Voyez pl. vi
Hi VOYAGE EN SYRIE
est une grotte fort basse, au fond de laquelle surgit une source froide et très-limpide : c'est la source de St Saba, le pieux anachorète qui a donné son nom au monastère.
Les deux flancs du Kedron sont formés de véritables murailles de rochers horribles, dans lesquels sont percés une foule de grottes inaccessibles aujourd'hui , et dont toutes les entrées sont garnies de murailles en pierres sèches qui démontrent que ces grottes ont été habitées jadis. Par qui? Les moines nous disent : par des anachorètes qui , en se retirant du monde, venaient vivre et mourir dans ce désert. Le scheikh Hamdan n'est pas du même avis, et, suivant lui, le couvent a pris la place d'une ville antique des Juifs, qui occupèrent jadis toutes ces grottes, et construisirent ces murailles dont la présence nous intrigue si fortement. Ce qui me paraît le plus vraisemblable, c'est que nous avons devant les yeux, de nombreux échantillons des retraites où vécurent autrefois les Esséniens.
Partout le roc se montre avec une épouvantable nudité ; on n'aperçoit pas une tache de gazon, de quelque côté que l'on se tourne, mais des rochers jonchés de rocaille qui semble rôtie, et cela de près, de loin, toujours. En un mot, le sol est d'une aridité sans égale , et d'un aspect qui serre le cœur 1 . Sur le flanc du torrent, nous trouvons néanmoins, par-ci par-là, quelques jolies hyacinthes, d'une couleur de chair tirant sur le bleu, et qui ont un parfum délicieux. Ajoutez à cela quelques petits bouquets d'arbrisseaux nains, épineux et cassants comme du verre, et vous aurez une idée à peu près complète de la végétation de Mar-Saba, au moment du moins où nous y faisons halte. Les pluies ont probablement fait couler le Kedron pendant les jours qui ont précédé notre venue, car nous trouvons, au fond de son lit, quelques flaques d'eau assez claire,
!. Voyez pl. vu.
mais si peu profondes, que deux ou trois jours de soleil doivent en avoir complètement raison.
J'ai nommé tout à l'heure les Essëniens : quelques mots maintenant sur la secte judaïque qui reçut et porta jadis ce nom. L'historien Josèphe nous fournira sur eux tous les renseignements désirables. Déjà, du temps du prince Asmonéen Jonathas, trois sectes divisaient la population juive ; les Pharisiens, les Sadducéens et les Esséiiiens. La doctrine des Pharisiens admettait que quelques événements, mais non tous, étaient l'œuvre de la Providence; suivant eux, certains faits étaient absolument dépendants de la volonté humaine. Les Sadducéens, au contraire, supprimaient complètement l'action de la Providence, dont ils niaient l'existence. Pour eux, tous les événements de la vie étaient subordonnés à la volonté de l'homme; de telle sorte que tout bonheur pour lui était le fruit de la sagesse, et tout malheur le résultat de la sottise. Quant aux Esséniens* ils affirmaient que tout dépendait de la Providence, et que rien ne pouvait arriver à l'homme, sans un décret du destin. (Ant. Jud. XIII, v-9.)
Ces sectaires furent en grand honneur auprès du roi Hérode le Grand, et Josèphe en donne la raison suivante : Parmi eux se trouvait un homme réputé entre tous, pour la pureté de ses mœurs, et qui prévoyait l'avenir par une intuition divine; il se nommait Manahem. Ce Manahem voyant un jour Hérode enfant qui se rendait chez son maître d'école, lui prédit qu'il serait roi des Juifs. Hérode pensant que l'Essénien ne le connaissait pas, ou qu'il se moquait de lui, l'avertit qu'il était d'humble extraction. Mais Manahem, en souriant, le frappa de la main et lui dit : « Tu régneras : n'oublie jamais les coups que Manahem te donne aujourd'hui , afin que tu te souviennes que la fortune est changeante. Ce sera une bonne pensée, si tu aimes la justice, la piété envers Dieu, et la clémence envers tes
concitoyens. Malheureusement, moi qui sais tout, je sais que tu ne feras pas ainsi ; tu mèneras une vie fortunée, tu acquerras une renommée éternelle, mais tu oublieras la piété et la justice, et, à la fin de ta vie, Dieu te punira. » A cette époque Hérode ne fit aucune attention à cette prédiction, mais lorsque la fortune l'eut mis sur le trône, il fit venir près de lui Manahem , et lui demanda combien de temps son règne durerait. L'Essénien ne répondant rien , Hérode insista : t Régnerai-je dix ans? lui dit-il. — Tu en régneras vingt, et même trente, mais je ne puis te dire quel sera le terme de ta vie. » Hérode se contenta de cette réponse, serra la main de Manahem et le renvoya. A partir de ce jour, le monarque eut une très-grande vénération pour les Esséniens. (Ant. Jud. XV, x-5.)
Dans un autre passage (Ant. Jud. XVI 11, n-5), l'historien des Juifs revient sur les croyances des Esséniens, et voici comment il en parle : ,
Les Esséniens sont d'avis qu'il faut tout laisser à la volonté de Dieu. Ils admettent que l'àme est immortelle. Ils envoient bien des présents au temple, mais ils n'y viennent célébrer aucune cérémonie religieuse, parce qu'ils croient rendre à la Divinité un culte plus digne d'elle, dans le sanctuaire qui leur est commun. Du reste, ce sont des hommes excellents, fort adonnés à l'agriculture ; la justice est chez eux tellement en honneur , que leur conduite est digne d'admiration. Tous leurs biens sont en commun, et le riche ne jouit pas plus de la richesse que celui qui ne possède rien. Leur nombre s'élève à plus de quatre mille. Ils n'ont ni femmes ni serviteurs; ils vivent séparés, mais en s'entre-aidant. Ils choisissent parmi eux des percepteurs des revenus et des fruits de la terre : ceux-ci exercent un véritable sacerdoce, et sont chargés de préparer les aliments de la communauté. Tous enfin vivent suivant une règle uniforme.
Il serait trop long de reproduire ici tous les détails que Josèphc nous donne, encore ailleurs, sur les mœurs des Esséniens. J'aime mieux renvoyer le lecteur au livre de l'historien des Juifs. (Voy. Bell. Jud. Il, vm-2 et suivants.)
C'est Pline (Hist. nat., lib. v, cap. xvn) qui nous apprend que les Esséniens habitaient la côte occidentale du lac Asphaltite. Voici comment il s'exprime : « A l'occident, les Esséniens fuient le rivage, jusqu'au point où son voisinage cesse d'être nuisible. Nation unique et plus étonnante que toutes les autres nations de la terre; sans femmes, sans amour, sans argent, sans autres compagnons que les palmiers , chaque jour leur nombre se complète par la venue de tous ceux qui, fatigués de la vie du monde, vont chercher le repos dans la pratique de leurs mœurs. Ainsi, à travers des milliers de siècles (ô merveille!) une nation s'éternise, dans laquelle il ne naît personne! Au-dessous des Esséniens est Engadda, etc. »
Salien (Thésaurus remm totoorbe memorabilium,cap.xxxxui) répète les mêmes faits, presque dans les mêmes termes; aussi est-il évident qu'il n'a fait que copier Pline, en habillant à sa manière les idées de celui-ci.
Revenons à notre promenade autour de Mar-Saba. En quittant le lit du Kedron nous remontons, à travers les rochers, sur la hauteur qui supporte le Deir-el-Benat. Chemin faisant, nous pénétrons dans une grotte spacieuse, garnie de murailles de clôture, et nous visitons ainsi l'une des étranges demeures des Esséniens : le roc y est grossièrement excavé et ne présente nulle trace de travail tant soit peu soigné. 11 est clair que ceux qui l'ont habitée ont voulu une retraite et rien de plus.
Dans le lit du torrent, Philippe a ramassé quelques cubes de pierre blanche qui proviennent indubitablement d'une mosaïque fort ancienne; ces cubes ont-ils été entraînés par le
Kedron, de Jérusalem jusqu'en ce point? — Cela est bien peu i. <o
Uti VOYAGE EN SYRIE
croyable, malgré l'identité de taille et de matière qu'ils présentent avec les cubes analogues, que l'on ramasse en immense quantité dans le Kedron, à la vallée de Josaphat. Nous sommes bientôt tirés d'incertitude ; car, en suivant une tranchée pratiquée par les moines entre les deux portions du couvent, nous trouvons des files et des plaques entières de cas cubes encore en place. Là donc a existé, à une époque bien reculée sans doute, un monument important. Peut-être était-ce le sanctuaire des Esséniens, sanctuaire dont le couvent de Mar-Saba aura pris la place, comme tant d'autres monuments religieux qui se sont substitués aux monuments des cultes détrônés par le christianisme. — Gela est possible, mais je ne me permettrais pas de l'affirmer.
Notre promenade a été très-fructueuse : coquilles terrestres et insectes intéressants, ont été ramassés en grand nombre , et cette première chasse promet pour celles qui suivront ; seulement, sous chaque pierre que retournent nos naturalistes, les scorpions et les scolopendres abondent , et nous ne sommes pas encore habitués à rencontrer, sans frémir, ces vilains animaux sous notre main.
Hamdan est venu nous rejoindre pour nous annoncer l'arrivée de nos bagages ; comme il me paraît un peu soucieux , je m'enquiers des motifs de l'espèce d'inquiétude que je vois dans tout son maintien, et le scheikh me dit : « Tu as beaucoup de mules chargées, dont la vue ne peut manquer d'éveiller la convoitise des Bédouins que nous allons rencontrer. Nous nous ferons bien tous tuer, avant que l'on ne touche à l'un de tes cheveux ; mais nous sommes en trop petit nombre, pour pouvoir exercer une surveillance convenable jour et nuit , et pour te défendre, le cas échéant, contre les attaques qui ne manqueront pas d'être dirigées contre ta caravane. Si tu ne doubles le nombre des hommes à pied et à cheval qui marchent avec moi,
il est clair que nous périrons tous. Maintenant que je t'ai prévenu, vois ce que tu veux faire. » A cette ouverture peu rassurante, que je me hâtai de transmettre à mes compagnons, il n'y avait qu'une réponse à faire : je donnai au scheikh l'autorisation de doubler notre escorte ; et il m'annonça que dès le lendemain matin, les hommes nouveaux qu'il allait mander, seraient arrivés. En conséquence, Meidany fut immédiatement dépêché vers les tentes de Thaàmera, avec mission de ramener le renfort dont nous avions besoin.
