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l'âge iS8.
RÉCOLTE DE l'oPIIM
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annuellement le chiffre de 57 millions de francs environ. C'est le principal article d'exportation de la province, et il y a lieu de supposer que cette exportation augmentera considérablement, doublera, triplera peut-être le jour où les Chinois, comprenant enfin leurs véritables intérêts, cesseront de favoriser maladroitement l'entrée en Chine de l'opium de l'Inde au détriment de l'opium yunnannais.
En effet, à l'heure actuelle, cet opium perd, en quelque sorte, sa nationalité en traversant le Tonkin pour se rendre à Canton et, traité sur le même pied que l'opium étranger, doit payer à sa rentrée en Chine un droit absolument prohibitif.
Aussi, malgré les difficultés de la voie terrestre, par le Kouang-Si et le Kouang-Toung ; malgré la piraterie, malgré les « squeezes » des likins (octrois) provinciaux, ce produit continue-t-il à prendre cette voie à l'exclusion de celle, plus facile et plus rapide cependant, du fleuve Rouge et du Tonkin.
Mais ces difficultés diminuent considérablement les bénéfices des cultivateurs, les cours d'achat en étant fortement affectés. Cette situation ne doit pas durer, et nous devons obtenir de la Chine, dont les intérêts sont, pour une fois, identiques aux nôtres, la suppression d'un état de choses aussi fâcheux.
Le trésor impérial ne perdrait rien à la suppression de ce droit de réimportation, puisqu'il n'y a pas de transit, et, partant, pas de réimportation.
Pourquoi les négociations entamées à ce sujet depuis plus de cinq années avec la Chine n'ont-elles pas encore abouti?
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Le moment eût été cependant bien choisi, il y a quelques mois, au lendemain des bons offices par nous prodigués à la Chine, lors du règlement de la question du payement de l'indemnité de iqoo.
Nos témoignages de sympathie valaient bien quelque chose en retour, et si l'on suivait avec intérêt au ministère des affaires étrangères le développement de nos relations commerciales avec le Yunnan, on aurait certainement profité d'un concours de circonstances aussi favorables pour demander à la Chine le règlement de cette question de l'opium, qui ne lui aurait coûté qu'un faible effort, ou même, plus exactement, un peu de bonne volonté.
N'y aurait-il pas, dans cette négligence, une nouvelle manifestation de cette politique négative que nous paraisons avoir adoptée en Asie .''
Va. cependant, l'état de choses actuel est tellement contraire à toute logique que les Anglais euxmêmes, si intéressés cependant à son maintien, considèrent l'avenir de leur production indienne comme très menacé. Voici ce que dit à ce sujet le capitaine Ryder dans le compte rendu de son exploration au Yunnan : « L'opium de l'Inde est chargea son entrée en Chine de lourdes taxes et, avant peu. l'opium indigène (du Yunnan) chassera tout l'opium étranger du marché chinois et la question de l'opium, en ce qui concerne l'Angleterre, mourra d'une mort naturelle. »
A notre point de vue, nous aurions grand intérêt à faire aboutir cette réforme sur les droits d'entrée
de l'opium du Yunnan passant par la voie du fleuve Rouge, parce que ce transit par notre possession indo-chinoise ne serait pas sans laisser quelques bénéfices et, aussi, parce que ce commerce à' aller par le Tonkin entraînerait un commerce de retour équivalent, et, enfin, parce que le développement de cette culture et le relèvement des prix seraient une source de profits pour les agriculteurs du Yunnan dont les facultés d'achat se trouveraient ainsi considérablement augmentées.
L'enceinte de Yung-tchang-fou comprend plus de terrains vagues et de quartiers demeurés en ruines depuis l'insurrection que de surfaces bâties et l'on y peut à l'aise chasser bécasses et faisans. Un commerce de détail avec les ruraux des environs entretient quelque activité dans la rue principale ; mais le marché est surtout approvisionné de vivres, viandes, légumes et condiments.
Les musulmans sont aujourd'hui en petit nombre, soixante familles environ, tandis qu'avant la guerre on comptait quinze mosquées dans la ville. La plupart des survivants sont peaussiers ou harnacheurs, ce qui est un indice de leur origine mongole. On vient de les autoriser à reconstruire une mosquée, dont ils étaient privés depuis l'insurrection; on en pose aujourd'hui la charpente dont je prends une photographie. Un vieillard qui commande les travaux me dit être d'origine arabe.
Quelle déchéance partout ! Des cactus et des ronces ont envahi les décombres de ce qui fut jadis
des monuments gracieux comme ceux qu'on voit sur les mamelons voisins, pittoresquement juchés, entourés d'ombrages séculaires, protégés par la superstition contre la dévastation qui a tout ravagé ailleurs. Quelle déchéance et combien sont peuplés les cimetières ! Les tombes s'étendent sur les contreforts de la montagne, escaladent les sommets sous les bois de sapins, pullulent dans la plaine, attestant la grandeur du passé de cette capitale célèbre, qu'on appelait un « petit Pékin » à cause du grand nombre de licenciés qui allaient subir à la capitale les examens du doctorat et en rapportaient les belles manières et, souvent, des épouses. Si déchue aujourd'hui qu'on ne rencontre même pas de bourgeois à peu près bien vêtus dans les rues infectes, transformées en cloaques, où gueux et paysans vont et viennent pour les besoins de leur pauvre commerce, disputant le passage aux porcs immondes.
Sur notre chemin, à huit kilomètres vers l'est, nous trouvons la bourgade de Pan-chiao, industrielle et commerçante, qui paraît vouloir prendre la place de la capitale ruinée. Les ruraux s'y sentent plus à l'abri de la tf)urbe famélique embusquée autour des prétoires, lettrés en mal d'expectative, vivant de rapines ou, plus exactement, crevant de misère en attendant dans la paresse une fortune meilleure, sous les auspices de l'avènement à une charge mandarinale quelconque' d'un de leurs parents ou amis, parasites de la société chinoise, que cette lèpre de déclassés envahit et gangrène.
Deux heures de marche en plaine et, de nouveau, c'est l'escalade du sommet quotidien, aujourd'hui à 2,450 mètres d'altitude, d'oii nous redescendons vers l'étape de Shui-tao, sise à mi-côte du versant du Mékong". Le jour suivant, après deux heures de dégringolade en escalier — escalier au sens propre du mot, dont les marches sont taillées dans le calcaire — nous arrivons au grand fleuve qui coule à 1,100 mètres d'altitude. Nous le franchissons sur un pont suspendu très hardi et très élégant avec ses deux culées monumentales couronnées de pavillons fraîchement construits, avec ses grosses chaînes de fer forgé, son plancher récemment remis à neuf, témoignages de la sollicitude des autorités anglaises pour cette voie dont elles surveillent l'entretien, le subventionnant même au besoin.
Au pont, le fleuve a 47 mètres de largeur seulement ; mais je mesure 10 mètres entre la surface de l'eau et le niveau de la passerelle ; la sonde me donne 14 mètres de profondeur. C'est encore d'imposantes masses liquides qui peuvent passer par là. En cette saison, le courant est assez modéré; un flotteur parcourt 54 mètres en une minute.
Et pendant la halte de deux heures que nous faisons sur ces bords, nous regardons, non sans une certaine mélancolie, couler l'eau bleue qui va gagner les terres françaises et nous envions un peu le sort du flotteur léger qui vogue vers elles. Il verra ces pays enchantés du Laos ; puis le Cambodge et, enfin, la Cochinchine. Et nous songeons qu'il est bien français, ce grand fleuve qui coupe en deux
l'immense presqu'île indo-chinoise ; nos savants ont été les premiers à l'explorer, nos armes ont assuré sa libre navigation aussi loin qu'elle est possible, un jour doit venir où il sera, sinon entièrement français, du moins frontière de délimitation de notre zone d'influence, sa rive gauche restant bien à nous. Assez de sacrifices ont été faits pour cela.
Sa vallée s'ofïre à nous comme le chemin le plus naturel vers ces hauts sommets thibétains d'où il descend et c'est par cette voie géographique, on peut le dire, que nous devons tendre à faire pénétrer la civilisation au cœur même de l'Asie.
