‹ Voyage autour de la Mer morteChapitre 2 sur 32 · ET AUTOUR · texte numérisé non relu

ET AUTOUR

11 est sept heures du matin, et nous voici mouillés à portée de canon de Beyrout. Depuis une demi-heure, malgré les rafales incessantes, nous sommes sur le pont, et les yeux fixés sur cette côte tant désirée. Je ne puis dire que tout soit ici nouveau pour nous; car à l'aspect sérieux des terres orientales, déjà vues à Rhodes et en Chypre, se joint ici la physionomie des bords fleuris d'un lac de Lombnrdie. Tout est verdoyant; les maisons, dès qu'elles s'éloignent du centre de la ville, paraissent de charmants pavillons semés avec art au milieu de bouquets d'arbres. \u sommet de la ville, on nous montre l'habitation du consul général de France. Le docteur Pestalozza, médecin de la quarantaine , établi à Beyrout depuis plusieurs années, nous indique du doigt les maisons que nous sommes désireux de connaître avant toutes les autres. Les différents hôtels où nous pouvons prendre gîte, le consulat et la demeure de mon ami Michel Medaouar, voilà ce que je veux apercevoir d'abord.

Une fois mes renseignements pris , je ne sais plus du tout où me caser. Deux auberges sont mises au premier rang, l'une au Ras-Bcyrout, à deux kilomètres de la ville, l'autre sur le port même; celle-ci est déplorablement orientale, l'autre est trop éloignée. Que faire? La Providence, qui s'était chargée de nous tirer d'embarras pendant la durée du voyage, fait arriver à bord une barque qui apporte les factotums des deux hôtels, plus un petit homme qui, d'un air prévenant et trèshumble, nous supplie d'essayer de l'établissement qu'il vient de fonder et qui n'attend que ses premiers hôtes. A tout risque nous acceptons, et nous voilà donnant l'étrenne à l'hôtel de l'Univers, hôtel vierge encore de voyageurs. Notre marché fait, la pluie cesse ; nous en profitons pour contempler de nouveau cette terre sur laquelle nous allons enfin mettre le pied. A gauche, nous voyons les crêtes du Liban : à droite s'étend à perte de vue, en partant immédiatement des jardins de Bcyrout, une large zone de sable couleur d'ocre. D'où vient ce sable? on n'en sait rien; comment se comporte-t-il, quand il fait, comme aujourd'hui, du vent? mal, me répond-on; mais tout aussi mal lorsqu'il n'y a plus de vent, car il avance toujours, et dans sa marche fatale, que nulle puissance humaine ne peut entraver, il envahit ce qui se trouve devant lui : vergers, champs, maisons, tout s'engloutit lentement dans ce flot qui ne s'arrêtera peut-être jamais, et qui tôt ou tard étouffera la ville entière. Belle perspective pour la gracieuse Beyrout!

Nous sommes logés, c'est vrai; mais débarqués, pas encore. On nous a conté des choses très-peu rassurantes à l'endroit du débarcadère. L'entrée du port, ou du moins de ce que l'on appelle ici le port, est impraticable dix jours au moins sur vingt ; rien ne l'abrite du large et une barre de bas-fonds y fait, par le moindre souffle, briser les lames avec tant de fureur, que les embarcations qui tentent d'aborder sont culbu-

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 9 tées à coup sûr. Le l) r Pestalozza serait tenté de rester à bord et d'attendre une embellie, s'il n'avait à revoir femme et enfant qu'il a quittés depuis un mois. Heureusement la bourrasque souffle de terre et la chance fâcheuse est assez faible ; nous prenons donc congé des officiers de VAustria, qui nous ont amenés ici , et nous voilà gagnant la terre. Nous y touchons sans encombre, et nous foulons avec bonheur le sol de la Phénicie.

Inutile de raconter ici tous les ennuis d'une installation, c'est à peu près la même chose partout ; mais dans une hôtellerie qui débute, et qui débute à Beyrout, c'est pire que partout. Peu nous importe , nous sommes en Syrie, nous allons commencer pour tout de bon un voyage pendant lequel les nouveautés de tout genre ne feront pas défaut, et la gaieté communicative de mes compagnons semble avivée encore par cette perspective. Heureux présage qui me réjouit le cœur, parce que je ne me fais pas d'illusion et que je prévois de durs moments à passer.