À la tombée du jour, nous rentrions dans l'enceinte du monastère. Une heure après, le dîner nous fut servi dans une salle à manger, ornée sur tout son pourtour, de larges divans garnis de coussins, et qui se composent de simples matelas posés sur le sol. Notre soirée se passa tranquillement à écrire les notes de la journée, à mettre en ordre nos conquêtes zoologiques et à fumer, en causant, une innombrable quantité de tchibouk. Le froid était devenu assez vif, et nous n'eûmes, pour y échapper, d'autre ressource que d'aller nous coucher. À dix heures nous étions étendus dans des lits beaucoup plus durs que les divans de la salle à manger, et nous n'en dormions pas moins du sommeil le plus profond.
A minuit un étrange charivari nous réveilla en sursaut : ce n'étaient pas des cloches qui pouvaient produire le carillon insensé que nous entendions et qui appelait les moines à l'office de la nuit. Le lendemain matin seulement nous eûmes le mot de l'énigme : de fortes barres de fer sont encastrées, par une de leurs extrémités, dans la muraille de l'église, et ces barres, frappées à tour de bras avec une autre barre de fer, rendent le son bizarre qui tient ici lieu de l'appel de la cloche. Somme toute, notre nuit, à part la vermine, a été satisfaisante; nous sommes bien reposés, et au réveil nous nous retrouvons tous frais et dispos.
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VOYAGE EN SVKIE
Hier, j'avais cru m'apercevoir que le scheikh Hamdan supportait assez impatiemment la présence de Mohammed ; j'avais donc pris le parti de renvoyer celui-ci ; mais , après une conversation avec le scheikh , je me suis rassuré et j'ai gardé mon homme de confiance auprès de moi. Mes Bédouins, du reste, m'ont affirmé qu'ils ne voyaient pas d'un mauvais œil ce compagnon , dont je supposais que la présence devait gêner quelque peu leurs allures habituelles. Tout va donc pour le mieux, et il ne s'agit plus que de partir.
Même hésitation, même lenteur, mêmes criailleries, mêmes colères qu'au départ de Beyrout. Nous étions prêts à sept heures du matin, et il est dix heures, quand il nous est enfin permis de monter à cheval. Hamdan nous a tenu parole ; le supplément d'escorte qu'il nous a proposé de prendre à notre solde, est arrivé au point du jour, et pendant que nous essayons vainement de stimuler l'activité négative de nos moukres , tous nos Bédouins accroupis au soleil , sur un tertre qui domine la porte du couvent, et les chevaux attachés aux lances de leurs cavaliers, forment le tableau le plus piquant et le plus pittoresque. Nulle trace d'impatience sur les figures impassibles de ces hommes d'acier. Ils causent et fument tranquillement, sans même avoir l'air de faire attention à la mauvaise humeur que nous traduisons, de guerre lasse, par des
injures et des coups de courbachc.
J'ai beau tuer le temps en ramassant quelques débris d'ammonites fossiles , qui caractérisent le terrain sur lequel est bâti le couvent; trois longues heures se passent à courir d'une mule à l'autre, à réconcilier les moukres qui se battent, en les battant tous deux. Enfin, el-hamd-lillah ! (grâce
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 149 à Dieu ! ) nous sommes prêts et nous partons. Nos Bédouins sautent en selle, prennent les devants et éclairent la route avec un soin merveilleux. Pas un monticule qu'ils n'escaladent, pas un ravin qu'ils ne fouillent , et certes ils ont fort à faire, car il est difficile de rencontrer un pays aussi tourmenté que celui-ci : partout les rocs de calcaire, à la surface rissolée, sont entrecoupés de couches de silex contournées, recroquevillées et qui font assez l'effet de cordes de violon que l'on aurait fait griller sur un poêle.
Hamdan a repris toute sa sérénité habituelle, et il marche gravement à l'avant -garde de sa petite armée. Tous nos Bédouins ont des mines franchement gaies et dévouées. Pas un d'eux ne perd l'occasion de nous dire quelques paroles d'amitié, quand il est à notre portée. La formule ordinaire est celle-ci : « Enté mabsouth? ana mabsouth; koullhou mabsouth. (Es-tu content ? je suis content; chacun est content.) » Le khatib et Ahouad surtout ne s'en font pas faute. Ahouad , qui me voit assez gêné par la présence de mon lourd fusil à deux coups , me demande de s'en charger, et je le lui confie, à condition qu'il restera toujours assez prés de moi, pour qu'à un moment donné, je puisse faire usage de cette arme. Edouard est condamné à me suivre pour ainsi dire pas à pas, et à m'indique!* l'heure, chaque fois que notre route change de direction et que je dois donner un coup de boussole. Le plus souvent, quand je lui demande de consulter sa montre, il est tout occupé à bourrer sa pipe , à allumer une cigarette , ce qui amène entre nous les altercations les plus comiques; quand il tarde trop, je l'accable d'invectives, au nom delà topographie, et d'ordinaire il me rit au nez.
Je n'avais pas encore voyagé en pareil terrain avec des mules chargées, et ce jour-là je fais mon apprentissage de toutes les colères que ces misérables bêtes inspirent
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forcément à l'homme- qui n'aime pas à perdre son temps. Comme les moukres font tons de l'indépendance, et ne s'occupent de leurs animaux qup quand il n'y a pas moyen de faire autrement , les mules tiennent à montrer une indépendance égale à celle de leurs maîtres; aussi ont-elles l'habitude la plus opiniâtre de chercher, pour leur compte , des petits chemins impossibles, au bout desquels elles font d'affreuses culbutes ; les charges roulent d'un côté , les bétes de l'autre , les hommes s'évertuent alors, en braillant, à réparer le mal qu'un peu de surveillance eût prévenu, et le temps se passe, pour le voyageur, h maugréer à la fois contre les mules et contre les moukres.
La partie européenne de notre caravane s'était diminuée de MM. Pizzamano et Barbier, qui partirent pour Jérusalem en même temps que nous partions pour la mer Morte. Ces messieurs avaient eu suffisamment de temps la veille, pour trouver fort maussades des voyageurs qui se croient obligés de lever le pays qu'ils traversent; ils n'eurent donc garde de nous suivre dans toute notre aventureuse pérégrination. Je me hâte de passer au journal de notre route.
En quittant le couvent de Mar-Saba, nous marchons d'abord au nord -nord -est, sur le flanc même du Kedron, dont le lit est encaissé d'une centaine de mètres au moins. Partout, sur la rive que nous pouvons étudier de l'œil en cheminant, les excavations esséniennes pullulent. Petit à petit la route que nous suivons gagne le niveau de l'Ouad ; et partis à dix heures quatre minutes, nous traversons le lit du kedron a dix heures vingt-six minutes, après avoir perdu une douzaine de minutes à ramasser quelques mules, avec leurs chargements. Nous nous engageons alors dans le lit d'un torrent qui vient directement de l'est se jeter dans le grand Ouad que nous quittons, et dans lequel débouchent plusieurs autres ravins dirigés du nord au sud.
Au point même de jonction du Kedron et de l'Ouad que nous allons suivre, est un puits creusé dans le rocher, et dont je n'ai pu obtenir le nom de mes Bédouins : pour eux, il s'appelle el-Bir, c'est-à-dire le puits, tout court. Me voilà bien avancé I
11 ne nous faut pas plus de dix-huit minutes pour arriver à la naissance du torrent, et à dix heures quarante -quatre minutes, nous entrons sur un petit plateau compris entre deux rideaux assez bas , traversé par un lit de ruisseau à sec, qui court du nord au sud, et garni d'un campement do Bédouins, dont nous reconnaissons la présence, avant de l'apercevoir, à une nuée d'enfants presque nus , de femmes en chemise bleue et de chiens aboyants, qui viennent nous regarder, mais du plus loin qu'ils peuvent. Ce sont des amis du scheikh Hamdan qui occupent ce terrain ; nous passons donc près d'eux, sans la moindre inquiétude.
A dix heures cinquante-quatre minutes, nous sommes arrivés au bout de la petite plaine, et une descente rocailleuse nous amène au fond d'une vallée déchirée que nous atteignons à onze, heures neuf minutes. Là , encore, nos mules nous arrêtent pendant vingt-cinq minutes. Comme nous ne pouvons laisser cheminer les bagages isolément en ce pays, si nous tenons à les conserver, nous sommes bien forcés do faire halte, quand nos bêtes de somme s'avisent de rouler dans quelque trou, ce qui arrive à chaque instant.
Je profite de ce temps d'arrêt pour examiner le pays qui m'entoure. A droite est. un pâté de montagnes pou élevées dont le centre est à environ dix kilomètres; c'est le Djebel- Emdenys. Au delà s'étend une vaste plaine coupée par l'Ouaden-ÏSar ou Kedron; c'est le Merdj-el-Beqàa. Devant nous, c'est-à-dire à l'est , s'étend une suite non interrompue de mamelons calcaires, et à notre gauche sont diverses montagnes
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dont la plus élevée est à une lieue environ. La formation est toujours la même, c'est-à-dire du calcaire, coupé de larges filons de silex contournés et tourmentés, comme par l'action du feu. Sur le flanc de la première de ces montagnes de gauche , paraît une tache rougeàtre considérable , et j'envoie l'un de mes Bédouins me chercher des échantillons de la roche qui a contracté cette couleur, qui tranche si fortement avec la teinte uniformément blanc jaunâtre de tout le pays que nous traversons. Il me rapporte des morceaux de pierre, qui ont exactement l'apparence de pierres calcaires de notre pays lorsquelles ont subi l'action d'un incendie.
Nous nous sommes remis en marche à onze heures trentecinq minutes ; et c'est dix minutes après que nous avons franchi le point où se montre cette tache étrange. Nous longeons alors le Merdj-el-Beqâa, et, à partir de midi, nous marchons presque invariablement à l'est, après avoir laissé à deux kilomètres à gauche, et en avant de montagnes déchirées, une ruine que les Arabes appellent Qalàat-el-Mardeh. A propos de cette Qalàat ou forteresse , Hamdan me raconte que c'est un chAteau ruiné qui fut habité, dans l'ancien temps, par des géants dont on a retrouvé les ossements dans les tombeaux d'alentour. Qu'y a-t-il de vrai dans ce conte arabe? je l'ignore ; mais je n'ai pas le temps d'aller le vérifier. Nous suivons encore le lit desséché d'un torrent qui coule directement à l'est. 11 naît entre des mamelons crayeux, au milieu desquels il chemine pendant près de trois kilomètres, sans faire de détours bien sensibles ; puis il s'enfonce dans le sol , et ses bords deviennent très-escarpés ; la rocaille qui les forme a l'air d'avoir été grillée par un feu très-vif.
