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Mais ce n'est pas tout et voici maintenant qu'à ce péril ancien s'en ajoute un nouveau : le réveil ou la coalition possible des jaunes.
Nous devons donc nous fortifier plus solidement encore, et notre suprématie au Yunnan devient une nécessité absolue.
Le Yunnan doit son nom chinois, qui signifie « pays au midi des nuages », à sa position géographique. Au midi des nuages il est en effet, au midi des nuages amoncelés sur les hauts sommets du Thibet.
Ces sommets, avec ceux de V Himalaya, les plus élevés du globe, attirent en quelque sorte les nuages lorsque, en été, les océans du sud, surchauffés, s'évaporent et que les vapeurs, par une loi physique bien connue, tendent à s'élever vers les régions froides de l'atmosphère. Dans le cas présent, c'est sur les sommets thibétains que ces vapeurs chaudes se dirigent, et là elles s'entre-choquent avec les nuées froides qui flottent sur les cimes; il en résulte de formidables orages, et des pluies diluviennes s'abattent sur les plateaux, donnant naissance aux plus grands fleuves d'Asie.
Du Tonkin, le Yunnan s'étend jusqu'au pied de ces hautes montagnes. Leur voisinage et l'altitude du pays, qui compense sa latitude, le font jouir d'un
climat exceptionnel, très doux, comparable en bien des points à celui de la Provence.
Et c'est précisément à cause de son climat que cette province, hinterland naturel de l' Indo-Chine française, a tant d'importance pour nous.
En effet, si à l'extrémité sud de notre Cochinchine, par 8° de latitude, nous trouvons la flore équatoriale, — la gutta-percha, le caoutchouc, — au Yunnan, par 25" de latitude seulement, mais à des altitudes variant entre 1,300 et 3,000 mètres, c'est la flore de France — chênes, bouleaux, châtaigniers, etc. — que nous rencontrons, après avoir vu défiler successivement, au Laos, en Annam et au Tonkin, tous les échantillons de la flore tropicale.
A cette diversité de productions naturelles échelonnées à si faible distance, viennent s'ajouter d'iibondantes richesses minières dont nous sommes encore loin de connaître toute l'importance, et il y a, dans cet ensemble, de grandes espérances pour l'avenir.
Aussi, quand nous aurons affirmé notre prépondérance économique au Yunnan par l'ouverture de notre voie ferrée, serons-nous, après les Anglais, les mieux partagés en Asie et en excellente position pour nous y maintenir et nous y développer.
En effet, la Mandchourie offre à l'actix ité des Russes un admirable champ d'action; mais la simiUtude de ses productions naturelles avec celles de la Russie, sous une même latitude, offre certainement
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moins de chances de transactions d'un point à l'autre — c'est une loi économique indiscutée — que les échanges du nord au sud, et la Mandchourie est surtout, pour la Russie, une voie d'accès vers la mer libre.
Le Chan-toung, pour l'Allemagne, est rempli de promesses minières; sa population très dense offre à la surproduction industrielle allemande des débouchés certains. Mais, d'une part, la proximité du Japon, et l'éloig-nement de l'Allemagne, d'autre part, rendront pour nos voisins d'outre-Rhin la situation difficile et précaire. Et je prévois pour le Chan-toung un avenir économique brillant, mais éphémère.
Le jour n'est pas éloigné oij les Chinois, comme les Japonais, plus lentement que ceux-ci — mais sûrement, qu'on n'en doute pas — cesseront d'être des consommateurs pour l'Europe et l'Amérique, et deviendront, à leur tour, producteurs, pour satisfaire leurs propres besoins d'abord, et se faire ensuite, hélas! exportateurs. Lorsque cette heure aura sonné, le Chan-toung allemand ne sera plus.
Car le pullulement des races chinoises est tel que l'on ne peut pas prévoir l'hypothèse d'un Chantoung colonie de peuplement, où les Allemands s'établiraient aux dépens des Célestes, comme certaines nations l'ont pu faire aux siècles passés au détriment des Incas ou des Peaux- Rouges.
De telles craintes ne peuvent être exprimées au sujet de l' Indo-Chine, dont les populations sont en
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général beaucoup plus clairsemées et parmi lesquelles un grand nombre d'aborigènes ne sont point arrivés au degré de civilisation des Célestes.
Une des plus graves questions qui se posent est de savoir si les indigènes seront nos auxiliaires ou nos ennemis.
Sans hésiter, l'on peut répondre que cela dépendra exclusivement de nous; mais il est permis d'ajouter que depuis quelques années nous avons sans cesse travaillé à nous concilier les populations indochinoises et que, de jour en jour, notre conduite envers les indigènes s'améliore; elle est aujourd'hui vraiment tutélaire et ils s'en rendent parfaitementcompte .