Première bonne fortune : en mettant le pied à terre nous lisons une enseigne française : café d'Europe! ce doit être très-vraisemblablement le rendez-vous de coquins de tous les pays; mais là on nous parlera français; peut-être même trouverons-nous des journaux de fraîche date. Nous y viendrons.

Une heure après, effectivement, nous prenions au café d'Europe une tasse de café médiocre, nous fumions de vrais cigares, plus médiocres encore, et nous trouvions pour tout journal la Voix du Peuple. Heureusement la présence du Charivari faisait compensation. Dans ses pages et dans ses dessins nous retrouvions l'esprit moqueur de nos compatriotes, et nous nous croyions presque chez nous. Illusion de courte durée, car les sons gutturaux de la langue arabe qui retentissait, c'est le mot, de tous les côtés, ne nous permettaient guère de nous tromper. Ce jour-là je fis, pour la première fois, une observation assez

amusante. Si vous voyez passer deux habitants de la Syrie, à quelque religion qu'ils appartiennent et s'ils causent ensemble, pariez hardiment qu'ils parlent de piastres; vous gagnerez à coup sûr : c'est là une règle qui ne souffre pas d'exception.

Au sortir de ce bienheureux café, nous sommes rentrés à l'hôtel , où notre hôte, IL Audibairt, avait préparé notre déjeuner. Pour la première fois, on nous a servi des bananes, excellentes, nous dit-on; c'est effectivement un fruit assez agréable, mais dont la pulpe trop molle ressemble à une glace parfumée au beurre, ou peut-être plus exactement à un pot de pommade.

Après le déjeuner, nous allons à la chancellerie du consulat de France. M. de Lesparda nous reçoit avec la plus cordiale affabilité. Tous les éloges que l'on m'avait faits de lui sont de bien loin au-dessous de la réalité : il est impossible d'être plus affectueux, plus prévenant, et je félicite de bon cœur tous ceux de nos compatriotes auxquels leur bonne étoile l'enverra sur leur chemin. Il nous engage à venir dîner le lundi suivant au consulat. Pendant que nous causions dans son cabinet, entre Medaouar, qui non-seulement ignorait notre arrivée mais encore notre projet de voyage. C'est une de ces natures d'élite, dévouées et aimantes, que j'avais appréciées quelques mois auparavant, pendant son séjour en France. J'avais alors promis à Medaouar, un peu en l'air il est vrai, et ne sachant trop si je tiendrais jamais ma parole, que j'irais quelque jour lui rendre sa visite; et j'arrivais à l'improviste. Un instant il me regarda fixement pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, et nous nous jetâmes au cou l'un de l'autre, heureux tous les deux de ce rapprochement.

Michel Medaouar est né à Beyrout d'une des premières familles chrétiennes du pays. Élevé dans le collège d'Antoura, il parle et écrit le français avec une pureté rare; il a

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. Il

beaucoup lu les chefs-d'œuvre de notre littérature, et, en un mot, son éducation est au niveau des éducations les plus distinguées que Ton peut recevoir dans les meilleurs collèges de France. 11 sait sa langue maternelle , l'arabe , comme un lettré, et il pourrait au besoin tenir la place du professeur le plus habile. Français de cœur et d'àme, il s'est depuis plus de dix années attaché sérieusement aux intérêts de la France qu'il regarde comme sa patrie, et il remplit au consulat les fonctions assidues, mais toutes gratuites, de drogman-adjoint. Il serait à désirer que partout notre gouvernement eût des serviteurs aussi dévoués et aussi estimables.

Après cette visite, nous sommes allés à la douane, accompagnés de l'un des kaouas du consulat, et celui-ci, avec de bonnes paroles entremêlées de bourrades, a réussi à nous faire délivrer nos caisses d'armes. 11 va sans dire que l'éternel bakhchich n'a pas été oublié, et que les agents de l'autorité douanière ont prélevé sur notre bourse un petit supplément à leurs appointements. Une caisse nous manque encore, mais elle se retrouvera sans doute quand le tohu-bohu, conséquence inévitable de l'arrivée d'un paquebot, se sera quelque peu dissipé. Dans ce pays la patience est une vertu essentielle ; patientonsdonc, puisque tout vient à point à qui sait attendre. Il est vrai que nous patientons encore un peu à la française , c'est-à-dire que nous serions bien tentés de nous mettre en colère contre les lenteurs inséparables de toute transaction avec des Turcs , et que nous quittons la douane d'assez méchante humeur. Rentrés à l'hôtel, nous avons bien vite déballé nos armes; — tout est en bon état, et notre arsenal est formidable : fusils de guerre à deux coups, pistolets de tous les calibres, sabres, capsules, poudre, balles, rien n'y manque, et nous sommes en mesure, avec un attirail semblable, de faire bonne contenance à tout événement.

