‹ Voyage autour de la Mer morte (volume 2)Chapitre 125 sur 211 · VENDREDI 11 FÉVRIER · texte numérisé non relu

VENDREDI 11 FÉVRIER

J'ai terminé Pexamen de tous les monuments antiques qu'il m'a élé permis d'étudier, pendant les trois différents séjours que j'ai faits à Jérusalem. Sans doute, beaucoup de lecteurs trouveront que j'ai consacré des pages trop nombreuses aux discussions arides concernant des débris qu'ils seront tentés de considérer comme n'ayant qu'une médiocre importance. Je no saurais, je l'avoue, m'incliner devant ce jugement sévère. Lorsqu'il s'agit d'une ville comme Jérusalem, viRequi fut le berceau de notre foi religieuse et le théâtre du plus grand événement qui se soit accomph* sur la terre, je suis peu' disposé h accorder qu'une discussion consciencieuse du point en apparence le plus futile, puisse jamais être considérée comme superflue. À ceux qui le penseront , je dirai : Permet mon livre, il n'est pas écrit pour vous. A ceux qui me sauront gré de mes efforts pour éclaircir des faits encore obscurs, je dirai : Faites comme moi ; allez étudier par vous-mêmes; rejetez sans regret les théories à priori, sorties de toutes pièces du fond d'un cabinet d'études le meilleur des livres descriptifs ne vaut pas une heure passée à interroger le terrain. (Jue s'il ne vous est pas permis de le faire, ayez quelque reconnaissance pour celui qui, sans idées préconçues, et sans parti pris d'avance, a été, non sans périls, non sans fatigues, chercher pour vous des faits qu'il n'a recueillis, que pour qu'ils fussent discutés et interprétés avec bonne foi, mais aussi avec un peu de gratitude.

Maintenant, que j'ai suffisamment justifié, à mon avis, la longueur de mes études archéologiques sur Jérusalem, études que je regrette amèrement de n'avoir pu étendre plus largement encore, je reviens bien vite à mon journal de voyage.

Nous venons de passer, à la Casa Nuova, les journées les plus désolantes. La pluie, et la pluie comme on la trouve en Judée, n'a, pour ainsi dire, pas cessé de nous tenir aux arrêts forcés. Chaque fois que les nuages avaient l'air de se diviser, nous prenions notre vol et nous courions, le calepin, le crayon et le mètre à la main, visiter quelque monument nouveau pour nous , ou compléter nos études précédentes, en recueillant des mesures essentielles qui nous avaient échappé. On a vu que tout n'est pas à regretter quand il pleut à Jérusalem ; sans la pluie eussions-nous jamais été en mesure d'apprécier à sa valeur l'arc de YEcce homo? Nous n'avions donc pas trop sujet de nous désespérer, et, cependant, le froid et l'humidité, dont nous souffrions incessamment, nous avaient tellement exaspérés, que nous avions fait nos paquets depuis quelques jours, attendant le premier rayon de soleil, pour nous évader de ce que nous regardions comme une prison.

Hier, dans l'après-midi, le temps s'était peu à peu nettoyé; quand nous nous sommes rendus au consulat, les étoiles brillaient au ciel, de façon à nous réjouir le cœur. Le moment si désiré était donc enfin venu ; je donnai Tordre du départ, et toute la caravane des moukres et des chevaux eut pour consigne de venir le lendemain à neuf heures précises, nous prendre chez M. Botta , dont nous voulions serrer la main une fois encore, avant de quitter la ville sainte, probablement pour toujours.

Depuis quelques jours étaient arrivés à Jérusalem trois voyageurs venant d'Égypte, et avec lesquels nous nous étions liés vite et bien, comme on se lie à mille lieues de son pays. II est

vrai que cette fois nous avions affaire à des hommes à qui Ton donne le titre d'ami, avec grand plaisir et sans chance de regret; c'étaient M. Delille, ancien officier supérieur de cavalerie, M. Hubeau, professeur d'histoire de l'un des premiers lycées de Paris, et M. le baron Wolf , capitaine dans l'armée russe. Ces messieurs avaient partagé avec nous le chagrin d'être cloués par la pluie dans des cellules; comme nous ils avaient décidé qu'ils s'esquiveraient au premier rayon de soleil , et nous nous étions promis de cheminer ensemble jusqu'à Nazareth , où nous devions nous séparer. Notre départ en commun avait été aussi vite décidé que proposé, et il avait été convenu que nous nous retrouverions le matin vers neuf heures, à la porte de Damas, les premiers arrivés devant attendre les retardataires.*