A midi et demi , nous nous arrêtons enfin pour déjeuner. Après une halte de trente-cinq minutes, nous repartons, en marchant au sud-est, et nous nous rapprochons de l'Ouad-en-
Nar, ou plutôt c'est lui qui, par un coude brusque, se rapproche de la route que nous suivons. Après avoir traversé force ravins, contourné force mamelons ayant toujours l'apparence rissolée que j'ai déjà bien des l'ois signalée,. et repris, à une heure vingt minutes, un direction constante à l'est, nous arrivons, à une heure cinquante minutes, à la dernière crête qui nous sépare encore de la plage tant désirée. Nous sommes à peu près en face de la source nommée Ayn-Fechkhah. Mais pour y parvenir, nous avons à faire connaissance avec une de ces descentes fabuleuses qui, du sommet des montagnes de Canâan, conduisent au bord de la mer Morte. Comment hommes et bêtes peuvent-ils se tirer de pas semblables? Aujourd'hui encore que je les ai franchis, c'est un problème dont je ne comprends pas trop la solution.
A trois heures six minutes, nous mettons enfin le pied sur la plage, et nous nous trouvons à deux cents mètres au plus du bord de l'eau. Du haut de la montagne que nous venons de descendre, cette mer étrange à laquelle tous les écrivains attribuent l'aspect le plus sinistre, nous avait paru un lac splendide, étincelant de lumière, et dont les flots bleus venaient briser doucement sur le gravier de la plage la plus unie. A travers l'onde transparente apparaissait une teinte blanche qui festonnait la rive, et nous avions deviné déjà que cette teinte était due au sel qui se précipite et cristallise sous les eaux. De près nous reconnaissons sur-le-champ que nous avions deviné juste.
Allions-nous acquérir la certitude que rien ne vit au bord de la mer Morte, ainsi qu'on l'a tant de fois répété? C'est le contraire qui nous est démontré, à l'instant même où nous atteignons le rivage : une volée de canards fuit devant nous, s'abat hors de portée sur les flots, se joue et plonge gaiement. Aux premiers pas que nous faisons, de beaux insectes se
montrent à nous sur le gravier; des corneilles volent et crient sur les flancs déchirés de la falaise immense qui domine le lac.
Où sont donc ces miasmes méphytiques qui donnent la mort à tout ce qui n'en fuit pas l'atteinte? Où? dans les écrits des poètes qui ont emphatiquement raconté ce qu'ils n'ont ^ pas vu. Il n'y a pas cinq minutes que nous foulons la plage de la mer Morte, et déjà, presque tout ce qu'on on a dit est rentré, pour nous, dans le domaine de la fable... Poursuivons donc notre routé en toute sécurité, car si quelque chose est à craindre ici, ce n'est certainement pas l'influence pestilentielle du lac le plus imposant et le plus beau qui existe sur la terre.
A partir du point où nous avons touché la rive, nous marchons directement au sud, et nous entrons dans le delta situé à l'embouchure de l'Ouad-en-Nar. Ce delta est formé de dunes de gravier, sillonnées par les larges ravins qui vomissent dans la mer les eaux du Kedron, lorsque les pluies donnent au torrent une existence éphémère. Ce delta occupe sur la rive, une largeur d'un kilomètre environ, et du pied des falaises jusqu'à la mer, les dunes couvrent aussi un espace de mille mètres à peu près. Quant à l'embouchure de l'Ouad, au point où les montagnes abruptes qu'il a déchirées, retombent à pic sur la rive, elle est de cinq à six cents mètres. C'est à l'extrémité sud du delta que le torrent a son lit actuel. Ce lit, qui descend au sud en quittant la montagne , s'infléchit presque aussitôt et court ensuite à l'est pour aller se perdre sur la plage. Inutile de dire qu'il est rempli des fragments de roc que le torrent entraîne dans ses crues.
Au delà du delta, nous traversons, à trois heures et demie, une ravine sans nom, qui descend directement à l'est, par une déchirure de la falaise. A partir de là, le terrain sur lequel
nous cheminons, est formé d'un fin gravier très-meuble, et dans lequel les pieds de nos chevaux s'enfoncent à chaque pas. La surface en est efllorescente, grâce à la saturation saline du sol, due à la retraite des eaux de la mer, lorsque son niveau s'abaisse, pendant la saison d'été. Je dis que le niveau s'abaisse, et ce fait ne saurait être révoqué en doute, puisqu'à quelque dix mètres de la rive, des troncs d'arbres sont à demi enterrés dans le gravier. A les voir, on jurerait qu'ils ont été brûlés, car tout le bois en est noir, comme s'il avait échappé h un incendie. Ces arbres, à en juger par l'état dans lequel ils se trouvent, sont probablement là depuis des siècles, et, entraînés par les cours d'eau qui se précipitent dans la mer Morte, ils ont été déposés sur la rive par les flots de cette mer. Chaque année, sans doute, le nombre de ces arbres à l'aspect sinist re, augmente lors de la saison des pluies, et le Jourdain, qui court violemment entre des rives admirablement couvertes de végétation, doit avoir fourni la majeure partie de ce bois flotté. , Au point où nous sommes, à trois heures cinquante-six minutes, la plage n'a plus guère qu'une largeur de quatre cents mètres, et le flanc inaccessible des montagnes s'élève immédiatement à pic. Une nouvelle ravine forme en ce point un autre delta beaucoup moindre que celui de l'Ouad-en-Nar, puisqu'il ne donne à la plage qu'un surcroît de largeur de deux cents mètres environ. La nature du terrain qui la constitue reste la môme.
Tout à coup, la rive se creuse en golfe et se rapproche du pied de la montagne, dont elle n'est plus séparée que de deux cents mètres au plus. A quatre heures trois minutes, nous passons en vue d'une grotte creusée dans le flanc de la falaise et à trois cents mètres, à vol d'oiseau, du chemin que nous suivons. Un peu plus loin , le roc est entamé par le lit d'une cascade (mi a fait de la plage une plaine couverte de pierrailles. Puis,
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bientôt , la rive se couvre de roseaux immenses qui forment un inextricable fourré. La mer disparaît derrière cet ondoyant rideau, et. le pied de la montagne n'est séparé que de quelques mètres, de la lisière de roseaux. La présence de ceux-ci est due à une magnifique source d'eau chaude et douce, peuplée de myriades de mélauopsides et de néritines. Enfin, de jolis martins-pécheurs voltigent sur le ruisseau formé par la source, qui s'appelle Ayn-el-Rhoueyr, (source du petit marais). C'est là que nous nous arrêtons, à cinq heures moins un quart, et nos tentes se dressent assez rapidement à cinquante pas de la source.
Pendant que nous avons suivi la plage, nos Bédouins se sont mis en quête des morceaux de bitume et de soufre, que le lac rejette fréquemment sur ses bords. Ils en ont ramassé bon nombre qu'ils m'apportent; mais ce qu'ils me montrent en triomphe, c'est, un petit poisson mort qu'ils ont trouvé sur la grève. Au premier moment nous sommes tentés de croire à une erreur de plus, de la part des écrivains qui ont tant parlé sur la mer Morte. Ce poisson , recueilli à quelques lieues des rivières, a d'ailleurs toute l'apparence extérieure d'un poisson de mer. En faut-il conclure que des êtres de cette classe vivent dans le lac ? Nos Bédouins seuls peuvent fixer notre opinion sur ce point. Je les interroge donc les uns après les autres, et, de leurs réponses parfaitement concordantes entre elles, résulte pour nous la certitude que nul poisson ne paraît qu'accidentellement, dans ces eaux saturées de sel. Les flots du Jourdain et de l'Arnon, c'est-à-dire, pour les Arabes, du Cheryat-el-Kebir et du Nahrel-Moudjeb, entraînent fréquemment les poissons qui s'aventurent trop près de l'embouchure de ces rivières, à la poursuite des proies qu'elles emmènent à la mer. Une fois entrés dans les eaux du lac, ces animaux ne tardent pas à y subir une espèce d'empoisonnement qui ne leur permet plus de revenir en arrière , et ils meurent assez promptement. Leurs
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. Ib7
corps surnagent alors, et la moindre brise les rejette sur la plage.
Quelques jours après, vers le rivage de Sdoum, mes Bédouins me ramassèrent deux autres poissons semblables , mais en très-mauvais état de conservation ; dans les trois individus, il m'a semblé reconnaître une espèce qui pullule dans le lac de Gennesareth , et qui, plusieurs fois , a été servie sur notre table, pendant notre séjour à Thabarieh.
Pendant que nos domestiques et nos moukres s'occupent de dresser nos tentes, les Thâamera qui nous accompagnent vont au fourrage, c'est-à-dire qu'ils abattent autant qu'ils peuvent des immenses roseaux qui nous séparent de la rive, et dont nos chevaux se montrent très-friands. Je les suis et je cueille une assez nombreuse série de jolies plantes qui croissent à travers les roseaux, surtout auprès de la source ; là se trouve un convolvulus ou liseron qui grimpe en s'enroulant autour des tiges élevées de ces roseaux , et forme un inextricable fourré que les yataghans de nos Bédouins peuvent seuls permettre de traverser.
Nous avions emporté , Édouard et moi , une petite tente à double toit ; nous nous y installons avec Philippe, et Mohammed qui couche en travers de la porte. Rothschild occupe à lui seul une tente surmontée du pavillon tricolore, tout étonné sans doute, de flotter pour la première fois, sur les rivages de la mer Morte. Nos autres amis, Belly, Loysel et Papigny, logent dans une tente très-spacieuse et capable de nous contenir tous. Enfin, deux autres tentes, l'une destinée au drogman François et à Selim, l'autre à la cantine et à Matteo, composent notre camp qui, en moins d'une heure, prend une petite tournure fort coquette.
Derrière les tentes et sur le flanc de la montagne, nos chevaux sont attachés au piquet, et chacun d'eux est pourvu
d'une large brassée de roseaux qu'il dévore. Nos Bédouins vont chercher au bord de la mer du bois flotté, et plusieurs feux sont installés autour du camp. Chacun d'eux est gardé par quelques hommes qui font faction à tour de rôle, pour évi-> ter les surprises. Pendant la nuit, Hamdan visite fréquemment ces différents postes, afin de s'assurer que tout son monde veille sur nous; d'heure en heure, nous entendons retentir au loin le cri prolongé : « Ya scheikh Hamdan ! » auquel le brave homme répond : « Thayeb ! (bien !) » et tout retomberait dans le silence, n'étaient les clochettes de nos mulets de charge, qui troublent seules la paix de cette nuit si calme et si profonde.
La température est chaude, l'air d'une pureté extrême, et lorsque la lune vient ajouter sa lueur, faible encore, à celle des étoiles , la mer Morte et notre campement prennent une physionomie si pittoresque, que nous en sommes tous vivement impressionnés. De fait, nous ne nous lassons pas d'admirer ce spectacle si nouveau pour nous, Parisiens dépaysés !