Ces dispositions essentielles une fois prises, nous avons été goûter l'air du pays. Sortant donc de Beyrout par la porte de Sayda, nous avons longé le bord de la mer, en passant devant un théâtre que Ton construit en bois pour y jouer des opéras italiens. Le temps s'est remis, et nous jouissons du beau ciel de la Syrie. Cette promenade est charmante. Le chemin que l'on suit domine constamment la mer, dont les vagues viennent se briser sur les roches du rivage. Dans ces roches sont visibles partout les traces de la Beryte phénicienne. Mais ces traces disparaissent chaque jour, rongées par la mer. Dans le port même sont incessamment battus par le flot des tronçons de colonne couverts de varech. Ici ce sont des entailles régulières, dans lesquelles furent assises jadis d'opulentes habitations. Un seul monument a laissé quelques débris un peu importants sur la plage; on l'appelle le théâtre, et c'est évidemment une basilique d'une haute antiquité, flanquée d'une ligne de bassins carrés, taillés dans le roc et envahis par l'eau. Un peu plus loin, une crique sur les bords de laquelle sont, hissées quelques barques arabes, semble avoir été jadis un des ports de Beryte. Ces barques tirées à terre nous rappellent la coutume des marins de l'antiquité. Ce que faisaient les Phéniciens, les habitants de Beyrout le font encore de nos jours : rien donc n'est changé dans les coutumes du pays, et ce que nous constatons une première fois, nous le constaterons bien des fois encore.

La route que nous suivons est bordée de cafés où Turcs et Arabes fument le narghileh et le tchibouk avec une gravité sans pareille. Tous sont polis, car nos saluts ne sont pas toujours attendus, et souvent nous sommes prévenus. Décidément ce pays est plus civilisé que Constantinople.

Après une heure de promenade fructueuse, car nous avons déjà recueilli force plantes, coquilles et insectes, nous rentrons

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 13 à l'hôtel , enchantés de notre première journée. Le soleil va se coucher, et les portes de la ville se ferment avec le maghreb ; force nous est donc de revenir sur nos pas. Au retour, au moment où le môézzen appelle les croyants à la prière, nous entendons pour la première fois un étrange charivari de clairons discordants, de fifres et de tambours; par trois fois il s'arrête, et il est suivi d'un hourra bien accentué : c'est la garnison turque, dont la caserne touche, à notre hôtellerie, qui prie pour le sultan ; tout cela est bien nouveau pour nous, tout cela nous intéresse et nous amuse.

Le reste de notre journée se passe assez promptement en causeries sur ce qui nous a frappés, sur tous ceux que nous aimons et qui sont si loin de nous. Pour le lendemain, nous nous promettons mieux encore, et nous nous apprêtons à savourer une nuit exempte de roulis et de tangage; mais, hélas! le sommeil est difficile, et nous prenons un avant-goût des nuits ordinaires de la Syrie.

Pendant la nuit , le vent a passé au nord , et le ciel est ce matin d'une pureté admirable. Nous nous hâtons d'écrire à nos amis de France; nos lettres ne partiront que dans huit jours! Qu'importe? il nous semble qu'en annonçant de suite notre heureuse arrivée , nous hâtons le moment où les inquiétudes sur notre compte seront dissipées. Cela nous suffit.

Après le déjeuner, nous nous mettons en route, et cette fois, nous dirigeons notre promenade du côté du Nahr-Beyrout, c'est-à-dire à l'opposé de la plage que nous avons été reconnaître hier. La chaleur est forte et le soleil nous semble outrepasser les droits qu'il a pour un 8 décembre; les fleurs se montrent partout : décidément le printemps marche grand

train et nous commençons à redouter pour notre voyage une température pareille. Nous apprîmes bientôt à nos dépens que cette crainte était un peu candide. Juger du reste de la Syrie par Beyrout, c'est en effet .aller un peu trop vite en besogne. En tout cas, nous jouissions du présent tout en nous trompant sur l'avenir.

