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David et ses gens montèrent vers le lieu fort

Je serais assez tenté de chercher le théâtre de ce singulier événement dans la caverne spacieuse qui se nomme le Bir-el- Manqouchieh, et qui est si près de.l'Ouad-Haçaça. Je laisse à de plus habiles le soin de décider si cette hypothèse est admissible; toutefois je dois faire observer que, bien que le Bir-d- Manqouchieh soit dans le désert d'Ayn-Djedy, et sur le chemin qui conduit à cette belle source, il en est cependant assez éloigné pour que l'identification que je propose avec toute réserve, soit contestable.

Dans le Cantique des Cantiques nous lisons encore :

Mon bien-aimé est pour moi une grappe de Kifer, dans les vignes d'Ayn-Djedy.

Le Kifer, c'est le henné, arbrisseau dont les feuilles fournissent la teinture employée par les femmes arabes et turques, pour se teindre les ongles en rouge. Cet arbrisseau existe-t-il encore à Ayn-Djedy? Je n'en sais, en vérité, rien. Ce que je sais, c'est que je ne l'y ai pas plus trouvé que les vignes, dont Cahen, le savant traducteur de la Bible, affirme que l'existence s'est prolongée jusqu'au milieu du siècle dernier.

Nous retrouvons Ayn-Djedy mentionné dans un passage des Prophéties d'Ézéchiel, et j'avoue l'impossibilité où je suis de comprendre le verset en question. Le voici (xlvii-10) :

Et U arrivera que les pécheurs s'y tiendront, depuis Ayn- Djedy jusqu'à Ayn-Adjelim, pour étendre les filets : il y aura des poissons de toute espèce, comme les poissons de la grande mer, en très-grande abondance.

Si ce verset, dont je ne me permettrai pas de chercher le sens mystique, devait être pris à la lettre, il est clair que les paroles de la prophétie seraient loin d'être accomplies , car

d'Ayn-Djedy jusqu'à Ayn-Adjelim (identique probablement avec Ayn-Adjlah , localité placée vers la pointe nord de la mer Morte, entre Jéricho et de Jourdain) , des pêcheurs pourraient tendre longtemps leurs filets, sans prendre autre chose que des cailloux et du bois flotté.

Voilà tout ce que l'Écriture sainte nous dit d'Ayn-Djedy ou Engaddi. L'existence de cette ville, aujourd'hui complètement déserte, s'est prolongée assez tard. Étienne de Byzance, qui l'appelle Engadda, dit que c'est un grand bourg, situé près de Sodome d'Arabie.

Saint Jérôme* dans son Commentaire au verset d'Ézéchiel que je viens de citer tout à l'heure, dit que Engallim (Ayn- Adjelim) est au commencement de la mer Morte, là où le Jourdain s'y jette, et qu' Engaddi est au point où la mer Morte finit. Ceci est tout à fait inexact, puisque Ayn-Djedy n'est guère qu'au milieu de la côte occidentale du lac Asphaltite.

Josèphe, qui connaissait parfaitement cette ville, qu'il appelle indifféremment È^a^è, fcyya&ati et Èyyafti , la place à trois cents stades de Jérusalem et près de la mer Morte. (Ant. Jud. IX.) C'était, dit-il, (Boll. Jud. 111, 2) le siège d'une des onze toparchiesde la Judée. Enfin, il raconte (Bell. Jud. V, 3) que les sicaires réfugiés à Masada, sous les ordres du brave Eléazar, s'en emparèrent, peu de temps avant la prise de leur forteresse pqr Sylva.

Pline, qui l'appelle Engadda (1. V, 17), dit qu'elle était située au-dessous de la contrée habitée par les Esséniens , et qu'elle était remarquable par sa fertilité et par ses bois de palmiers. Enfin, Eusèbe (ad vocem Engaddi) affirme que l'opobalsamum venait de cette ville.

