‹ Voyage autour de la Mer morteChapitre 1 sur 32 · GIDE ET J. BAUDRY, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

GIDE ET J. BAUDRY, ÉDITEURS

5, RUE BONAPARTE ANCIEWSE RCE DES PB Tl TS- A CCOST 1 S S

Au mois de juillet de Tannée 18o0, un cruel malheur domestique me fit désirer vivement de m éloigner pour un certain temps de Paris. Afin d'utiliser mon absence, je résolus de visiter avec mon fils la Grèce, la Syrie et l'Asie Mineure. Je pensais en effet qu'un semblable voyage compléterait l'éducation d'un jeune homme arrivé au terme de ses études de collège; pour mon compte, j'avais l'espérance de trouver, chemin faisant, quelques sujets de mémoires dignes d'être offerts à l'Académie à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir. Je m'occupai donc de nos préparatifs de départ; mais en y réfléchissant, je compris qu'il serait à peu près inutile de parcourir les 1 routes battues par tous les touristes, et que pour moimême le but d'un voyage semblable à celui que j'allais entreprendre, serait manqué, si je ne m'efforçais de visiter des contrées encore closes pour la science.

Dès lors mon but fut trouvé. Le bassin de la mer Morte

a depuis quelques années vivement préoccupé les savants 1. 1

de tous les pays : tout ce que l'on racontait de ce lac étrange, quoique d'instinct je le jugeasse fortement empreint d'exagération poétique, tout ce que l'on se plaisait à répéter des périls d'une course sur les bords de cette mer mystérieuse, tout cela aiguillonnait vivement ma curiosité. L'attrait de l'inconnu me décida et je résolus de gagner Jérusalem, afin de tenter ensuite une exploration dont il ne me paraissait guère possible que les dangers ne fussent pas moindres qu'on ne les supposait de loin. Je sollicitai et j 'obtins aisément du ministère de l'instruction publique l'autorisation de voyager, mais à mes frais, avec le titre de chargé d'une mission scientifique en

Orient. Enfin, le 28 septembre, je quittai Paris.

Résolu primitivement à partir avec mon fils et avec un ami dévoué, M. l'abbé Michon, homme de science et de cœur, j'avais vu ma petite caravane s'augmenter successivement de trois compagnons; deux d'entre eux, MM. Léon Belly et Léon Loysel, me demandèrent l'autorisation de m'accompagner dans ma course en Orient. Tout en faisant mes réserves sur la direction exclusive de l'expédition, j'accueillis avec grand plaisir l'offre de ces deux braves et excellents jeunes gens, parce que je savais que dans les pays que nous allions parcourir, deux hommes déterminés de plus fournissent un grand élément de sécurité. Celui de mes compagnons qui devait devenir pour moi comme un second fils, et s'associer à toutes mes recherches, à toutes mes fatigues, M. Éd. Delessert, s'adjoignit le dernier à notre caravane; huit jours avant

notre départ, il n'avait pas la moindre pensée du voyage qu'il allait faire. À première vue, je reconnus en lui les qualités nécessaires pour faire face à toutes les privations, à toutes les éventualités d'une course pareille, et je me réjouis fort de sa venue, bien que j'ignorasse encore de quelle immense utilité me serait son concours.

MM. Belly et Loysel, désireux de visiter la Lombardie et Venise, avaient pris les devants; nous leur avions donné rendez-vous à Trieste pour les premiers jours d'octobre, et nous partîmes de Paris afin daller les rejoindre. Nous traversâmes rapidement par la voie de fer la France, la Belgique, la Prusse, la Bohème et l'Autriche; et après nous être arrêtés une journée à Berlin et quelques heures à Vienne, nous atteignîmes Trieste dans la matinée du cinquième jour après notre départ. Presque en même temps arrivèrent nos deux amis, et trèspeu de jours après, un des bâtiments à vapeur du Moyd autrichien nous conduisit à Syra, puis à Athènes où nous débarquâmes.

Un mois entier fut consacré à l'exploration de la Morée. On a tant écrit sur ce pays qu'il serait bien difficile de dire sur son compte quelque chose de tant soit peu neuf; je me dispenserai donc de parler de cette course pénible qui n'eut d'autre avantage que celui de nous préparer en quelque sorte aux fatigues que nous allions chercher en Syrie, Le climat de la Grèce est d'une salubrité plus que douteuse, et pendant toute la durée de l'année 1850, des lièvres terribles avaient frappé in-

distinctement Grecs et étrangers. Mon lils, trop jeune sans doute pour supporter le genre de vie auquel On est condamné dans les bouges infects qu'on est convenu d'appeler des khani, fut bientôt atteint par la fièvre. Dès lors notre voyage tut assez triste; nous nous hâtâmes de regagner Athènes où, après quelques jours, les accès disparurent, l'espérais qu'il n'en serait plus question, mais j'avais compté sans la ténacité de la fièvre grecque. Nous partîmes pour Constantinople, et pendant la traversée, Edouard Delessert eut, à son tour, un violent accès qui l'ut coupé par le sulfate de quinine pris à haute dose. A Constantinople ce fut mon tour.

J'étais venu chercher dans cette capitale des firmans qui me permissent d'enlever l'un des bas-reliefs assyriens du Nahr-el-Kelb, bas-relief que je croyais alors digne de la peine que je me serais donnée pour le faire scier. Ce firman me fut refusé, et j'ai eu depuis lieu d'en être enchanté, à la vue du prétendu trésor épigraphique que j'avais tant à cœur de conquérir pour le Louvre.

De Constantinople nous repartîmes pour Smyrne et de là pour Beyrout, en touchant à Rhodes et a Larnaca. En arrivant à Beyrout, nous n'avions pas encore renoncé à l'idée de traverser l'Asie Mineure, de Smyrne à Trébisonde; mais dès les premiers pas sur le sol de la Syrie, nous reconnûmes qu'au point de vue scientifique, tout était encore à faire dans ce pays. Notre parti fut donc pris sur-le-champ, et au lieu d'éparpiller nos recherches sur des contrées nombreuses, nous

n'hésitâmes pas à les concentrer en Syrie, et à dépenser tout le temps et tout l'argent dont nous pouvions disposer, sur une terre où nous avions lieu d'espérer que nous serions payés de nos peines par une ample moisson d'observations intéressantes. C'est le journal de nos courses en Phénicie, en Galilée, en Judée et dans les terres bibliques de Chanaan et de Moab, que je livre au public.

Peut-être me suis-je fait illusion, en présumant que la relation d'un voyage qui nous a si fortement impressionnés, présenterait quelque intérêt à ceux qui voudront bien la lire. Si je me suis abusé, on me pardonnera, j'espère, en faveur de la bonne foi avec laquelle j'ai cru faire une chose utile à tous ceux qui visiteront après moi la Syrie, en leur disant simplement ce que j'ai vu, et en leur signalant ce que je n'ai pu voir. En tout cas, je m'estimerai heureux si la lecture de ce livre peut donner à d'autres le désir d'aller poursuivre les recherches que je n'ai fait qu'ébaucher. Après le savant Robinson j'ai pu trouver beaucoup à glaner; après moi, je n'hésite pas à le dire, il reste en Syrie immensément de découvertes à faire pour les voyageurs.

F. De SAULCY.

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