Et qu'on ne vienne pas nous dire que, jusqu'à Talifou, l'influence britannique doit s'exercer au détriment de la nôtre, en prétextant la position diplomatique prise en 1876. En effet, si après l'assassinat de M. Margary, le traité de Tche-fou autorisait l'Angleterre à entretenir un agent commercial à Tali, elle n'en a pas profité jusqu'ici. A part ses tentatives récentes pour développer la vente de ses cotonnades, son rôle a été tout à fait effacé, tandis que, bien avant la reconnaissance de Margary. et jusqu'à nos jours, nos missionnaires ont plus efficacement travaillé au développement de l'influence française et acquis des titres autrement évidents. Ils n'ont pas eu un martyr seulement, eux ; ils en ont eu cinq, dont deux assassinés comme Margary, sans que notre diplomatie ait songé à en tirer argument pour obtenir un avantage quelconque pour nous dans ces régions arrosées de leur sang.
Depuis 1825, l'évangélisation du Si-tao (Yunnan
occidental) a été commencée par les missionnaires catholiques. Le P. Huot, de Langres, fut le premier prêtre français qui s'y fixa, en 1845. ^^ succédait au père chinois Mathieu Houang. Pendant les dix-huit années de la guerre musulmane les chrétientés, sans cesse en fuite devant les deux armées, furent protégées par leurs pasteurs qui endurèrent de cruelles privations et coururent maints dangers. Puis, au cours des épidémies de peste qui suivirent, deux de nos missionnaires périrent victimes de leur dévouement. Enfin, en 1874, le P. Batiphaud, de Clermont, fut, lui, bel et bien assassiné par les Chinois, et, lorsqu'en 1883 le P. Terrasse fut, à son tour, assassiné aux environs de Talifou, le P. Le Guilcher écrivit à son évêque de Yunnan-sen : « Souvenezvous de Margary. » Mais on ne tint pas compte de son avertissement et aucun avantage diplomatique ne fut demandé en compensation. On songeait si peu au Yunnan à cette époque !
Mais l'œuvre persévérante de nos missionnaires ne saurait pour cela être méconnue et, tôt ou tard, elle doit nous servir à établir nos revendications sur cette rive gauche du Mékong que tant d'intérêts divers nous portent à faire reconnaître comme zone d'influence française.
Le Mékong traversé, nous montons de nouveau vers un col de 1,650 mètres qui nous sépare de la vallée de Cha-yang; des calcaires bleus et roses qui bordent le fleuve nous passons dans les schistes ardoisiers.
Au village de Cha-yang, quelques artisans mettent
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en œu\re ces ardoises pour en faire des stèles tombales.
Un petit affluent du Mékong arrose la vallée, très bien cultivée. Le gibier y abonde : perdrix, cailles, faisans et de grosses bécassines.
De Cha-yang, oii nous sommes à 1,520 mètres, il faut nous élever maintenant jusqu'à 2,530 mètres pour redescendre coucher, le soir, à Tchou-tong à 1,640 mètres. Cela nous fait plus de mille mètres à monter pendant la matinée pour redescendre de presque autant dans l'après-midi. Dures étapes pour les bêtes et les gens, et qui entraînent des changements de température dangereux.
A Tchou-tong, deux cents familles ."nusulmanes. L'iman me dit qu'ils sont originaires d'Arabie. Ils portent le turban arabe aux heures de prière, et une sorte de minaret octogonal à toit de pagode domine leur mosquée, grande et assez riche. Cette colonie, plus nombreuse avant la guerre (elle comptait alors sept cents familles), est venue se fixer au Yunnan sous la dvnastie Tancr-tchao, au commencement du huitième siècle.
L'iman a un grade dans le mandarinat et s'en montre très fier. La communauté, réunie dans la mosquée à l'occasion d'une fête, me fait très bon accueil et des quartiers de bœuf séché, d'excellente qualité, nous sont offerts pour notre route.
Ces musulmans de Tchou-tong ne connaissent aucun de leurs coreligionnaires, mes amis de Yunnansen.
Kn (|uittant Tchou-tong. nouvelle ascension qui
nous porte à 2,520 mètres sur des crêtes boisées où nous chasserons les faisans vénérés, les chevreuils aboyeurs et oii le tigre vient de temps en temps signaler sa présence par quelque rapine dans les troupeaux de chèvres.
Les hameaux de Tien-ching-pou et celui de Païtou-po qui est le gîte d'étape, un peu plus bas, à 2,000 mètres, sont habités par des bûcherons.
A Tien-ching-pou, on traitait autrefois du minerai de cuivre qu'en apportait là pour éviter le transport plus coûteux du combustible (charbon de bois); aujourd'hui, cette industrie est abandonnée, probablement par suite de la disparition, — de l'extermination des mineurs musulmans.
De Paï-tou-po, nous continuons à descendre vers une rivière, affluent du Yang-pi, que nous passons à 1,530 mètres sur un petit pont suspendu. Voici de nouveau les cactus; puis les lentisques, indice d'un climat très doux ; puis des bois de châtaigniers et de chênes, lorsque nous nous élevons de nouveau pour franchir la chaîne qui borde le Yang-pi, affluent du Mékong. Nous franchissons la ligne faîtière par 2.340 mètres, et la descente sur le Yang-pi est assez dure.
Nous avons passé la nuit dans un petit hameau de bûcherons, Tchi-pi-cha, presque au sommet de la montagne, et l'étape suivante est presque toute en descente. On arrive de bonne heure à Yang-pi, jolie petite ville coquettement bâtie sur la rive gauche de la rivière du même nom, que l'on traverse sur un léger pont suspendu en fer.
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A Yang-pi, je visite une mosquée fermée depuis 1873, décorée de bois sculptés et d'enluminures. Les maisons des mahométans accusent des réminiscences d'art arabe, assez caractéristiques : mosaïques de galets, imbriquements de tuiles ou de carreaux ; fresques à dessins géométriques d'un art très grossier et très rudimentaire, mais très différent de l'art chinois — pauvres, très pauvres reflets de choses vues ailleurs.
Ici, cent quatre-vingts familles à peine ont survécu aux désastres et à la proscription. Agriculteurs, ces mahométans ne se livrent pas encore à la culture de l'opium; le blé, les pois et les fèves sont leurs principales cultures d'hiver.
De Yang-pi (altitude 1,600 mètres) à Hsiao-kouan (altitude 1,950 mètres), c'est une dure étape de dix heures pour atteindre le confluent de la rivière qui sert de déversoir au grand lac de Tali dont il conduit les eaux dans le Yang-pi. On remonte cette rivière jusqu'à Hsiao-kouan, c'est-à-dire jusqu'à l'extrémité méridionale du lac.
Hsiao-kouan est la place commerciale où se trouvent les magasins de dépôt ou de transit. Talifou n'est que la capitale politique et encore perd-elle tous les jours de son importance. Les Anglais viennent d'obtenir le déplacement du gouverneur provincial qui y résidait et qui désormais sera placé à Teng-vueh, sous leurs yeux.
J'ai fait minutieusement le dénombrement de la foule présente au marché quotidien qui se tient à Hsiao-kouan, et j'ai compté 4.500 personnes, plus du double de la population sédentaire.
L'extrémité du lac s'étrangle et se termine en un cours d'eau qui se glisse entre deux rives escarpées et rocheuses. A un moment donné, elles se réunissent et forment une arche dans laquelle l'eau s'engouffre, torrentueuse. Au puissant massif des monts qui dominent le lac et la plaine de Tali, s'adossent les escarpements de la rive droite. Les Chinois les ont hérissés de fortifications d'aspect rébarbatif, mais sans valeur militaire. C'est la barrière que la stratégie chinoise compte opposer aux envahisseurs qui voudraient s'emparer de la plaine; c'est aussi le mur d'enceinte du vieux Hsiao-kouan.
La nouvelle ville s'étend, plus au large, sur la rive gauche qui est moins resserrée entre le lac et la montagne. C'est le faubourg commercial; il n'est point fortifié. De ce faubourg part à angle droit la rue principale qui traverse le cours d'eau sur un pont étroit en belle pierre de taille, bordé de parapets, dont l'accès est défendu par une porte fortifiée, monumentale. Puis la rue s'élève encore, courant à flanc de coteau dans la direction du nord, bordée d'échoppes délabrées. Un peu plus loin, sur la gauche, s'élèvent les deux grandes mosquées interdites, elle aussi, au culte mahométan depuis 1873.
