‹ Voyage autour de la Mer morteChapitre 15 sur 32 · DD Ï5 DÉCEMBRE AU 5 JANVIER · texte numérisé non relu

DD Ï5 DÉCEMBRE AU 5 JANVIER

Ce matin, à six heures , nous étions de nouveau sur pied , afin d'assister à la messe que devait dire, pour nous expressément, l'abbé Michon , notre bon et digne compagnon de voyage. Il a profité de l'occasion, pour nous adresser un discours sur le fait qui s'était accompli dix -huit cent cinquante et un ans avant notre venue , au lieu même où il nous parlait. Inutile de dire qu'il a su trouver les paroles les plus touchantes, et raviver en nous l'émotion que nous avions déjà ressentie à Nazareth.

Les bons Père» ne veulent pas que nous les quittions avant d'avoir pris le déjeuner d'anachorète qu'ils nous offrent. Force nous est donc de rester au couvent un peu plus longtemps que nous ne le voudrions. Nous employons deux heures en achats d'une provision de ces petits objets de piété, fabriqués à Beit- Lehm, et qui font tant de plaisir en France. Nous causons avec les Arabes chrétiens qui affluent dans tous les corridors du couvent; parmi eux se trouve un scheikh qui se dit encore scheikh d'er-Riha, et qui nous fait les mêmes offres de service

que son devancier. Nous nous engageons aussi peu avec lui qu'avec l'autre, vu qu'il n'a pas l'air non plus d'être un parfait honnête homme. C'est même le plus beau type de détrousseur que je connaisse.

A. dix heures et demie nous avons quitté le couvent, et nous avons regagné Jérusalem, en marchant grand train comme la veille. Une fois rentrés à l'hôtel, nous nous sommes hâtés de déjeuner pour la seconde fois, et nous avons commencé nos promenades aux monuments sacrés et profanes de la ville sainte. Il va sans dire que notre première visite a été pour le Saint-Sépulcre.

Comme je ne pourrais que copier ici les descriptions minutieusement exactes, que l'on trouve partout, des monuments chrétiens que renferme l'enceinte de cette vénérable église, et comme je ne puis me dissimuler qu'après les écrivains illustres qui leur ont consacré tant d'éloquentes pages, mon récit serait bien pâle, j'aime mieux m'abstenir, par prudence, de peur de rester trop au-dessous du sujet. D'ailleurs, l'abbé Michon s'est chargé d'étudier la Jérusalem chrétienne, et je ne saurais mieux faire que de m'en rapporter à lui , pour être assuré que la tâche sera dignement remplie.

Les monuments antiques qui abondent à Jérusalem, ont besoin d'être étudiés avec l'attention la plus scrupuleuse, et surtout à nombreuses reprises. On me permettra donc de rejeter au récit de mon second séjour dans cette ville, toutes les observations que j'ai recueillies. De la sorte, je ne serai pas obligé de scinder les résultats de mes recherches, et le lecteur me saura gré de ne pas retomber ainsi dans des redites perpétuelles, et de ne pas le forcer lui-même à passer sans cesse d'un volume à un autre, pour juger l'ensemble de mes observations sur un monument donné. Pour le moment donc, je me bornerai a dire que je me suis attaché à tout voir, avant mon départ pour

la mer Morte, parce qu'il ne me paraissait pas bien évident que nous dussions revenir sains et saufs de cette course aventureuse. Dès mon arrivée à Jérusalem , j'avais entretenu M. Botta de mon désir de faire par terre le tour du lacAsphaltite. Bien que ce projet ne lui parût pas d'une exécution très-aisée, il n'y voyait pas d'impossibilité absolue. Je fus enchanté de le trouver dans cette disposition d'esprit, et je le priai de m' aboucher, le plus vite possible , avec quelque scheikh influent qui pût me fournir une escorte et me servir de guide, pendant toute ma course.

