforme.

Mme Courtellemont, de son côté, profita de son séjour à Tali pour continuer ses observations sur les femmes chinoises, et, sur ce chapitre, c'est encore à son carnet de route que je vais faire quelques emprunts.

« Le tao-taï de Tali, devenu veuf, a épousé en secondes noces une jeune fille du Yunnan, provinciale attardée, qui ne vit jamais une Européenne et me considère avec un naïf étonnement. Autour d'elle, amusant contraste, vivent des femmes veuves et des jeunes filles, toutes Pékinoises qui, elles, me voient sans surprise; parentes pauvres de la première femme, elles furent admises jadis dans le gynécée hospitalier où. elles sont restées après sa mort. En Chine, je retrouve cet usage déjà constaté chez les Arabes : les femmes veuves et les enfants recueillis par les parents les plus proches.

« Ce brave tao-taï n'a qu'une femme ; mais il en fait vivre certainement une bonne demi-douzaine, dont plusieurs ont des enfants, ce qui entraîne un train de maison considérable. Servantes et domestiques mâles, cuisiniers et marmitons, mafous et por-teurs de chaises, satellites chargés de régler le protocole des réceptions et des visites, constituent une troupe nombreuse qu'il entretient et entraîne à sa

suite dans ses déplacements, à chaque nomination nouvelle. Et l'on sait si elles sont fréquentes! Un mandarin reste rarement plus de deux ans dans le même poste.

« Combien de fois nous en avons rencontré, de ces exodes de personnages officiels, s'égrenant sur les chemins : chaises à porteurs pour les maîtres et leurs plus proches parents, palanquins pour les servantes, chevaux pour les gens de la suite, mulets pour les bagages, ils couvrent dos kilomètres et vont parfois d'un bout à l'autre de la Chine. Il est courant d'entendre dire qu'un mandarin de quelque importance dépense un ouan (soit 10,000 taëls qui font 30,000 francs) dans un de ces déplacements; et cela est aisé à comprendre quand on voit le nombre de gens et de colis qu'il traîne avec lui.

« Mais ce ne sont pas les seules charges qui écrasent le mandarin. S'il n'a pas de fortune personnelle — et c'est souvent le cas — il a dû recourir à des amis, pontant sur sa tête, qui lui ont avancé l'argent nécessaire pour faire face aux pots-de-vin qu'il lui a fallu distribuer aux puissants du jour, à Pékin ou dans la capitale provinciale, pour obtenir sa nomination, et il lui faudra rendre ces avances avec usure. Personne n'ignore que son traitement ne peut y suffire, et ceux qui le nomment le savent mieux que quiconque. — Alors, qui paiera?

« Le bon contribuable, dont c'est la fonction. Il devra, ce bon contribuable, rendre assez d'argent entre les mains expertes du mandarin pi^ur payer tout cela et bien d'autres choses encore.

« Le mandarin qui possède l'art de mettre ses administrés en coupe réglée sans les faire trop crier se tire toujours d'affaire. Mais s'il s'y prend mal, s'il va trop loin et que la population exaspérée fasse entendre ses plaintes jusqu'à Pékin, tant pis pour lui — c'est un maladroit et on le sacrifie impitoyablement. Et alors, c'est la ruine; bien heureux s'il s'en tire sans autre peine et conserve sa tête sur ses épaules.

« Ce tao-taï de Tali est parmi les bonnes exceptions : administrateur habile, il ne provoque aucune plainte, se tirant d'affaire sans trop exploiter le peuple et son alliance avec une famille du pays le rendant d'ailleurs sympathique à la population. Sa femme est très insignifiante ; mais elle a donné un fils à son mari et c'est ce qui peut, ici, arriver de plus heureux à une femme. C'est un bébé d'un an qu'on me montre avec orgueil.

« Les Pékinoises, parentes de la première femme, sont mes amies; gaies et avenantes, pas du tout guindées, comme la plupart des femmes que j'ai fréquentées dans les yamens, elles rient, chose rare !

« Nous parlons de Shangaï, de tout ce qu'elles connaissent de nos habitudes occidentales ; elles sont ravies de me voir, car elles s'ennuient ferme dans cette province reculée, et je devine que leurs façons plus libres doivent scandaliser les bonnes personnes du cru qui pensent qu'il faut être ennuyeuse pour être convenable.

« J'ai beaucoup de sympathie pour une jeune fille d'une quinzaine d'années qui babille comme un

oiseau. Elle a, celle-ci, gardé ses pieds normaux, ayant eu la chance de naître à Pékin où, comme à Shangaï et Canton, les idées nouvelles font souvent abandonner la barbare coutume des pieds déformés. C'est une exception, unique parmi toutes les femmes et jeunes filles que j'ai vues dans l'intérieur de la Chine. Les pieds de cette jeune fille sont charmants, nullement déformés, petits et fins. Il est d'ailleurs maintenant reconnu, par les nombreux exemples que l'on en trouve dans les villes du littoral, que l'usage de la déformation n'a aucune répercussion sur la conformation du pied. lîien que, depuis des siècles (quelque trois mille ans), des générations de Chinoises se soient succédé, torturant leurs pieds avec une persévérance digne d'un meilleur emploi, les mamans continuent de mettre au monde des bébés, HUes ou garçons, dont les pieds sont parfaitement conformés. La nature ne se lasse pas, elle non plus, de remettre en l'état ce que la bêtise humaine dénature.

« Dans cette famille, des fillettes de cinq à six ans qui, elles, ont eu la malchance de naître dans la province arriérée, sont soumises aux premières tortures de la déformation. Les petites malheureuses supportent stoïquement leurs souffrances; l'usage stupide est si enraciné qu'elles ne trouveraient pas de maris si elles ne possédaient pas les moignons séducteurs qui leur donneront la démarche gracieuse du saule agite par la brise.

« Nos missionnaires savent bien aussi qu'en voulant soustraire les fillettes de leurs orphelinats àcette

coutume barbare, ils les condamneraient d'avance à coiffer sainte Catherine. Or, il faut bien les marier pour faire place à d'autres infortunées, et quoi qu'ils en pensent, ils sont obligés de laisser faire les matrones qui entreprennent la déformation quand l'enfant approche de six ans. Ses extrémités sont, à ce moment, emprisonnées dans des bandelettes qui sont serrées graduellement chaque jour un peu plus, le but à atteindre consistant à replier quatre des orteils sous la plante du pied, laissant le gros orteil libre; le cou-de-pied est brisé et, par le fait, la femme en arrive à marcher sur les talons.

« Ce pied, ainsi mutilé, devra chausser, si l'opération a été bien menée, un élégant soulier de satin brodé dont la petite semelle ne dépassera pas sept centimètres de longueur. C'est là l'idéal ; mais toutes les femmes ne l'atteignent pas et elles trichent, au besoin, par des trucs plus ou moins ingénieux destinés à faire paraître leurs pieds plus petits.

« Chez le sous-préfet, où je fréquente assidûment aussi, je rencontre le premier exemple de polygamie qu'il m'ait été donné de voir jusqu'ici. En effet, les Chinois qui se payent le luxe d'avoir plusieurs femmes sont assez rares, bien que la polygamie soit autorisée par la loi et admise par les femmes elles-mêmes.

« Dans ce yamen, quatre femmes vivent en paix, constituant le harem de M. le sous-préfet. Elles ne prennent nullement ombrage les unes des autres, n'ayant d'ailleurs aucun sentiment bien vif à l'égard de leur époux commun. Du matin au soir, elles se tiennent compagnie, fumant placidement des pipes à

eau, jouant avec les enfants qui sont en commun aussi, caressant avec la même tendresse ceux des autres que les leurs propres. Ni nerfs ni sensibilité, ces femmes sont déconcertantes pour nous. Occidentales.

(( Elles me font très bon accueil; mais elles n'ont pas l'aimable abandon des Pékinoises. Je suis, là aussi, invitée à dîner, et c'est très amusant d'être reçue par quatre maîtresses de la maison à la fois ; la première femme garde, il est vrai, ses prérogatives, mais les autres jouent leur rôle aussi et toutes s'empressent à m'offrir, du bout de leurs baguettes dont elles se servent si habilement, les meilleurs morceaux choisis parmi les plats qui couvrent la table. Je finis par trouver cela moins amusant quand le repas dure quatre heures et que mon estomac, à la fin, proteste contre ces politesses dont il est bien diflicile de se défendre.

(( J'ai fait aussi la connaissance de quelques femmes chrétiennes qui viennent chaque matin, au petit jour, assister à la messe dans la chapelle de la M ission ; elles sont astreintes aune discipline religieuse assez sévère que le Père Le Guilcher estime, à juste titre, indispensable pour des néophytes.

« Après la messe, elles viennent me voir dans notre petite maison qui fait face à la chapelle ; très intéressées par tout ce qu'elles observent de nos habitudes occidentales, elles passent des heures avec moi, bavardant et s'amusant à voir les objets européens, qui leur paraissent si étranges. Quelques petits cadeaux aux fillettes aident à gagner le cœur

des mamans et nous avons bientôt de bonnes et amicales relations.

« Ces familles chrétiennes n'appartiennent pas à l'élite de la société où les conversions sont encore rares, et les femmes sont d'éducation et de manières plus modestes que celles que j'ai coutume de fréquenter. Mais elles ont sur elles une évidente supériorité d'intelligence ; émancipées par leur religion nouvelle, elles ont une personnalité plus marquée et donnent déjà la mesure des moyens qui sont à l'état latent chez la Chinoise.