Ce sont d'assez beaux édifices d'art chinois, dans lesquels quelques jolies portes sculptées du treizième siècle croulent, hélas, de vétusté. Les monuments, grâce à la qualité des matériaux employés, calcaires très durs et bois de cèdre, sont en très bon état. L'herbe croît entre les dalles de marbre dont sont
pavées les cours et tout a un air d'abandon qui n'est pas dénué de charme.
Des cactus géants surplombent les murailles de l'enceinte; des corneilles, par centaines, et des pies babillardes ont envahi ces sanctuaires déserts qu'elles emplissent de leurs cris. On ne trouve plus trace d'aucune inscription.
Dans la grande rue se tient le marché de coton brut venu de Birmanie, que de grosses commères pèsent avec parcimonie aux paysannes qui en feront des vêtements ouatés ou des couvertures piquées.
La foule a ici un caractère plus cosmopolite. Des Thibétains avec leur moulin à prières, suivis de leurs gros chiens,' circulent, ébahis devant les boutiques où s'offrent à leurs convoitises les étoffes de couleurs voyantes, les harnais bariolés, les quincailleries utiles et les mille colifichets que leur pauvreté ne leur permet malheureusement pas d'acquérir. Ils sont venus de bien loin apporter des médecines, du musc et des peaux d'agneaux, et tout cela leur a laissé fort peu d'argent, car les marchands chinois ont su extorquer à leur naïveté des marchés avantageux. Des femmes, minchias, avec leurs costumes pittoresques et leurs coiffures ressemblant à des bonnets de folies, grelots d'argent compris, des fleurs de rhododendrons écarlates piquées dans les cheveux, coudoient des Coréens venus de leur pays lointain acheter des médecines d'origine thibétaine et vendre du ginseng. Knfin, on rencontre des Birmans, attirés à Hsiao-kouan par quelque commerce d'aromates
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OU voulant acheter de première main de la poudre d'or et du musc.
Le marché au poisson est très bien garni ; toutes sortes de coquillages, du frai d'anguilles s'offrent aux chalands à côté des belles carpes du lac.
Marché au bois, marché des céréales, marché des fruits et légumes, des pâtisseries et confiseries, tout cela o-rouille d'une vie intense, et l'on se fraie diffilement passage dans la cohue affairée et bruyante.
Je vais souvent causer chez un vieux boulanger musulman dont la boutique fait l'angle de la place du marché. Immigrant du Se-tchouen, il ne sait rien de la tradition de ses coreligionnaires et ne parle qu'à regret de toutes les questions ayant trait à l'Islam.
— Comment saurait-on quelque chose des mosquées, de leur état au moment de la guerre, et rien de rien des anciens du pays, me dit-il un jour que je le pressais un peu plus de questions, puisque pas un seul musulman n'a survécu au massacre?
— Et toi-même (il a soixante-dix ans) , ne sais-tu rien du passé?
— Si j'avais été là, je serais mort comme les autres, répond-il, et depuis vingt-quatre ans que je suis à Hsiao-kouan je vends mes pains sans m'occuper de toutes ces affaires. Nous sommes maintenant deux cents familles ; mais on ne nous autorise pas à construire de mosquée, et nous nous réunissons pour prier, le vendredi, dans une maison vide.
Et mon pauvre vieux boulanger jette autour de lui des regards inquiets; quelques femmes de sa
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famille qui l'aident dans son négoce tremblent de peur et voudraient évidemment me voir au diable avec mes questions qui pourraient être compromettantes, si l'on nous entendait.
Il est clair qu'ici les autorités ont l'œil sur les mahométans, et puis, tout est prétexte à squeezes pour les faméliques des yamens, et mon pâtissier préfère visiblement parler de ses gâteaux. Il me dit, cependant, que, dans le district, les musulmans commencent à cultiver de l'opium que des coreligionnaires de Yunnan-sen (je les connais) viennent leur acheter tous les ans.
De Hsiao-kouan à Tali-fou nous longeons le beau lac. Le chemin court au pied de la grande montagne, à peu près plat, mais, en revanche, horriblement caillouteux.
Au temps des splendeurs passées, il dut être fort bien pavé de belles dalles de marbre, la montagne, toute proche, ne fournissant pas d'autres pierres. Mais aujourd'hui, faute d'entretien, c'est un amas chaotique de ces dalles montant les unes sur les autres, dans le désordre le plus complet; quand elles sont à peu près régulières, alors c'est une autre affaire : le frottement séculaire des fers des mulets les a polies et rendues aussi glissantes que du verglas. Mauvaise étape pour nos montures, mais combien belle pour nous. Quelle splendeur pour nos yeux ravis !
Ce beau lac de cinquante kilomètres de longueur, cette chaîne couronnée de neiges étincelantes dont nous suivons le pied, et ces jardins, ces villages
coquettement juchés sur des éminences, que nous traversons; cette plaine admirable qui déroule son tapis à nos pieds et jusqu'aux belles montagnes qui ferment le lac et se découpent élégamment sur le ciel, à l'horizon, tout concourt à former un prestigieux tableau.
C'est un des plus beaux spectacles qu'il soit possible de contempler par sa beauté, par sa grandeur, et par l'impression de richesse qui s'en dégage. Agriculture, commerce, industrie, tout doit prospérer dans un endroit pareil, que la nature a comblé de ses dons.
Un sol fécond, sous un climat très doux, permettant deux récoltes par an, pas d'hiver ni d'été; un printemps qui ne discontinue pas, voici pour l'agriculture. Des ruisseaux dévalant des sommets pour donner la force motrice à tout ce qu'on voudra, aujourd'hui des moulins à farine, des pilons à décortiquer le riz, demain des générateurs d'électricité, voilà pour l'industrie. Quant au commerce, quelle situation plus privilégiée que celle de ce carrefour, au croisement des routes importantes qui vont du Se-tchouen à la Birmanie et du Tonkin au Thibet?
Dans l'antiquité, Tali-fou a été une des grandes capitales du monde. Au dix-huitième siècle, quand Marco Polo y passa, elle l'était encore et de nos jours une ligne presque ininterrompue de cimetières qui court du pied de la montagne calcaire de Hsiaokouan à Tchang-kouan, c'est-à-dire sur un parcours de plus de quarante kilomètres, atteste la densité extraordinaire de la population qui a vécu dans l'admirable plaine.
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Grande capitale, tout porte à croire qu'elle le redeviendra un jour. La facilité de plus en plus crrande des communications maritimes et, particulièrement, les merveilleux perfectionnements des moyens de transport par mer, qui sont la carastéristique du siècle dernier, ont amené un délaissement momentané des grandes voies terrestres suivies dans l'antiquité. Mais la voie ferrée rétablira l'équilibre au cours de ce siècle et l'Asie, à ce point de vue. est en voie de transformation complète.
C'est pourquoi Tali-fou est appelé, selon moi, à redevenir un point très important, à la fois stratégjique, économique et politique. Je voudrais avoir une éloquence surhumaine pour le démontrer à mes compatriotes, car nous devons porter nos regards de ce côté, patiemment mais avec obstination. Il y va de l'avenir de nos destinées en Asie.
Deux heures de marche à peine et. de Hsiaokouan, on arrive à Tali.
Pauvre lali ! Ce ne sont que ruines et décombres dans ces faubourgs jadis si populeux et si prf)spères. La ville, dans son enceinte, est à moitié déserte. Seule, la grande rue a conservé de l'animation aux heures de marché, mais rares et courtes sont les ruelles adjacentes. Partout des quartiers entiers sont en ruines ou transformés en jaidins.
A Tali-fou, nous serons les hôtes du vénérable Père Le Guilcher. Bon Français autant qu'admirable apôtre, depuis cinquante ans il poursuit son œuvre d'évangélisation dans cette partie reculée de la province; des années se passent sans i\u"\\ voie
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venir à lui un compatriote et il entend bien rarement parler sa chère langue natale. Il est unanimement aimé et respecté dans le pays ; sa petite chrétienté est peu nombreuse — à peine compte-t-elle une centaine d'individus — mais, en revanche, ses néophytes ont été triés sur le volet, admis seulement au baptême après des années de postulat et d'observation. Il donne ce bel exemple de ne point rechercher le grand nombre des conversions, mais d'en assurer le choix. Aussi, les Célestes respectent-ils ce petit groupe de braves gens sans jamais songer à les troubler dans le libre exercice de leur culte, pas plus qu'à les molester en aucune façon.