De la ville à la rivière, on suit le bord de la mer à quelques centaines de mètres, à, travers des campagnes parfaitement cultivées et plantées de mûriers. Près de la ville, les chemins sont défoncés et boueux, grâce à la saison des pluies; mais, à une demi -lieue, ils deviennent meilleurs, parce qu'ils sont moins battus. Avant d'arriver au bord de la rivière nous voyons à gauche de la route une ruine carrée et pleine ; la construction en moellons piqués semble de l'époque romaine, et à cette ruine la tradition du pays rattache l'histoire de saint George et du dragon ; c'est là que le monstre a été mis à mort. Une large tache brune se voit sur la surface de la muraille grise : c'est qu'après son expédition, le saint a jugé bon de se laver les mains quelque peu souillées, et que le sang et le savon dont saint George se servait , ont laissé une trace commune sur cette vénérable ruine. Un peu plus loin, une petite chapelle a remplacé la maison où le héros est allé se reposer après sa terrible aventure. Je donne cette tradition comme elle m'a été donnée par le guide qui nous accompagnait ; mais je ne me charge pas d'en établir l'authenticité; ce n'est pas mon affaire.

Arrivés au bord du Nahr-Beyrout , nous trouvons un pont de construction moderne , à double rampe et à plusieurs arches. L'insouciance turque pour tout ce qui concerne les voies de communication, laisse dépérir ce pont, dont le tablier est en fort mauvais état, et par conséquent peu agréable pour les cavaliers et les bêtes de charge.

Comme hier, nous avons augmenté nos collections, et après

avoir passé quelques heures dans ces belles campagnes que dominent de majestueux palmiers, nous rentrons à Beyrout, pour nous préparer à profiter de l'invitation que Medaouar est venu nous faire. Il nous a promis de nous donner un dîner arabe, et nous nous réjouissons de faire connaissance avec une cuisine dont nous n'avons pas encore la moindre idée. Au moment où le soleil allait se coucher, nous sommes arrivés à son habitation, qui est fort belle, et dont le salon de réception est orné d'un balcon bâti à pic au-dessus de la mer; de là, nous admirons à l'aise les effets splendides d'un soleil couchant sur la chaîne du Liban. La montagne toute blanche de neige est couverte d'une douce teinte rose, qui passe bientôt au violet; puis arrive en quelques minutes une obscurité complète ; car ici il n'y a pas, à vrai dire, de crépuscule, ot le jour naît et s'éteint beaucoup plus rapidement que dans nos climats du nord. Après avoir joui quelques instants de cette magnifique soirée, nous avons été mis à même d'apprécier le talent des cordons bleus arabes. Leurs œuvres sont assez étranges pour nous, Européens: mais, somme toute, elles sont assez estimables, et Brillât Savarin n'aurait pas dédaigné le mahehi, les coubbeh et les baklaouah du cuisinier de Medaouar. Je me borne, du reste, à donner les noms de ces mets du pays, dont je n'ai nulle envie de décrire la composition. Avant le dîner, nous avions pris le café et fumé le tehibouk réglementaires; après dîner nous recommençâmes, et à neuf heures nous étions rentrés à l'hôtel.

Le vent a changé encore une fois, et quoique le temps soit devenu incertain , je sors de bonne heure pour commencer un travail que j'ai envie d'entreprendre. Il serait probablement

assez curieux de rapporter le plan de toutes les bases de constructions antiques que j'ai reconnues au bord de la mer. Mais après plusieurs heures de travail, je me vois forcé d'abandonner une besogne qui me prendrait plus de journées que je ne puis lui en consacrer. En partant de France, je me suis promis d'assister à Beit-Lehm , à la solennité de Noël ; il faut donc arriver à Jérusalem le 2li au plus tard, et je ne me pardonnerais pas de manquer, pour quelques plans assez peu importants d'ailleurs, une cérémonie que je n'aurai probablement jamais l'occasion de revoir.

A mesure que je me suis éloigné de la ville, avec l'espérance de trouver enfin la limite des ruines, j'ai rencontré des vestiges toujours aussi nombreux. Il serait donc déraisonnable de poursuivre un travail que je devrais forcément laisser inachevé. D'ailleurs les averses, et des averses de Syrie! se succèdent. J'ai beau me réfugier tantôt derrière une roche, tantôt à l'abri d'une embrasure de porte, mon papier se détrempe, je suis dans le même état que mon papier, et je me vois forcé bien à contre-cœur de regagner la ville.