Ils se rendent compte surtout de la différence radicale entre leur état actuel et la vie misérable qu'ils menaient avant notre venue. Nous les avons trouvés pressurés par des mandarins cupides, en butte aux exactions et aux iniquités les plus atroces, sans cesse en alarmes, vivant au jour le jour dans l'insécurité la plus absolue du lendemain.
Nous leur avons tout d'abord assuré la paix , ce qui est le plus grand des bienfaits. Puis, le payss'est transformé, la vie est devenue meilleure et plus facile i)<)ur eux. On a dit. il est vrai, que pour amortir les dépenses d'intérêt général les impôts avaient augmenté dans des proportions excessives. Mais on a omis d'ajouter que si, dune part on prélevait sur eux quelques millions de plus par an, d'autre
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part on dépensait exactement dix fois plus en travaux publics et privés, ce qui revient à dire que, dans l'ensemble, on rendait au pays cent francs quand on lui en avait pris dix.
La conception humanitaire que nous avons de la colonisation est bien différente de celle des Anglo- Saxons, exclusivement utilitaire, et si l'on établit un parallèle entre nos colonies et celles des Anglais, par exemple, en est forcé de constater combien est dure, par rapporta la nôtre, la manière d'opérer de ceux-ci.
Au point de vue de l'hygiène des agglomérations urbaines, nous faisons largement tout le nécessaire. Eux, pour ainsi dire, rien. Pour l'assistance publique, la préservation des épidémies, même différence. Ici, des soins éclairés, un souci constant d'écarter tous les dangers ; là une négligence coupable et des mesures partielles insuffisantes contre les famines et autres fléaux que l'on s'habitue trop facilement à considérer comme endémiques.
Aussi je reste bien convaincu que nos Cambodgiens, Laotiens, Annamites ou Tonkinois, s'ils ne « nous aiment pas encore comme des frères » , hésiteraient cependant à faire défection demain, si l'occasion s'en présentait, et à se jeter dans les bras de nos rivaux, blancs ou jaunes.
Jaunes surtout, car en Annam on est fixé sur la douceur des procédés de la domination chinoise. Quand elle s'exerça sur ce malheureux pays, ce fut une série effroyable de calamités de toutes sortes.
X VOYAGE AU YUNNAN
pillages, tueries, dont l'abominable souvenir est resté gravé dans leurs mémoires, et j'imagine que l'idée d'une domination japonaise serait accueillie plutôt avec froideur par nos Annamites qui ne se laissent certainement pas prendre aux manières cauteleuses des Nippons et se résoudraient difficilement à lier partie avec eux.
Des impôts arbitrairement perçus, une justice vénale, une administration corrompue, voilà ce que la France a trouve en Indo-Chine. L'ordre a remplacé l'anarchie, et si quelques pratiques nouvelles pour eux ont froissé les indigènes à notre contact, il est indéniable que dans l'ensemble ils ont plutôt à se louer de notre domination.
Les Français d'avant-garde avaient la main dure; mais les abus ont été réprimés, et une magistrature vigilante a su, malgré l'impopularité qui s'attachait à cette ingrate besogne, affirmer hautement l'égalité de tous devant la loi et se porter plutôt du côté du faible. Depuis quelques années, le mot d'ordre a été donné de travailler à nous faire aimer plus encore (ju'ànous faire craindre, et la santé morale du peuple vaincu y a beauctmp gagné.
On a reproché aux militaires d'avoir, par leurs procédés, retardé considérablement la pacification de l'Algérie. Pareil reproche ne peut être fait à ceux de r Indo-Chine, où l'on a évité tant qu'on a pu l'effusion du sang et où des Gallieni et des Pennequin ont pacifié telles frontières ou tels territoires plus par
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leur habile diplomatie ou leurs bons procédés, que par la force de leurs armes. On ne saurait trop les en louer.
D'autre part, les moeurs coloniales se sont policées ; nous ne donnons plus aux indigènes certains spectacles fâcheux qui eussent bientôt provoqué une démoralisation générale. Tels gouverneurs généraux ont montré de très nobles exemples personnels et encouraofé la vie de famille autour d'eux. C'est là un point essentiel, car l'exemple venu d'en haut fait rapidement traînée de poudre dans toute l'échelle sociale, et de simples irrégularités de tenue observées chez les grands chefs, tout à fait vénielles dans la métropole, ont aux colonies des conséquences désastreuses sur la moralité générale.
Si donc nous savons garder l'estime des indigènes, leur imposer le respect et gagner leurs sympathies, nous pouvons espérer les voir nous demeurer fidèles et repousser les offres de ceux qui chercheraient à pactiser avec eux contre nous. Et puisque aujourd'hui c'est la ligne de conduite adoptée et que les premiers résultats en sont bons, poursuivons notre œuvre méthodiquement et sans faiblesse. Un grand programme de travaux publics a été conçu. Le pays entier, du nord au sud, doit être desservi par la voie ferrée. De grands travaux d'hydraulique agricole qui mettront à la disposition des indigènes d'immenses superficies de territoires aujourd'hui incultes sont amorcés. La
navigabilité des rivières et l'outillage des ports maritimes sont en voie d'amélioration.