Avec les seules ressources de son viatique (500 fr. par an) et le travail volontaire de ses ouailles quand besoin est, pour une construction ou une besogne exceptionnelle, le bon Père vit depuis un demi-siècle entouré de l'affection filiale de ses chrétiens qu'il voit naître, grandir et prospérer sous ses yeux.
II a été le guide et l'interprète de Francis Garnier, alors que celui-ci, remontant le Mékong, avait trouvé le pays en pleine guerre et qu'il fallait obtenir du sultan Soliman, titre donné par les musulmans révoltés à leur grand chef Tou-wan-Shiao, l'autorisation de passer. L'intervention du missionnaire fut tout à fait opportune et lui seul fut admis en présence du souverain mahométan pour négocier cette délicate affaire.
Le P. Le Guilcher m'a fait le récit de ces journées épiques et sa modestie me pardonnera de mentionner ici un petit épisode qu'il m'a conté.
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Lorsque la troupe de Francis Garnier entra dans Tali par la porte du Nord le sultan Soliman, entouré des personnages de sa cour, s'était posté en haut du pavillon de la Cloche et du Tambour (i) pour voir défiler le cortège. Tous à cheval, les officiers français et leur suite portaient des chapeaux chinois qui, vus d'en haut, masquaient leurs visages. \'oulant voir ces visages, le sultan envoya un de ses officiers prier les étrangers de soulever leurs grands chapeaux pour qu'il pût les dévisagera son aise. M. de Carné, q6i marchait en tête, ne connaissait pas la langue chinoise; interpellé par l'officier, il ne comprit pas de quoi il s'agissait et, comme celui-ci portait la main à son chapeau pour le relever, il crut à une insulte, à un ordre d'avoir à saluer le monarque, et il riposta par un solide coup de poing sur le nez de l'indiscret qui se mit à saigner comme un bœuf. Tumulte, agitation de la foule, intervention du Père qui explique le malentendu; mais l'impression était produite et Soliman refusa de recevoir les Français, craignant peut-être quelque violence de la part d'hommes aussi chatouilleux, dont le courage lui était démontré par le seul fait de leur venue, en temps de guerre, dans un pays aussi lointain pour eux.
Le P. Le Guilcher fut donc seul reçu en audience publique, en présence de tous les notables, et là fit si bien qu'il obtint le libre passage de l'expédition française à laquelle il se joignit sur les instances de l'illustre explorateur et qu'il accompagna aussi
( I) Ce pavillon s'élève en travers de la grande rue, et celle-ci passe sous ses voûtes.
longtemps que son concours fut reconnu utile.
Le P. Le Guilcher m'a fait visiter les lieux historiques, m'a fourni d'amples détails sur l'état des choses au moment de la guerre, renseignements précieux qui m'ont été d'un grand secours dans mes recherches.
Des cinq mosquées que comptait Tali-fou avant la rébellion, une a été complètement détruite, celle qui touchait au palais de Tou-wan-shiao ; les quatre autres ont été interdites au culte mahométan depuis 1873. Deux d'entre elles ont même été transformées en pagodes; les statues grotesques et grimaçantes ont remplacé l'austère nudité des sanctuaires et toute une gueuserie de vagabonds et de mendiants y a élu domicile.
Les deux plus belles mosquées, fort heureusement, ont été préservées au moment du sac de la ville ainsi que de toute déprédation ultérieure. On y remarque de fort belles sculptures sur bois de cèdre, d'époques diverses, les unes datant du treizième siècle, d'autres délicatement fouillées des quinzième et seizième (i).
De très belles proportions architecturales, vastes monuments bien ordonnés, du plus bel art chinois, ces mosquées devaient offrir des tableaux merveilleux lorsque les fidèles, en foule bigarrée, les animaient aux jours de fête. Désertes aujourd'hui, à peine gardées, le chant bruyant des oiseaux troublant seulement leur solitude, elles ont conservé un grand charme, avec leurs cyprès centenaires, leurs cours
(i) J'ai pu m'en procurer quelques échantillons qui sont aujourd'hui classés au musée du Trocadéro.
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spacieuses dallées de marbre et leurs portiques monumentaux.
A l'issue de la euerre, seize familles seulement furent autorisées à demeurer dans le pays. Leur accroissement et quelques émigrants setchouannais ont porté à cent le nombre actuel des familles mahométanes, vivant dans la tristesse et la crainte, se réunissant clandestinement pour prier dans une mai son quelconque.
Moi qui m'attendais à trouver ici une colonie considérable, des gens relevés de leurs désastres, frémissant sous le joug et sachant, au besoin, faire entendre leurs voix aux autorités locales; ainsi les avait dépeints un de mes prédécesseurs passé là en 1895. Il faut croire que la situation a bien changé depuis. Nous avons séjourné un grand mois en tout à 'I ali, car nombreuses étaient les études que j'avais à poursuivre ; les gens de la ville s'étaient accoutumés à me voir circuler en tous sens, m'enquérir, marchander et acheter moi-même dans les boutiques — ce qui est, cependant, pour un notable, bien contraire aux usages chinois.
Je vais souvent rêver dans les vieilles mosquées et, souvent aussi, je monte dans le fameux pavillon de la Cloche et du Tambour, d'où la vue s'étend sur la ville et sur la plaine. De la terrasse où Soliman s'était placé pour voir défiler Francis (iarnier et ses compagnons, je domine la cité déchue. A mes pieds, dans les jardins qui ont remplacé les maisons détruites, des tisserands dévident leurs écheveaux de coton;
leurs tils léoers se tendent sur les lon^s x:layonnao-es en bambou et les pauvres artisans fredonnent des airs monotones et tristes qu'accompagnent les grincements de leurs dévidoirs.
Sur les ruines de l'ancien palais du sultan, les cactus ont envahi les murailles écroulées ; leurs fleurs jaune d'or, cerclant les raquettes d'un vert glauque, donnent une note vive dans le concert des roses floraisons des pêchers et des bruyères.
Et je me souviens de tableaux semblables, entrevus dans l'Alhambrade Grenade oii les genêts d'Espagne aux fleurs d'or se mêlaient aux roses vifs des macassars en fleurs. Le ciel était d'un bleu limpide; des cimes neigeuses, celles de la Sierra Nevada, fermaient l'horizon, comme ici d'autres cimes neigeuses se découpent au couchant, sur un ciel aussi bleu.
Comme là-bas, en Andalousie, de légers flocons blancs flottent ou s'amoncellent sur les sommets des monts et une brise embaumée vient de la plaine où le printemps resplendit.
Et ma pensée évoque, enchanteur et radieux, le souvenir des belles journées que j'ai passées aux pays d'Islam. Tout m'y convie. Des réminiscences d'art arabe sur les monuments qui m'entourent me rappellent que des pèlerins ont apporté, eux aussi, des souvenirs de leurs visions d'Orient, visions qu'ils voulurent fixer, de leurs mains inhabiles, dans le marbre ou la pierre. Comme dans les belles mosquée s qu'ils avaient entrevues au cours de leurs pérégrinations lointaines, aux lieux saints d'Islam, en Arabie ou en Perse, ils ont voulu de la verdure, des fleurs
et de beaux arbres; à défaut de faïences, ils ont enluminé murailles et boiseries de peinturlures naïves, s'essayant à reproduire les splendeurs céramiques dont le souvenir leur était resté.
Et, comme pour mieux m'inciter à goûter ce charme d'Orient transplanté ici par les mahométans et me faire sentir plus vivement la laideur des choses chinoises qui leur ont succédé, je vois, dans une salle voisine, de répugnants spectacles. Sous la cloche même dont l'airain ne sonnait qu'aux grands jours, un argousin chinois fume son opium. Il a installé là sa pauvre fumerie de rustre et, à côté du grabat sur lequel il gît, abêti, un mendiant demi-nu, noir de crasse sous ses loques, dépèce un porc, mort de ladrerie.
Pauvre Tali, voici les hôtes modernes de tes anciens palais...
La région est peuplée, en majorité, de M 171' chias (i), agriculteurs patients et habiles qui font rendre au sol tout ce qu'il peut donner. Mais quel profit tirer de l'agriculture dans un pays dépourvu de voies de communications et de moyens de transport; pays qui, par surcroît, souffre d'une administration corrompue qui ne sait même pas garantir
(i) Les Min chias sont des aborigènes qui, s'ils ne diffèrent pas sensiblement des lolos, constituent cependant un groupe bien distinct.