Pendant la soirée, j'ai mis en presse mon herborisation du jour, j'ai étiqueté les échantillons géologiques que j'ai ramassés ou fait ramasser en route, j'ai écrit mes notes et passé ma carte à l'encre. 11 est minuit quand ma besogne est terminée. Tout dort autour de moi, à l'exception des hommes de notre escorte qui fument près des feux du bivouac, en envoyant jusqu'à moi les intonations gutturales de leur admirable langue. Je vais à mon tour inspecter tous les feux, causer et fumer avec mes Bédouins qui me témoignent le plus qu'ils peuvent affection et respect, et je me faufile enfin dans notre petite tente, où je m'étends tout habillé sur ma couchette, et mes armes sous la main.
Je ne répéterai pas ce détail, et je dirai une fois pour toutes, que pendant les vingt et quelques nuits que nous avons passées sur les bords de la mer Morte, nous n'avons pas pu
songer une seule lois à nous dépouiller de nos vêtements, pour reposer plus à l'aise. Mieux valait un peu moins de repos et beaucoup plus de sécurité. Nous nous mettions ainsi, sinon à l'abri d'une surprise, du moins en mesure d'y faire face promptement et d'une façon plus efficace.
Bien que la nuit ait été bonne, nous avons à la lettre étouffé dans notre tente, qui est devenue une véritable étuve. Nous serons donc obligés d'y renoncer.
Au point du jour la voix de Khatib nous a réveillés; il disait la prière du Fedjr ou de l'aurore; mais je n'oserais affirmer que tous nos Bédouins prirent part à son oraison. Le soleil n'était pas encore levé, que nous étions debout et que nous faisions avec délices nos ablutions accoutumées, à la source chaude d'el-Rhoueyr.
On n'abat pas des tentes comme les nôtres et on ne recharge pas une vingtaine de mulets, instantanément. Aussi est-il huit heures quarante-cinq minutes, quand nous pouvons sauter en selle et reprendre notre voyage.
Ce matin le ciel est d'une pureté extrême, le soleil s'est levé radieux et la mer Morte présente le plus splendide spectacle qu'il soit possible de se figurer. Les montagnes de Canâan sont vivement éclairées derrière nous ; celles de Moab sont encore dans l'ombre, et elles projettent dans les eaux limpides du lac, leur image nette et tranchée. Nous jetons avidement nos regards vers la pointe sud de la mer, mais une légère brume la couvre, et d'ailleurs nous en sommes tellement éloignés encore, que nous n'apercevons que les profils incertains des montagnes qui nous en séparent.
Hier, en arrivant au bord de la mer Morte, nous avions
aperçu au large une énorme tache noire qui semblait avancer, et de la présence de laquelle nous ne pouvions nous rendre compte. Les Arabes nous ont dit que c'était probablement un tronc d'arbre apporté par le Jourdain ; c'est possible, mais ce qui est certain c'est qu'aujourd'hui la tache a disparu, et que toute la surface de la mer, à perte de vue, est unie comme un miroir. Une étroite zone, plus lisse et plus lumineuse, la traverse dans toute sa longueur et à un kilomètre au plus de la plage sur laquelle nous sommes arrêtés. A quoi peut-on attribuer la présence de ce ruban si uni et si tranquille? Je l'ignore complètement.
En attendant notre repas du matin, pour montrer à nos Bédouins que nos fusils ne seraient pas inutiles entre nos mains, quelques balles sont envoyées dans la montagne. Une petite excavation naturelle sert de cible, et bien qu'elle soit à une centaine de mètres, nos amis lui adressent leur carte de visite. Quelques corneilles, étonnées de cette fusillade, volent alors sur le flanc des rochers, et Rothschild en abat une; ceci achève de donner à nos Arabes une très-haute considération pour ces armes qui leur paraissent quelque peu diaboliques. Ce sont surtout nos pistolets à huit coups qui excitent parmi eux la plus respectueuse admiration. Une fois le huitième coup parti, nous arrêtons le feu, le plus naturellement du monde, en disant qu'il est inutile de perdre plus de poudre et de plomb ; et comme les braves gens voient que c'est toujours le canon inférieur qui fait feu, et qu'il y en a huit semblables, ils admettent sans la moindre hésitation , qu'un pistolet pareil n'a pas de raison pour se vider jamais , et qu'un Chey tan. seul a pu l'inventer et le fabriquer.
A huit heures quarante-cinq minutes, nous montons à cheval et nous quittons Ayn-el-Rhoueyr. La plage se resserre presque immédiatement , et le pied des montagnes, qui ont en ce
point environ six cents mètres de hauteur, est immédiatement en contact avec l'épais fourré que nous devons traverser, pour gagner du terrain. Notre marche est difficile, précisément à cause de cette végétation incroyable ; les charges de nos mules s'accrochent à chaque pas, et nous sommes bien heureux quand elles ne font que cela. Nos pauvres mules ont absolument l'air de ces hommes, à la corpulence plus développée que de raison, qui s'aventurent dans un couloir trop étroit.
A neuf heures, la plage n'a plus que vingt mètres de largeur, et toute notre caravane est tellement empêtrée dans les roseaux et les arbrisseaux épineux , qu'il nous faut dix bonnes minutes pour la tirer de ce défilé. A quelques centaines de pas plus loin, nous nous retrouvons sur une plage de trois cents mètres de largeur, et en face de deux lits de cascade, séparés l'un de l'autre par un intervalle de deux cents mètres au plus. Le gravier entraîné par les grosses eaux , a encore formé ici l'espèce de delta sur lequel nous cheminons. A neuf heures treize minutes, nous avons atteint un point où les roseaux deviennent plus épais et plus hauts encore; ils sont accompagnés cette fois de quelques beaux Seyal ou gommiers. Une source d'eau douce doit donc nécessairement se trouver en cet endroit , et nous sommes effectivement arrivés à l'Ayn-et- Therabeh , dont nous nous contentons de relever la position en passant.
Jusqu'ici nous croyons marcher directement sur Ayn-Djedy, et quelques heures seulement doivent nous séparer de ce lieu important, Mais nous avons compté sans nos Bédouins, qui ne prennent pas la peine de nous consulter, et qui nous annoncent sans façon, que suivre plus longtemps le rivage est impossible, que la route est tout à fait impraticable, et qu'il faut remonter dans la montagne, pour redescendre ensuite à Ayn-Djedy. i. ■ M
On pense bien qu'à cette annonce, nous ressentons un peu de mauvaise humeur. Quoi , nous avons failli cent t'ois nous rompre le cou, pour atteindre le terrain plat, pour nous tirer de ces affreuses rocailles où un faux pas équivaut à quelque bras ou à quelque jambe cassés, tout au moins, et voilà qu'il faut recommencer cette gymnastique enragée, pour deux journées entières ! car Hamdan ne nous promet pas moins. Ce sont bien deux journées qu'il nous faut sacrifier, pour gagner à travers le désert de Canàan, un point qui, en ligne directe, n'est éloigné de nous que de quatre lieues tout au plus. Nous avons beau essayer de nous révolter, rien n'y fait: — la route n'existe pas, la montagne plonge directement et à pic dans la mer. — Voilà la réponse que le scheik nous donne, et comme, en définitive, il est plus prudent de le croire que d'y aller voir, nous nous laissons conduire, bien à contre-cœur, je l'avoue; car il nous en coûte fort de quitter cette plage, après laquelle nous avons tant soupiré et que nous espérions bien ne pas perdre de vue si promptement.
A neuf heures vingt et une minutes, nous cheminons à trente mètres seulement du pied des escarpements , et, à cinq cents mètres à gauche, est la rive que nous cache toujours la lisière de roseaux. A neuf heures et demie, nous traversons le lit d'un torrent aboutissant à une nouvelle cascade double, qui a profondément entamé le flanc de la montagne. Là comme toujours, les graviers venus des hauteurs, se sont amoncelés sur une largeur de deux cent cinquante mètres à peu près. Une fois ce torrent traversé, nous rentrons pour tout de bon dans la montagne.
Depuis neuf heures vingt-sept minutes le chemin était devenu montant et pierreux ; je dis le chemin par pure fantaisie , car, à vrai dire, il n'y a pas l'ombre de chemin tracé, dans cette étrange contrée. Nous avions déjà coupé deux plateaux suc-
cessifs en gradins, d'une centaine de mètres de largeur chacun, avant d'arriver au lit à sec du torrent , au sortir duquel nous commençons à gravir, à l'aide de force lacets, un col très-raide, qui va toujours se rétrécissant et qui arrive à n'avoir plus que cinq ou six mètres de largeur entre deux précipices; c'est le Nakb-et-Therabeh. Ce col aboutit à un petit plateau couvert de pierrailles, situé à deux cent cinquante mètres environ au-dessus du niveau de la mer Morte. Il est neuf heures cinquante-trois minutes, quand nous y parvenons, et comme, d'une part, la journée doit être dure et que, de l'autre, Hamdan est allé avec ses cavaliers à la recherche d'une route praticable pour nos bêtes de charge, nous sommes bien forcés de faire halte en ce point, et nous prenons le parti d'y déjeuner; ce sera toujours autant de fait.
L'entomologie profite amplement de ce temps d'arrêt , et pendant que nos amis retournent les pierres et ramassent force insectes précieux , je m'extasie sur la splendeur du panorama qui se déroule devant moi. Mais que le lecteur se rassure, je ne recommencerai pas à décrire ici l'aspect saisissant de la mer Morte ; rien de fastidieux comme la répétition des formules d'admiration. On ennuie les gens que l'on aime, en le leur répétant trop souvent, ceci est parfaitement certain; à plus forte raison doit-on ennuyer ceux qui n'y sont guère intéressés, quand on leur parle sans cesse des émotions que l'on ne se contente pas de savourer pour son compte. Je m'abstiens donc, mais l'on fera bien de sous-entendre toujours que je ne me lasse pas de contempler et d'aimer cette merveilleuse nature, et que mes compagnons sont comme moi. Ceci posé, je reprends mon journal,
A onze heures deux minutes , nous quittons le Nalcb-et-Therabeh pour rejoindre Hamdan, qui s'est planté comme un jalon sur la pointe d'un rocher, à quelques centaines de mètres au-
161 VOYAGE EN SVRIjE
dessus du niveau du plateau où nous nous sommes arrêtés, et dans la direction de l'ouest, A peine pouvons-nous distinguer autre chose qu'un point noir sur un point gris : c'est le scheikh sur sa gracieuse jument; ni l'un ni l'autre ne bouge, et il a fallu les yeux de lynx de nos Bédouins, pour nous faire découvrir un cavalier ami dans cette petite tache, à laquelle nous n'eussions certes pas fait attention de nous-mêmes, ou mieux que nous n'eussions pas aperçue de si loin.