Poursuivons activement tous ces grands travaux qui honorent le génie français. Que la métropole donne avec confiance son concours financier, quand on y aura de nouveau recours. La France, si généreuse avec les autres nations, si prompte à placer ses capitaux dans leurs fonds d'PZtat, ne saurait se refuser à l'ensemencement de son propre champ.
Tout en travaillant au développement économique de notre colonie, ayons le souci de sa défense. Profitons du répit que nous donnera l'afïaiblissement forcé du Japon à la suite de la guerre actuelle pour la préparer et la rendre efficace.
Et lorsque la locomotive française circulera de Saigon à Yunnan-sen — et il faut que ce soit chose faite avant que les Japonais se soient remis des conséquences de la guerre — notre possession indochinoise pourra envisager sans inquiétude toutes les éventualités.
En effet, le Yunnan lui assurera une certitude de ravitaillement en viande de boucherie, céréales, etc., avantage capital en temps de guerre, les communications maritimes devant être vraisemblablement coupées dès le début des hostilités. En outre. la création de sanatoires sur les plateaux vunnanais doublera la force de résistance des troupes indo-chinoises qui pourront réparer périodi(|uement leurs forces à l'air
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pur des montagnes, en temps de paix, et où blessés et convalescents trouveraient un refuge assuré le cas échéant.
La France, poursuivant alors en sécurité son œuvre humanitaire de civilisation, exercera sur ce vaste empire une domination bienfaisante. Son prestige dans le monde s'en trouvera considérablement accru et les profits légitimes qu'elle peut en attendre seront pour elle de puissants facteurs de prospérité économique.
Chargé, par le gouverneur général de Tlndo- Chine, d'une mission spéciale au Yunnan, j'ai parcouru ce pays du nord au sud et de l'est à l'ouest, c'est-à-dire du Tonkin au Thibet et de la Birmanie au Se-tchouen.
Voulant aussi faire l'étude comparative des relations commerciales de cette province avec la Birmanie anglaise d'une part, — et d'autre part, avec le Se-tchouen et les provinces centrales de l'Empire du Milieu, j'ai réglé mon itinéraire de manière à parcourir successivement les trois grandes voies convergeant vers le Yunnan.
Du Tonkin, j'ai gagné Yunnan-sen par la route dite de l'ouest; de cette capitale, je me suis dirigé vers le Se-tchouen et j'ai descendu le fleuve Bleu jusqu'à Shangaï pour revenir par mer à Rangoon, traverser la Birmanie, rentrer au Yunnan occidental par la frontière anglaise et atteindre Tali-fou.
De ce point, j'ai fait un crochet au nord pour explorer une région fort intéressante au point de vue
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commercial et scientifique. Au nord de Tali, en effet, dans ce que l'on peut appeler le Yunnan thibétain, j'ai pu étudier les échanges présents et avenir, entre le Yunnan et le Thibet et relever le cours du haut Yang-tse-kiang (fleuve Bleu) dans sa partie encore inconnue.
Revenu de cette excursion dans le nord, j'ai passé une seconde fois par Tali-fou, d'où je me suis dirigé vers Yunnan-sen pour rentrer au Tonkin par la route de l'est.
Là se terminait le voyage d'études. Pour le retour, j'ai choisi une voie nouvelle pour moi et dont la connaissance présente un haut intérêt. Du Ton kin, en passant par Hongkong. Shangaï, Tientsin et Dalny, j'ai rejoint le Transsibérien, qui m'a ramené à Paris.
C'est mon journal de route que je vais transcrire ici, impressions et observations notées au jour le jour sur l'infinie variété des choses vues.
Mon but est de réunir le plus grand nombre de renseignements de première main, susceptibles d'être mis à profit par ceux qui étudieront le Yunnan ou y voyageront.
Je sais ce qu'un ouvrage ainsi conçu perd en esthétique, mais je crois qu'il y gagnera en intérêt pratique, et le souci de faire œuvre utile me semble devoir passer avant celui de faire œuvre littéraire.
Je commencerai mon récit à mon entrée en Chine, passant sous silence l'admirable traversée de Marseille à Saigon, si souvent et si éloquemment décrite, les heures exquises vécues dans cette ville de toutes
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les séductions, le joyau de l'Extrême-Orient ; et enfin Hanoï, où le génie colonisateur français s'est épanoui en si peu d'années, faisant surgir une ville moderne, bien française par l'ordonnance artistique de ses rues et de ses monuments, ville blanche et gaie que le voyageur quitte à regret.
NOTRE J O N a t' E REMONTANT LE FLEUVE ROUGE
rage -v,.