J'ai dit tout ce qui subsiste de ce lieu illustre, line immense étendue de décombres antiques, les ruines d'un moulin arabe, peut-être plus ancien qu'il n'en a l'air, une source admirable,

et une végétation splendide, voilà tout. Quant aux vignes et aux palmiers, ils ont pu exister jadis, mais il n'en reste plus trace.

Revenons maintenant à notre itinéraire.

Au point où les ruines d'Ayn-Djedy cessent de paraître, nous ne sommes plus qu'à deux cents mètres du bord de l'eau, dont nous nous rapprochons de plus en plus, et de telle façon, qu'à dix heures quinze minutes, nous cheminons toujours dans la même direction, mais au fond d'un véritable golfe, puisque la plage expire à soixante mètres au plus à notre gauche. A dix heures dix-sept minutes , nouvelle ravine. Ici , la plage qui a une centaine de mètres de largeur, est couverte de grosses pierres. A notre droite, à cinq ou six cents mètres, est une haute montagne. Pour la première fois, nous trouvons l'air infecté par une odeur sulfureuse très-prononcée, et tout à fait semblable à celle de l'eau de Baréges. Chacun sait que cette odeur n'a rien de malsain, et qu'elle n'est que très-modérément désagréable. L'eau de la mer est ici blanchâtre, et toutes les pierres qu'elle baigne, sont revêtues d'une teinte laiteuse qui dénoterait la présence du soufre, quand bien même l'odorat ne la ferait pas reconnaître tout d'abord.

A dix heures vingt-trois minutes, nous traversons encore un ravin, et la plage s'élargit de nouveau. A dix heures trente minutes, et à dix heures trente-six minutes, nous passons devant deux lits de cascade, creusés dans le flanc de la montagne qui n'est alors qu'à deux cent cinquante mètres au plus de notre route. Naturellement, des ravines coupent en ce point le delta qui s'est formé sur une largeur de cinq cents mètres; là se sont accumulés les graviers entraînés par les torrents qui viennent, à certaines époques, se précipiter vers la mer, par les deux cascades signalées plus haut.

A dix heures trente-neuf minutes, nous faisons une halte de cinq minutes pour attendre nos bagages , et nous reprenons

notre route au sud-sud-ouest. A partir de ce point, la plage, à partir du pied de la montagne, n'a guère plus de deux cents mètres de largeur, et elle est couverte de larges flaques d'eau, véritables laisses que la mer fonne en se retirant, lorsque son niveau s'abaisse. .4 dix heures cinquante-quatre minutes, nous sommes devant une nouvelle déchirure du flanc de la montagne, servant de débouché à un torrent qui s'écoule en cascade vers la mer Morte.

A dix heures cinquante-six minutes, nous marchons directement au sud, entre une haute montagne, dont le pied est à quinze mètres à notre droite, et la mer qui n'est plus qu'à cinq ou six mètres. A onze heures deux minutes, la montagne que nous venons de longer, démasque d'autres montagnes sensiblement moins élevées. Enfin, à onze heures huit minutes, nous .arrivons au Birket-el-Khalil, lieu placé au fond du golfe très-profond qui commence à partir d'Ayn-Djedy. D'où vient ce nom de Birket-el-Khalil? Je le demande à mes Bédouins, et le scheikh Hamdan se charge de me raconter l'histoire suivante, pendant une halte de quelques minutes que nous faisons en ce lieu.

«Abraham, connu par les Arabes sous le nom d'El-Khalil (l'ami de Dieu), habitait Hébron, ville à laquelle il a laissé son nom d'El-Khalil. Un beau jour, le patriarche se rendit en ce point avec une mule, afin d'y faire sa provision du sèl que les habitants du rivage avaient l'habitude de recueillir et de vendre aux habitants du haut pays. Les Salineurs eurent l'imprudence grossière de répondre à Abraham qu'ils n'avaient pas de sel à lui vendre, bien qu'il y en eut des tas autour d'eux. L'ami d'Allah, choqué de cette impertinence, résolut aussitôt de punir les malavisés. «Vous n'avez pas de sel, dites-vous? eh bien, c'est vrai ! leur répondit-il, vous n'en avez plus, et vous n'en aurez plus jamais ; vous n'en pourrez plus recueillir en ce lieu que je