« Dans la famille chrétienne la fillette a, dès l'enfance, un avantage considérable sur celle qui naît de parents bouddhistes. Cette dernière est esclave dès son entrée dans le monde, et sa venue est considérée comme un événement fâcheux, tandis que les parents sont très fiers de la naissance d'un fils. La petite chrétienne, au contraire, baptisée à l'égal de ses frères, est traitée au foyer sur le même pied qu'eux; tout naturellement, son intelligence et son esprit d'initiative se développent dans ces conditions favorables et, devenue femme, elle est pour son mari une compagne active et de bon conseil, et non l'esclave vouée à l'obéissance passive comme dans les ménages bouddhistes.

« L'émancipation de la femme par le christianisme apparaît ici avec une lumineuse clarté, et aucune de nous ne peut, sans ingratitude, oublier que nous lui devons le droit à la vie dont nous jouissons dans les sociétés modernes, et les libertés qui nous paraissent très naturelles et même déjà insuffisantes. »

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Le 19 avril, rien ne nous retenant plus à Tali, notre moisson de renseignements commerciaux, agricoles et scientifiques étant faite, il ne nous restait qu'à prendre congé de notre si excellent compatriote, qui nous avait témoigné tant d'affectueuse sollicitude, et à continuer notre route vers Yunnan-sen, afin de parachever l'étude comparative de toutes les grandes voies de la province.

Le printemps rayonne de tout son éclat, les champs de fèves sont en pleine floraison et embaument l'atmosphère. Tout est en fleurs. Les vastes champs d'opium, océans de fleurs blanches, violettes ou écarlates ; les haies d'églantiers qui bordent les chemins, murailles de fleurs aux senteurs exquises ; en fleurs, les frondaisons folles des clématites au parfum d'amande amère et les buissons d'aubépine ; des fleurs partout.

Les églantiers se distinguent par un nombre considérable de variétés : les unes à très grandes fleurs simples, jaune thé ou blanches ; les autres doubles, écarlates, roses ou jaune vif.

Le blé et l'orge sont en épis ; ils ondulent, verdoyants, sous la brise. On récolte les fèves de marais dont la culture est peu exigeante ; sans labour préparatoire de la terre, on les a semées simplement dans les chaumes des rizières , sitôt la récolte enlevée.

Cette première étape de Tali-iou à Tchao-tchéou. en passant par Hsiao-kouan où l'on fait la halte méridienne, est en cette saison la plu^s ravissante

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promenade qu'on puisse souhaiter ; elle'nous a laissé d'inoubliables souvenirs. Certes, ce pays est, par sa merveilleuse situation, un des plus beaux qu'il m'ait été donné de voir à la surface du globe.

Combien nous paraît simple ce voyage, maintenant que nous sommes accoutumés aux auberges, que nos hommes savent faire retenir d'avance les chambres les plus habitables, les nettoyer, préparer l'eau et le feu avant notre arrivée, et que chacun a sa besogne bien déterminée ! Il nous semble que nous n'avons jamais fait autre chose que de pérégriner en Chine.

Notre chaise à porteurs, dont nous ne faisons jamais usage pour nous, car nous préférons évoluer librement sur nos chevaux, nous sert à transporter l'herbier qui se garnit à chaque pas, en cette saison tout à fait favorable aux récoltes d'échantillons.

Sur douze mulets qui nous suivent, neuf sont chargés des collections de matières premières, étoffes, modèles de dessins et de costumes, marchandises diverses susceptibles d'être vendues ou achetées au Yunnan, sculptures sur bois provenant des mosquées, estampages d'inscriptions, peaux, fourrures, médecines thibétaines, etc. Notre bagage est réduit au strict minimum, car, en fait, nous voici sur le chemin du retour et plus n'est besoin de transporter des approvisionnements ; nous épuisons même nos réserves au jour le jour.

Nous sommes sur une grande route suivie par les caravanes, et les auberges sont généralement bonnes, quelquefois propres, et nous en avons même ren-

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contré comportant, ô merveille! un jarainet fleuri attenant au logis. C'est le cas pour notre première étape, à Tchao-tchéou, et c'est une surprise fort agréable pour nous, après une aussi belle journée. Dans cette auberge s'est arrêté, également pour la nuit, le cortège de la femme du préfet de Likiang-fou qui vient de Yunnan-sen ; elle y était allée marier sa fille aînée au fils d'un des grands fonctionnaires de la capitale. Absente de Likiang quand nous y sommes passés, elle avait reçu une lettre de son mari lui parlant de nous et elle désirait vivement faire la connaissance de Mme Courtellemont.

Des visites sont échangées dans l'auberge; le protocole habituel est observé et je me tiens discrètement dans ma chambre pour mettre la dame à l'aise. Elle est, paraît-il, une femme distinguée et mélancolique, de parfaite éducation et désireuse de se montrer favorable aux étrangers. .\u matin, sa chaise à porteurs est amenée jusqu'à la porte de sa chambre et elle y entre mystérieusement sans être vue du dehors. Rideaux bien clos, la chaise est soulevée et la caravane de Mme la préfète se met en marche vers Likiang, tandis que nous continuons notre route vers le sud.

20 avril. — Hier, nous avons fait environ 60 lis en six heures de marche, à peu près constamment en plaine. Aujourd'hui, l'étape est un peu plus longue et plus accidentée — 70 lis environ et un col de 2.500 mètres d'altitude à franchir pour redescendre dans la plaine encaissée et basse de Houng-aï. De

ce col, la vue s'étend au sud-est sur le plateau de Yunnan-hsien.

A Houng-aï, par 100 mètres d'altitude au-dessous de la plaine de Tali, un changement notable dans la température s'accuse. Tout est en avance ici d'un grand mois; déjà la récolte est finie dans les champs de pavots.

Un grand marché se tient tous les cinq jours au village et, précisément, aujourd'hui. Les paysans y vendent leur opium frais; c'est une des grosses recettes de leur année agricole; aussi le marché regorge de monde et les auberges sont remplies d'étrangers venus pour acheter la drogue et charger leurs caravanes, avec lesquelles nous cheminerons de conserve les jours suivants.

21 avril. — Nous laissons aujourd'hui, sur la gauche, la petite ville de Yunnan-hsien qui était beaucoup plus importante avant la guerre, surtout au point de vue de l'industrie minière. Nous nous dirigeons sur Yunnan-hi, gîte d'étape habituel. L'auberge est tenue par des mahométans qui se montrent très serviables pour nous. Nous couchons dans une chambre du premier étage où se dresse l'autel des ancêtres, aussi surchargé de brûle-parfums, de baguettes d'encens, de cierges, de vases de bronze et d'ornements de toutes sortes que chez les bouddhistes. Il y a là un assemblage disparate de religion et de coutumes, très explicable quand on songe que les migrations ou les infiltrations mahométanes n'ont amené que des hommes. Ils ont néces-

256 VOYAGE AU YUNNAX

sairement épousé des femmes aborigènes ou des Chinoises, selon les circonstances, et de là devaient résulter des survivances d'habitudes traditionnelles.

Nous avons acheté à ces braves musulmans un beau cheval noir, assez grand pour le pays, fort et en parfait état, pour 32 taëls, soit environ 100 francs. Cette mesure s'imposait, car, depuis Tali, nous étions assez pitoyablement montés. Nos mafous, venus avec nous de P)hamo et qui nous avaient suivis dans notre expédition en pays thibétain, nous avaient demandé la permission de retourner chez eux, en Birmanie, désireux de traverser les m.auvaises régions avant la saison des pluies. Cédant à ce désir légitime, nous avions pris d'autres mafous à Tali pour continuer notre voyage sur Yunnan-sen ; je les avais voulus musulmans et c'étaient de bons muletiers; mais leurs bêtes étaient médiocres, surtout comme montures, à l'exception d'une petite mule que Mme Courtellemont avait adoptée.

Les mahométans de Yunnan-hi ne m'ont pas trompé et j'ai eu jusqu'à la fin du \oyage une vaillante bête, très douce et maniable. Dans ces voyages si accidentés, on s'attache tout naturellement aux animaux de la caravane, en les voyant peiner sans cesse, endurer tant de fatigues et de privations, franchir patiemment tous les obstacles, grimper, se hisser sur les sentiers escarpés, se laisser glisser sur les descentes à pic, se tirer de mauvais pas efïravants. Aussi, ai-je été très heureux de laisser en bonnes mains, en quittant le Yunnan, mon brave petit cheval chez un de nos compatriotes de Mong-

tse, comme nous avions laissé nos montures du premier voyage à des amis de Tchong-king.

Le district de Yunnan-hi est très riche en métaux et surtout en cuivre ; mais la plupart des mines ne sont plus exploitées depuis la rébellion mahométane.

22 avril. — Forte étape aujourd'hui : 75 lis au moins, huit heures de marche dans un massif montagneux, ligne de partage des eaux entre les bassins du fleuve Bleu au nord et du fleuve Rouge au sud. Des hauteurs qui dominent Yunnan-hi, je compte soixante-dix villages disséminés dans la plaine que nous venons de traverser. Quarante-cinq étangs arti' ficiels assurent les irrigations, par la mise en réserve des eaux torrentielles descendues aux jours d'oraee des sommets déboisés.