Lorsque le pays était divisé en petits royaumes autonomes, celui de Tali-fou devait être peuplé presque exclusivement de Min chias et l'histoire de ce peuple serait fort intéressante h reconstituer.
la simple sécurité des personnes et des biens.
Trois cent cinquante villages entourent Tali-fou. Quelques-uns sont de véritables villes, par le nombre de leurs habitants (il en est qui comptent jusqu'à huit mille âmes) . L'agriculture et l'élevage sont ici sur une terre d'élection, dans ce climat extraordinairement privilégié.
L'hiver, la plaine est couverte de cultures intensives, pommes de terre, blé, orge, avoine, fèves ou pois qui donnent des rendements superbes ; mais un cinquième au moins des terrains emblavés, quelquefois plus, est réservé à l'opium qui, seul, peut supporter les frais de transport et s'exporter un peu loin.
L'été, le riz est cultivé sur des kilomètres carrés, en bordure du lac, au fur et à mesure du retrait des eaux et, dans les parties hautes, en terrasses irrio-uées par les ruisseaux descendant de la montagne, alimentés par la fonte des neiges (i). Puis, encore des pommes de terre ou du maïs, des haricots, de l'indigo (cette culture est très répandue). Enfin, en toutes saisons, des légumes de toutes sortes.
La volaille, le poisson du lac; le porc familial, indispensable compagnon du rural chinois; de beaux bœufs de 1,500 livres, des chèvres et des moutons, tous nos fruits de France, même des raisins excellents, sont autant de ressources rarement accumu-
(i) La neige persiste sur la montagne de Tali-fou pendant huit mois de l'année en moyenne, et dans certaines crevasses, au nord, il en demeure des plaques qui ne fondent pas de toute l'année.
lées avec autant de profusion sur un même point Et cependant les habitants sont pauvres, excessivement pauvres, ce qui a permis à des observateurs superficiels de conclure à la pauvreté du pays.
J'évalue la population de la plaine de Tali à trois cent cinquante mille âmes. Quel beau champ d'action offert à toutes les initiatives et quel admirable pays à faire entrer dans notre zone d'influence !
Nous avons voulu pousser notre voyage d'études plus au nord, vers le Thibet yunnannais, vers cette vallée du haut Mékong où la destinée semble nous convier à étendre notre action.
Précisément, un problème géographique était posé depuis le voyage de Bonin qui, le premier, avait signalé un détour énorme du fleuve Bleu au point où, arrivé à la hauteur de Likiang-fou, il se voyait barrer la route par un pic de 5,000 mètres d'altitude qui le détournait de son cours normal et le rejetait au nord, d'environ un degré, disait Bonin, fait contesté par les géographes de Londres et qui valait bien d'être confirmé ou réfuté.
La région était inexplorée. La reconnaissance, même sommaire, n'en avait pas été faite; c'était un sol vierge de tout pied européen qui s'offrait. Or, explorer un sol vierge c'est, en quelque sorte, en effectuer la prise de possession morale et scientifique, et rien ne saurait être plus tentant, surtout quand il s'agit de pays sur lesquels la France peut espérer faire un jour la tache d'huile.
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L'expédition fut donc décidée et, grâce au P. Le Guilcher, mise sur pied assez rapidement. Le bon missionnaire nous prêta un concours précieux pour vaincre les résistances des mandarins qui, soucieux de leurs responsabilités, hésitaient à nous laisser nous aventurer dans des régions peu connues d'eux, oii leur action est presque nulle. La situation se compliquait encore de l'attitude du consul de Yunnan-sen à mon égard, et le P. Le Guilcher nous rendit donc un grand service en aplanissant toutes ces difficultés ; il sut donner confiance aux mandarins d'abord, puis à nos hommes, que la perspective de cette exploration effrayait.
Venus du Tonkin ou de Birmanie, nos serviteurs, cependant si dévoués, reculaient à l'idée d'affronter la neige et la glace inconnues dans leurs chaudes patries. Cela leur semblait au-dessus de leurs forces. La déformation chinoise aidant, on leur avait représenté des dangers invraisemblables, dragons prodigieux, tigres et panthères qui les dévoreraient — et des forêts sombres, et des fleuves sans ponts, et des montagnes escarpées, et des précipices terribles — tout ce que l'imagination poltronne des Chinois peut suggérer d'infernal, leur avait été complaisamment énuméré, durant les bavardages du soir, à la veillée, par les gens des yamens particulièrement (i).
(i) Les yamens, prétoires des mandarins, sont publics. Là se donnent rendez-vous toute une bohème de lettrés sans emploi, faméliques en quête d'une situation quelconque, écoulant leur vie dans la crasse et l'oisiveté, toujours à l'affût de quelques sapèques à gagner plus ou moins honnêtement.
Les locaux officiels sont généralement très vastes ; des cours
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Néanmoins, au jour dit, tout fut prêt. Le bon F. i^e Guiiclier était bien un peu ému au moment de notre départ et, avant de nous séparer, il voulut nous donner sa bénédiction. Il estimait assez dangereuse cette expédition, mais virilement, en comprenant tout l'intérêt, nous conseillait quand même de l'entreprendre.
Toute notre petite caravane est prête, les chevaux sellés nous attendent à la porte, nous assistons à la messe dans la petite chapelle de la Mission et le digne vieillard nous donne un peu de son âme dans la bénédiction dont il nous couvre.
Et son émotion nous gagne à l'instant des adieux ; mais la route s'ouvre devant nous, tentante; le ciel est radieux; nous n'avons rien laissé au hasard, tout est bien prévu et bien organisé. En avant!
De Tali-fou à Likiang-fou, il n'y a pas de difficultés à vaincre. La route suit une succession de petites vallées lacustres qui s'étagent les unes audessus des autres, avec de faibles différences de niveau, jusqu'au dernier jour du voyage, le sixième, où il faut, alors, franchir une forte chaîne pour atteindre la plaine de Likiang.
succèdent aux cours; de nombreux pavillons, hangars, b.ltiments de toutes sortes, plus ou moins sordides, servent d'abri aux faméliques du yamen. Beaucoup y élisent domicile, y vivant on ne sait trop comment, uji peu h la fa(,'on des chiens errants et, la nuit venue, couchant nimporte où, parfois c6tc à côte avec quelijue prisonnier, la canguc au cou.
Dans celte clientèle des yainens naissent tous les potins, se trament toutes les intrigues et se préparent tous les mauvais coups.
La première étape, en quittant Tali/ nous conduit à Chang-kouan qui occupe une position semblable, pour le nord du lac et de la plaine, à celle de Hsiaokouan pour le sud.
^lais, de ce côté, pas de mouvement commercial, pas d'industrie, une agriculture restreinte par suite de l'étranglement de la plaine qui ne permet plus aux cultivateurs de vivre en grand nombre. Changkouan est une pauvre bourgade en ruines, rendue fort pittoresque par l'éboulement de ses ouvrages fortifiés, autrefois puissants, aujourd'hui réduits à néant, abandonnés, sans garnison, sans gardiens même, croulant sous les frondaisons folles et les cactus envahisseurs. Comme à Tali-fou, les ruines sont couvertes de bruyères roses; en cette saison printanière, elles donnent un air de fête et une couleur joyeuse à ces débris.
Le deuxième jour nous traversons la petite ville fortifiée de Teng-chouan-cheun, puis le petit lac de You-su sur une digue empierrée; le chemin court ensuite sur une fort belle digue de plus de 12 kilomètres de longueur qui coupe la plaine en deux pour en protéger la moitié contre les inondations.
Vient alors un défilé dans lequel se glisse la petite rivière contre les débordements de laquelle la digue a été construite; le sentier côtoie la rivière jusqu'à la sortie du défilé qui donne accès dans la grande plaine de Lang-kong, à peine élevée de quelques mètres au-dessus de celle que nous venons de quitter.