maudis, et qui pis est, vous n'aurez plus de route pour aller d'ici à Hebron. » A l'instant même la terrible menace du patriarche s'accomplit : le sel se transforma en pierre , tout en conservant son apparence saline, et l'Ouad-el Khalil cessa d'être praticable pour les voyageurs. Les coupables eurent beau demander grâce , Abraham fut inexorable. Il acheta du sel ailleurs, et depuis ce jour, le Birket-el-Khalil resta tapissé de sel qui n'est pas du sel, mais bien de la vraie pierre sans saveur. •

Je n'ai pas changé une syllabe au récit du scheikh Hamdan , récit quj , raconté sur les lieux , ne manquait pas d'un certain piquant. Les Bédouins vous racontent cette histoire d'Abraham avec une foi entière, et pour eux les cristallisations calcaires qui forment le sol du Birket-el-Khalil, sont indubitablement le sel métamorphosé par la malédiction d'EI- Khalil. Ghouf , me disaient-ils; fih melehh, ouèlakin ma fich melehh. (Vois plutôt : c'est du sel, mais ce n'est pas du sel.) Je ramassai quelques échantillons de la cristallisation sur laquelle est basée cette tradition curieuse, et nous nous remîmes en marche à onze heures douze minutes.

Devant le Birket-el-Khalil, la plage n'a que cent mètres de largeur, et à droite débouche, à cinq cents mètres environ, l'Ouad-el-Khabara que domine au sud une haute montagne nommée le Djebel-el-Khabara. Le plus haut sommet de cette montagne est à cinq kilomètres de notre route, et tout son flanc est formé de mamelons qui commencent à s'élever, à droite de la route, à cent cinquante mètres seulement. A onze heures trente-cinq minutes nous sommes en face de l'Ouad-el-Khalil, qui débouche, par une petite plaine triangulaire de cinq cents mètres de profondeur, sur un large delta ; en ce point, mille ou douze cents mètres au moins nous séparent du bord de la mer, et sur la rive orientale de celle-ci

nous avons justement devant nous le sommet du Djebel -

Atarous.

A onze heures quarante minutes nous coupons, en marchant toujours au sud-sud-ouest, les ravins par lesquels s'échappe vers la mer Morte, l'eau du torrent qui descend des montagnes de Canàan, par l'Ouad-el-Khalil. Nous sommes alors à égale distance du bord de la mer et de la haute montagne qui borne l'horizon à droite ; cette distance est de six cents mètres environ. Le flanc de la montagne est profondément déchiré par une sorte de cirque, qui n'est très-probablement qu'un cratère dominé, au nord et au sud, par deux sommetssélevés. A onze heures cinquante minutes nous sommes en face de ce cratère ; la plaine qui nous sépare de la montagne est semée de petits mamelons de couleur vert sale et qui ne sont que des monticules de sable, rongés par les eaux de l'hiver.

A onze heures cinquante -cinq minutes, nous faisons halte pour déjeuner dans cette plaine, en un point qui n'est guère éloigné que de quatre cents mètres du bord de la mer. À midi vingt-huit minutes, nous remontons à cheval et nous continuons à marcher au sud-sud-ouest. A. midi trente-cinq minutes, nous traversons un lit de torrent, dédoublé pour former un îlot oblong de gravier et de rocaille roulée. A midi quarante-cinq minutes, nous sommes arrivés en face de l'Ouad-es-Seyal (vallée des Gommiers), dont l'embouchure est à neuf cents mètres sur notre droite. Nous ne sommes alors qu'à deux cent cinquante mètres du bord de la mer, et nous marchons directement au sud, en suivant parallèlement la côte.