Nous avons sous les yeux une vraie leçon de choses. S'il est impossible à tout homme civilisé de ne pas reconnaître les bienfaits du boisement, il est néanmoins imprudent de trop généraliser comme sont toujours portés à le faire les fanatiques de la forêt. Au fanatisme destructeur des hommes imprévoyants, ils opposent un fanatisme d'un autre genre : ils voudraient voir des bois partout. Or, il est nécessaire qu'un nivellement se fasse dans certains pays trop mouvementés ; que les érosions provoquées par les pluies aillent colmater les vallées, les élargir et les fertiliser, afin que l'homme ait, par la suite, à sa disposition des plaines cultivables et que les agriculteurs puissent succéder aux bûcherons. Nous avons ici un exemple frappant de cet état de choses. Si ces collines étaient boisées, elles retiendraient les

2S8 VOYAGE AU YUNNAN

eaux pluviales, dont les infiltrations souterraines, dans les grès, iraient grossir le cours des deux fleuves où elles s'écouleraient, sans grand profit pour ceuxci, car ils en ont déjà trop. Au contraire, l'eau, n'étant pas retenue, est entraînée, immédiatement après les pluies d'orage, sans déperdition, chargée de sable et de débris organiques, dans la plaine qui en est amendée ; et l'eau mise en réserve dans les étangs est utilisée, en temps opportun, par les agriculteurs du plateau qui, sans elle, serait stérile.

Nous couchons ce soir à Pou-Pong, petite bourgade pauvre, dans ce pays montagneux.

3j avril. — Nous continuons notre marche sur les crêtes : 95 lis pour arriver à Cha-kiao. Nous nous ravitaillons en viande de boucherie, bœuf et mouton, orâce à la présence de quelques mahométansdansce petit village. Nous en rencontrons d'ailleurs quelques-uns à chaque étape — une, deux, trois familles, postées là comme pour jalonner la route, vivant du passage de leurs coreligionnaires muletiers, toujours assez nombreux.

24 avril. — Le pays change d'aspect. Voici des collines boisées de sapins, des fonds très bien cultivés; on se croirait au Se-tchouen.

A mi-chemin de Li-Ho où nous devons coucher, nous rencontrons M . Litton qui va de Yunnan-sen à Teng-Yueh par un nouveau chemin, dans le but d'explorer les régions situées au sud de la route ordinaire de Tali à Teng-Yueh. Le connaîtra-t-il, ce

Yunnan, à le sillonner ainsi en tous sens depuis des années! Déjà il a reconnu, l'automne dernier, la région située au nord de la route dont il va explorer le midi, et son activité s'exerce fort utilement pour son pays dans cette partie de la province que l'Anoleterre revendique comme faisant partie de sa zone d'influence.

Il est stupéfait de nous rencontrer ici, car le consul de France avait eu le bon goût de lui dire, à Yunnan-sen, qu'il m'avait fait expulser de la province ! Sincrulière confidence à faire à un étranger et qui est de nature à donner, de notre solidarité entre compatriotes, une bien triste opinion.

Nous causons une petite demi-heure et je serre une dernière fois la main à ce parfait gentleman, avec lequel nous n'avons eu que d'excellentes relations et dont nous garderons le meilleur souvenir.

Durant l'après-midi, nous traversons la ville de Tchinang-tcheou, qui se trouve au milieu d'une plaine très bien cultivée. Il s'y tient aujourd'hui un grand marché.

55 avril. — Le pays est très giboyeux. En quittant Li-Ho, je bats les buissons à droite et à gauche du chemin, et le soir, en arrivant à l'étape, au village de Ta-si-pou, je fais une petite battue pour garnir le garde-manger; mes hommes font lever de nombreux faisans, des lièvres et quelques chevreuils des taillis de chênes et des sapinières.

Le hameau de Ta-si-pou n'est pas l'étape ordinaire; aussi n'avons-nous pour gîte qu'une pauvre

26o VOYAGE AU YUNNAN

maison envahie par des fumeurs d'opium. Nous couchons dans un grenier rempH de paille, en compagnie des rats et des écureuils familiers.

26 avril. — Quelques bois de châtaigniers et encore des chênes et des sapins. Nous suivons les lacets d'une petite rivière qui va grossir, au nord, un affluent du Yang-tse.

Nous arrivons à Tchou-Hsiung-fou, ville très misérable malgré le chiffre élevé de sa population; ville de faméliques, entourée de champs mal tenus dont les récoltes sont très médiocres, celles de l'opium surtout que l'on recueille en ce moment dans les champs clairsemés.

Nous ne nous arrêtons pas à Tchou-Hsiung, préférant coucher au petit hameau de Hsiao-Yao-tchaï afin d'éviter toute explication avec le préfet. Dans les conditions où nous voyageons maintenant — renseignés sur la passion que met notre consul à nous traquer en quelque sorte — nous ne saurions être trop ])rudents.

Les habitants de llsiao-Yao-tchaï ne sont pas accoutumés à voir des voyageurs européens s'arrêter dans leur pauvre bourgade. Ils sont très misérables et peu civilisés. Notre hôtesse, qui a perdu récemment un enfant et ne sait comment se débarrasser de son lait, se trait elle-même, bestialement, dans un coin. Pauvre femme! elle nous a donné sa propre chambre et a fait de son mieux pour nous rendre le séjour de sa tanière aussi supportable que possible ; mais le logis est bien exigu pour tant de gens et tant

de bêtes. C'est précisément jour de marché et la maison se trouve déjà encombrée de paysans venus des hameaux voisins.

27 avril. — Le pays redevient très fertile et très bien cultivé ; des bois de chênes ou de sapins couvrent les coteaux ; des rizières et des jardins s'étalent dans les fonds de vallées. Nous sommes à l'altitude moyenne de 2,000 mètres.

L'opium cultivé ici est à fieurs rouges; c'est une variété qui donne un suc de qualité inférieure, mais elle réussit dans des terres pauvres et sous un climat qui serait trop froid pour les variétés à fleurs blanches ou violettes.

Les maisons du village de Ké-tsong, où nous nous arrêtons, sont si misérables qu'il est impossible de trouver un gîte acceptable et qu'il nous faut dresser la tente. C'est toujours une joie pour nous de nous retrouver sous notre petite maison de toile, propre et saine. Combien nous serions heureux si nous pouvions camper tous les jours ! Malheureusement, cela est presque impossible en Chine; les mandarins, très soucieux d'assurer la sécurité des voyageurs européens, maintenant qu'un édit impérial les rend personnellement responsables de tout ce qui pourrait arriver de fâcheux aux étrangers de passage dans leur circonscription, feraient mille difficultés pour vous y autoriser. Tandis qu'à l'auberge, avec les soldats et les satellites qu'ils désignent pour veiller à tout, ils sont plus tranquilles.

28 avril. — On moissonne le blé dans les champs irrigables de la vallée, à 1,900 mètres d'altitude. Les cultures d'opium à fleurs rouges continuent. Les lièvres et les faisans abondent encore, à la grande joie de mes hommes qui sont si heureux de me voir tirer au vol qu'ils ne ménagent pas leur peine pour battre les broussailles.

Le pays est toujours très accidenté et boisé — chênes, cèdres et beaux pins parasols. Dans l'aprèsmidi, nous redescendons vers un petit cours d'eau. affluent du Yang-tse, que nous traversons à 1,850 mètres d'altitude, pour remonter ensuite au village de Ta-tsou-song, qui sera notre gîte d'étape. Ce village est admirablement situé sur un sommet qui domine tout ce nœud de montagnes où nous marchons depuis quatre jours, montagnes qui continuent à séparer les bassins du Yang-tse et du fleuve Rouge. Il est à remarquer que là ne serait pas le passage d'une voie ferrée de Yunnan-sen à Tali-fou — mais il ne faut pas oublier que les voies muletières recherchent surtout la ligne droite, sans se soucier des accidents de terrain, et se tiennent de préférence sur les crêtes.

Au-dessous de nous court la vallée du haut fleuve Rouge qui offrirait une voie bien plus normale pour un projet de ce genre ; en la remontant jusqu'aux sources du fleuve, à Mong-hoa, au sud et près de Tali-fou, il est certain qu'on trouverait un passage praticable.

2ç avril. — Du Ijcau sommet ofi nous respirons

un air délicieusement pur, chargé des senteurs balsamiques des forêts de sapins, nous redescendons dans la grande et très fertile plaine de Lou-fen-hien. Nous sommes, à présent, dans le bassin du fleuve Rouoe. Un de ses affîuents traverse et arrose la plaine; les rizières sont inondées. On vient de terminer la récolte des fèves et Ton prépare le terrain pour le repiquage du riz.

Encore un changement de climat, de flore et de faune, car nous sommes à 1,800 mètres d'altitude. Aux faisans ont succédé les perdrix dont les mâles, juchés sur les petites éminences, souvent sur les tombes, jettent sans trêve leur bruyant cri d'appel, en cette saison des amours : Tchin-ga-ga !

Tchin-ga-ga! et les malheureux gaUinacés appellent ainsi le coup de fusil qui les enverra en droite ligne à la broche.

Il fait plus chaud ici, et la récolte de l'opium est complètement terminée ; on ramasse les capsules sèches pour en retirer la graine blanche qui servira à faire de l'huile.

Lou-fen-hien est une jolie petite ville fortifiée, assez propre et très prospère. A signaler un superbe pont monumental, décoré de magnifiques sculptures.

jo avril. — Nous avons poussé hier jusqu'à Tao- Yao-chan, bourgade assez misérable, encaissée dans un fond de vallée; nous y avons passé la nuit et nous en sommes repartis ce matin à l'aube. Depuis Tali, tous nos départs s'effectuent régulièrement vers cinq heures et demie, ce qui est un résultat

admirable, dans ce pays de fumeurs d'opium, où l'on commence à s'étirer et à se frotter les yeux vers neuf heures du matin.