Le 27 décembre, dans la matinée, je fus appelé au consulat, et là je me rencontrai avec un beau vieillard, dont la figure intelligente et noble était souvent animée par un sourire bienveillant qui me charma. C'était Hamdan, scheikh des Thâamera, tribu qui , après avoir vécu pendant bien des années dans un vrai village, a repris un beau matin la vie nomade des Bédouin pour ne plus la quitter. J'exposai à Hamdan le plan de notre voyage, et il n'hésita pas à m'affirmer que tout ce que nous voulions faire était très-faisable, et qu'il se chargeait de nous conduire et de nous ramener. Seulement il lui fallait un certain nombre d'hommes de sa tribu, qui pussent nous donner au besoin une protection efficace. Trois cavaliers et cinq fantassins lui paraissaient former une escorte suffisante. Les premiers seraient payés sur le pied de 20 piastres par jour, et les autres de 15 seulement. Quant à lui, il se contenterait du bakhehich que nous voudrions bien lui donner au retour. Nous lui fîmes entendre qu'il pouvait compter sur un millier de piastres, et il se montra très-satisfait de notre promesse.

Il ne restait plus qu'à fixer le jour du départ; mais je priai Hamdan de revenir s'informer dans quelques jours seulement, du moment précis où nous quitterions Jérusalem , et nous nous séparâmes fort Contents l'un de l'autre.

Avant de laisser partir notre brave scheikh, je lui demandai quelle espèce de cadeaux nous devions emporter, pour en gratifier ceux de ses collègues que nous rencontrerions en chemin, et pour nous en faire ainsi des amis. La liste fut arrêtée comme il suit :

Abaya noires 6 ou 7

Id. blanches (Zéraki) 6

Paires de bottes rouges 12

Kafleh d'Arabie ÎO

Tabac à fumer 10 (oques.)

l.ulehs ou fourneaux de pipes 100

Poudre 5 (oques.)

Plomb de chasse 10 livres.

Aiguilles à coudre 500

Nous pensions, avec cela, apprivoiser l'Arabie Pétrée tout entière. Douce et aimable illusion qui fut de courte durée.

Gustave de Rothschild, qui se préparait à traverser le désert pour gagner l'Égypte, se laissa tenter par ce qu'il y avait d'attrayant dans l'idée d'un voyage de découvertes, comme le nôtre. Nous le vîmes, avec grand plaisir, nous demander à être de la partie. Son adjonction augmentait notre caravane de trois personnes de plus; lui d'abord, puis son drogman, François Dzaloglou, homme vigoureux, intelligent et très-dévoué, puis un Nubien nommé Selim , qui est peut-être la créature la plus divertissante qu'il soit possible de rencontrer dans tout l'Orient. Actif, dévoué, gourmand, paresseux, bête et malin tout à la fois, Selim est le vrai portrait de Pierrot, sauf qu'au lieu d'avoir le visage enfariné, il l'a parfaitement encharbonné.

François et André se chargèrent de courir les bazars pour faire toutes nos emplettes, et comme nous ne pouvions, en conscience, nous faire notre propre cuisine, nous les priâmes de nous déterrer un successeur de Constantin. Le jour même, nous avions fait prix avec un brave garçon nommé, à l'italienne, Matteo, par les Francs, et Mathya, par les Arabes; c'est un

chrétien de Jérusalem, sachant bien tout ce qu'il faut savoir de cuisine pour des voyageurs en Syrie, c'est-à-dire, cuire des œufs durs, échauder une poule, la rôtir et la dépecer avec ses doigts, fricasser de la chair de mouton de trois ou quatre façons différentes, faire du café et allumer des tchibouk; au demeurant, connaissant à merveille le pays, parlant un peu de français et d'italien, beaucoup d'assez bon arabe, et tout autant de l'arabe incompréhensible des tribus nomades.

Nous chargeâmes Matteo de nous faire des provisions poulie voyage, et comme André s'était réservé à part lui les petits bénéfices à prélever sur tous les achats que les drogmans font en Orient, pour le compte de leurs maîtres, nous vîmes poindre tout de suite une inimitié vivace, née du conflit de deux amours égaux pour les mêmes piastres. 11 nous fallut intervenir, et André fut autorisé à ne plus rien acheter du tout, à moins que nous ne lui en donnassions expressément l'ordre.