Après le déjeuner je retourne à la côte, mais cette fois avec Pintention de me borner à prendre le plan de la basilique. L'abbé m'accompagne et nous nous mettons à l'œuvre : en moins de deux heures nous avons terminé notre tâche , non sans risquer cent fois de nous rompre le cou, en cheminant sur des roches inégales et que la mer a tapissées d'une végétation animalisée, sur laquelle le pied glisse comme sur du savon gras. Ce qui reste du monument n'en est en quelque sorte que le squelette; tous les revêtements qui étaient en pierre de taille ont disparu, exploités très-probablement par les constructeurs des édifices modernes de Beyrout. Il y avait là une carrière toute trouvée, et c'eût été une duperie pour des Arabes de tailler des pierres, quand ils en avaient de toutes

taillées sous la main. Quelques assises seulement sont restées en place et encastrées dans le roc, respectées sans doute parce qu'on n'a pas eu besoin de les utiliser ailleurs. L'appareil est certainement d'une haute antiquité, à juger de son âge par la dimension des matériaux. En définitive, ce qui constitue la ruine de la basilique telle qu'elle se présente aujourd'hui, n'est plus que le noyau des murailles; ce noyau est formé d'un parpaing qui v arie de composition dans trois couches juxtaposées et bien arrêtées. Une longue salle quadrangulaire, terminée vers la mer par une abside circulaire qui vient s'appuyer intérieurement contre les parois mômes des murailles : telle est la disposition de l'édifice. Les murs latéraux se rétrécissent et forment une chape mince et angulaire dans l'axe même de la salle; à l'extérieur, la muraille est revêtue d'un enrochement de béton, d'une épaisseur considérable et d'une si bonne qualité qu'il a résisté, malgré l'action des siècles, à tous les coups de mer. C'est le rocher lui-même qui s'est laissé ronger, tandis que l'enrochement de béton s'est conservé intact.

A gauche de la basilique se voit une muraille de quai en petit appareil romain, et qui a beaucoup souffert de l'effet des vagues; à droite, ainsi que je l'ai déjà dit, on trouve une série de bassins quadrangulaires, que l'on regarde à Beyrout comme des emplacements de bains, et qui n'ont été probablement que des caves servant de magasins. Jadis ces bassins ne communiquaient pas entre eux ; aujourd'hui il semble que la roche soit vermoulue, et la mer y pénètre et s'en éloigne alternativement, à chaque fois que le flot qui vient se briser sur la plage monte ou redescend. Un des conduits creusés par ce mouvement constant, présente un phénomène assez singulier : la vague en s'y engouffrant, expulse violemment l'air qui reprend sa place aussitôt après, de sorte qu'on ne peut mieux comparer cette étrange cavité qu'à la tuyère d'un immense soufflet de forge.

Revenons à l'édifice antique. Quelle a été sa destination première? t\ n'est guère pôssible d'y voir autre chose qu'une basilique, c'est-à-dire qu'an lieu de réunion où les marchands phéniciens se rendaient pour opérer leurs transactions commerciales; en un mot, c'était peut-être là la bourse des Berytains 1 . Mais s'il n'est pas possible de préciser ce qu'é tait le monument , il est du moins permis d'affirmer que ce n'était pas un théâtre, puisqu'il n'aurait d'analogie avec aucun édifice de ce genre, et que d'ailleurs il n'aurait pu recevoir qu'un très-petit nombre de spectateurs. Quoi qu'il en soit, le monument devait être assez somptueux, car le terrain qui l'environne est jonché de fragments de marbre précieux , et son entrée à tout le moins était garnie d'une mosaïque. Celle-ci est très -grossière; les cubes blancs et rouges qui la constituent sont inégaux et irréguliers; ils ne dessinent aucune rangée bien alignée, mais bien des taches sans contour arrêté; ces cubes sont d'assez fortes dimensions et ils composaient une espèce de pavage dont nous avons retrouvé plus tard les analogues, dans les ruinés d'édifices bien antérieurs aux Grecs et aux Romains.