L'étape est accidentée. Nous. remontons encore! Il s'agit de franchir une chaîne après laquelle nous repasserons dans la vallée du Yang-tse, et cette chaîne est très mal peuplée; des montagnards riverains du grand fleuve, aborigènes très sauvages et très pillards, viennent fréquemment faire des incursions dans la région et récolter ce que d'autres ont semé. Chose extraordinaire, nous trouvons le cadavre d'un Chinois dans un fond de ravin, à quelque cent mètres du chemin. C'est le hasard — la poursuite d'un chevreuil — qui nous l'a fait découvrir. Nos hommes sont convaincus qu'il a été assassiné et traîné là par les montagnards redoutés, et nos braves à trois poils n'en sont que médiocrement rassurés. Ils pressent le pas — nos soldats d'escorte surtout — pour arriver avant la nuit au petit village de Chingtuni£-shau uù nous devons coucher. C'est un village de bûcherons. La région, très boisée, fournit en abondance du bois à brûler et du bois de menuiserie qu'ils transportent jusqu'au lac de Yunnan-sen ^ur des chariots grossiers de leur fabrication, chariots aux roues massives et à essieux de bois, chariots classiques de tous les pays en enfance.

I' mai. — Nous descendons vers An-ling-tcheou où l'on s'arrête généralement, mais que nous traversons pour aller nous terrer dans un hameau voisin.

An-ling-tcheou est une ville très commerçante.

traversée par un cours d'eau navigable, exutoire du lac de Yunnan-sen, admirablement située dans une vallée fertile, à proximité de la capitale, desservie à la fois par la voie fluviale et par une excellente route qui la relie à Yunnan-sen, en une seule étape. Un pont est jeté sur la rivière. Il est garni de boutiques qui me rappellent, par l'analogie de leur position, celles du pont des Marchands à Venise. Mais ici c'est la pouillerie chinoise, les haillons et les loques, toute la sordidité des échoppes improvisées par des miséreux, savetiers ou marchands de ferrailles.

Autour de la ville, les champs de blé et d'orge, bien fumés, sont splendides. Puis, voici la culture intensive, le jardinage des banlieues chinoises, et l'activité, le va-et-vient de fourmilière qui les caractérisent.

2 mai. — Une belle journée de marche, sur une route très animée; des sites pittoresques, pagodons dans des bois de sapins, ponts monumentaux, postes fortifiés, jardins, rizières — puis, enfin, Yunnan-sen, que nous abordons sans plaisir, car nous avons le cœur serré en songeant à l'accueil qui nous y est peut-être réservé. Et, cependant, ce sont des compatriotes que, dans des conditions normales, nous devrions être heureux de revoir, après une si longue absence.

Notre gentille petite maison de l'an dernier est heureusement disponible, et c'est une joie de nous y installer de nouveau, bien que ce soit pour un court séjour. Nous revoyons les lieux oiî nous faisions tant

de projets, aujourd'hui réalisés. Malgré les difficultés et les vicissitudes inhérentes à un pareil voyage — et celles qu'on aurait pu nous éviter — nous avons parachevé cette étude d'ensemble de la province, dont nous nous étions tracé le programme. Nous revenons en bonne santé, tout notre petit monde au complet, les mains pleines de documents; nous avons donc lieu de nous féliciter des résultats obtenus qui nous payent bien des misères endurées et, peut-être, des quelques dangers courus.

Peu de changement dans la colonie française, sauf l'installation de quelques familles attirées par les travaux d'études du chemin de fer — à part M. Courcelle expulsé et le directeur du bureau de poste rentré en France. Nos amis osèrent braver les foudres officielles et vinrent nous serrer la main. Puis, nous reprîmes nos relations avec les bons mahométans, très contents de nous revoir. Ils me mirent au courant de ce qui était advenu après mon départ. Une enquête, ordonnée par le vice-roi et faite par le préfet, à la suite de la dénonciation dont j'avais été l'objet de la part du consul, avait conclu à ma parfaite innocence !

M Che-ta-gen, le grand homme L"he(mon nom chinois), a eu effectivement, concluait le rapport, des relations avec les musulmans; mais les témoignages recueillis sont unanimes à dire qu'il ne s'entretint avec eux que de questions historiques, religieuses, épigraphiques, et surtout commerciales.

« Il n'a jamais dit une parole contre l'autorité impériale et aucune loi de l'empire ne saurait lui être

appliquée pour l'empêcher de continuer paisiblement son chemin. »

« Et, ajoutent les musulmans, les mandarins ont bien vu qu'au fond de tout cela il y avait surtout une mauvaise querelle, à vous cherchée par le consul, et ils ont voulu s'en tenir à l'écart. »

Depuis mon départ de Yunnan-sen, le principal notable musulman, Ma-kaï-san, a été promu au grade de mandarin honoraire de deuxième classe. Il est permis de penser que ses prétendues intrigues avec moi ne l'ont nullement fait mal noter, car ce n'est pas une mince distinction dont il a été l'objet dans la circonstance.

De nouveau je reçois l'hospitalité des mahométans dans la grande mosquée où ils m'offrent un déjeuner d'adieu. Je suis l'objet de touchantes manifestations d'une sympathie sincère de la part de ces notables et de ces prêtres qui savent, maintenant, à quoi s'en tenir sur mon compte, car ils ont été tenus au courant de mes faits et gestes par leurs coreligionnaires durant tout mon voyage. J'ai retrouvé, à ce déjeuner, le gendre de Ma-ju-lung, venu de Tchao-toung pour affaires, et qui sut dire à ses coreligionnaires quelles avaient été mon attitude et ma conduite dans sa province Je recueille là le profit de mes bons procédés, comme j'aurais recueilli l'équivalent contraire si je n'avais pas eu le souci de ménager l'avenir. L'expérience m'a appris que le hasard des voyages est grand et qu'on se retrouve souvent face à face avec des gens qu'on croyait bien ne revoir jamais. Cette considération, à défaut d'autre, devrait suffire

à engager les voyageurs à penser au lendemain et à s'efforcer de laisser partout, autant que possible, de bons souvenirs.

6 mai. — Nous repartons aujourd'hui pour le Tonkin, par une autre route que celle que nous avons suivie en venant l'année dernière. Cela nous fait voir un côté que nous ne connaissons pas encore. Autre considération : des modifications importantes sont sur le point d'être faites au tracé du chemin de fer ; il passera probablement, nous dit-on, par ce qu'on appelle la « petite route » , qui conduit de Yunnan-sen à Mong-tse, par Ami-tcheou. Il importe donc de visiter le pays situé sur le nouveau tracé et de le comparer à ceux qu'aurait desservis l'ancien.

La plaine de Yunnan-sen est dans toute l'activité de la moisson et des semailles simultanées; car, à peine les fèves ou l'opium arrachés, on prépare les rizières. Demain, l'on moissonnera le blé et l'orge dont les épis dorés se courbent sous le poids des grains mûrs, et des rizières prendront également leur place.

Les cultivateurs, armés de très fortes pioches à très longs manches (i^.SS environ), défoncent le sol, sans se courber comme nos paysans, et soulèvent des mottes énormes de la terre argileuse, séchée et crevassée. La terre, ainsi retournée, sera exposée quelques jours à l'action de l'air; puis les mottes se déliteront dans l'eau dont on les noiera et le piétinement des buffles achèvera la mise en bouillie du sol. Tout ceci comme travail préparatoire au repiquage du riz

— façons méthodiques et parfaitement appropriées à la nature du sol.

L'opium est totalement rentré, les fèves aussi; on dépique celles-ci sur les aires, et les fanes desséchées sont pulvérisées sous des rouleaux de pierre traînés par des bœufs ou des buffles. La poudre grisâtre ainsi obtenue, mêlée à d'autres résidus ou à du sarrasin, sert à l'alimentation des porcs.

L'opium ne compte guère que pour un cinquième dans l'étendue des surfaces cultivées ; deux autres cinquièmes sont en fèves et le reste en blé ou divers.

Après une journée de marche, nous sommes arrivés à Tsi-tien, petite bourgade admirablement située où de nombreuses ruines attestent d'un passé plus prospère que le présent. Ce petit plateau, entouré de collines boisées, que le chemin de fer desservira, est appelé à un bel avenir.

7 mai. — Le temps est doux, presque frais. La nuit, nous avons eu 15 degrés, et ce matin, au départ, le thermomètre en accuse 10. Deux heures de route et nous franchissons le col qui nous sépare des vallées que suivra le chemin de fer depuis Mong-tse.

Ce sera, là, le point le plus difficile à franchir — ce passage des vallées basses au plateau plus élevé de Yunnan-sen. Du sommet, sa vue plonge sur le joli petit lac, très suisse d'aspect, de Tangtchuen. Dans la petite bourgade du même nom que nous traversons une heure après se trouvent des sources thermales, réputées excellentes pour la

guérison des rhumatismes. Des piscines assez bien aménagées et couvertes permettent aux baigneurs de se dérober aux regards des curieux.

On élève beaucoup de chèvres et de buffles dans le district, qui est très riche au point de vue agricole, avec ses collines aménagées en terrasses pour les rizières et les cultures du pavot à opium.