Petit à petit, tous nos préparatifs de départ furent achevés. Mais le temps était devenu déplorablement pluvieux, et force nous fut d'attendre quelques jours, que le soleil voulût bien se montrer, afin de nous permettre de reprendre la campagne. Pendant que nous nous apprêtions à gagner l'Arabie, mon fils, que sa fièvre avait dégoûté du voyage, s'apprêtait, de son côté, à regagner la France. Je décidai qu'André le reconduirait jusqu'à Bcyrout. Mais je n'avais pas assez compté sur l'amitié et le dévouement de l'excellent abbé; celui-ci ne voulut pas entendre parler de laisser partir mon fils tout seul, dans l'état maladif où il se trouvait, et, bien qu'il fit un grand sacrifice en renonçant au voyage de la mer Morte, il se décida à retourner à Beyrout, et à revenir ensuite à Jérusalem le plus vite possible, afin de continuer avec nous l'exploration de la Syrie. J'acceptai cette preuve d'amitié avec la plus vive reconnaissance, et tout étant ainsi réglé, nous décidâmes que le 5 janvier , i. 9

quelque temps qu'il fit, nous partirions pour lu nier Morte. Le lendemain matin, mon iils, de son côté, devait quitter Jérusalem, aiin d'arriver à Beyrout, à temps pour prendre le bateau du 16.

Nous attendîmes assez patiemment la venue du jour fixé, en furetant dans tous les coins et recoins de Jérusalem intérieure et extérieure, en dessinant, en faisant des levés, et en cherchant des insectes et des plantes. Nous fîmes bien encore autre chose, mais le passe-temps auquel nous eûmes recours, nous a été assez désagréable pour que nous ayons tous conservé la ferme volonté de n'en plus jamais faire l'essai. Je veux parler du hachich, infâme poison, que la lie des populations . prise seule en Orient , et que nous eûmes la maladresse de prendre à trop forte dose, la veille du jour de l'an. Nous avions compté sur une soirée d'agrément, et nous faillîmes en mourir. Moi surtout qui avais pris de cette ignoble drogue plus que tous les autres, je restai complètement fou pendant plus de vingt-quatre heures, au bout desquelles je me retrouvai brisé par les spasmes nerveux et par les rêves les plus monstrueux qui me semblaient avoir duré des centaines d'années.

J'ai eu hier soir la maladresse de faire une chute en revenant de chez M. Botta. Il ne pleuvait pas, mais comme la boue de Jérusalem ne sèche guère dans la saison où nous sommes , il faut ne pas quitter les talons des Kaouas, si l'on ne veut pas faire ce que j'ai fait. J'ai heurté un pavé, je me suis lourdement étendu tout de mon long , et je me suis blessé au genou droit; c'était l'affaire de deux larges morceaux de taffetas d'Angleterre qui ont arrêté le sang à merveille. Ce matin j'ai la jambe raide comme une barre de fer , mais je n'ai pas à

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m en servir pour le moment , et la fatigue regarde mon cheval.

A trois heures moins un quart seulement, toutes nos montures sont à la porte de l'hôtel , et comme nous allons coucher au couvent de Beit-Lehm , nous laissons à Mattéo le soin de mener nos bagages à Mar-Saba , où nous les retrouverons demain. M. Botta nous fait la conduite, ainsi que mon fils et l'abbé. Enfin nous sommes partis; reverrons-nous Jérusalem? Allah àalem (Dieu le sait), disent les Arabes, et nous pensons comme eux, si nous ne le disons pas. 11 est certain que nous ne sommes pas seuls préoccupés; tout le monde, excepté notre brave consul et nos bédouins, trouve notre entreprise folle outre mesure; nos domestiques et nos moukres, qui se sentent englobés dans les chances que nous allons courir, n'ont pas des idées couleur de rose. Quelques-uns pleurent: est-ce de crainte, est-ce de chagrin de quitter une ville aussi divertissante que Jérusalem? je n'en sais rien ; toujours est-il que notre départ s'effectue avec une gaieté plus que douteuse. Nous voilà partis. Maintenant le sort en est jeté , et il faut nous résigner à faire contre fortune bon cœur, quoi qu'il advienne.