Après avoir passé entre deux fortes collines calcaires, nous débouchons, à onze heures vingt-cinq minutes, sur un plateau couvert de mamelons. Cinq minutes après, nous avons, à notre droite et à six cents mètres environ de la voie que nous suivons, une forte montagne dont les lianes sont garnis de contreforts pyramidaux, assez semblables à ces redans qui forment la dentelure des riches coteaux qui bordent la Seine entre le Pont-de-F Arche et Rouen. Seulement ici la belle verdure des collines normandes est remplacée par la teinte uniformément grise du calcaire qui constitue le terrain de ce désert.
A notre gauche, et à un kilomètre à peu près, court parallèlement au chemin suivi par nous , une déchirure très-large et très-abrupte : c'est l'Ouad-el-Merabbah. A onze heures trentehuit minutes, nous avons traversé un ravin qui va se perdre dans FOuad et qui court du nord au sud. L'Ouad-el-Merabbah et notre route convergent rapidement, et à onze heures quarantesept minutes, lorsque nous ne sommes plus qu'à deux cents mètres environ de la montagne calcaire dont je viens de parler , le lit de FOuad n'est plus guère qu'à cent mètres à notre gauche. Nous marchons à l'ouest; mais bientôt nous faisons un crochet, et à une heure cinquante-cinq minutes nous cheminons au nord-ouest ; nous sommes alors vis-À-vis l'extrémité de la montagne calcaire et nous traversons un nouveau ravin très-escarpé qui va, comme le premier, déboucher dans
rOuad-cl-Merabbah. Nous redescendons ensuite sur un plateau mamelonné qui nous conduit directement au bord de l'Ouad, que nous atteignons à midi quatre minutes.
L'Ouad naît en ce point même , où nous le traversons avec quelques difficultés et en perdant plusieurs minutes, pour donner à nos mules le moyen de ne pas y descendre la tète la première; ceci n'est pas toujours aisé, grâce à l'intelligence avec laquelle ces animaux choisissent de préférence les chemins invraisemblables. A midi dix minutes, nous sommes sur l'autre rive et nous avançons sans embarras, à travers une plaine tourmentée, que domine au nord un nouveau pâté de petites montagnes calcaires; notre route est alors à l'ouestsud-ouest. A midi vingt-trois minutes , nous traversons un ravin peu profond, mais bien marqué, et nous entrons dans une petite plaine, sur le sol de laquelle ne s'élèvent que deux amas de pierres évidemment amoncelées à dessein : ce sont deux tombes arabes, deux Tâala-ed-Daouary, comme les appellent nos Thàamera.
A midi vingt-neuf minutes , nous sommes arrivés à une crête qui termine le plateau que nous venons de traverser, et nous nous engageons dans un ravin peu profond, mais assez difficile, qui nous mène par quelques lacets au bord d'une vallée très - abrupte , courant directement de l'ouest à l'est, et ayant à peu près cinquante mètres de largeur; les flancs de ce ravin semblent à pic , et c'est pourtant là qu'il faut traverser. Pour le coup, si nous en venons à bout sans accident, nous aurons exécuté un merveilleux tour de force.
Mes Arabes me disent, pour m'encourager, que l'armée d'Ibrahim -Pacha a franchi au même point, l'Ouad -ed- Dahradjeh, et cela sans perdre trop de monde. Voilà, parbleu, une vallée bien nommée! la vallée de la culbute, la vallée
où Ton roule! Décidément, messieurs les Arabes sont très-spirituels.
Pour descendre, il est clair que la chose ira toute seule; toutefois, nous ferons bien de nous rappeler ce que signifie le nom de ce passage, car nous arriverions très-aisément au point le plus bas, et beaucoup plus vite que la prudence ne le commande, si nous ne tenons pas à nous rompre les os. Chacun met pied à terre, cela' va sans dire, et comme je ne veux pas avoir sur la conscience la mort de mon pauvre cheval, je le confie à mon ami Ahouad. J'aurai d'ailleurs bien assez de peine à me tirer d'affaire moi-même.
Au reste , le spectacle promet d'être assez intéressant; je m'assieds donc sur la rive nord et je laisse passer les plus pressés. Vivent les Bédouins pour se tirer, av ec l'adresse des singes, des pas les plus périlleux î Pas un de nos mulets ne se tue et ne roule dans le précipice; tous ont gagné le fond. Mais le plus épineux reste à faire. 11 faut maintenant escalader l'autre bord, et la chose paraît moins coulante de soi.
Les fantassins éclairent la marche, et avancent avec désinvolture sur d'étroites corniches qui surplombent l'abîme, depuis le bas jusqu'au sommet. Partout du roc nu, sur lequel il est beaucoup plus aisé de glisser que de cheminer. Mulets et chevaux s'insurgent et renâclent. Les pauvres animaux trouvent évidemment exorbitante la fantaisie que nous avons de leur imposer cette promenade aventureuse. Mais comme il n'y a point pour eux moyen de se retourner, ni de reculer, à force d'exhortations et de coups, ils se décident à avancer, en rechignant. Un point surtout est chanceux. La corniche qui surplombe le précipice, n'a guère qu'un pied et demi de largeur, et elle est surplombée ellemême par un rocher, autour duquel il faut tourner brusque- * ment, en franchissant une petite marche haute de deux pieds,
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 167 rien que cela! Nos moukres invoquent le Prophète, crient, prient, pleurent et s'arracheraient volontiers les cheveux, s'ils en avaient sous leurs tarbouch. L'un d'eux s'oublie jusqu'à injurier Hamdan, qui se dispose très-tranquillement à lui brûler la cervelle; heureusement ce premier mouvement d'humeur n'a pas de suite.
Nos Thàamera se mettent alors à l'œuvre , chaque mulet est débarrassé de sa charge, tiré par la bride, poussé à coups de crosse de fusil ou de plat de yataghan , et arrive sain et sauf au bon chemin ; nos chevaux en font autant, Les bagages transportés en lieu sûr, à dos de Bédouin, sont remis à leur place; tous, hommes et bètes, ont franchi ce mauvais pas sans accident. Ouf! que nous l'avons échappé belle! J'espère bien que je ne repasserai jamais par là ! car il ne faut pas tenter la Providence, qui certes nous a protégés. Il est une heure trente -huit minutes quand nous sommes en mesure de reprendre notre route. Nous n'avons donc mis qu'une heure à traverser ces cinquante mètres, mais rien n'eût été plus facile que d'y mettre l'éternité.
Nous cheminons maintenant dans une plaine couverte de petits mamelons, et coupée de ravins peu profonds, que nous traversons à une heure quarante-cinq minutes et à deux heures quatre minutes, en perdant encore un quart d'heure, grâce à nos bagages. Nous, avons repris notre marche au sud , et à deux heures dix-neuf minutes, nous avançons entre deux pâtés de montagnes, séparés l'un de l'autre par une plaine de quinze cents mètres de longueur. Au fond de cette petite plaine est un rideau de roches calcaires où nous devons trouver une grotte et une citerne bien fournie. C'est donc là que nous camperons aujourd'hui.
Nous hâtons le pas, et à deux heures vingt-six minutes, nous sommes arrivés à l'entrée de la grotte et de la citerne, qui se
<t>8 VOYAGE EN SYRIE
nomme le Bir-el-Manqouchieh. 0 surprise agréable ! il n'y a pas une goutte d'eau. Le sol de la citerne est tapissé d'une belle couche d'argile blanche, déposée par les eaux et fendillée par la chaleur : voilà tout. Hamdan et ses hommes sont un peu penauds de la découverte, mais à coup sur nous le sommes plus qu'eux. Pendant dix minutes, nous tenons conseil. Que faire? où aller? où trouverons-nous à boire? Question cruelle dans le désert! A quoi bon rester là , puisqu'il n'y a pas une goutte de liquide pour nous ni pour nos bêtes; autant aller en avant, nous aurons tout aussi bien soif ailleurs, et à tout le moins nous n'aurons pas eu le ridicule de camper auprès d'un puits trèsrenommé sans doute, mais parfaitement à sec.
Nous voilà donc repartis. Nous traversons les monticules dans le flanc de l'un desquels est creusé le Bir-el-Manqouchieh, dont nous garderons bonne souvenance, et nous entrons dans une autre plaine, mamelonnée comme celle que nous venons de quitter. Nous sommes dans la contrée que les Arabes appellent le Belad-Haçaça , et notre route est au sudouest. A deux heures quarante-cinq minutes, nous traversons sans grande peine l'Ouad-Haçaça, et à deux heures cinquantecinq minutes, nous songeons à nous arrêter, de guerre lasse, dans un fond de ravin, dominé de partout par des collines calcaires, et situé à deux cents mètres au plus de l'Ouad-Haçaça.
Bonne nouvelle! Nos Bédouins, qui ne se soucient pas plus que nous de mourir de soif, ont, en furetant dans l'Ouad, découvert quelques flaques d'eau plus ou moins croupie. Au cri de joie poussé par eux : Fih maïeh! (il y a de l'eau!) la sérénité renaît dans tous les estomacs et dans tous les esprits. Décidément, le Belad-Haçaça est un délicieux pays! H n'y manque rien, puisqu'il y a de l'eau malpropre à boire.
Pendant que notre camp s'établit, Hamdan, qui a aperçu des gazelles et entendu des francolins, nous mène à la chasse,
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. «69 le long de l'Ouad-Haçaça. Belly et Loysel chassent de leur côté, et rapportent quelques perdrix; quant à nous, nous ne voyons et ne rapportons que nos personnes.
Demain, grâce à Dieu, nous serons à Ayn-Djedy, et là, du moins, nous trouverons, nous dit-on, la plus magnifique des sources. Le reste de la soirée s'est passé à merveille : nous avons bien dîné , bien fumé , bien causé , bien écrit nos notes et tracé la carte de la journée. Tout va donc pour le mieux. Nous avons renoncé à notre petite tente, Édouard et moi, et nous logeons en compagnie de nos amis, pour ne plus les quitter et pour respirer à Taise. Les feux , de broussailles sèches, cette fois, sont installés autour de notre camp, et après avoir été faire une visite à Hamdan et à ses amis, apiès avoir pris le café avec eux, nous rentrons nous coucher. 11 fait un peu moins chaud qu'à l'Ayn-el-Rhoueyr; il y a quelque chose comme une douzaine de degrés de moins. Mais n'importe, la nuit est belle et douce encore, et nous reposons à merveille, comme de coutume. Nos conquêtes entomologiques et conchyliologiques ont été mises en ordre par Édouard et Philippe. La moisson promet d'être bien riche si cela continue ainsi.