Ici aussi on défonce à la pioche, avec l'aide d'équipes de travailleurs venus du Koui-tcheou, terrassiers robustes et actifs qui fourniront une maind'œuvre excellente pour les travaux de la voie ferrée.

Quittant la plaine, nous gravissons la montagne qui s'élève entre nous et la vallée d'I-lang-hien. Nous faisons halte au sommet, dans un endroit dénudé, tout à fait mal choisi par nos mafous, sans eau, et où le soleil, déjà chaud en cette saison, nous incommode vivement. Un peu plus loin, nous aurions trouvé des bouquets d'arbres et des sources ; mais c'est la première lois que ces muletiers font le trajet et ils ignorent les ressources du pays ; ils voyagent habituellement sur la grande route qui passe par Tonghaï-hien, plus pratiquée par les voyageurs et les marchandises. J'estime que la « petite route » que nous suivons est six fois moins fréquentée que l'autre.

Nous dégringolons maintenant sur I-lang-hien, où nous arrivons de bonne heure. La ville a très bon aspect, bAtie sur une colline dominant la plaine, avec son mur d'enceinte, ses temples aux toits de pagodes plantés sur le sommet donnant une silhouette gracieuse à la petite cité. Sa position est excellente, au

centre d'une plaine fertile qu'arrose le' Ta-tchienkiang. Des étangs artificiels gardent les eaux pluviales descendues des montao;nes environnantes, pour l'irrigation de la plaine. Nous voyons des troupeaux de milliers de canards dont les gardiens, nomades comme leurs volatiles, couchent dans de petites huttes improvisées, faites de branchages et de roseaux ; ils poussent leurs bruyantes volailles devant eux et les conduisent dans les parties inondées oii elles barbotent à leur aise dans la vase pour chercher leur pâture. Cet élevage de canards, très répandu dans la Chine méridionale, est une des spécialités d'I-lang-hien. Les canards, arrivés à l'état d'engraissement voulu, sont fendus en deux, aplatis, légèrement salés et séchés. Ils constituent un aliment de réserve très appétissant.

La petite ville est pleine de voyageurs européens. Ce sont des agents de la compagnie du chemin de fer et des ingénieurs qui parachèvent l'étude du nouveau tracé. On en a logé un certain nombre dans une pagode affectée aux voyageurs de passage; mais, celle-ci étant insuffisante, le mandarin voulut mettre à leur disposition une autre pagode, réservée au culte, celle-là. Aussi, la population a-t-elle protesté ; quelques pierres ont été lancées par des gamins et une délégation de vieillards sans armes est venue manifester assez bruyamment, mais sans injures, contre l'envahissement du temple. Ces incidents sont très fâcheux et je ne saurais par trop engager mes compatriotes à les éviter en se contenant des auberges, quittes à camper le plus souvent possible sur le ter-

rain, ce qui est très facile aux agents du chemin de fer que leurs travaux écartent généralement des villes. Ces incidents sont très fâcheux, je le répète, car ils créent un mauvais état d'esprit, un courant hostile aux Européens en général et à la construction du chemin de fer en particulier.

Vendredi 8 mai. — Nous quittons I-lang-hien noyé dans le brouillard. Un petit crachin tombe. Mon thermomètre marque 23 degrés.

Nous traversons des vergers remplis de jujubiers, de grenadiers, de pêchers en pleine floraison ; puis des bois de châtaigniers, sur les premiers contreforts de la montagne, sitôt la rivière franchie sur une estacade en fort mauvais état.

Rt, de nouveau, voici la traditionnelle escalade. Il nous faut gravir une montagne qui s'élève A 300 mètres au-dessus de la plaine pour redescendre sur le grand plateau de Kars qui s'étend entre nous et la province du Koui-tcheou, massif rocheux que contourne le F'a-ta-ho venu du district de Hsi-hsingtcheou où il prend sa source, et dont le cours sinueux et fantaisiste s'attarde en nombreux méandres en cette région tourmentée avant de continuer sa route vers Canton.

M. I.eclerc, ingénieur en chef, qui a fait l'étude géologique du Yunnan, a trouvé une expression très juste pour définir les roches de ces plateaux ; il les appelle des calcaires « ruiniformcs ». De ruines ils ont, en effet, tout l'aspect : ruines de villes entières — ou ruines de castels isolés — aiguilles de pierre

VOYAGE A\J YUNNAN 273

que les eaux pluviales minent par la base, après avoir délité la couche d'argile qui couvrait leurs pointements.

Vu du col que nous venons de franchir, c'est, à perte de vue, à l'horizon, un chaos de ces rochers pittoresques, d'un aspect plus étrange et plus saisissant encore que dans le Kars de Dalmatie. Il y a là des terres de pâture excellentes, et les troupeaux de moutons, de chèvres et de bœufs v abondent. L'élevage du cheval est aussi pratiqué et, dans la plaine de Lou-nan-tcheou oii nous arrivons, nous voyons paître des bandes joyeuses de juments suitées. Leurs poulains galopent et font les fous; ils gambadent autour de nous et jettent le désarroi dans notre caravane.

Lou-nan-tcheou est loin d'être une capitale. C'est une pauvre petite ville, à l'enceinte croulante, aux rues bordées de masures misérables dans lesquelles grouille un peuple de loqueteux. Et, cependant, la plaine est fertile et très bien arrosée, exceptionnellement même, car l'eau y surabonde. Etangs, ruisseaux que captent des barrages pour alimenter des moulins, de l'eau partout ; partout aussi, des prairies, des jardins, des rizières. Si notre chemin de fer devait desservir ce pays, on pourrait fonder quelque espoir sur sa rénovation ; malheureusement le nouveau tracé le laisse de côté. Et il laisse beaucoup de choses de côté, le nouveau tracé; mais les préoccupations techniques, le souci d'établir une voie dans des conditions normales de construction et d'exploitation paraissent avoir prédominé.

Au sortir de la ville, nous remarquons les fort belles sculptures sur pierre d'une pagode. Des danseuses à tête de grenouille, très originale conception d'un artiste local, des fleurs et des paysages symboliques, tout cela d'un bel art et de dispositions heureuses.

Et nous reprenons notre marche, nous élevant à nouveau, sur le plateau aux roches « ruiniformes ».

De beaux rhododendrons, d'un blanc immaculé, enchantent le regard et les églantiers rivalisent, ici encore, de formes, de couleurs et de parfums. Nous faisons halte sous un beau noyer, et nos chevaux s'ébrouent dans une mare d'eau boueuse oii on les conduit boire. Nous sommes à 2,000 mètres d'altitude; mais le soleil de ce bel après-midi, vraiment chaud, invite nos animaux à la baignade... et nos hommes à la sieste !

Nous couchons le soir au petit village de Ta-ma-ti, village de bûcherons, très agreste.

10 mai. — En route pour Mi-lo-hien. Aujourd'hui, c'est une promenade ravissante; les cultures redeviennent nombreuses. Le pays est accidenté et très pittoresque; de gros mamelons comme dans notre haut Tonkin, mais avec des noisetiers en plus et de la brousse en moins.

Des femmes lolos, bien plantées sur leurs jambes solides, travaillent aux champs; elles coupent les dermières capsules de pavot, ou bien sarclent, labourent et préparent la terre pour les cultures d'été.

Encore de l'eau et des moulins, des massifs de

VOYAGE AU YUXXAN 275

beaux arbres autour du villaçre de Khouan-kiou-sen :

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puis, l'aspect du pays change encore. Voici des rizières étagées sur les flancs des coteaux et de plus nombreux villages, et, enfin, lagrande plaine de Milo-hien, plus basse et plus chaude. Nous voyons les premières cultures de cannes à sucre, et la flore se modifie plus sensiblement.

Encore une ville bien située qui pourrait devenir importante, que le chemin de fer laissera à l'est, hélas! Elle s'élève sur un gros mamelon, au milieu de la plaine. Les lolos peuplent en majeure partie le pays.

Lundi 1 1 mai. — A toutes les étapes, quelques familles mahométanes : deux, trois, dix; ici, une vingtaine. Le temps est frais quand nous levons le camp à six heures : 21 degrés. Nous traversons la rivière sur un pont et de grands bœufs noirs, traînant des chariots grinçants, venant en sens inverse, semblent vouloir nous disputer le passage. Effrayés, ils pointent leurs regards sur nos mulets, effrayés à leur tour, et, de ces effrois combinés, résultent une immobilité générale, puis la confusion la plus grande.

Cela me procure le loisir de bien examiner ces admirables animaux, d'aussi forte taille que nos plus grands bœufs ; animaux qui pèsent certainement pour le moins 700 kilogrammes.

Les femmes aborigènes ont ici des costumes très pimpants : pantalons roses serrés aux chevilles par de jolies jarretières, vestes bleues festonnées et brodées ; les jeunes filles coiffées du bonnet lolo, si gracieux

avec ses pointes ornées de grelots d'argent , identiques aux bonnets de « folies » de nos bals masqués.

Elles nous apportent de petites framboises sauvages, jaunes, qu'elles nous offrent gracieusement, minaudant pour recevoir les quelques sapèques que nous leur donnons en retour.

Vers le milieu de la journée, nous descendons du plateau sur la plaine de Tchou-Yuen, beaucoup plus basse (1,300 mètres environ) et, partant, beaucoup plus chaude. C'est la région des cannes à sucre et, pendant trois jours, nous cheminons dans les beaux champs du précieux roseau qui est la grande ressource du pays, presque son unique culture.