Le scheikh Hamdan, monté sur une charmante jument grise, marche devant, flanqué de deux cavaliers, Meidany et el-khatib. Celui qui porte ce nom, l'a reçu à cause de ses fonctions, qui consistent à dire la khotbah ou prière du vendredi, devant ses frères de tribu. Suivent cinq hommes à pied, jeunes, vigoureux , et admirablement bâtis, qui sautillent comme des chèvres, d'un côté à l'autre du chemin. Tous sont armés de longs fusils à pierre ou à mèche, de sabres ou de yataghans. Hamdan seul porte des pistolets et une poudrière pendante sur sa robe verte, que recouvre une Abaya rayée longitudinalement de brun et de blanc. Un kafieh jaune et rouge forme un élégant turban qui encadre à merveille le beau visage du

scheikh. Meidany a Pair d'un aigrefin, quoiqu'il soit au demeurant un très-bon homme , ainsi que le Rhatib, qui ressemble beaucoup plus à un bandit qu'à un imam.

Parmi nos fantassins, il en est un qui porte pour unique vêtement une longue robe noire, sur laquelle il endosse une sorte de petit paletot de peau de mouton fort râpée, et dont le cuir est à l'extérieur; c'est Ahouad, propre neveu du scheikh Hamdan, et le plus prévenant , comme le plus dévoué et le plus infatigable de nos Arabes. Ahouad devient bien vite notre ami intime, et il ne quitte le flanc de mon cheval que quand il ne peut pas faire autrement.

Nous suivons pêle-mêle avec Mohammed qui , dès qu'il trouve un petit espace de terrain plat et sans trop de boue, fait de la fantasia et perd régulièrement son turban. A propos de Mohammed, je n'ai pu me décider à me séparer de ce brave garçon, malgré les insinuations de M. Botta, qui craint que la présence d'un sous-officier turc ne soit désagréable aux Bédouins et ne nous amène des embarras. v

Nous sommes à Mar-Elias à quatre heures ; le soleil baisse, et les portes de Jérusalem se ferment aumaghreb, c'est-à-dire au moment où le soleil disparaît à l'horizon : ceux qui doivent y rentrer ce soir n'ont donc pas de temps à perdre, s'ils veulent trouver la ville ouverte encore. 11 faut être père pour comprendre ce que j'éprouve en ce cruel moment; mon unique enfant va se séparer de moi , peut-être ne le reverrai-je jamais, et quoiqu'au fond du cœur je sois tenté de remercier la fièvre, de ce qu'elle s'est chargée de sauver mon fils des dangers inconnus au-devant desquels nous courons, je n'en souffre pas moins de cette séparation, à l'idée de laquelle je n'ai pu m'habituer. A la porte du couvent, sans mettre pied à terre , nous nous disons adieu et nous nous embrassons. Félicien pleure, sans cherchera cacher ses larmes; dominé par je ne sais quelle

RT AUTOUR DE LA MER MORTE. U3 fausse honte, je voudrais paraître plus calme, mais je sens que les larmes m'étouffent aussi , et je me hâte de terminer cette scène cruelle. Après une dernière poignée do main, je pousse mon cheval en avant et je m'efforce de montrer aux indifférents que je suis un homme. Edouard, à qui son bon cœur fait aisément dev iner tout ce quo je souffre, vient près de moi et me réconforte : mon fils s'en va , et voici un autre fils qui le remplace aussitôt, je ne dois donc pas trop m'affliger. Mohammed et Ahouad ont compris aussi ce qui se passe en moi ; tous deux me serrent la main avec affection, en me disant quelques bonnes paroles. Nous suivons notre route, sans que j'ose tourner la ièie et regarder en arrière, pour apercevoir une fois encore ceux qui s'éloignent ; ce n'est qu'a Beit-Lehm que je retrouve toute ma tranquillité. Maintenant le sacrifice est fait, et je sens que je me dois tout entier à mon rôle d'explorateur d'un pays presque anssi inconnu que le centre de la Nouvelle- Hollande.