Nous traversons cette plaine au cours de notre troisième étape qui nous conduit au village de Kon-
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hi-cha. Les terres de la plaine sont très fortes; les cultivateurs les défoncent profondément, à la pioche, pour préparer les rizières. Avec les grosses mottes de l'argile compacte, ils édifient de véritables murailles dans le but de leur faire prendre l'air et le soleil; entre ces murailles improvisées, ils allument des feux de branchages pour brûler les insectes et surtout pour amender la terre par la potasse des cendres et la diviser par l'argile cuite. C'est un perfectionnement de r « écobuage » pratiqué par nos agriculteurs de France, et cela me rappelle des procédés de culture analogues, observés par moi dans les rizières des hauts plateaux de Madagascar.
Kon-hi-cha était jadis la frontière du royaume des Toufan (i) et du royaume de Nan-tchao (2). Des pointements calcaires constituaient la limite précise et, pour les Chinois, aller plus loin c'était s'exposer aux dragons redoutables, aux génies malfaisants qui gardaient les sommets. A la vérité, le climat change sensiblement à partir de ce point et l'on entre au pays des frimas; les hautes montagnes, de plus de 4,500 mètres, gardent éternellement les neiges de leurs pics et l'atmosphère en est sensiblement rafraîchie.
Surune falaise de ces pointements, j'aiconipté dixneuf inscriptions gravées dans le roc en commémoration de victoires ou d'événements politiques. Malheureusement les plus anciennes — probablement des proclamations d'indépendance des petits royaumes
(i) Tliibélains.
(2) Yunnan.
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thibétains ou des victoires mahométaries — ont été erattées, lacérées au burin, et les textes chanoés en louanges à l'empereur régnant.
Combien l'archéologie est difficile dans cette Chine oià l'usage veut qu'à chaque changement de dynastie les tombeaux soient rasés. Ici, l'orgueil des derniers conquérants nous prive de données historiques certainement très intéressantes que nous auraient fournies ces pierres gravées.
A la quatrième étape, nous sommes reçus parle sous-préfet de la petite ville de Kin-tchouan-tchéou qui nous fait un accueil empressé. Il se trouve là un peu exilé et perdu au milieu de cette population où l'élément chinois est en infime minorité; population assez turbulente, d'ailleurs, très misérable à la suite de son éloignement du centre de la province et des pays civilisés.
La principale industrie de cette pauvre ville est la menuiserie et la sculpture sur bois. Les forêts avoisinantes fournissent le cèdre et le sapin en abondance et quelques centaines d'artisans, fort habiles malgré les moyens rudimentaires dont ils disposent, préparent des bahuts, des armoires, des portes sculptées qu'ils transporteront sur leur dos jusqu'à Talifou, oii se tient un grand marché quotidien de ces articles.
Des orrandes forêts du Yunnan thibétain descendent aussi des bois de cercueil qui sont l'objet d'un grand commerce dans la région. On en trouve d'importants dépôts à Kin-tchouan-tchéou.
Il est difficile d'imaginer une ville plus sordide et
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plus délabrée que cette sous-préfecture. Un petit lac. très giboyeux en cette saison, étale sa nappe claire à trois kilomètres de la ville. La plaine est bien cultivée et l'opium y est très en honneur, moins abondant cependant que dans la grande plaine de Lang-kong qui est un des principaux centres de production de la province.
La cinquième étape nous conduit au pays des faisans. Est-ce la saison printanière qui rend les coqs imprudents et les pousse sous nos pas ? La chose est fort probable; mais nous ne songeons nullement à nous en plaindre et la gibecière se garnit. Nouschassonsaussi, au cours des excursions géologiques, quelques chèvres sauvages e\.àesfaisans vénérés, au plumage superbe, mais à la chair coriace.
La sixième et la dernière étape est la plus dure. Nous quittons, à l'aube, le petit hameau de Kouangchang où nous avons passé la nuit chez de braves paysans, dans un hangar tout neuf dont les murs de pisé étaient du moins dépourvus de vermine.
Pour atteindre Likiang. il nous faut franchir un sommet de 2,950 mètres d'altitude et redescendre dans une première plaine, légèrement en contre-bas de celle de Likiang et séparée d'elle par quelques collines. Mais ceci est un jeu, en comparaison du rude sentier que nous avons suivi de ï^hamo à Tali, et, d'ailleurs, le chemin que nous avons choisi est un raccourci, car il en est d'autres que l'on suit dans la mauvaise saison et qui évitent le passage de ce col élevé pour se glisser d'une plaine lacustre dans l'autre.
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En oravissant la montagne, nous rencontrons des femmes mossos (i) qui rapportent, de Tsé-kou, de la cannelle fraîche. Or, nous sommes, en ce moment même, dans de belles forêts de chêne et le sentier est bordé de noisetiers. Quel contraste entre ces végétations qui indiquent des climats si différents et, cependant, si proches. C'est toujours la même question de l'altitude ; dans les fonds, à Tsé-kou, la flore tropicale, — ici, sur les hauteurs, la flore de France. Quel contraste mais aussi quelle richesse dans une si grande variété de productions naturelles, à si courte distance les unes des autres !
De la ligne faîtière, encore couverte de plaques de neige en ce mois de mars, nous dévalons sur la plaine et le petit lac de La-se-pa. Le coup d'œil est splendide : — au nord, les sommets étincelants, sous leurs neiges éternelles, des pics de Likiangetdes monts de Tsé-kou; à nos pieds, des bois, la plaine et le lac qui miroite sous le soleil. Et, couronnant le tout, un ciel pur et radieux, d'un bleu intense.
Sur les hauteurs où nous sommes, on ne fait qu'une seule culture annuelle de sarrasin. Ici aussi, les agriculteurs pratiquent l'écobuage des terres fortes, mais alors tout à fait comme en France : les croûtes de gazon sont soulevées à la bêche, retournées sens dessus dessous et disposées en manière de cheminées
(i) Les Mossos ont dû former le peuple du royaume de Likiang-fou comme le Minchias de celui de Tali-fou. Marco Polo parle d'un royaume des Mossomans et le doute ne paraît pas possible, hes Mossos, de racethibétaine, peuplent aujourd'hui toute la région de Likiang ; ils sont plus avancés dans la civilisation que toutes les tribus environnantes : Louisés, Lissas, Lapos, etc.
courant sur le solde telle façon que l'on puisse brûler l'herbe séchée qui se trouve en dessous et cuire les mottes de terre.
Nous côtoyons le lacet, les collines franchies, nous voici dans la belle plaine de Likiang, sillonnée de ruisseaux descendus des montagnes, roulant leurs eaux pétrifiantes dans mille canaux d'irrigation, l.'altude de 2 ,600 mètres de cette plaine lui procure un climat moyen, plutôt frais, et tout est ici en retard d'un bon mois sur les plaines plus basses d'où nous arrivons. La ville de Likiang s'élève sur un mamelon ; elle est d'un pauvre aspect, avec ses masures, ses rues mal pavées, ses jardins broussailleux. Un ruisseau ([ui la traverse sert de dépotoir. Elle est entièrement peuplée de Mossos, une des peuplades les plus civilisés du Thibet méridional.
Ce fut, jadis, une belle capitale, au temps où Koubilaï-khan v passa, à la fin du treizième siècle, dans sa marche conquérante à travers l'Asie. Il est à supposer que du Se-tchouen il vint directement par les montagnes, tandis que ses deux lieutenants avec leurs corps d'armée prenaient, l'un plus au nord, la route de Ta-tsien-lou, Litang et Batang, pour redescendre sur 1 ali par Attentzé ; l'autre plus au sud, par Houili-tcheou et Yung-pe-ting. Dans ce cas il aurait suivi précisément la voie que je vais prendre en sens inverse dans ma reconnaissance, voie que suivent encore de nos jours des caravanes de Thibétains venues de Tatsien-lou, mais que je présume avoir été beaucoup plus fréquentée dans l'antiquité.
Le conquérant mongol, arrivé à Likiang, reçut la
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soumission du roi des Mossomans qui devait, alors, commander à un petit royaume autonome. L'histoire de ce royaume de Likians: serait fort intéressante à reconstituer. Il a connu bien des vicissitudes au cours des siècles : tour à tour agrandi et diminué, sans cesse en guerre avec ses voisins qui voulaient se l'adjoindre ; tantôt s'appuyant sur le Thibet et tan^ tôt sur la Chine, il a éprouvé bien des changements de fortune . Les musulmans y furent-ils tout-puissants , à certaine époque, comme on le prétend? Il est bien difficile de le savoir, mais aujourd'hui rien ne subsiste de leur domination; trois familles seulement, dont deux arrivées récemment, sont établies à Likiang-fou.