Le pâté de montagnes qui domine au sud FOuadres-Seyal , a une direction assez fortement inclinée à l'ouest. Plusieurs lits de torrents à sec ont encore été coupés par nous à midi quarante et une minutes et à midi cinquante minutes. En ce

moment le pied des montagnes est éloigné d'environ deux mille mètres. Notre route a encore tourné en ce point, et nous marchons au sud-est, jusqu'à une heure huit minutes. Le bord de la mer est alors à trois cents mètres, et un nouveau pâté de montagnes s'élève à trois mille mètres, sur notre droite; les mamelons verdàtres de sable couvrent toute la plaine qui nous en sépare. Nous reprenons ensuite notre marche au sud-sud-ouest, en longeant un petit golfe au delà duquel la plage s'élargit rapidement. A une heure vingtneuf minutes le bord de la mer est à sept cents mètres de notre route qui est inclinée au sud-ouest. Les pierres calcinées qui composent les déjections volcaniques, dont j'ai parlé plusieurs fois déjà, reparaissent parsemées sur le terrain.

Peu à peu nous marchons presque directement à l'ouest, en nous éloignant de la mer Morte, et à une heure quarante minutes, nous nous dirigeons sur une montagne dont le flanc semble déchiré par quelque éruption volcanique. Cette montagne, qui domine au nord l'Ouad-el-Hafaf , est à trois quarts de lieue à peu près. A une heure quarante-huit minutes, se présente devant nous un lit de torrent, de trente mètres de largeur au moins : c'est celui par lequel s'écoulent les eaux qui viennent de l'Ouad-el-Hafaf. Au delà est une plaine toute déchirée et couverte de monticules de sable verdâtre , au milieu desquels nous commençons à cheminer à une heure cinquante minutes. A une heure cinquante- neuf minutes, nous traversons une petite plaine basse, bornée par un ravin que nous coupons et au delà duquel nous reprenons notre route au sud-sud-ouest.

Rien de plus étrange que la forme qu'affectent ces mamelons friables : quelques-uns d'entre eux ont absolument l'aspect d'un vieux château gothique, composé de tours rondes juxtaposées, mais non reliées par des courtines, et dont les i. «

bases sont recouvertes par des éboulements coniques. A deux heures six minutes, nous sommes en face de rOuad-en-Nemrieh (vallée des tigres ou des panthères), et la montagne qui la borde au sud n'est plus qu'à une cinquantaine de mètres à notre droite. Nous marchons alors à peu près à l'ouest, mais nous tournons brusquement au sud et nous suivons constamment cette direction, jusqu'à deux heures quarante-cinq minutes, heure à laquelle nous arrivons au point où nous devons camper aujourd'hui. A deux heures trente-quatre minutes, nous avons traversé le lit d'un ravin à sec. Nous nous arrêtons sur le flanc même de la montagne, qui est en ce point éloignée de la mer de cinq kilomètres à peu près.

A cinq ou six cents mètres sur notre gauche commence une plaine toute couverte de mamelons de sable d'un blanc verdâtre, qui offrent l'aspect le plus étrange. 11 faut que nous soyons bien avertis qu'il n'y a pas une ville immense, là, sous nos yeux, pour ne pas le croire; car nous voyons des palais, des mosquées, des tours, des maisons, des rues, des fossés, et les innombrables édifices de cette ville fantastique , ont de loin l'air d'être construits en marbre blanc. Du point assez élevé où nous dressons nos tentes , nous apercevons en faisant face à la mer, c'est-à-dire en regardant à l'est, la presqu'île d'el- Liçan, dont la côte ne semble pas éloignée de la côte occidentale, sur laquelle nous sommes arrêtés, de plus de deux ou trois kilomètres. Sur cette presqu'île les mamelons de sable continuent à se montrer, et l'on jurerait qu'en ce point deux villes immenses sont assises en face l'une de l'autre, sur les deux rives si rapprochées de la mer Morte.