Nous nous sommes installés, au couvent, dans la même chambre que nous avions occupée la veille de Noël. Les bons Pères nous témoignent tout le plaisir qu'ils ont de nous revoir, et nous ne sommes pas avec eux en reste de reconnaissance. Aussitôt arrivés, comme il fait grand jour encore, je me mets a la besogne. Je monte sur la terrasse du couvent, et de là je prends des directions sur tous les points importants qui nous entourent

A quatre ou cinq kilomètres environ, directement à Test, est un pâté de montagnes élevées, nommées Djebel-Mottala. A moitié route entre ces montagnes et Beit-Lehm , on voit le. hameau de Beit-Sahour (domus Vigiliae?) f , que les Pères fran-

1. Il y avait dans la tribu de Juda une localité nommé n»^ p^- Beit-Tsour ( Jos. xv-58 ). Serait-ce notre Beit-Sahour? je ne le pense pas. Eusèbe nous apprend que cette ville se trouvait à la vingtième borne milliaire sur la route de Jérusalem à Hébron , et ce renseignement topographique ne peut s'appliquer a Hoit-Sahnnr.

ciscains appellent : il Pastore. C'est de là, nous disent-ils, que sont venus les bergers qui ont adoré l'enfant-Dicu dans la crèche. A dix minutes seulement du point où je suis et au sudest, on trouve la grotte du Lait, del Latte. Avant la fuite en figypte, la Vierge s'est réfugiée là et y a allaité le Christ. A T est-nord-est, et à cinq kilomètres à peu près, nous apercevons sur un sommet le village de Sour-Bahil. Enfin derrière nous, c'est-à-dire perpendiculairement à l'ouest, est le village de Beit-Djàla.

Pendant que j'étudie le pays qui entoure Beit-Lehm , l'obscurité vient, et dès que le soleil est couché, commence un froid très-vif qui nous chasse de notre observatoire. Nous redescendons au cloître, et là nous trouvons MM. Pizzamano et Barbier qui sont venus rfous rejoindre , afin de faire avec nous une visite à Mar-Saba. Belly et Loysel étaient allés admirer la belle nature du côté de la fontaine; ils rentrent de leur côté, et le dîner est servi. Il se passe assez gaiement; toute trace extérieure de chagrin a disparu de mon visage , et si je souffre encore , c'est un secret entre mon cœur et moi. En général, ce que je déteste le plus au monde, c'est d'ennuyer et d'attrister mes amis, à qui je ne donne volontiers que leur part de mes joies. Je m'évertue donc à me mettre à l'unisson de l'humeur enjouée de mes compagnons de voyage, et bien qu'il m'en coûte, j'y réussis.

Nous avons obtenu du patriarche grec une lettre de recommandation pour le supérieur du couvent de Mar-Saba , lettre qui peut seule nous faire accorder l'hospitalité; nous sommes donc tout prêts, et demain commence pour tout de bon notre aventureuse exploration.

Avant huit heures du matin nous étions à la besogne. Les artistes sont retournés à la fontaine , et pour cause ; Édouard et moi nous nous sommes mis en quête des monuments du voisinage. Un jeune Arabe me signale une inscription en caractères inconnus pour lui, et qui se trouve sur une grosse pierre voisine du tombeau de Rachel : ce sont deux kilomètres à faire pour aller et autant pour revenir; mais chemin faisant, nous devons rencontrer les citernes antiques, nommées Biar-Daoud, les puits de David, et rien que cela vaut la peine que nous fassions quelques pas en arrière, (luidés par l'enfant qui connaît l'inscription en question, nous partons. Le soleil est radieux, et bien qu'il ait gelé de façon que la route soit couverte de glace, il est impossible de trouver un temps plus favorable pour marcher.

Nous nous arrêtons d'abord aux puits de David. Ils sont au nombre de trois et taillés dans le roc vif. Nous levons le plan des rigoles qui relient les orifices entre eux, et nous trouvons de nombreux petits cubes de mosaïque qui nous démontrent que ces puits ont joui, dans l'antiquité, d'une certaine réputation. Pourquoi ce nom de Biar-Daoud ? Faut-il les considérer comme les puits où trois braves soldats du saint roi vinrent lui chercher de l'eau? Je suis presque tenté de le croire, quoique ces puits soient situés à cinq ou six cents mètres de la Beit-Lehm moderne.