Inutile, je pense, de dépeindre la joie que nous avons tous, presque tous, veux-je dire, car l'abbé a les yeux rouges; il a passé une partie de sa nuit à prier et à pleurer, à la pensée qu'il allait s'éloigner de Jérusalem. Avec lui , il n'y a pas eu de déluge qui tînt; il a continué ses explorations obstinées des recoins les plus boueux de la ville, tout comme il les eût faites en plein soleil , et son amour pour la cité sainte n'a fait que croître chaque jour; il nous demande avec bonhomie, par ci par là, ce que l'on peut avoir à désirer quand on habite Jérusalem, et nous lui répondons toujours, avec une touchante unanimité, mais avec moins de sincérité que de fanfaronnade, que l'on ne regrette qu'une chose dans une pareille ville, c'est de n'en être pas à cinq cents lieues.

Le soleil est radieux ; le ciel est bleu, de ce beau bleu du ciel de Syrie et d'Égypte; mais quelques petits nuages blancs, légers flocons chassés par le vent, courent un peu trop follement encore, pour que nous puissions croire à du beau temps stable; mais à quoi bon nous préoccuper de la pluie à venir? Il en

sera bien temps lorsqu'elle nous reprendra, si elle nous reprend; voilà toutefois ce que nous voudrions bien ne pas espérer.

A sept heures du matin chacun était à son poste, je parle des hommes, bien entendu! Mais de chevaux de selle et de charge, aussi bien que de moukres, pas d'apparence. Après avoir pris, comme d'habitude, notre petit déjeuner d'avant le départ, l'impatience nous gagne, et nous courons au consulat de France; nous avons une demi-heure à donner à l'amitié, après quoi nous nous mettrons en route pour tout de bon. On devine que cette demi-heure s'est transformée en une heure et demie , mais que cette fois au moins nous avons, grâce au mode d'attente, éprouvé peu d'ennui. M. Botta vent nous faire la conduite sur la route de Naplouse et retarder ainsi le moment de notre séparation ; il va *fans dire que nous acceptons avec empressement cette offre tout aimable. Il est dix heures déjà ; les chevaux du consul et de l'un de ses kaouas, piaffent depuis longtemps dans la rue; nos trois nouveaux compagnons de voyage doivent se louer assez peu de notre exactitude, s'ils sont de planton à la porte de Damas depuis une grande heure. Enfin nos chevaux arrivent ; nos bagages sont partis en avant ; nous nous hâtons de nous mettre en selle, et en route !

A la porte de Damas, pas plus de IVançais que de Russe ! Nos trois amis auront éprouvé le même ennui que nous, et nous n'en sommes guère surpris, nous qui savons maintenant ce que c'est que de voyager en Syrie. Gomme nous voulons aller coucher à Sindjil, c'est-à-dire à mi-chemin de Naplouse, nous n'avons pas de temps à perdre , et nous filons droit devant nous. En quelques minutes nous avons dépassé les Qbour-el-Molouk, et atteint le Scopus. Souvent, bien souvent, nous détournons la téte pour jeter un dernier regard d'adieu à Jérusalem. Enfin comme nous marchons bon train, nous dé-

passons promptement l'Ouad-Atarah et les deux forts anliques ruinés qui défendaient l'entrée et la sortie de ce défilé. Le premier, c'est-à-dire celui qui est du côté de Jérusalem, se nomme Kharbet-Atarah. La seconde ruine se nomme Tell- Atarah ; elle est placée à mi-côte, à gauche de la sortie du défilé. Laquelle des deux localités est le site de l'antique Atarout ou Atarout-Adar de la tribu de Benjamin? Je l'ignore, mais à coup sûr c'est l'une des deux. Nous avons revu, en passant , Chafâh, Tell-el-Foul , Er-Ram, Khouraïb-er-Ram et El-Bireh.

Notre excellent ami, M. Botta, ne pouvait, en bonne conscience, nous accompagner jusqu'à Sindjil; nous nous sommes donc arrêtés en avant'd'Er-Ram ; son kaouas, qui avait apporté les provisions nécessaires, a fait un petit feu de broussailles, et nous a préparé le café. Nous avons fumé le tchibouk de 1'êtrier, et, après une cordiale accolade, nous nous en sommes allés chacun de notre côté, le cœur un peu serré pour mon compte particulier. Pendant notre halte, nous avons eu des nouvelles de nos trois compagnons de voyage, manquant à l'appel. Leurs bagages ont passé devant nous, puis un quart d'heure après, nous les avons vus revenir et reprendre la route de Jérusalem. Pourquoi cette bizarre contre-marche? Nous n'avons pu l'apprendre. Avec la hâte de partir qu'avaient ces messieurs, la chose paraît incompréhensible.