D'où vient maintenant ce nom de Belad et d'Ouad-Haçaça? Consultons la Bible. Nous lisons dans la Genèse (xiv-7) : Puis ils retournèrent et vinrent à Ayn-Michfat qui est Kadech, et ils saccagèrent tout le pays du peuple amalécite, .ainsi que celui du peuple amorhéen , qui habitait Hasasoun-Tamar.
Nous lisons encore dans les Chroniques (11, xx, 1-2): 1. Ce fut après cela que les fils de Moab et les fils d'Ammon et avec eux une partie des Ammonites, vinrent contre Josaphat, pour la guerre. 2. On vint annoncer à Josaphat, savoir : une multitude considérable vient contre toi d'au delà de la mer, d'Aram, et voici qu'ils sont à Hasasoun-Tamar, qui est Ayn-Djedy.
Ayn-Djedy a donc porté primitivement le nom de Hasasoun-Tamar. Notre Belad-Haçaça est trop près d' Ayn-Djedy, où débouche l'Ouad-Haraça, pour qu'il n'y ait pas une liaison très-étroite entre le nom biblique et celui que porte encore le pays. On peut juger par là de la manière dont les noms primitifs se transmettent, de génération en génération , dans la terre sainte.
Depuis deux jours , un fait assez singulier nous avait frappés, chemin faisant , et aujourd'hui seulement nous sommes parvenus à nous en rendre compte. Voici ce dont il s'agit : A partir d'un certain point, les mamelons blanchâtres à travers lesquels nous faisions route, les petites plaines que nous coupions, nous paraissaient garnies de longues taches rougeàtres oblongues, formées de fragments de roches siliceuses calcinées, et disposées dans une direction constante. Ainsi, par exemple, quand ces taches étaient tournées de l'est à l'ouest, partout où une crête avait pu leur opposer une barrière, elles cessaient de se montrer, et presque tous les flancs de mamelons tournés à l'est en étaient garnis. Toutes ces taches convergeaient évidemment, de façon que leurs axes vinssent aboutir à un centre commun. De plus, les fragments les plus gros étaient invariablement les plus éloignés du centre commun vers lequel se dirigeaient ces taches , et à mesure que notre route nous rapprochait de ce centre, les fragments diminuaient très-visiblement de grosseur.
Hier, près de Mar-Saba, nous n'avions fait qu'une médiocre attention à ce curieux fait géologique; aujourd'hui, force nous a été de nous en préoccuper un peu plus, vu la fréquence de ces taches étranges.
Examiner un phénomène pareil dans ses détails et s'en rendre compte, pour peu que l'on veuille réfléchir, c'est tout un. Voici donc ce qui semble résulter de la direction con-
stante et de la composition de ces taches. Pour qui a vu la disposition que prennent les pierres lancées par une mine , et surtout par une fougasse-pierrier, il est clair que nous trouvons ici la reproduction du même phénomène; les gros fragments, doués d'une masse plus considérable, ont été lancés à une distance plus grande du centre d'explosion; les fragments doués de masse moindre, doivent en être et en sont effectivement plus rapprochés. La direction convergente des axes de ces déjections, commence nécessairement au point duquel elles sont parties. La nature de ces déjections, qui semblent avoir subi l'action du feu le plus intense, ne permet qu'une hypothèse, celle de leur sortie d'un cratère. Où doit dès lors se trouver le cratère qui les a vomies? au point même où tous les axes vont se recouper, cela ne peut faire le sujet d'un doute.
\ous avions donc, dès les premiers moments de notre séjour sur les sommets qui dominent la mer Morte, reconnu à priori l'existence de cratères, dont nous n'avions pas encore déterminé la position de visu, mais qui n'en devaient pas moins se trouver à un point fixé. J'anticiperai ici, en disant que ces cratères d'explosion , nous les avons toujours rencontrés aux points qu'ils devaient occuper.
Restait enfin à examiner la nature des fragments composant les taches en question. Tous sont siliceux , et proviennent de ces filons tourmentés de silex , qui recoupent le calcaire constituant le fond du terrain. Les éruptions volcaniques qui les ont disséminés ainsi dans toutes les directions , sont donc assez modernes, puisqu'elles ont disloqué des terrains secondaires préexistants. Il est clair, de plus, que si nous rencontrons partout le même fait, les cratères que nous verrons, seront pour ainsi dire contemporains. Prenons donc note de cette conclusion forcée.
Nous avons beau faire, il nous est impossible d'être prêts à partir avant huit heures quarante minutes; nous n'avons gagné que cinq minutes sur le départ d'hier; mais c'est toujours cinq minutes, et dans un pareil voyage, le temps est assez précieux pour que l'on doive se réjouir de toutes les économies que l'on en fait. Nous sortons donc du ravin où nous avons passé la nuit, et cinq minutes après, nous nous dirigeons au sud en laissant à notre droite l'Ouad-Haçaça, qui court vers ce point de l'ouest à l'est , en se dirigeant vers la mer Morte.
Nous avançons sur un plateau garni de mamelons et dominé par deux montagnes, entre lesquelles nous passons. Celle de droite est éloignée d'un kilomètre environ à sa naissance, mais son axe s'incline sensiblement vers la direction de la route que nous suivons. A huit heures cinquante minutes, et .à huit heures cinquante-huit minutes , nous sommes parvenus à des crêtes, au delà desquelles commencent d'autres plaines, également couvertes de mamelons crayeux. Au dernier de ces deux points, la montagne de droite, qui jusque-là avait fermé l'horizon, démasque l'extrémité d'une autre montagne élevée et placée à environ deux kilomètres sur notre droite. En ce moment, après avoir cheminé jusque-là au sud-est, nous nous dirigeons droit au sud, et nous conservons cette direction, jusqu'à neuf heures sept minutes. Chemin faisant, nous avons traversé à neuf heures deux minutes, un ravin courant de l'ouest à l'est, et deux minutes plus tard, le lit à sec d'un petit ruisseau dirigé exactement de même.
Les longues taches de déjections volcaniques se montrent partout, sur le flanc oriental des mamelons, et très-souvent le sol résonne sous les pieds de nos chevaux , de façon à nous
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 173 prouver qu'il est creux et recouvert d'une couche peu épaisse. A neuf heures sept minutes , nous marchons au sud-ouest, et en trois minutes nous sommes arrivés en face de la naissance d'un Ouad important que nous coupons sans difficulté, mais dont nos Bédouins ne peuvent me dire le nom.
Toujours, à droite et à gauche, des montagnes blanchâtres. A neuf heures quinze minutes, l'une d'elles, assez élevée, n'est qu'à six cents mètres à droite de notre chemin , et à neuf jieures vingt minutes nous sommes justement en face de son extrémité sud. En ce moment nous marchons au sud-sud-est, et nous avons pris cette direction à partir de neuf heures treize minutes, pour la conserver jusqu'à neuf heures vingt-neuf minutes. A neuf heures vingt-cinq minutes, nous avons coupé de nouveau le lit d'un ruisseau, et à neuf heures vingt-neuf minutes nous atteignons un ravin assez considérable, dans lequel doit couler un torrent pendant les jours de grande pluie. Comme tous les autres, il se dirige de l'ouest à l'est vers la mer Morte.
A neuf heures trente-six minutes, nouvelle crête, au delà de laquelle se déroule un plateau couvert de mamelons crayeux. A neuf heures trente-huit minutes, nouveau ravin qui se bifurque à notre droite et qui va passer à notre gauche, c'est-à-dire à l'est, entre deux montagnes, dont la plus éloignée a son sommet à deux kilomètres environ. A l'ouest et à six kilomètres est un pâté de montagnes importantes. Nous suivons, depuis neuf heures trente-huit minutes, le lit d'un ravin qui devient trèsdifficile à neuf heures quarante-sept minutes. Nous marchons alors au sud-sud-ouest, et après avoir traversé un lit de torrent que les Arabes me nomment Seyl-Abideh, nous cheminons dans un ravin très-encaissé, très-rocailleux et très-contourné, dont nous ne sortons que longtemps après.
A dix heures deux minutes , nous avançons vers le sudouest, sur un plateau qui monte assez rapidement à jiotre
droite. Les mamelons dont il est couvert s'élèvent sensiblement, et à six kilomètres dans cette même direction, est un nouveau pâté de montagnes, dont l'axe court du nord-est au sud-ouest. A notre gauche , et à cinq cents mètres seulement, est une montagne élevée nommée le Djebel-ech-Cheqif. Nous continuons à cheminer au sud-ouest jusqu'à dix heures dixneuf minutes, que nous arrivons, après avoir traversé un plateau de silex, au-dessus de l'Ouad-ech-Cheqif, vallée extrêmement creuse et profonde d'environ cent cinquante mètres. Mais la descente n'a rien qui nous étonne cette fois, et après l'Ouad-ed-Dahradjeh, tous les chemins paraissent excellents.
A dix heures trente-trois minutes , nous sommes au fond de l'Ouad-ech-Cheqif, qui forme une assez large plaine dans laquelle nous cheminons au sud. A dix heures quarante-neuf minutes, nous traversons un ravin qui nous sépare d'un plateau mamelonné, au milieu duquel nous rencontrons, à dix heures cinquante -deux minutes, un cimetière arabe (Tourbet-ed- Daouary). A onze heures nous atteignons une crête qui nous laisse apercevoir, à notre droite, une plaine tourmentée, de quinze cents mètres de largeur environ , et à cent mètres à notre gauche, un ravin très-profond courant du nord-nord-est au sud; c'est l'Ouad-el-Rhor. A onze heures cinq minutes, nous marchons au sud-ouest, et nous montons sur un plateau mamelonné, au delà duquel paraissent, à droite, des montagnes assez élevées et situées à environ une lieue. A onze heures quinze minutes nous inclinons fortement vers l'est, et nous avons l'Ouad-el-Rhor, à deux cent cinquante mètres à notre gauche. Ici les déjections volcaniques ont disparu, et très-probablement nous sommes à proximité du cratère qui les a vomies.
A onze heure vingt-trois minutes, nouveau cimetière arabe, formé de petits amas de pierres qui recouvrent chacun un corps. Sans doute la présence d'un cimetière dans un désert pareil, est
due à quelque combat meurtrier qui aura eu lieu en ce point, entre deux tribus en guerre. Nous arrivons, à onze heures trente et une minutes, sur un plateau de cinq cents mètres de diamètre au plus, qui domine, à l'ouest, la plage de la mer Morte. Nous descendons de ce plateau dans une espèce de cirque qui n'a guère plus de deux cents mètres de diamètre, et qu'un col étroit, puisqu'il n'a pas plus de dix mètres de largeur, relie à un petit plateau formé par une sorte de promontoire de la montagne. C'est là que nous nous arrêtons pour déjeuner.