Nous lisons dans les Chroniques : (I, xi) 16. David était alors dans la forteresse (la caverne d'AdouIam), le poste des Philistins était alors à Beit-Lehm. 17. David eut un désir et dit : « Qui me fera boire de l'eau de la citerne de Beit-Lehm qui est à la porte? » 18. Les trois braves pas-

sèrent au travers du camp des Philistins et puisèrent de l'eau de la citerne de Beit-Lehm qui est à la porte, et l'ayant apportée , ils la présentèrent à David ; mais il ne voulut pas la boire et il la répandit devant l'Éternel. 19. Il dit : « Loin de moi de faire cela! est-ce que je boirai le sang de ces hommes qui (ont été là) au péril de leur vie? car, au péril de leur vie, ils l'ont apportée (cette eau) ; » et il ne voulut pas la boire. Voilà ce qu'ont fait les trois hommes vaillants.

La fontaine actuelle de Beit-Lehm est bien à la sortie même du village, tout près du couvent et sur le penchant de la colline. Kst-ce là la citerne située à la porte de la ville, et où les soldats de David vinrent puiser de l'eau? c'est possible encore. Seulement je dois faire observer, que le nom de Biar-Daoud semble rattacher aux citernes que nous visitons, le fait curieux que je viens de rapporter.

Pendant qu'Édouard achève de prendre toutes les mesures indispensables pour avoir un plan exact de ce monument , je cours en hâte au tombeau de Rachel , alléché que je suis par l'espérance de trouver une inscription peut-être curieuse, et à coup sûr peu connue. Nous arrivons ainsi à l'aqueduc antique dont j'ai parlé déjà, en décrivant la route de Jérusalem à Beit- Lehm, et sur l'un des blocs de recouvrement de cet aqueduc, connu des Arabes sous le nom de Qanat-el-Tchouflar 1 , on me montre un seul mot, écrit en lettres de dix centimètres de hauteur et du xn e siècle, à en juger par leur forme; c'est le mot Strosi. Serait-ce le nom de quelque croisé italien? de l'un des ancêtres de l'illustre famille florentine des Strozzi ? je ne me charge pas de le décider.

1. C'est-à-dire aqueduc des infidèles. A Jérusalem et aux environs la lettre kef se prononce tch. Voyez pl. un.

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 437 Puisque je suis là , autant profiter de l'occasion pour étudier la construction de l'aqueduc. Le canal , taillé dans des blocs enterrés, est recouvert par d'autres blocs qui s'enchevêtrent à l'aide de petits arceaux circulaires , alternativement en saillie et en creux, et de dix centimètres d'épaisseur. Les blocs ont un mètre de largeur , de 85 à 90 centimètres de hauteur, et le canal proprement dit , a 50 centimètres de largeur. On ne peut m'apprendre d'une manière bien précise où aboutit cet aqueduc. L'enfant qui m'accompagne prétend qu'il relie les Bourak, c'est-à-dire les fameuses vasques de Salomon, à la ville de Jérusalem où il apporte leurs eaux. Quoique dépouillé presque partout de son revêtement , cet aqueduc conduit encore de l'eau très-pure, que je vois puiser et boire à la main par les passants.

J'entre ensuite dans l'enclos du tombeau de Rachel , et je n'y trouve qu'un petit oualy très-moderne blanchi à la chaux, et dont les murailles sont couvertes d'inscriptions tracées à la hôte par des visiteurs musulmans ou juifs. Tout ceci vu , je reviens au Biar-Daoud où je trouve Édouard, Rothschild et Philippe, cherchant des insectes sous les pierres; je fais comme eux, et après une demi-heure de chasse, nous songeons à regagner le couvent.