Derrière nous est une vaste déchirure dans la montagne, et au delà de cette déchirure un piton élevé, au sommet duquel paraissent quelques ruines; c'est la montagne du Sebbeh , et ces ruines sont les restes de Masada, le dernier rempart de

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 495 l'indépendance judaïque ; demain matin nous ferons un pèlerinage d'antiquaires à ces vénérables ruines.

Le scheikh Abou-Daouk nous a tenu parole ; à peine sommesnous installés que ses hommes paraissent près de nos tentes : ils sont beaucoup plus noirs de teint que les Thâamera, et leur costume ne se compose plus que d'une chemise de grosse toile grise , et d'un kafieh qui n'a plus aucune couleur appréciable; leur chaussure, quand ils en ont, consiste en semelles reliées par des ficelles autour du gros orteil et de la cheville ; elle a quelque analogie avec l'espadrille des montagnards aragonais. Quelques mauvais fusils à mèche, quelques yataghans ou khandjar ne valant pas mieux que les fusils , voilà l'armement de nos nouveaux défenseurs.

En passant vis-à-vis de l'Ouad-es-Seyal , nous avions aperçu de très-loin la tête de deux ou trois chameaux, et nous nous étions un peu préoccupés de leur apparition. Quelques-uns de nos soldats ont été reconnaître à qui nous avions affaire; c'étaient des amis, et nous ne pensons plus à eux.

Dans la journée, Hamdan nous a quittés pour aller à la recherche de quelque campement où il puisse nous acheter deux moutons , l'un pour nous , l'autre pour notre escorte , à qui nous voulons en faire la galanterie; comme il ne rentre pas, et cela à notre assez vif mécontentement , nos Arabes se voient forcés de renoncer à l'espérance gastronomique que nous leur avions imprudemment laissé concevoir.

Malheureusement le manque de viande fraîche n'est pas ce (jui nous ahlige le plus : il nous reste de notre provision d'eau, de quoi faire tout juste de la soupe et du café pour ce soir et pour demain matin ; quant à en boire, c'est une autre affaire. Mous voudrons bien nous en passer, et, à plus forte raison, nos chevaux, nos mules et nos Arabes s'en passeront aussi. Nous devions en trouver en abondance, nous avait-on dit , dans le

vrai lit de cascade qui nous sépare de la montagne de Sebbeh , et il n'y en a pas une goutte. Ma fych maïeh ! — Pas d'eau ! — A cette triste nouvelle, tout le monde se sent pris d'une soif enragée, et il n'y a que nos pauvres bètes qui ne s'en plaignent pas, bien qu'elles en souffrent tout autant que nous.

Dès notre arrivée au point où nous devons camper, Mohammed , qui se méfiait des ressources de cet endroit peu riant, a pris les devants et a fait gravir son cheval vers le flanc de Sebbeh ; c'est lui qui le premier nous annonce que ce que nous avons de mieux à faire pour aujourd'hui, c'est de nous figurer que nous avons bu à Ayn-Djedy pour quarante-huit heures. Il m'avoue cependant qu'il a réussi à découvrir, dans un creux de rocher, de quoi désaltérer sa monture, mais que tout y a passé et qu'il n'y a plus nulle part, autour de nous, de quoi étancher la soif d'un pigeon. Nous avons bien encore du vin, mais quel vin ! battu, échauffé, rendu nauséabond par les outres dans lesquelles il a été ballotté depuis quelques jours, sous un soleil de feu. Belle ressource! Au reste, quand nous nous désespérerions, cela ne nous donnerait pas d'eau à boire. Nous prenons donc notre parti le plus bravement possible, et nous nous résignons à courir la chance de devenir hydrophobes.