Devant nous, et à six cents mètres au moins en contrebas, est la source d'Ayn-Djedy, où nous allons camper ce soir. A deux cents mètres plus bas encore, est la mer Morte que nous retrouvons avec joie, dans toute sa splendeur. Le tout est de l'atteindre, par le Nakb-Ayn-Djedy (le trou d'Ayn-Djedy), descente fabuleuse, qu'il nous faudra pourtant franchir tout à l'heure, et que nous ne regardons de loin, qu'avec une véritable terreur. Que sera-ce donc de près !
Pendant notre déjeuner, survient une petite pluie d'orage qui heureusement dure peu. Nos bêtes de charge et nos moukres n'ont pas fait halte avec nous; le gros de notre petite armée de Bédouins les accompagne, mais Hamdan avec Meidany , le khatib et Ahouad, est resté près de nous. Il faut pourtant bien nous décider à sauter le pas, c'est le mot; et après nous être restaurés, nous nous engageons dans le Nakb.
Hamdan m'invite à prendre un chemin plus court, et je le suis. Quel chemin ! à chaque instant il faut nous asseoir et nous laisser glisser d'une pointe de rocher, sur une autre pointe saillant à quelques pieds plus bas, et cette plaisanterie dure près de deux heures. Par-ci par-là des squelettes de chameaux ou de mules se rencontrent sous nos pieds; ce sont les restes des victimes du Nakb-Ayn-Djedy ; ellas se sont cassé quelque
patte, en faisant un faux pas, et force a été de les laisser là, en pâture aux vautours, aux corbeaux, aux chakals et aux panthères. Cette vue est assez peu récréative, mais elle a du moins son utilité, puisqu'elle nous force à prendre toutes les précautions imaginables, afin d'arriver avec tous nos os jusqu'au bas de la descente.
Nous avons rapidement coupé et dépassé la ligne de notre caravane, et nous arrivons les premiers, Hamdan et moi, sur le plateau d'Ayn-Djedy. Il était temps, j'étais ruisselant de sueur et exténué. Une fois en terrain plat ou à peu près , je retrouve avec bonheur le libre usage de mes membres, et je savoure le plaisir de cheminer, sans être obligé de m'accrocher des pieds et des mains chaque fois que je désire ne pas rester à la même place. Quelques minutes encore, et je suis au milieu du plus splendide bouquet d'arbres que l'on puisse se figurer.
Pour la première fois, j'admire une végétation dont je n'avais aucune idée. Des gommiers, des asclepias, des solanum gigantesques, des althea et des roseaux forment une magnifique oasis dans laquelle gazouillent une foule de petits oiseaux. La source est à deux pas ; elle est un peu chaude, et son eau limpide a un goût délicieux. De cette source s'échappent des ruisseaux qui se perdent sous des fourrés inextricables, grâce aux épines diaboliques dont sont garnis tous les végétaux qui les composent.
De beaux fruits , que l'on ne cueille pas sans se déchirer affreusement les doigts, se montrent partout. C'est l'orange de Sodome (le bortoukan Sdoum des Bédouins), fruit de l' Asclepias procera. Ce fruit a l'apparence d'un cédrat de taille médiocre; quand il n'est pas mûr, sa pulpe verte, qui n'est qu'une mince enveloppe destinée à protéger les graines, s'éraille facilement, au contact de la main pressée de le cueillir, et laisse échapper des gouttelettes d'un suc laiteux et épais.
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 177 Quand il est mûr, il s'ouvre facilement sous la moindre pression, et il en sort alors une foule de petites graines plates et noirâtres, surmontées de panaches soyeux d'une blancheur éclatante. C'est la nature de ce fruit qui a, sans aucun doute, donné Heu à la fable de ces beaux fruits de Sodome, dont parle Josèphe, et qui, avec l'apparence la plus appétissante , s'évanouissaient en cendre et en fumée, dès qu'on les touchait.
Un autre fruit encore peut revendiquer l'honneur d'être la pomme de Sodome, si souvent mentionnée par les écrivains qui n'ont jamais mis le pied dans ce pays : c'est le fruit d'un énorme solanum épineux à fleurs larges et roses, du Solanum melongena il est parfaitement rond, et passe en mûrissant du vert glauque au jaune doré. Ce fruit, qui a la taille d'une petite pomme d'api, est plus charmant à voir qu'à cueillir, et pour cause; quand il est bien mûr, une pression médiocre des doigts, en fait échapper des milliers de petites graines noires, assez semblables à celles du pavot, et ce sont encore ces graines que les poètes ont prises pour de la cendre.
En attendant que toute; la caravane soit arrivée, je visite la source, les ruines d'un moulin arabe qu'elle a jadis alimenté, et deux monceaux de grosses pierres, situés à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre, et qui marquent certainement la place de deux édifices importants, tels que des tours. J'herborise, en maugréant à chaque seconde, contre les épines qui me transpercent les doigts, et je reviens vers Hamdan, avec un ample trésor botanique, que je ne sais par quel bout prendre, et dont je me débarrasse vingt fois, avec la même humeur que le chien de chasse forcé de rapporter un hérisson.
Enfin, au bout d'une demi-heure d'attente, nous sommes tous réunis. Mes amis se sont tirés sains et saufs du Nakb- Ayn-Djedy; nos chevaux et nos mules ne sont pas restés en
route, pour faire pendant aux squelettes que j'ai rencontrés; nos tentes se dressent rapidement; le temps est délicieux. En voilà plus qu'il n'en faut pour que nous soyons tous d'une gaieté charmante. Chacun admire, en fumant, le lieu enchanteur où nous sommes parvenus, lorsque Hamdan s'approche de moi et m'annonce que le scheikh Abou-Daouk qu'il a fait mander, va sans doute arriver tout à l'heure; que sa venue est fort opportune, car s'il n'arrivait pas, nous serions obligés de rester ici, et d'attendre son bon plaisir, pour nous aventurer au delà d'Ayn-Djedy. Hamdan ne m'en dit pas plus; mais je comprends à merveille, dès ce moment, pourquoi la route par la plage était impraticable avant-hier, lorsque nous avons quitté Ayn-el-Rhoueyr. Un bon mensonge ne coûte pas cher en Arabie; et en ce genre, les Européens, quelque habiles qu'ils se montrent, sont et ne seront jamais que de très-petits garçons.
En attendant la venue du scheik des Djahalin , et pendant que nos naturalistes ravagent les environs du camp , je m'escrime pour tout de bon avec mon herborisation. D'abord j'essaie de la méthode ordinaire, et je m'efforce de placer entre des feuilles de papier, les plantes que j'ai recueillies; mais elles percent tout , papier et voisines, et j'en suis réduit à m'ingénier, pour venir à bout de ma conquête : une planche épaisse et ' un énorme morceau de roc font l'affaire. Je broie et j'écrase ainsi toutes les épines récalcitrantes, et je parviens enfin à superposer dans un seul paquet , tout ce que j'ai ramassé de végétaux pointus. Pendant que je me démène contre eux à la porte de notre tente , arrive de nouveau le scheikh Hamdan , qui m'annonce que nos hôtes les Djahalin sont là, et qu'il ne s'agit plus que de s'entendre avec eux. Ils sont certainement tout aussi pointus que les productions de leur territoire, et je m'arme par anticipation de la patience la plus énergique, car
de la conférence qui va s'ouvrir dépend le succès de notre voyage. . .
Je m'apprête à plaider notre cause à la mode arabe et le moins mal possible, auprès des nobles personnages qui m'honorent de leur visite. Je fais donc ramasser toutes nos pipes et tous nos findjan (ce sont les petites tasses à café avec lesquelles, chez les Arabes, on fait politesse aux arrivants). Mattéo se hâte de préparer le café , et je me rends avec Edouard auprès des nouveaux venus. Ils sont quatre , et je les trouve assis sur l'un de ces antiques massifs de maçonnerie que j'ai visités il y a une heure. Après l'échange du sejam âleikoum obligé , auquel ils me répondent en se levant, sans hésiter, par le âleikoum esselam auquel j'ai droit, s'ils ont de bonnes intentions, je les invite à se rasseoir, et nous prenons place auprès d'eux.
Le café et la pipe vont leur train , pendant que nous échangeons vingt fois de suite, les formules interminables de politesse, qui servent de monnaie courante entre les gentilshommes du désert. Entoum thayebin? thayebin, el-hamd Lillâh! Oua entoum? thayebin. Marhaba bekoum! Allah iesallemkoum, etc., etc. (Vous allez bien? Bien. Louange à Dieu! Et vous? Bien. Soyez les bienvenus! Dieu vous garde! etc., etc.) Comme il n'y a pas grands frais d'imagination à faire afm de prendre part à une conversation de cette espèce , j'en profite pour examiner ces messieurs, sans avoir le moins du monde l'air de les dévisager.
Le scheikh ï)haïf-oullah-abou-Daouk ? qui est un très-haut personnage, et auquel appartient la suprématie la plus absolue dans tout le pays que nous allons traverser, est un grand gaillard de cinq pieds huit pouces au moins ; il a bien l'air d'avoir la soixantaine, quoiqu'il soit vert et robuste comme un taureau ; sa figure brune est souriante ; il a les joues bien
pleines, le nez aquilin et la bouche énorme; quand il ouvre celle-ci, trois ou quatre dents au plus, longues comme les touches d'un piano, el rari nantît in gurgite ras/o, sortent d'un demi-pouce. Sa voix est éraillée, mais beaucoup moins que ses yeux qui sont injectés de sang, et atteints d'une violente ophtalmie. Bonne observation! Je guérirai le scheikh avec de la pommade de Régent, et j'aurai bien du malheur, si du coup je ne deviens pas son ami le plus cher. Quant au costume du souverain en question , il est extrêmement fatigué. Sa robe est fort délabrée, son Abaya ne vaut guère mieux, son kafteh n'a plus de couleur appréciable, et ses bottes jadis rouges, sont d'un ratatiné qui fait peine à voir. Nouvelle observation qui m'enchante! Voilà le placement d'un de mes costumes de provision tout trouvé , avec une porte de plus, pour entrer dans le cœur de l'honorable scheikh.