Pour ne pas faire un détour et pour redescendre directement sur la route, nous escaladons un mur en pierres sèches, . et j'ai l'adresse de m'asseoir sur ma boussole que j'avais placée dans la poche de mon paletot ; inutile de dire qu'elle en ressort en tout petits fragments ; heureusement j'en ai une seconde, et je ferai bien d'en prendre un peu plus de soin, si je tiens à faire de la carte. La boîte que je viens de lancer au loin, nous vaut le curieux spectacle de jeunes Arabes se gourmant à tour de bras, pour savoir qui sera l'heureux possesseur de ce trésor. Je suis obligé de mette le holà et de reprendre la boîte

disloquée à tout le, monde, afin d'en gratifier ensuite mon

guide de la matinée.

Rentrés au couvent par la petite porte basse dont j'ai déjà parlé, et à laquelle on est à peu prés sûr de se casser la tête si Poil n'y fait grande attention, nous déjeunons promptement, et a onze heures trois quarts nous nous mettons enfin en route pour le couvent de Mar-Saba. Nous descendons d'abord le long du flanc de la colline sur laquelle est bâti le monastère de Beit- Lehm, et nous marchons directement à l'est, en gagnant le fond de la vallée. Celle-ci est plantée d'oliviers d'assez médiocre apparence, et le chemin que nous suivons est partout fort rocailleux. A quinze cents mètres de BeiULehm nous rencontrons une nouvelle citerne taillée dans le roc, mais qui est trop éloignée, pour pouvoir disputer aux Biar-Daoud l'honneur d'avoir fourni l'eau dont le saint roi fit une libation devant l'Éternel.

Cinq minutes plus tard, nous sommes à hauteur du hameau de Beit-Sahour que nous laissons à quatre cents mètres à droite du chemin, sur le penchant d'une petite colline fort âpre et calcaire. A cinq cents mètres plus loin, nous apercevons à notre droite un pâté de montagnes assez élevées dont les sommets sont à peu près à six kilomètres de la route que nous suivons; c'est le Djebel-Ouerdis. Là, nous traversons la vallée que domine Beit-Lehm, et nous cheminons sur le flanc opposé, toujours à travers les rochers, dont la formation me paraît avoir la plus grande analogie avec le calcaire jurassique. Nous entrons alors dans un vallon plus profond et plus étroit , dans lequel se trouve encaissé le lit à sec d'un ruisseau, que nous traversons plusieurs fois de suite, en suivant le chemin tracé. Ce vallon, c'est rOuad-Elouah que dominent des rochers déchirés et d'un aspect fort triste. A droite et à gauche nous croisons de temps en temps des ravins abrupts et désolés;

nous ne rencontrons pas une âme, sur ce chemin qui nous donne un avant- goût fort exact des déserts que nous allons visiter.

A midi et demi, au moment où le vallon débouche sur une petite plaine de quatre cents mètres de diamètre environ, nous trouvons un chétif oualy musulman : c'est le Qobr-FJouah. Une fois la petite plaine que je viens de mentionner traversée, l'ouad se resserre de plus en plus ; les mamelons déchiquetés se succèdent et ils forment ce que les habitants appellent le Djebel-el-Qournâa. A une heure moins un quart nous sommes arrivés à la crête d'une nouvelle vallée plus basse, mais beaucoup plus large. Ici les roches sont infiltrées de larges filons de silex et affreusement tourmentées. La vallée, dont nous atteignons le fond, à une heure moins huit minutes, a sa direction à l'est ; elle est cultivée, et quelques Arabes y manœuvrent des charrues attelées d'ânes; ce sont des laboureurs du scheikh Hamdan, qui les salue et leur donne une poignée de main en passant. L'Ouad-el-Arays, c'est son nom, est bordé de mamelons rocailleux, et il a une longueur de dix-huit cents mètres à très-peu près. Nous en sortons à une heure dix minutes; notre route, qui s'élève un peu, suit alors la direction du nord-est pendant quelques minutes, après lesquelles nous coupons une nouvelle vallée. A notre gauche et à quinze cents mètres environ , nous avons aperçu un bâtiment qui porte le nom de Deir-Mirbeh.

