‹ Voyage au YunnanChapitre 2 sur 12 · II VOYAGE AU YLXXAX · texte numérisé non relu

II VOYAGE AU YLXXAX

qu'il soit déchaîné et conseillent de lâcher l'Asie (i). D'autres, moins impressionnables, préféreraient l'échanger avec quelqu'un contre quelque chose, sans trop se demander d'ailleurs avec qui et contre quoi.

Le plus grand nombre reste plongé dans le doute, et seuls ceux qui connaissent bien notre colonie gardent confiance et envisagent, sinon avec sérénité, du moins avec un grand sang-froid, la situation réelle.

Il me paraît donc tout à fait opportun de m'employerà répandre les connaissances que j'ai acquises, sur un des côtés tout au moins de cette grave question, je veux dire les conséquences qu'aurait pour la sécurité de l' Indo-Chine et sa défense éventuelle le prolongement de notre action au Yunnan. Et dans ce but, je me suis décidé à publier le récit de mon voyage dans cette province chinoise.

En prenant conscience de ce que vaut réellement ce pays, le lecteur se fera une idée plus juste des intérêts divers qui nous y poussent.

Depuis le jour où nous avons pris pied sur la terre indo-chinoise par la conquête de la Cochinchine, nous avons été invinciblement conduits à étendre de proche en proche notre domaine, non point par un

(I) Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique, titre d'un ouvrage récent de O. Reclus.

AVANT-PROPOS m

désir immodéré de conquête, comme certains l'ont prétendu, mais entraînés par l'inéluctable nécessité d'assurer notre domination d'une manière solide et durable.

Il semblerait que notre possession, progressivement agrandie depuis quarante-cinq ans, ait atteint aujourd'hui des proportions satisfaisantes dont nous devrions sacrement nous contenter. Pourtant il n'en est rien.

Tel un arbre, en croissant, étend tout naturellement ses racines pour aller chercher toujours plus loin les sucs nourriciers, telles les possessions des nations européennes, dans les continents vierges ou de civilisation attardée, sont appelées à développer autour d'elles des zones d'influence ou des pays de protectorat, pour fortifier les positions acquises.

C'est ainsi que l'Inde anglaise engloba successivement les provinces limitrophes, élargissant sans cesse son domaine, pour le plus grand bien du noyau central et des intérêts britanniques.

Or si la Cochinchine et le Cambodge, le Laos, l'Annam et le Tonkin, forment un tout assez homogène, leur ensemble s'étire néanmoins en une longue et étroite bande de territoire courant du sud au nord, entre la côte annamitique et le fleuve Mékong. La difficulté de la défense de notre colonie provient précisément de cette configuration particulière, qui permettrait à un agresseur de la menacer simultanément par terre et par mer et de la couper en maints

endroits. Aussi l' Angleterre, notre rivale en Indo- Chine, n'a-t-elle cessé de travailler à nous maintenir dans cette position assez précaire et, d'autre part, elle a su prendre sur la partie occidentale de la péninsule des positions sensiblement équivalentes à celles que nous occupons dans sa partie orientale.

Les possessions anglaises ont, en outre, sur les nôtres l'inappréciable avantage de s'appuyer à la masse de l'empire anglo-indien.

L'Angleterre, dans sa surveillance jalouse de nos faits et gestes, ne s'est pas un instant trouvée en défaut. L'annexion brutale de la Birmanie, en 1886, fut sa réponse à notre prise de possession du Tonkin ; depuis ce moment elle a, par un travail lent et continu, développé son action sur la haute Birmanie, les Straits Settlements, le Siam et les Etats Shans. Lnfin. elle avait tourné ses vues vers le Yunnan.

Il était donc nécessaire de parer à l'éventualité, redoutable pour nous, d'une mainmise de l'Angleterre sur cette dernière province qui, par sa situation géographique, commande littéralement le Tonkin. La prépondérance de notre rivale eût constitué une perpétuelle menace pour notre Indo-Chine, et. en la devançant au Yunnan par notre pénétration hardie, en prenant l'initiative de créer dans ce pays une voie ferrée le reliant au Tonkin, nous avons bien plus écarté un danger qui devenait imminent que pris une position menaçante à son égard.

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