A sa droite est son frère , beau vieillard à l'expression gracieuse du bandit le plus honnête, souriant toujours, en fixant ses grands yeux noirs sur toute notre personne. Le costume de celui-ci se compose d'une chemise en charpie, d'une Abaya et d'un kafieh noirs délabrés , et de bottes encore plus éreintées que celles d'Abou-Daouk. Évidemment voilà un second costume dont l'emploi est déterminé.
Passons aux deux autres. Le premier m'a bien l'air d'être le vieux Bédouin le plus rusé qu'il y ait à trente lieues à la ronde; nez et lèvres minces, yeux noirs perçants comme des vilbrequins, maigreur d'un coucou, voilà son signalement. Le second est un homme de trente-six à quarante ans , grand et robuste; à le voir, je suis sûr qu'il étranglerait père et mère pour vingt-cinq piastres.
Tous les quatre sont venus à cheval, et leurs montures sont attachées aux lances dont les Bédouins ne se séparent que dans une occasion pareille. Ce dont ils ne se sont pas séparés,
c'est un attirail de sabres, de khandjar et dé pistolets, qui leur donne un petit air bandit de fort bon goût.
Après une demi-douzaine de pipes et de fîndjan , ces messieurs me font dire par Hamdan, qu'ils ne dédaigneraient pas un morceau de pitance quelconque, et que du pain, par exemple, leur ferait un sensible plaisir. Mattéo court à la cantine et leur distribue à chacun la moitié de l'un de ces petits pains ronds et épais que l'on fabrique à Jérusalem. Nos hôtes s'en montrent très-satisfaits et grignottent, chacun sa part, comme si c'était de la brioche de chez Félix.
Avec tout cela une bonne heure s'est déjà passée, et je n'ai pu encore me lancer in médias res, malgré toute ma bonne volonté. Chaque fois que je hasarde de loin , de bien loin, une toute petite ouverture vers le seul sujet qui m'intéresse, je reçois à bout portant une nouvelle décharge de : Entoum thayebin ? et le reste. J'y réponds forcément , et la conférence est de nouveau infiniment distancée. Dix fois déjà j'ai vanté mon amour pour ce pays et pour ses habitants, mon désir de vivre le plus longtemps possible au milieu d'eux, que j'appelle mes amis, mes frères; c'est exactement comme si je chantais. Marhaba bekoum (Soyez les bienvenus) , voilà tout ce que j'obtiens , et les questions sur ma santé reprennent de plus belle; c'est à devenir chèvre, mais qu'y faire?
Une autre heure s'est écoulée; j'ai fait, avec la plus louable persévérance , bonne mine au jeu fort sot que je joue, et lorsque je commence à désespérer d'entamer jamais la question qui nous a réunis, Hamdan me prie poliment d'aller un peu plus loin voir s'il y est, et de le laisser causer d'affaires avec les Djahalin. Édouard et moi ne nous le faisons pas répéter, et nous laissons les braves gens débattre la question intéressante. Causer à la même place ne leur paraît pas décent
m VOYAGE EN SYRIE
à ce qu'il paraît ; car tous se lèvent en même temps que nous, et ils vont s'accroupir à dix pas plus loin.
Nouvelle heure de conversation à laquelle nous ne prenons plus aucune part, et au bout de laquelle nous sommes invités à rentrer au conseil. Naturellement pipes et café reparaissent, et les conditions auxquelles Abou-Daouk consent à m'accorder non-seulement le passage sur son territoire, mais encore sa protection efficace, me sont enfin communiquées. Les bases du ■ traité fait avec Hamdan, sont acceptées par Abou-Daouk, qui se charge de nous fournir, aux mêmes prix, le même nombre d'hommes à pied et à cheval, et de nous accompagner en personne. Voilà donc notre petite armée doublée et portée à trentedeux hommes, car nos Thâamera ne songent pas le moins du monde à nous quitter, et bien qu'ils ne soient plus sur leur terrain, ils tiennent à ne pas se priver de la solde que nous devons leur servir, et à augmenter, par tous les moyens possibles, le nombre des journées pendant lesquelles ils auront à la percevoir. Au reste, Djahalin et Thâamera sont bons amis, nous pouvons donc compter sur un concours parfait de leur part, lorsqu'il s'agira de faire face à un danger quelconque.
Toutefois Abou-Daouk croit devoir nous prévenir de l'impossibilité d'aller à Karak. Ce projet lui semble inexécutable, et il nous engage à ne pas dépasser le Djebel-Sdoum. Hamdan m'avait, dès le matin, averti de la nécessité de ne pas parler au scheikh des Djahalin , du dessein bien arrêté que j'avais formé d'aller sur la rive orientale de la mer Morte; je me tais donc sur ce point, et j'accepte bien vite les conditions offertes. Des poignées de main sont échangées , et nous voilà bien assurés maintenant d'aller au moins jusqu'à la montagne de Sodome , et de pouvoir nous mettre en route demain matin.
Il était grand temps que la négociation aboutit; nous mou-
ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 183 . rions de faim , et il était nuit close, lorsque nous pûmes nous mettre à table. Après le dîner Abou-Daoulc et ses amis vinrent nous faire une visite dans notre tente, et je leur présentai tous mes compagnons de voyage, auxquels force protestations d'amitié et de dévouement, furent faites par les chefs Djahalin.
Notre soirée a été charmante ; le ciel était d'une pureté extrême, et notre camp avec ses feux de bivouac, présentait, sous les gommiers, un coup d'œil des plus curieux. Une fois débarrassés de nos visiteurs, chacun a repris sa besogne du soir; toutes les notes, toutes les conquêtes de la journée, ont été mises en ordre, et nous avons retrouvé nos couchettes avec une vive satisfaction.
Au petit jour nous étions tous debout; mais nous avons perdu beaucoup plus de temps que de coutume ; il est clair que nos moukres trouvent, comme nous, Ayn-Djedy de leur goût. Il est de fait qu'il serait difficile de deviner, dans un désert pareil à celui que nous avons parcouru, l'existence d'un lieu aussi pittoresque et aussi charmant. Dès que le jour a paru, les oiseaux ont repris leur gentil ramage, et le soleil brillant du matin a rehaussé encore l'éclat de l'oasis que nous allons probablement quitter, pour ne la revoir jamais.
A neuf heures quatre minutes, nous sommes en selle, et nous partons, en passant devant le moulin arabe ruiné dont j'ai parlé déjà. Une porte ogivale y donne accès, et un aqueduc en pierre, aujourd'hui rompu, portait l'eau de la source sur une de ces turbines barbares qui se rencontrent dans tous les moulins arabes. Le pied de la montagne est à une centaine de mètres au plus, et le bord de la mer à environ six cents mètres à notre
gauche, et à deux cents mètres à peu près en contre bas du plateau où nous avons passé la nuit.
A neuf heures sept minutes, nous sommes arrivés à la crête d'un ravin qui aboutit à la mer Morte , et dont nous traversons le lit. Notre marche est vers le sud-ouest. Du bord du ravin, nous apercevons, sur notre gauche, toute la plage couverte de verdure: c'est un véritable jardin. Les ruines y sont nombreuses, mais elles ont toujours le même caractère; elles semblent n'être que les débris de véritables huttes. Des murs de clôture sur le plateau inférieur, et des murs de soutènement en très-grosses pierres, recoupant en tous sens le revers du coteau qui nous conduit, par de nombreux zigzags, à ce plateau; voilà quelles sont les ruines d'Ayn-Djedy, de l'Engaddi biblique.
Nous sommes maintenant à peu près au niveau de la mer Morte, et la plage, couverte de décombres, a, en ce point, une largeur de quatre cents mètres. A neuf heures trente-deux minutes, nous passons entre deux monticules couverts de ruines. Sur celui de droite, nous apercevons à trois cents mètres environ du chemin que nous suivons, la mine d'un édifice carré, que les Arabes appellent el-Qasr (le palais). Ici la plage s'élargit rapidement , et elle forme un véritable delta qui recouvre l'embouchure de l'Ouad-el-Areydjeh qui s'ouvre à notre droite, dans le flanc de la montagne. Au delà du monticule sur lequel se trouve placé le Qasr, la plage n'avait guère que sept cents mètres de largeur; au delà du lit de l'Ouad-el- Areydjeh, elle en a mille.
A neuf heures trente-sept minutes, nous avons passé l'Ouad qui est dominé devant nous par un large monticule coupé à pic par le torrent, et couvert de ruines semblables à celles que j'ai décrites plus haut. Ce plateau a environ cent cinquante mètres de largeur. A neuf heures quarante-trois minutes, nous faisons
une halte au milieu des décombres, et à huit cents mètres du bord de la mer, pour attendre le reste de la caravane qui est un peu plus disséminée que la prudence ne le commande. A dix heures deux minutes seulement, nous sommes tous rassemblés, et nous continuons notre marche au sud-ouest. La plage se rétrécit , et à dix heures sept minutes , nous traversons une ravine qui débouche entre deux mamelons assez hauts, qui en précèdent plusieurs autres contigus, et dont la chaîne s'élève jusqu'à la montagne qui forme le flanc droit de l'Ouad-el- Areydjeh. Au bord de ce ravin disparaissent les ruines d'Ayn- Djedy , et il est évident que la ville antique ne s'est jamais étendue au delà.
Arrêtons-nous ici un instant, et rappelons le plus brièvement possible ce que les écrivains sacrés et profanes nous ont appris de l'histoire de cette localité célèbre.
J'ai déjà dit à propos de l'Ouad et du Belad-Haçaça, que le nom primitif d'Ayn-Djedy fut Hasasoun-Tamar (ville ou cabanes de palmes?). C'est sous ce nom, que la ville fondée auprès de la magnifique source, dont le nom Ayn-Djedy (source du bouc), devint plus tard l'appellation de la ville elle-même, est mentionnée dans la Genèse (ch. xiv-7).
Moïse racontant l'expédition des rois ligués avec Kadirléeûmr (le puissant à toujours?) dit : Puis ils retournèrent à Ayn-Michfat qui est Kadech , et ils saccagèrent tout le pays d'Amalek, ainsi que celui du peuple amorhéen qui habitait Hasasoun- Tamar. — Cet événement est antérieur au désastre de la Pentapole, et il semble résulter du texte sacré, qu'à cette époque, Hasasoun-Tamar était la capitale des Amorhéens. Ce nom primitif ne se retrouve plus cité que dans les Chroniques, où il est identifié positivement avec celui d'Ayn-Djedy. (Chr. 11, xx-2.) Comme le fait à propos duquel le nom de cette ville est rappelé est contemporain du roi Josaphat, tandis que nous le
trouvons remplacé par celui d'Ayn-Djedy, dans les passages où il s'agit de David, il paraît certain que les deux dénominations s'employaient indifféremment.
Dans Josué (xv), parmi les villes de la tribu de Juda, nous trouvons :