Nous escaladons , à une heure dix-sept minutes , le flanc d'une colline au sommet de laquelle nous arrivons à une heure vingt-trois minutes. De cette crête nous avons , pour la première fois, la vue des bords de la mer Morte, et nous nous arrêtons pendant quelques minutes, pour jouir de cet imposant spectacle, dans toute la plénitude de notre admiration. Devant nous est le pâté de montagnes nommé Djebel-

Mar-Saba. A notre gauche s'ouvre un précipice immense au fond duquel serpente le lit abrupt de l'Ouad-en-Nar (le Kedron ) ; nous en sommes encore éloignés de prés d'une demi-lieue, mais il s'incline rapidement vers le Djebel-Mar- Saba, et nous devons le rencontrer bientôt devant nous, puisque le couvent est bâti sur les escarpements de son flanc droit.

Après avoir franchi un nouveau ravin, nous nous engageons, à une heure quarante minutes, sur un col assez peu large que nous suivons pendant une centaine de mètres. Ce col domine à gauche le Kedron , et à droite une vallée dont le fond est occupé par les nombreuses tentes noires d'un campement de Bédouins. Tout près des tentes et sur le flanc de la vallée nous apercevons des grottes assez considérables, que les habitants appellent Morharrat-el-Hedjar; enfin de l'autre côté du Kedron, c'est-à-dire à gauche et en avant de nous, se succèdent de nombreux mamelons crayeux qui nous paraissent commencer à une demi-lieue à peu près.

Nous voici sur le Djebel -Mar-Saba lui-même; nous continuons de cheminer pendant quelques minutes, directement à l'est, et après avoir descendu une centaine de mètres, par un affreux sentier en lacet, nous nous trouvons, à deux heures et un quart, en face du couvent où nous venons demander l'hospitalité. Le Kedron, dont le lit convergeait avec la route que nous suivions depuis quelques kilomètres, passe maintenant devant nous, c'est-à-dire qu'il court directement au sud, en ce point. Deux masses de constructions, reliées entre elles par deux murs, et placées sur les revers opposés d'un ravin peu profond, constituent le monastère grec de Mar-Saba. L'édifice de droite, qui est destiné au logement des femmes qui viennent visiter Mar-Saba, se nomme en conséquence Deir-el- Benat. Pas une fenêtre n'est percée dans ces hautes murailles

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qui ressemblent à merveille à celles d'une forteresse ou d'une prison d'État; une seule petite porte basse et solidement fermée, sert d'entrée au couvent. A une vingtaine de pieds, et directement au-dessus , est ouverte une baie étroite. Comme nous avons frappé à la porte, un panier attaché au bout d'une corde descend devant nous, reçoit la lettre du patriarche et remonte sans que personne se soit montré. Quelques minutes après, lu porte s'ouvre et nous sommes admis dans le pieux asile.

Je renonce à compter les escaliers, les couloirs étroits, les paliers sans nombre, qu'il nous faut traverser, avant de nous trouver dans la cour proprement dite du couvent ». Rien de plus étrange que cette construction qui domine d'aplomb le lit déchiré du Kedron : un petit jardin planté d'orangers occupe une des terrasses qui forment cette cour, et des merles à ailes jaunes, qui sautillent partout, égaient en quelque sorte de leur chant joyeux, cette effrayante retraite. Ces oiseaux constituent, nous dit-on, le plus cher passe-temps des moines confinés à Mar-Saba ; pauvres gens auxquels il semble que la Providence ait spécialement destiné ces jolis compagnons , car nous ne les avons plus revus ailleurs : aussi les appelle-t-on les pigeons de Si Saba.

Les moines nous traitent avec une grande bienveillance, et ils s'empressent de nous faire voir les merveilles de leur monastère. Ces merveilles sont d'abord une église plus que médiocre et surchargée, suivant la coutume grecque, de peintures déplorables de style byzantin. De l'intérieur de l'église, un couloir étroit et très-incliné, nous conduit à une ouverture qui débouche sur le Kedron lui-même; une échelle d'une douzaine de pieds et qu'on retire avec soin derrière soi, conduit dans le lit du torrent, et à gauche du point où l'on descend,

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