On se rappelle qu'à notre premier passage à El-Bireh, la nuit était close depuis près de deux heures, lorsque nous arrivâmes au gîte. Toute la route que je venais de parcourir de Jérusalem jusque-là, m'était donc parfaitement connue: mais à partir d'EI-Bireh jusqu'à Sindjil, tout devait être nouveau pour moi. Je repris donc, aussitôt El-Bireh franchie, mes habitudes d'observation et d'interrogation. Le terrain est fortement détrempé presque partout ; près de Khour»ïb-er-Rmn

surtout, nous avons pataugé dans de véritables fondrières, dont nous nous sommes néanmoins tirés sans encombre, mais avec quelques petites précautions. La végétation commence à être très-belle; nous voyons étalés à chaque pas, de splendides bouquets d'anémones gigantesques; leur fleur est exactement la copie de notre cocarde nationale, pour la distribution des couleurs, sauf que la zone pourpre occupe au moins les trois quarts de la longueur des pétales.

Une heure après nous être arrêtés quelques minutes à une belle source, afin de faire boire nos chevaux, nous traversions le territoire de Beitin, la Béthel de l'Écriture. La route passe sur des arasements de murailles construites en blocs énormes, et par conséquent d'une grande antiquité." L'apparence actuelle de Beitin est aussi misérable que possible. Quelques cahutes délabrées et inhabitées, quelques pans de murs d'une église, placée à l'extrémité sud du village, voilà tout ce qu'on aperçoit du chemin. Ce chemin traverse un plateau fort étrange et sur lequel se voient des roches affectant des fonnes si bizarres , que je me suis très-sérieusement demandé si la nature seule les leur avait données. Quelques-unes de ces roches semblent façonnées comme des sortes de champignons monstrueux, d'autres comme des espèces de tribunes en plate-forme. J'ai quelque idée que si l'on étudiait à loisir cette étrange localité, on y trouverait assez promptement la preuve que la main de l'homme a passé par là : mais à ruelle époque? Dieu le sait!

Le premier nom de cette ville fut Louz ou Louzah ( vh et nr*S), ainsi que nous l'apprend la Genèse (xxvm-19). Elle était de la tribu d'Éphraïm, mais sur la frontière même de la tribu de Benjamin — De là, la limite se dirigeait vers Louz, à côté de Louz, vers le midi; c'est Beth-el; la limite descendait à

l. Josué, s vin, 18.

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 384 Atarouth-Adar, sur la montagne qui est au sud de Beth-lloron l'inférieure. — Le même livre de Josué (xvi), décrivant la limite septentrionale de Benjamin, s'exprime ainsi : — détendant de Beth-el à Louz (nrfr ^HTOaD) et passant par la limite de l'Arki-Atharout. — Ce dernier verset semble trèsnettement faire deux localités distinctes de Louz et de Beth-el ; et cependant la Genèse (xxvm-19) dit expressément : — Il (Jacob) nomma ce lieu Beth-el, et Louz était à la vérité le nom ancien de la ville. — Bosenmûller a essayé de lever cette difficulté, en disant que le lieu où dormit Jacob et qu'il nomma Beit-el , était auprès de Louz et non à Louz même. Cela est possible, et j'aime mieux accepter cette interprétation, que d'admettre dans le texte sacré une contradiction aussi flagrante.

Le nom moderne Beitin, je dois le faire remarquer en passant, est identique avec le nom ancien Beit-el, à cause de la permutation, si fréquente pour les Arabes, du Lam en Noun et réciproquement.

C'est à Beit-el qu'eut lieu le célèbre songe prophétique de Jacob'. Son aïeul Abraham3 avait campé à l'orient de Beit-el, sur la montagne, et il y avait déjà élevé un autel à Jéhovah. Beit-el fut un des lieux où Samuel allait, d'année en année, pour gouverner le peuple d'Israël 3. Jéroboam y fit placer un veau d'or 4. 11 institua la fête de cette idole, lui sacrifia lui-même et établit à Beit-el un collège de cohenim (verset 32). Un prophète vintalors et s'écria 5 : — Autel! autel! ainsi a dit l'Éternel. Voici : un fils naîtra a la maison de David, son nom sera Josias; il immolera sur toi les cohenim des hauts lieux, qui font des encensements sur toi, et on brûlera sur toi des ossements humains.

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