Cette mosaïque, à peine recouverte d'une légère couche de terre, forme encore aujourd'hui le sol du chemin. Ce fut l'abbé qui la reconnut i et dans son enthousiasme, il se hâta d'en découvrir une plaque assez large qu'il résolut d'enlever, J'anticiperai un peu en disant tout de suite que le lendemain de grand matin, malgré les clabauderies de quelques passants, il en vint à ses fins, mais non sans éveiller les soupçons de l'autorité turque, qui ne peut pas supposer que des Frandjis cherchent en terre autre chosè que de l'or. Le bruit se répandit incontinent dans la ville que le pauvre abbé avait déterré je ne sais quel trésor. Le pacha s'en émut, il envoya un détache-

• 1. Voyez planche t.

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. *9 ment de soldats et quelques officiers pour s'assurer du fait et pour fouiller la place signalée comme recélant des richesses. Ces braves gens, en ne trouvant que des cailloux, durent croire de deux choses Tune, ou que nous étions fous, ou que si noua n'étions pas fous, nous étions des associés du diable et que nous avions pris à cette place tout ce qu'il y avait de précieux, en n'y laissant plus que des pierres dont nous n'avions que faire. Ceci n'est pas une plaisanterie, et sûrement c'est à la dernière hypothèse que ces hommes intelligents se seront arrêtés.

Au retour de notre excursion, nous songeons à nous rendre au consulat où nous sommes attendus. Comme il a plu toute la journée , les chemins sont affreusement mauvais, nous prenons donc le seul moyen de transport qui soit à notre disposition : des chevaux nous sont amenés, et à nuit close, précédés par un des domestiques de l'hôtel , muni d'une de ces lanternes de papier qu'il n'est pas permis d'oublier dans une ville turque quelconque, si l'on tient à ne pas être arrêté par une patrouille, ou quelque peu mangé par les chiens, nous nous mettons en route. l ; ne fois sortis de la ville, nous nous engageons dans des petits chemins taillés en escalier par-ci, sablonneux outre mesure par-là, et bordés partout de vraies murailles de cactus ou figuiers de Barbarie. J'avouerai que nous avions très-grand'peur d'accrocher au passage un brin de cette verdure syrienne, car rien au monde n'est plus désagréable que la piqûre des milliers d'aiguilles dont cet aimable végétal est hérissé. Enfin nous avons atteint le consulat sans nous être crevé les yeux. Nous avions été bien accueillis déjà par M. de Lésparda; sa famille, en nous recevant, comme lui, avec une grâce parfaite, a réussi à nous faire oublier que nous n'étions pas en France. Tout le personnel du consulat avait été réuni pour nous faire fête, et nous avons passé une charmante soirée dont nous ne perdrons pas la mémoire. Vienne le désert , et nous

nous réfugierons souvent dans le souvenir de la petite colonie

française de Beyrout.

Ici tout le monde a plus ou moins le goût des antiquités, et nous avons admiré force bijoux recueillis par les soins de M. Perretié, le chancelier du consulat. 11 a réuni une ample collection de morceaux choisis, et plusieurs des antiquités de son cabinet feraient envie aux plus riches des musées européens. A onze heures et demie, ni plus ni moins que dans la mère-patrie, nous avons regagné notre gîte par le même chemin et avec les mêmes précautions.

Ce matin, il pleut si bien et si dru qu'il n'y a pas moyen de songer à sortir. Je mets donc au net tant bien que mal le plan levé la veille, et j'attends que le ciel se dégage : vain espoir ! Nos nouveaux amis de Beyrout viennent nous visiter ; puis nous faisons à la douane la chasse à la caisse qui nous manque encore ; à force de chercher, nous la découvrons sous une pyramide de ballots. Vers quatre heures, Medaouar nous tient compagnie; je lui parle d'inscriptions antiques, et je lui demande s'il en existe à Beyrout. Tout récemment on a trouvé dans son jardin un piédestal muni d'une longue légende latine. Gomme le mauvais temps a fait trêve, nous y courons, je prends un estampage de cette inscription certainement inédite, et nous nous réfugions à l'hôtel contre la pluie qui a recommencé au moment même où elle pouvait nous gêner le plus, c'est-à-dire quand nous estampions notre pierre L'écriture de cette inscription démontre qu'elle est postérieure à Septime- Sévère. Elle nous apprend qu'un mari, nommé Rufus Artoria-

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