Quant aux Bédouins, nous imaginons de leur faire une distribution un peu plus large de farine et d'huile ; peut-être cela les consolera-t-il. Heureusement nous avons deviné juste, et comme ils auront un peu plus à manger que d'ordinaire, ils se résignent comme nous et ne se tourmentent pas outre mesure de la privation forcée à laquelle ils sont condamnés. Nos moukres sont moins philosophes, et pour la première fois je comprends qu'ils portent quelque intérêt à leurs bêtes. Du reste, je ne voudrais pas sonder leur cœur, ni éplucher de trop près le sentiment qui les anime en ce moment, car j'aurais peur de découvrir que c<? n'est pas de la pitié pure et désintéressée

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 497 pour les pauvres animaux qu'ils conduisent , et qui , ce soir, paraissent assez hébétés et très- peu fringants, autour du piquet auquel ils sont attachés.

Rien de plus rissolé que le terrain sur lequel nous campons : rocailles qui semblent avoir indéfiniment séjourné dans la friture, scories, fragments de lave, voilà ce qu'est ce terrain maudit, dont la vue seule donnerait soif à l'être le plus sobre et le plus patient.

On devine que notre dîner est assez mélancolique, et voilà que quand la nuit est venue, nous entendons tout notre monde qui chante. Ce que c'est pourtant qu'un supplément de farine et d'huile, pour des Bédouins! Ces gaillards-là sont aussi gais que s'ils avaient bu chacun une bouteille de Champagne : ils chantent en dansant; allons bien vite jouir de ce curieux spectacle. Nous sortons donc de nos tentes et nous fumons notre tchibouk auprès de ces braves gens dont les bizarres silhouettes se détachent sur un feu de broussailles sèches, car brûler du bois h Sebbeh , c'est impossible !

Ce que dansent nos Arabes, c'est la danse du sabre. Voici en quoi consiste cet échantillon d'une chorégraphie de sauvages : huit hommes, se tenant par le bras et les mains en avant, chantent un refrain qui se répète indéfiniment; les quatre de droite commencent, et ils battent des mains en cadence, en se dandinant soit de gauche à droite, soit d'arrière en avant. Quand ils ont fini , les quatre acteurs de gauche répètent ce que viennent de dire les quatre autres, et ils exécutent les mêmes battements de mains et les mêmes contorsions. Devant eux, un homme qui reste muet, leur fait face, et il bat la mesure du chant avec la lame de son sabre, en leur passant cette lame contre la figure ; tantôt il se rapproche du chœur, qui recule alors, tantôt il recule à son tour, el le chœur s'avance sur lui, en s'inclinant à chaque pas et en

s accroupissant le plus souvent presque jusqu'à terre. Quand ils se relèvent , ils jettent un cri aigu et guttural qui achève de donner ù cette danse le caractère le plus diabolique. A mesure qu'ils chantent en se dandinant . , les faces de tous ces hommes prennent un caractère de plus en plus farouche, et après une demi-heure de cet exercice, ils ressemblent à de véritables bêtes féroces qui passent leur temps à se promettre quelque meurtre à accomplir. Ce spectacle, vu la nuit , dans un lieu pareil, et à la clarté des feux de bivouac, nous émeut et nous impressionne vivement; nous ne nous lassons pas plus de le contempler, que nos Bédouins ne se lassent de savourer ce plaisir de Peaux-rouges. Tous y prennent part, et ceux même qui ne figurent pas dans le chœur, battent des mains en cadence et accompagnent le chant. C'est le khatib lui-même, le diseur de prières, qui tient la droite de la lile de chanteurs, et c'est Meydani qui brandit son sabre devant eux, en relevant sa robe de la main gauche, pour que ses mouvements saccadés soient plus libres.