Le quartier mahométan, assez grand et qui comptait de fort belles maisons si l'on en juge par leurs assises en pierre de taille, a été complètement rasé; ces assises seules demeurent apparentes. La mosquée, située au centre de ce quartier, n'était pas très importante, à en juger par ses ruines. D'ailleurs, il n'y avait en tout que deux cents familles avant la guerre, me dit-on.
Un bel arc de triomphe en marbre sculpté, dont les piliers sont soutenus par des animaux fantastiques et des dragons à queue de poisson, d'un grand art, s'élève, isolé, sur l'emplacement de ce qui fut le palais des rois de Likiang. Il date du huitième siècle et aurait été édifié par Mou-tien-houang, petit roi de Likiangfou, sous la dynastie des Tang. C'est un beau monument, très artistique et très soigné dans ses détails, d'une belle ordonnance et qui donne la mesure de
l'habileté des sculpteurs de cette région et, aussi, du haut degré de civilisation de ceux qui le firent construire. Nous sommes loin des manifestations d'art grossier des arcs de triomphe modernes élevés dans ce pays par des veuves fidèles à la mémoire de leurs époux, vraisemblablement trop riches pour avoir été honnêtes, mais dont elles veulent glorifier la mémoire. Ces monuments de piété conjugale sont fréquents au Yunnan comme dans toute la Chine.
Xotre arrivée à Likiang a été assez mouvementée. Guidés par un satellite du préfet envoyé à notre rencontre, nous avons traversé les rues populeuses, sans être, il est vrai, l'objet d'aucune manifestation, mais sentant, à la contraction mauvaise des physionomies et aux regards chargés de haine qu'on nous lançait, la foule hostile aux étrangers.
Nous arrivons dans une auberge encombrée de voyageurs; la cour est remplie de gens attablés, le bol de riz et les baguettes à la main. Notre entrée avec nos mulets chargés, notre personnel, une bande de curieux à notre suite, jette le'dé.sarroi dans l'établissement. Les mulets enchevêtrent leurs charges, on ne peut plus ni avancer ni reculer. La cour se remplit de nouveaux badauds, les commères piaillent, les chiens aboient. On est si serré que c'est à peine si nous pouvons descendre de cheval.
Une chambre — la meilleure — qu'on nous donne, dégage des relents de moisissure et d'opium et jamais, certainement, elle n'a pris l'air ni le soleil. Mais il faut échappera la curiosité de la foule avant qu'elle dégénère en agitation, et nous nous installons quand même
dans cet horrible taudis. Bien vite, des. doigts indiscrets ont fait des trous dans les fenêtres en papier et des douzaines d'yeux nous épient par ces trous. Nous feignons ne pas les voir, nous activons notre installation, nous mangeons quelques bouchées, supprimant le dîner, et nous éteignons toutes les lumières. Cette fois, les curieux en sont pour leurs frais, et peu à peu s'en vont. Le calme règne enfin dans l'auberge. Nou3 nous couchons dans l'obscurité, vêtus et chaussés, prêts à une alerte.
Elle ne tarde pas. Nous dormions depuis peu quand un remue-ménaee nous réveille en sursaut. Nous courons voir ce qui se passe. La cour est pleine de gens, de porteurs de lanternes, de soldats. Derechef les commères piaillent, les chiens aboient. Que se passe-t-il?
Avec les Chinois, le comique ne perd jamais ses droits : c'est le préfet qui veut me témoigner sa sympathie et m'envoie chercher, pour dîner avec lui. 11 est dix heures et demie.
L'interprète dit que nous dormons déjà, et arrange les choses en dépensant des flots d'éloquence et de pompeux compliments, tandis que nous retournons nous coucher.
Mais la vermine pullule tellement que nous cherchons en vain le sommeil. Nos serviteurs sont encore sur pied, car dans ces auberges les fumeurs d'opium font de la nuit le jour et l'on y dort peu. Nous en profitons pour chercher un autre gîte.
Et, dans la nuit, nos lanternes à la main, nous voici à la recherche d'un coin quelconque, hangar, écurie,
peu importe, pourvu que nous puissions fuir l'horrible vermine. Nous dénichons enfin un petit pavillon, très propre, isolé de l'auberge, qui sert de magasin de dépôt à des médecines chinoises. Nous obtenons qu'on le débarrasse séance tenante et nous déménageons aux flambeaux.
Enfin nous sommes installés et nous goûtons un repos bien gagné, pour quelques heures seulement, car dè.s le matin c'est une autre chanson. Ma réputation de grand médecin (!) s'est répandue, et je suis assiégé. Je fais de mon mieux, prodiguant mes soins, mes pilules et mes drogues. Mes pansements antiseptiques me donnent un avantage évident sur les médecins chinois. Mais, on m'amène un sourd-muet! Comment faire? Je me récuse, et mon crédit s'en trouve diminué. Mais peut-on raisonner avec des gens d'une telle ignorance et d'une telle sauvagerie?
Je déclare la consultation close pour ce matin, et je sors. Un marché quotidien se tient sur la grande place de la ville, trop exiguë pour la foule qui s'y presse. Là viennent se ravitailler en sel, quincaillerie, étoffes, etc., les Thibétains du voisinage qui apportent de leurs montagnes les médecines diverses, racines, bulbes, chenilles de terre, champignons, etc. que les Chinois apprécient beaucoup et payent fort cher, plus encore pour la bizarrerie -de leurs formes, leur rareté et la difficulté de se les procurer que pour l'efficacité de leurs vertus curatives qui restent à démontrer. Mais, quoi qu'il en soit, ces médecines sont l'objet d'un important commerce, et, de Talifou. (le- ^'unnan-sen et même de Canton, de nom-
breux commerçants viennent à Likian-g faire leurs achats.
Les jeunes filles mossos, assez nombreuses au marché, se coiffent d'un bonnet identique à la calotte de soie noire surmontée d'un pompon rouge que portent tous les hommes en Chine. Mais les leurs sont cerclés de deux galons d'or séparés l'un de l'autre, formant couronne ; le pompon est aussi plus grand que de coutume. Cette coiffure ne manque pas d'un certain caractère.
Après Likiang, nous allons marcher un peu dans l'inconnu. Le préfet nous donne bien deux soldats qui prétendent connaître la route; mais ils n'ont pour arme que leur pipe à opium et je présume que, selon l'usage, ils seront plus souvent derrière nous que devant. Nous renforçons notre personnel d'un jeune Chinois qui connaît les dialectes thibétains; nous achetons huit jours de vivres, riz et fèves pour le personnel et les animaux, des couvertures de feutre pour tous et, une fois encore, en route!
Je ne ferai pas ici le récit détaillé de cette exploration à travers les hautes montagnes et les vallées profondes que nous dûmes successivement gravir et traverser; mais je me hâte de dire que c'est l'explorateur français Boninqui était dans le vrai. Le fleuve que ses guides lui avaient montré, à un degré au nord de Likiang-fou, est bien le haut fleuve Bleu.
Nous avons traversé du sud au nord cette boucle étrange, de 75 kilomètres de longueur sur une largeur du tiers à peine, isthme de hautes montagnes qui force le grand fleuve à un long détour pour se
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frayer passage dans des gorges encaissées et profondes.
Vue de Likiang, la première chaîne de montagnes descendant du nord-ouest apparaît dans le sens de sa longueur et c'est pour cette raison qu'on avait eu l'illusion d'un pic isolé; puis, s'en rapportant aux cartes chinoises, on croyait que le fleuve contournait simplement le pic. 11 n'en est rien : il coupe en deux cette chaîne altière et se glisse dans des canons à parois presque verticales où il coule à 3,500 mètres en contre-bas des sommets ; la nature calcaire de ces montagnes explique comment le fleuve a dû tout d'abord les miner et se frayer un passage souterrain, puis provoquer la dislocation de la chaîne fissurée par le passage des eaux.
Mais, ce premier obstacle franchi, un deuxième plus formidable encore se dressait : un massif plus puissant et mieux protégé contre les attaques du llcuve. J'ai donné au plus important sommet de cette chaîne qui force le haut fleuve Bleu à se courber devant sa masse énorme le nom du grand explorateur français, Bonvalot. J'ai été le premier à reconnaître cette région chaotique et inexplorée, et par conséquent, le premier à en esquisser la carte; ces montagnes n'ont point de noms indigènes, la population, clairsemée et sauvage, ne prenant pas la peine de les baptiser.