Tchou-Vuen est une bourgade importante, animée par le commerce du sucre ; carrefour de routes assez fréquentées. 11 s'y tient un gros marché où nous trouvons de la cassonade blanche excellente, une des spécialités du pays.

12 mai. — On fait le bouturage des cannes à sucre dans la plaine. Le terrain est divisé en planches. Les boutures , fortement inclinées , sont espacées de 25 centimètres environ, les lignes étant tenues à un mètre les unes des autres ; on plante en fossés de 40 centimètres de profondeur et une partie de la lerre est relevée en ados de réserve pour un buttage ultérieur.

La rivière serpente dans la plaine; nos animaux déchargés la passent à gué — nous et les bagages en bac.

La vallée se rétrécit et quelques collines s'y

dressent ; nous y voyons des bois de châtaigniers et d'autres de sapins. Puis, de nouveau, un peu plus loin, dans la vallée de nouveau élargie, les champs de cannes à sucre recommencent à s'étaler. Au village de Pong-pou-kaï, où nous faisons halte pour le déjeuner, l'état d'esprit des habitants est moins favorable; pour la première fois depuis Likiang-fou et pour la seconde fois au cours de tout notre voyage, nous entendons des gamins proférer le cri de « Yang koui dzeu » — diables étrangers — considéré comme injurieux. A la chinoise, nous faisons mine de n'avoir rien entendu et nous passons. Nous couchons le soir à Koui-tien, petit village sans trop de ressources dont le plus bel ornement — l'unique — est une source claire et profonde, ombragée de vieux banians séculaires.

Voici de nouveau les températures des vallées basses ; à quatre heures et demie , nous avons 32 degrés à l'ombre, et cela nous paraît très, très chaud.

ij mai. — Toujours des champs de cannes à sucre, mais ils s'espacent et vont bientôt cesser. Nous rejoignons le Pa-ta-ho et nous allons encore changer d'altitude et, par conséquent, voir une nouvelle transformation à vue.

Nous franchissons le beau cours d'eau par 1, 140 mètres d'altitude, sur un pont d'aspect monumental, avec ses pagodons sur les culées et son élégante toiture qui abrite la passerelle légère , de chaînes suspendues, comme toujours. Les eaux sont

claires, ce qui nous démontre que les grandes pluies n'ont pas encore commencé à tomber daus la haute région.

Nous pénétrons ensuite dans la vallée d'A-mitcheou, vallée basse et chaude, d'une altitude de 1,200 mètres environ, où se cultive encore la canne à sucre ; moins exclusivement cependant, car il s'agit de ravitailler les centres miniers de Ko-tieou, et la. culture maraîchère est surtout en honneur. En cette saison, des caravanes entières de mulets chargés de choux-raves prennent le chemin de la montagne. Dans les jardins, nous remarquons quelques mimosas ert fleur.

La ville d'A-mi-tcheou est loin d'avoir l'importance de Mong-tse. Elle ne déborde pas de son enceinte assez restreinte et paraît morne. La campagne est superbe, en revanche, et aux abords de la ville s'élèvent déjà quelques constructions affectées au personnel du chemin de fer.

Quittons la plaine pour faire notre avant-dernièr<. escalade, celle de la montagne derrière laquelle nou> trouverons la plaine de Mong-tse. Un col à 1 ,500 mètres maigrement boisé, et voici la descente.

Nous avons changé Tordre des étapes et, au lieu d'atteindre Mong-tse ce soir, comme c'est l'usage, nous coucherons dans le petit hameau de Ha-long-po, où nous trouvons à nous giter très confortablement dans une hutte de pisé au toit en terrasse, fraîchement construite et délicieusement propre.

Les villageois, très accueillants, nous apportent des œufs et d'excellent jambon.

Jeudi i^. — Aujourd'hui, c'est la belle plaine de Mong-tse que nous allons tranquillement parcourir, verdoyante sous le beau ciel bleu, les chemins courant bien à plat — pour changer.

Une halte auprès du petit lac presque asséché dans la vase duquel des équipes de pêcheurs barbotent pour achever d'exterminer les derniers carpillons survivants, à l'aide de filets ingénieux rappelant nos échiquiers.

Cette partie de la plaine est surtout cultivée en sorgho, dont la graine sert à la fabrication d'un alcool (vin chinois) assez apprécié, son goût empyreumatique étant moins accusé que celui des alcools de blé ou de riz.

Et voici enfin Mong-tse, que nous allons retrouver déjà bien changé, en si peu de mois, cependant. Cent cinquante Européens environ, amenés par les travaux du chemin de fer, y ont établi leurs quartiers.

Des familles sont installées; on y voit des jeunes femmes, des jeunes filles et des enfants. La vie mondaine est déjà organisée : il y a les grands dîners, le tennis, les promenades à cheval, les visites et les five o'clok ; il y a des flirts, des mariages et des naissances.

Les bâtiments nouveaux de la colonie européenne se sont édifiés un peu à tort et à travers, autour du consulat et du bureau des postes qui, lui aussi, a été bâti depuis notre départ. L'hôpital également s'est construit en notre absence — de bonne apparence et entouré d'un vaste enclos.

Nous arrivons en pleine alerte. Les mineurs dje

28o VOYAGE AU YUNNAN

Ko-tieou sont en révolte contre les mandarins et la situation peut devenir grave. Non pas que ce soit là un mouvement antiétranger; mais parce que, la ville chinoise étant fortifiée, son enceinte gardée et ses portes closes , les insurgés descendus de leur montagne pour piller, se heurtant à une ville imprenable pour eux, pourraient fort bien, comme en 1898, se dédommager de leur déception en faisant main basse sur les établissements des Européens disséminés dans la plaine, hors des murs, sans plan d'ensemble et sans moyens de défense sérieux.

Nous sommes les hôtes du directeur de l'Agence de la Compagnie lyonnaise indo-chinoise, et sa maison est précisément la plus menacée en cas d'attaque ; d'abord, parce que l'on sait que ses magasins sont abondamment garnis de marchandises, tentantes à piller; — ensuite, parce qu'un important dépôt de pétrole, également connu, pourrait favoriserun incendie dangereux.

Les nouvelles ne sont pas trop alarmantes ce soir. L'on veut fêter ici notre retour, et la soirée se passe fort bien sans incidents.

/ j mai. — Au réveil, on nous apprend que la situation empire. Le tao-taï (i), pris d'affolement, envoie des armes et des munitions au consul de France pour armer en hâte les Européens. Le transport ostensible de ces caisses, dont tout le monde connaît le contenu, impressionne très mal la population.

(i) Gouverneur.

VOYAGE AU YUNNAN 2S1

D'autre part, des placards incendiaires, annonçant l'arrrivée des insurgés pour deux heures de l'aprèsmidi, ne laissent pas que d'être inquiétants.

Le consul, M. Sainson. fait transmettre vers dix heures aux femmes européennes l'invitation du taotaï d'avoir à se réfugier, elles et leurs enfants, dans une pagode au centre de la ville chinoise. Mais peuton abandonner ainsi femmes et enfants à la protection (?) chinoise? Toutes les Européennes refusent avec ensemble et l'on songe sérieusement aux moyens déparer à toute éventualité; mais, comment faire? Se réunir au consulat ou dans les premiers bâtiments des travaux publics qui, édifiés, eux. sous une direction intelligente, sont défendus par de petits blockaus? Mais c'est vouer les maisons abandonnées au pillage et à l'incendie, que les insurgés descendent ou non; car la lie de la population, toujours pullulante dans les villes chinoises, miséreux, brigands et vagabonds, auraient tôt fait de se transformer en insurgés pour piller et brûler. Grosse responsabilité que chacun hésite à prendre. D'autre part, rester isolés les uns des autres et alors courir le danger d'être dans l'im.possibilité de rejoindre, en cas d'attaque de nuit, à travers les rizières et les fondrières, sous le feu éventuel de l'ennemi, en terrain découvert, le consulat ou la petite forteresse.

Tout cela est très compliqué, très hasardeux et plein de dangers de toutes sortes. Que faire?

Chacun dit son mot, bien entendu. Le télégraphe est coupé du côté de Yunnan-sen et le consul général ne peut donner ses ordres; d'autre part, du côté du

282 VOYAGE AU YUNXAN

Tonkin (ô chinoiseries françaises !), le télégraphe fonctionne bien, mais la consigne est de ne point se mêler des affaires du Yunnan Le consul, M. Sainson, fait bravement son devoir, de sa propre initiative, et se prodigue pour éviter la panique; mais quelle responsabilité pour lui! Il rendra cette justice à ses administrés que, dans ce mauvais pas, tous ont tenu à cœur de lui faciliter sa tâche.

Le souvenir encore chaud des événements de Pékin, l'appréhension, pour les femmes surtout, des atrocités chinoises, exaspèrent les sentiments très légitimes d'anxiété.

Mauvais signe : tous les serviteurs sont évanouis, volatilisés, disparus. Les pauvres diables se sont réfugiés dans la ville, sachant bien qu'ils sont toujours les plus menacés aux heures de trouble. Leur courage

naturel les incitant plutôt à la fuite, ils se sont

esquivés sans soupirer.

« Cocher, mon cheval. » Pas de cocher. « Jardinier, apporte-nous des fraises. » Pas de jardinier. « Coolie, va porter cette lettre au consulat. » Pas de coolie. Et cet isolement subit n'est pas fait pour rassurer.