Cette pantomime a duré pendant une heure entière lorsque survient notre moukre Schariar, qui prend la place de tyeydani, et nous montre son savoir-faire. Jamais je n'ai vu manœuvrer un sabre avec une dextérité pareille; il semble que cet homme parvienne à s'entourer d'un cercle d'acier, tant la lame qu'il fait voltiger, roule rapidement autour de toutes les parties de son corps; évidemment Meydani n'est qu'un novice en comparaison de Schariar. Mais bientôt la danse du sabre cesse, et notre moukre, qui est un beau-fils, coureur de cafés, et le chanteur émérite de Bcyrout , entonne à lui tout seul des chansons aussi salées que l'eau de la mer Morte, chansons qu'il assaisonne de gestes de haut goût. Rien ne saurait dépeindre l'enthousiasme de nos Bédouins : le ravissement et l'admiration se peignent sur leurs figures basanées, et des

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. m

applaudissements frénétiques sont la récompense du beau talent de Schariar,

A propos de celui-ci, un mot en passant. Quand nous avons quitté Jérusalem, c'était lui qui pleurait de désespoir, et depuis que nous sommes en route, il est le plus gai et le plus intrépide de tous nos hommes. Voilà comment on se trompe parfois sur le compte de certains caractères. Schariar, qui s'est coupé volontairement deux phalanges de la main droite pour se soustraire à la conscription du Nizam , Schariar serait très-certainement un soldat d'élite, car le drôle n'a peur de rien et personne n'est plus habile que lui à manier des armes. Mais je l'ai dit tout à l'heure, Schariar est un coureur de cafés et de mauvais lieux, ce qu'en argot parisien on nomme un viveur ; voilà le mot de l'énigme présentée, il y a quelques jours, par ce que nous avions pris pour de la lâcheté de sa part.

Comme nous ne pouvons regarder et écouter des Bédouins en goguettes, pendant toute la nuit, nous leur faisons distribuer du café, avec du sucre, ce qui exalte leur joie et leur reconnaissance, et nous allons nous coucher, car il faudra demain être en route au lever du soleil , pour aller visiter les ruines de Masada.

11 janvier.

Ce matin, avant le jour, nous étions tous sur pied. La course de Masada, à en juger par la hauteur que nous avions à escalader, promettait d'être rude ; il était donc sage de partir avant que le soleil ne fût tant soit peu haut dans le ciel. Nous avons pressé Matteo, et, après avoir, comme d'ordinaire, pris un potage où il ne manquait guère que du bouillon, après avoir savouré une tasse de café, un tchibouk et un goutte de raki,

nous nous mettons en route. Notre fidèle Ahouad et deux Djahalin à moitié nus , nous servent seuls de guides et d'escorte ; aussi avons-nous bourré nos poches et nos ceintures, de pistolets bien chargés et dont nous avons préalablement vérifié les capsules. Nous entamons donc bravement l'affreuse escalade que nous avons à parfaire, pour arriver au curieux plateau que nous avons tant à cœur d'explorer.

Je n'essaierai pas de décrire , après Josèphe , le chemin incroyable qui nous conduit à Masada; j'aime bien mieux copier textuellement ce qu'en a dit l'historien des Juifs, car je ne saurais, à coup sûr, faire aussi bien que lui. Qu'était-ce que Masada, et que s'est-il passé en ce lieu sans pareil dans le monde entier? C'est Josèphe encore qui va nous l'apprendre, et je lui emprunterai le récit entier qm\ dans la Guerre des Juifs, concerne l'effroyable catastrophe dont Masada fut le théâtre.

Quelques mots encore avant d'en venir à ce récit. Masada veut dire forteresse , c'est le mot hébreu mîic, sans aucune altération. Jamais localité n'a mieux mérité ce nom qui n'est plus aujourd'hui connu des Bédouins, et qui n'était peut-être qu'une appellation toute différente du nom réel de la localité elle-même. Ce qui me le ferait croire, c'est le sens même du mot Masada, et l'existence du nom Sebbeh, qui seul est resté parmi les Arabes, et qu'ils n'ont probablement pas inventé un beau matin. Après le sac de Masada, appeler encore la forteresse par excellence, un lieu que la tactique romaine était parvenue à réduire, c'eût été une véritable dérision, et voilà comment je m'explique la disparition du nom Masada.

Pline 1 parle de cette ville comme d'une forteresse, située au sommet d'un rocher, et il la cite, avec raison, après En-

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