Cet obstacle contourné, le fleuve trouve enfin une étroite vallée dans laquelle il peut reprendre à peu près sa direction normale vers le sud-est.
C'est à Fong-ko que se trouve l'extrémité septen-
trionale de l'isthme ainsi formé par le fleuve Bleu, qui porte ici le nom de Kin-cha-kiang, « fleuve au sable d'or ».
J'ai dit que les cartes chinoises ne mentionnent pas ce détour, et je suis amené, pour cette raison, à formuler cette hypothèse qu'au temps où elles furent faites, le fleuve n'avait pas le cours que je lui ai constaté. A l'époque où il était souterrain, sous la chaîne des monts de Likiang, époque dont les aboriffènes se sont transmis le souvenir, il devait ressortir au sud du mont Bonvalot, peut-être dans la dépression de Takou, mais plus probablement dans le cours du Péchui qui n'est plus, aujourd'hui, qu'un petit ruisseau alimenté par la fonte des neiges.
Dans un ouvrage chinois, remontant à deux mille cinq cents ans avant notre ère et dans lequel se trouve une description du pays, il est question d'un grand fleuve noir qui pourrait bien être l'ancien cours du haut Yang-tse, rejoignant alors le bassin du Mékong. Barré par les monts de Likiang, il formait peut-être un lac dont les eaux grossies par les pluies diluviennes pouvaient trouver un exutoire par le petit chapelet de plaines lacustres qui s'étagent du nord au sud, en descendant vers le grand lac de Tali-fou qui, lui-même, se déverse dans le Mékong. Ou bien encore les eaux accumulées trouvaient-elles un passage souterrain dans des gouffres (i) qui les conduisaient dans le Yang-pi, affluent du Mékong. Ceci reste à établir. Toujours est-il que les eaux du
(i) Ces gouffres ont été sign.ilés p.ir le lieutenant Grillière.s qui a étudié la région quelques mois après nous.
haut Yang-tse actuel ont dû rejoindre autrefois le Mékong. Ceci expliquerait le colmatage rapide des grands lacs du Cambodge et la formation si rapide aussi de la basse Cochinchine qui est restée un grand sujet d'étonnement pour ceux qui, par la traduction des ouvrages cambodgiens, ont su en combien peu de siècles ces dépôts alluvionnaires s'étaient formés.
Les apports du Mékong, tels que nous les connaissons aujourd'hui, ne suffiraient pas à expliquer ce phénomène géologique qui deviendrait, au contraire, très explicable si, effectivement, les eaux du haut fleuve Bleu étaient venues, à une époque reculée de l'histoire, s'ajouter, par la voie que j'indique, à celles du Mékong.
De Likiang à Fong-ko le pays est extrêmement boisé. De belles forêts de pins, de cèdres, de chênes et de bouleaux s'étagent, par cantons, suivant les altitudes ; nous avons souvent campé sous des pins géants, — dont les ramures étaient délicatement festonnées de lichens légers, — à des altitudes de 3,500 mètres. Jusqu'à 3,700 et 4,000 mètres, la végétation arborescente continue. Passé 4,000 mètres, on ne voit plus que les roches calcaires et les marbres généralement blancs ; puis les neiges éternelles et quelques glaciers dans les crevasses exposées au nord.
Les forêts sont exploitées par quelques bûcherons de Likiang qui viennent chercher les plus beaux fûts de cèdre, des troncs d'un mètre et plus de diamètre, pour en faire des poutres à cercueils, d'un grand prix à cause de leurs dimensions.
i3ô VOYAGE AU YUNNAN
Les indigènes me disent qu'autrefois on lançait sur le fleuve des radeaux de ces bois de cercueils qui descendaient jusqu'à Soui-fou et Tchong-king; mais cette exploitation a été abandonnée.
La région est riche en minéraux de toutes sortes : cuivre natif, plomb argentifère et or. Des mines de cuivre sont exploitées à un jour au nord de Likiang et, plus loin, des galènes argentifères sont traitées par quelques tribus mossos. A Fong-ko, enfin, des orpailleurs indigènes lavent les alluvions aurifères dont les couches sont extrêmement puissantes en cet endroit. Elles atteignent jusqu'à quarante mètres de hauteur au-dessus du fleuve, à l'étiage. Bien que très ignorants et guidés par leur seul instinct, les chercheurs d'or récoltent souvent de fort belles pépites et toute la petite agglomération de F*ong-ko \ it dans une certaine aisance du produit de ce tra- \ ail.
Au cours de cette exploration, nous couchions sous notre tente double, où nous nous trouvions fort bien : elle nous semblait un palais auprès des sordides auberges chinoises. Mais pour épargner un peu de fatigue à nos hommes déjà éprouvés par la rigueur du climat, il fallait parfois se résigner à accepter l'hospitalité dans les tanières thibétaines — je ne saurais qualifier autrement ces cabanes de bois ressemblant, par leur forme extérieure, aux isbas russes — mais dont la repoussante saleté rappelle plutôt les bauges de nos porcs.
Heureusement pour nous, ces logis enfumés et empuantis étaient presque toujours précédés d'un
auvent servant d'abri, et c'est sous ce toit avancé, presque en plein air, que nous nous installions, nous garant du vent et du froid en déployant la toile de notre tente.
Le pays est presque désert. A peine rencontronsnous, tous les vingt ou trente kilomètres, quelques hameaux d'aborigènes, groupements de cahutes sordides. Les ressources ne manquent pas, mais on est si loin de tout ! Les terrains déboisés pour la culture sont très fertiles; on y cultive du froment, du maïs, du sarrasin, du chanvre et, autour des habitations, des légumes, pois, fèves, haricots, navets, choux, etc.
La forêt fournit en abondance aux indigènes le bois de chauffage et le bois de construction des maisons. La chasse, au piège ou à l'arc, leur procure du gibier. Au fleuve, ils demandent le poisson; des troupeaux de moutons et de chèvres leur fournissent la viande de boucherie et les fourrures pour les vêtements d'hiver. Enfin le porc, là comme partout en Chine, vient augmenter les ressources alimentaires.
Leur vie matérielle est donc assurée. Il leur suffit d'exporter un peu d'or et de musc, ou quelques peaux d'animaux sauvages pour acheter en retour le sel indispensable, les outils de fer et quelques vêtements.
Au demeurant, ce sont de bons montagnards, très doux et très hospitaliers, de grande et belle race. Les yeux, à peine bridés, les lèvres assez épaisses, le nez bien conformé, ils sont plutôt de type indoeuropéen et, sous le haie qui tanne leurs mâles visages, plus blancs de peau que jaunes.
Leurs femmes sont de fortes et solides gaillardes, travaillant ferme et d'un caractère aimable. Elles sont vêtues de jupes de grosse toile de chanvre à petits plis tombant, selon leurs moyens, jusqu'aux chevilles ou à mi-cuisse (la fortune des gens se mesure ici à la longueur des jupes des femmes) ; leurs jambes restent nues, malgré le froid. De petites vestes croisées, chinoises de forme, mais s'arrêtant aux hanches, tiennent lieu de corsage. I^nfin, leur coiffure se compose d'un turban énorme, bleu ou noir, qui a, de loin, les apparences d'un chapeau de femme européenne. Sous ce costume très simple, elles ont souvent une silhouette gracieuse, se tenant droites, marchant fièrement, la tête haute. Elles ne dédaignent pas les bijoux et se parent de fibules d'argent grossièrement ciselées, de bagues à chaton de turquoise, de colliers de perles d'argent et de grains de corail (cette matière est très estimée au Thibet). Très étranges surtout leurs énormes boucles d'oreilles en argent massif, gros anneaux terminés par une queue très lourde et très ouvragée. Ces ornements leur déchireraient infailliblement le lobe de l'oreille si elles n'avaient la précaution d'en faire supporter le poids par un cordonnet qui passe sur la tête, soutenant ces bijoux géants.
L'écriture usitée dans ces tribus thibétaines, mossos, lissos, lou-tse, etc.. est fort curieuse. C'est une écriture idéographique qui représente les êtres et les choses par leur image plus ou moins analytique et où l'action est représentée par les gestes. Chaque famille a son livre sur lequel le chef transcrit lesprin-
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