Pour comble de malheur, voici, en ce qui nous concerne, nos muletiers gagnés par la panique. No^ fidèles mafous musulmans veulent bien nous suivre

— ils en donnent 1 affirmation en présence du consul

— mais les bouddhistes, qui sont précisément les propriétaires des animaux, refusent de marcher.

Notre bon Joseph, également terrorisé à l'idée de nouvelles tribulations, lui qui en endura tant pendant les événements de 1900, et aussi avec le prince

Henri d'Orléans, nous déclare qu'il ne peut courir de nouveaux risques, lui père de famille, aspirant à un repos bien gagné. Mes instances pour le décider sont vaines.

Mais, alors, c'est exposer toutes nos collections, notes, photographies, à un imbécile pillage ou à un malencontreux incendie. A cette seule pensée, notre cœur se serre. Dix-huit mois d'efforts perdus! Rentrer les mains vides et en être réduit à dire : « J'avais ceci, j'avais cela. » On sait de quel scepticisme sont accueillis ces récits d'aventures lointaines.

Transporter nos douze charges de mulets au consulat? La chose est impossible en si peu de temps et sans personne qui veuille nous aider. Faire un triage? Nous n'en aurions pas non plus le temps. Résignons-nous donc et... à la grâce de Dieu!...

Néanmoins, de pareils moments sont poignants. Nous passerons la nuit en faction. Le cas échéant, nous défendrons le fruit de notre patient labeur, mais sans trop d'espoir et pas longtemps, car, isolés comme nous le sommes, nous ne pouvons espérer, cinq en tout, Mme Courtellemont comprise, tenir tête à des hordes chinoises, si peu armées soientelles.

La nuit arrive. Des négociants chinois viennent aux remparts presque contigus à notre maison, et engagent vivement le directeur de la Compagnie lyonnaise, avec lequel ils sont en relations, à venir se réfugier chez eux, à l'abri des murailles de la ville, gardées par quelques soldats disposant de bonnes armes et même d'artillerie.

Impossible d'abandonner notre poste ; nous refusons et les Chinois remontent les échelles qu'ils avaient descendues des rem.parts pour nous faire accomplir notre exode. Les ponts sont coupés.

La nuit tombe; nous dînons assez gaiement, car le caractère français ne perd jamais ses droits et il faut savoir faire contre mauvaise fortune bon cœur. A quoi bon, d'ailleurs, se laisser aller à l'abattement? Peut-être n'adviendra-t-il rien?

T,;i nuit est noire, le vent souffle en tempête. La lune ne se lèvera qu'à deux heures du matin et ce sont des conditions favorables pour nous; car l'on sait que les Chinois choisissent de préférence les nuits claires pour exécuter leurs prouesses. Ces foudres de guerre n'aiment pas le grand jour, mais n'apprécient pas non plus les nuits sombres ; ils préfèrent le clair de lune, ayant cela de commun avec les chacals et les hyènes.

Nous décidons de nous jeter, tout vêtus, sur nos lits, prêts à tout événement. Vers dix heures, des coups de feu éclatent. Les voilà! Non. Ce sont des soldats de veille aux remparts qui tirent en l'air pour se donner du courage. Et, de temps en temps, dans la nuit, une fusillade plus ou moins nourrie crépite.

Cette situation est énervante : nous laisser surl>rendre pourrait nous être fatal ; veiller dehors serait mutile et pas très agréable par cet afïreux temps; d'autre part, rester ainsi sur le qui-vive, à chaque décharge de mousqueterie, lasse, à la fin, la patience kl mieux trempée . Rien n'es plus déprimant que

ces situations mal définies et ces craintes imprécises.

La nuit entière se passe ainsi, cependant, et l'on conçoit très bien qu'après quelques jours de ce régime les plus résolus soient affectés et perdent leur sang-froid. Il faut surtout plaindre les femmes et les mères, effrayées pour leurs enfants à la seule pensée des cruautés sans nom des Célestes, que nos esprits occidentaux se représentent toujours, malgré nous, avec persistance, par suite de l'impression tenace que nous ont laissée les récits de leurs horreurs, plus ou moins exagérées par des auteurs à l'imagination fertile.

Et c'est pourquoi il est coupable, il est impardonnable de ne pas avoir fait le nécessaire pour éviter de pareilles angoisses à nos compatriotes, en prenant les mesures les plus élémentaires de prudence que la situation comporte. Mais notre consul de Yunnan-sen avait d'autres soucis, et c'est lui seul qui doit être tenu pour responsable de ce manque de prévoyance; lui qui s'est opposé, je le répète, à l'élaboration d'un plan d'ensemble où l'éventualité d'un coup de main aurait été prévue, et cela sous prétexte que les mandarins en prenaient ombrage. Ce qui était d'autant plus absurde, qu'au moment oîi il arguait de cette suspicion les mandarins ne pouvaient rien connaître des projets proposés, ceuxci étant restés dans le domaine de la correspondance personnelle entre leur auteur, l'ingénieur des travaux publics et le consul.

16 mai. — Des muletiers que nous avons pu rete-

286 VOYAGE AU ^•u^•^■A^•

nir la veille au soir viennent charger nos colis, et nous allons partir. Rien ne nous retient à Mong-tse et nous ne serons pas fâchés de mettre un peu plus à l'abri les résultats de notre long voyage. De tous nos hommes, il ne nous reste plus que notre boy A-Sang qui, fidèlement, depuis notre départ du Tonkin, partout nous a suivis; très courageux, il est resté à son poste la nuit dernière, montant la garde dans la cour; et, aujourd'hui, c'est lui qui sera notre factotum.

Nos nouveaux muletiers sont de très braves gens ; leurs bêtes sont excellentes et nous faisons sans encombre, favorisés par un très beau temps, l'étape qui nous conduit à Yao-tao. Nous retrouvons notre grenier de l'an dernier. Il fut notre premier logis au Yunnan et sera le dernier.

C'est aussi notre dernière nuit de fraîcheur. Demain, les lourds effluves du fleuve Rouge et la chaude atmosphère du Tonkin nous attendent.

Nous avons croisé toute la journée des soldats traînards, par petits groupes, en files indiennes, armés de beaucoup d'étendards, de pipes d'opium en sautoir et, quelques-uns, de fusils, d'autres de cartouchières (il faut bien se partager la charge!), d'autres ne portant rien — les plus jeunes, très efféminés, aux allures équivoques. C'est l'armée de frontière rappelée en toute hâte à Mong-tse par le tao-taï pour organiser la défense de la ville contre les mineurs — armée (!) que l'on craignait de voir passer du côté des insurgés pour faire cause commune contre les diables étrangers et à laquelle on croyait

devoir opposer un véritable corps expéditionnaire (1) . J'affirme, sans la moindre crainte d'être démenti par la réalité des faits, que cinq cents hommes bien armés et bien conduits feraient hardiment aujourd'hui la conquête du Yunnan, au pas gymnastique

— mais il n'est pas question de conquête.

Nous serons bientôt, je l'espère, autorisés à assurer la garde et la sécurité du chemin de fer, et tout se passera paisiblement. Des mesures de précaution sont seules nécessaires. Que ce soient des milices chinoises sous les ordres d'officiers ou de sous-offificiers français, ou des troupes entièrement françaises — nous saurons très facilement défendre nos chantiers et les autorités chinoises seront enchantées de se décharger sur nous de ce souci. Il suffisait de le leur demander. Mais il paraît. qu'une alerte était nécessaire pour cela. Espérons qu'il n'en faudra point d'autres et qu'on n'ira pas jusqu'à attendre l'effusion du sang pour faire le nécessaire.

ly mai. — Et maintenant, c'est la descente du fameux escalier des dix mille marches. Nous revoyons le fleuve Rouge à nos pieds, du point o\x, l'année précédente, nous l'avions regardé une dernière fois. Combien est plus douce encore notre émotion, main-

(i) On avait parlé de soixante-dix mille fusils, d'artillerie, etc.; et !e général en chef — je tiens ces détails de sa bouche même

— ne voulant pas s'exposer \ aller au-devant d'un nouveau Lang- Son, avait écarté l'idée des « petits paquets » et, aux nouvelles alarmantes venues de Mong-tse, organisé et tenu prêt tout un corps expéditionnaire prêt ;\ franchir la frontière au premier ordre.

288 VOYAGE AU YUXXAX

tenant que le devoir est accompli et que nous rentrons à bon port.

A Man-hao, nous avons la bonne fortune de trouver sur-le-champ une jonque en partance, et nous voici de nouveau dans la légère embarcation, voguant au fil de l'eau vers le Tonkin, vers les avant-postes français dont les trois couleurs nous semblent, plus que jamais, joyeuses et belles, piquées dans la verdure des forêts tropicales.

Et le ^Tai voyage de retour commence. C'est, d'abord, la traversée du Tonkin, plus beau et plus florissant que jamais au lendemain de la belle exposition d'Hanoï.

Puis, une escale à Kouan-tchcou-wan. Nous a\ons là, dans ce territoire à nous loué par la Chine, en 1898, une excellente position au point de vue stratégique ; sa baie assure à nos flottes un magnifique point d'appui en Extrême-Orient, avant-poste couvrant notre colonie indo-chinoise, à proximité de nos charbonnages du Tonkin, auquel il est relié télégreiphiquement.

C'est, en outre, un petit embryon de colonie qui peut prendre dans l'avenir un développement considérable par sa situation qui en fait une voie d'accès ;iux provinces méridionales de la Chine.

A la tête de l'administration civile de notre nouvelle possession se trouve un fonctionnaire qui pourrait être cité en exemple, M. Alby, administrateur en chef du territoire de Kouang-tcheou-wan ; il a pris sa tâche à cœur et dépense toute son énergie et

sa orande expérience coloniale pour hâter l'organisation et la mise en valeur de ce pays. Rare exemple, il sacrifie le souci de son avancement personnel au désir de poursuivre son œuvre et il ne demande qu'à rester bien longtemps encore dans un poste que d'autres considéraient comme peu enviable.

Actuellement, c'est en effet un lieu peu enchanteur en lui-même, au climat pénible et anémiant. Triste garnison pour nos marsouins. Parqués, un peu trop sévèrement peut-être, sur une plage déserte, l'ennui les o-aane et la sollicitude des Femmes de France aurait là une belle occasion de se manifester par l'envoi de livres et de jeux sportifs. Leur détresse morale est grande dans l'isolement où ils se trouvent, dans cette solitude morne.

Leurs casernements et les pavillons des officiers s'élèvent sur la rive droite de l'embouchure de la rivière, tandis que les établissements civils sont sur la rive gauche. Consignés dans ce quartier militaire, forcément désœuvrés — car sous ce climat débilitant on est bien obligé de ménager leurs forces et de diminuer les exercices et les manœuvres — les hommes de troupe sont dans une situation morale très fâcheuse et, si l'on n'y porte remède, ce pays va bientôt acquérir la plus triste des réputations.

Dans le quartier civil, tout commence à s'organiser. Des monuments bien compris s'élèvent : bureaux et demeure de l'administrateur en chef, maisons d'école, service de l'agriculture, etc. Un jardin public s'aménage, de belles rues sont tracées, des nivellements régularisent et assainissent la plage.

Un village chinois disposé d'une façon très pittoresque est coupé d'artères pour l'aérer et l'assainir. Les indigènes sont enchantés de la nouvelle administration qui les protège et améliore leurs conditions d'existence au lieu de les charger d'impôts et de les pressurer à merci sans rien leur donner en retour, comme le faisait l'administration chinoise. Ils augmentent en nombre, et tout fait espérer que, si l'on continue à user de ces excellents procédés à leur égard, avant quelques années un peuplement rapide transformera ce pays et nous permettra de développer activement le commerce avec le Kouang-si, le Kouang-toung et le bassin du Si-kiang.

Après Kouang-tcheou-wan , c'est Hong-kong, toujours en progrès chaque fois qu'on y revient après un temps d'absence. Aujourd'hui, c'est à Kao-Ioung que s'est porté le plus gros effort des Anglais. De grandes améliorations sont réalisées dans l'aménagement et l'outillage des nouveaux quais.

Puis, c'est Canton revu et, cette fois, avec plus de fruit que jamais, grâce à mes relations avec les musulmans. Ils sont assez nombreux, mille familles environ, et leur établissement dans l'emporium chinois remonte au septième siècle.

Je visite la mosquée du Saint-Souvenir édifiée à cette époque et qui, exception unique entre toutes les mosquées chinoises que j'ai vues jusqu'ici, est ornée d'un minaret. Dans cet édifice, bâti par les premiers apôtres de l'Islamisme, la tradition du minaret, nécessaire pour appeler les fidèles à la prière, avait été conservée. Mais l'usage du muezzin, psal-

VOYAGE AU YUNNAX 291

modiant du haut de sa tour son appel mélodieux, a dû être abandonné ici depuis des siècles, car le minaret est envahi de végétations folles; un arbre, même, s'est épanoui sur son sommet décapité.

Je rencontre dans la mosquée un musulman yunnannais venu de Hsi-Hsing-tcheou, qui se rend au pèlerinage de la Mecque et, ensuite, à Stamboul.

Notre concession française de Canton est en g-rand progrès. Sous l'impulsion donnée par M. Doumer à tous les services indo-chinois qui v ont des succursales : poste, services de santé, etc., et grâce à l'habile direction du consul de France, M. Hardouin, tout respire ici le bon ordre et la prospérité. L'état d'esprit des résidents français est excellent, l'harmonie règne dans la petite colonie, et, dans peu de temps, on inaugurera l'hôpital franco-chinois qui ne pourra qu'améliorer encore les bonnes relations que nous avons déjà avec la population indigène et les autorités.

Un cargo-boat anglais nous a conduits à Shanghaï oii, là encore, nous retrouvons une ville en progrès constant. Quel essor prodigieux, depuis quelques années ! Ce port fait aujourd'hui environ un milliard et demi d'affaires par an, importations et exportations réunies. Et. devant de pareils résultats, on peut se faire une idée de ce que deviendra un jour le commerce général de la Chine, quand des voies de communication sillonneront le vaste empire.

L'œuvre française est ici en bonne voie; notre concession prospère sous l'administration d'un consul

292 VOYAGE AU YUNNAX

extrêmement distingué, M. Ratard, fonctionnaire bienveillant, unanimement aimé de la colonie française à laquelle il prodigue une sollicitude de tous les instants. Sa tâche ne fut cependant pas facile; il eut à aplanir bien des difficultés, à apaiser bien des conflits avec les autres concessions étrangères et avec les autorités chinoises. Il s'est tiré de tout à son honneur et pour le mieux des intérêts français.

Puis nous passons dans la Chine du Nord — Tient sin, Shangaï-kouan. Xiou-tchang — si diftérente de la Chine méridionale et, surtout, de la vieille Chine des provinces centrales oià nous venons de pérégriner. Tout s'européanise ici, tout se modernise et se transforme, sur la ligne du chemin de fer particulièrement. Les garnisons cosmopolites qui en as.surent la garde donnent une vive impression de cette mainmise sur le vieil empire désagrégé que l'Europe contraint à sortir de sa léthargie.

\'oici Port- Arthur et Dalny. L'orage gronde dans l'air. Les flottes américaines, russes et japonaises sont concentrées dans la mer Jaune et l'on pressent que quelque chose de grave se prépare. Les Japonais, grisés par leurs succès en Chine et les éloges qui furent prodigués à leurs troupes en 1900, croient pouvoir tout oser. On afiîrme partout qu'ils exigeront, au besoin parla force, l'évacuation de la Mandchourie par les Russes au jour dit, en octobre.

Dalny, cette ville surgie de terre, à l'australienne, de par la volonté russe, sera probablement un jour une belle capitale, et une place commerciale importante. Aujourd'hui qu'on achève seulement l'outil-

lage de son port et l'aménagement des quartiers, que la gare même n'est point encore construite, on ne peut en rien dire, sinon que le plan est grandiose, l'exécution méthodique et active. Tout fait donc supposer que le mouvement qui lui manque encore viendra bientôt.

On a nivelé le sol, tracé les rues, installé des réseaux d'égouts, de distribution d'eau et d'électricité. Les quartiers commerciaux, aristocratiques et ouvriers ont été préparés, et les constructions ont marché grand train un peu partout. C'est la population qui manque le plus. Elle viendra. Elle viendra, surabondante, de cet immense réservoir d'hommes qu'est la Russie, maintenant que ce colossal empire continental a, enfin, accès vers la mer libre.

Cette création du transsibérien et l'ouverture des ports russes à son extrémité est un des événements les plus considérables de l'histoire de l'Asie. Il modifie de fond en comble ce continent où l'activité humaine va enfin pouvoir se développer, et tirer tout le parti des richesses naturelles, négligées depuis tant de siècles.

La population de Mandchourie, si dense dans le sud, va se répandre dans le nord de la province. La Mongolie pastorale, et la Sibérie forestière et agricole seront mises en valeur et les steppes incultes et inutilisés se transformeront en riches provinces.

Dix-huit jours et dix-huit nuits de chemin de fer nous séparent de Paris. Il faut avoir accompli ce trajet, avoir vu se dérouler ces panoramas sans fin

pour se rendre un compte exact de l'étendue prodigieuse, de l'immensité de cet empire moscovite.

Nous ne nous doutions pas, en traversant cette Mandchourie alors en pleine a russification ». que quelques mois plus tard une guerre sans merci mettrait en présence deux adversaires également résolus à se disputer l'hégémonie de cette partie du continent asiatique.

Qu'en adviendra-t-il? Tout porte à croire que le colosse russe qui, en hommes et en argent, dispose de ressources supérieures à celles du Japon, aura raison de son adversaire.

Tout fait supposer aussi que le Japon en sortira très affaibli pour de longues années et que le déchaînement de ses convoitises en sera momentanément ralenti.

Cela est assez rassurant pour notre Indo-Chine dont les rizières font, paraît-il, envie aux Japonais... Nous aurons assez de temps devant nous, je le répète, pour organiser sérieusement la défense de notre colonie et il faut espérer que nous n'y faillirons pas.

Dans cet ordre d'idées, le développement de notre action dans cette belle province du Yunnan que nous venons de parcourir augmentera considérablement, on ne saurait trop le dire, notre force de résistance. Ne serait-ce qu'à ce titre, ce pays aurait déjà pour nous une importance capitale ; mais nous avons vu combien de ressources précieuses il pouvait en outre nous offrir et je me réjouis, pour ma part, d'avoir été appelé à l'étudier.

Je suis aujourd'hui si profondément convaincu du rôle important qu'il jouera dans l'accomplissement de nos destinées en Asie, que je travaillerai sans relâche à le faire connaître et, c'est dire, à le faire apprécier. C'est un pays de grand avenir. Il est le complément logique et nécessaire de notre colonie asiatique.

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