‹ Voyage autour de la Mer morteChapitre 32 sur 32 · I. Voyez Pl. xix · texte numérisé non relu

I. Voyez Pl. xix

Cet intérieur sert souvent d'asile aux Bédouins, à ce qu'il paraît; des broussailles, ou mieux du fumier accumulé pour servir de litière, de la fiente de bestiaux qui sèche au soleil, pour être employée plus tard comme combustible, voilà ce qui nous dénote la présence fréquente de l'homme dans ce temple ruiné. Ou les habitants ordinaires du lieu sont à la promenade, ou ils se sont cachés dans quelque trou, de peur apparemment d'être volés par nous; ce qui est sûr, c'est que nous n'en apercevons pas un seul.

Parmi les beaux fragments de sculpture répandus à foison autour du temple, et dont on a fait des sortes de clôture un peu trop à claire-voie, nous trouvons un beau claveau portant un buste d'Apollon à tète nimbée et ornée de rayons, un magnifique munie de lion qui a servi de gargouille au temple, de nombreux chapiteaux. corinthiens plus ou moins frustes, et des fragments de corniche ornés de riches rinceaux. Tous ces fragments proviennent du temple, mais il en est d'autres aussi qui ne peuvent lui avoir appartenu. Ainsi quelques moulures, quelques bases de colonnes d'un dessin beaucoup plus simple, se rencontrent par-ci par-là; quelques blocs de lave, et quelques fragments d'architecture également en lave, sont l'indice évident de la préexistence d'édifices beaucoup plus antiques en ce lieu, et d'édifices d'origine probablement moabitique.

Nous n'avons donc qu'à nous féliciter de nous être dérangés de notre route, pour examiner cette somptueuse ruine qui est, à coup sûr, fort peu connue encore, et cependant nous ne sommes pas les premiers qui la visitons, car nous lisons sur la muraille du vestibule le nom HYDE, suivi de la date 1822, le tout péniblement gravé avec une lame de couteau. Qui est ce voyageur? Je l'ignore complètement. Notre ami Loysel, qui s'est senti humilié de rencontrer à Beit-cl-kerm la carte de visite de M. llyde, a eu l'idée d'écrire son nom au-dessus de celui que

3i6 VOYAGE EN SYRIE

nous avons trouvé, et de le faire suivre des mots : Venu avant!!! Inutile de dire combien cette bouffonnerie nous a mis en gaieté.

Beitr-el-Kerm est mentionné sur la carte de Zimmermann; mais en avant de la localité désignée ainsi, est placée une véritable montagne, qui, je puis l'affirmer, n'existe pas. Rien n'est plat comme le terrain sur lequel s'élève cette belle ruine. Au nord, le monticule de Schihan est le seul mouvement de terrain qui paraisse, et derrière nous, au sud, nous ne voyons qu'une colline assez basse, qui sert d'assiette aux ruines d'er-Rabbah.

Il est midi cinquante minutes ; nous avons encore dépensé une heure et demie à Reit-el-Kerm. 11 est visible que ces haltes ne font pas le compte de nos scheikhs. A chaque instant, ils nous prient de nous presser et de remonter à cheval ; enfin nous nous y décidons bien à contre-coeur, et nous marchons à travers la plaine, presque directement au sud, en inclinant de quelques degrés à peine vers l'est. A midi cinquante-huit minutes, nous longeons une sorte d'enceinte renfermant des ruines énormes dont je ne puis obtenir le nom, des Arabes qui m'accompagnent; ils ne l'ont jamais entendu prononcer. En ce moment nous cheminons évidemment sur les traces d'une voie antique, et elle nous conduit au sud-sud-ouest. A une heure quinze minutes, nous voyons encore sur notre gauche, à cinq cents mètres de distance, un mamelon couvert de décombres. A une heure vingt minutes, à sept cents mètres sur notre gauche, se présentent de nouvelles ruines plus considérables encore; mais aucune des deux n'a de nom particulier connu des Arabes qui m'accompagnent.

A une heure vingt-sept minutes, nous passons devant les ruines d'un petit temple carré, de construction probablement romaine. Trois colonnes sont encore debout, et à côté d'elles un chapiteau gît sur le sol qui présente une aire pavée. Au point où le terrain s'élève doucement devant nous, c'est-à-dire

à cent pas de la ruine que je viens d'indiquer, nous rentrons dans une allée de pierres qui nous introduit au milieu des décombres d'er-Rabbah ; nous touchons à ces ruines à une heure trente et une minutes, et enfin nous faisons halte à une heure trente-cinq minutes.

Nous espérions trouver nos bagages arrêtés à cr-Rabbah ; hélas ! hélas! ils ont filé plus loin, et avec eux notre cuisinier. Décidément, nous ne pouvons pas camper ici, et il faut pousser jusqu'à Karak. Car, ainsi que nos Arabes nous en avaient prévenus, il n'y a pas une goutte d'eau à er-Rabbah; hommes et animaux auraient donc trop à pàtir. Heureusement nous voyons apparaître notre macédonien Nicolas, qui a eu le bon esprit de nous attendre, ou plutôt que Matteo a mis en faction à er-Rabbah, avec quelques vivres; nous pouvons donc profiter de notre halte, pour prendre un repas plus que frugal, mais dont nous avons très-grand besoin. Quelques œufs durs et des poules plus dures encore que les œufs, voilà, comme toujours, notre festin.

Une fois que nous y avons fait honneur en voyageurs affamés, nous nous hâtons de voir au moins les ruines qui nous entourent. Chacun court de son côté, et franchissant les amas de décombres, se met en chasse des monuments. A quatrevingts mètres du point où nous nous sommes arrêtés, est une belle porte romaine qu'un tremblement de terre a disloquée 1 . L'arcade principale s'est écroulée, mais à droite et à gauche subsistent encore, parfaitement intactes, de petites arcatures latérales qui sont murées, et qui n'ont jamais été, je crois, qui; des fausses portes. Au-dessus de la petite porte de droite, les pierres de taille, secouées par le tremblement de terre qui a détruit le monument, ont glissé les unes sur les autres, de sorte

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qu'elles ont Pair suspendues et prêtes à crouler au moindre choc. En deçà paraissent debout quelques fûts de colonne restés en place. Hormis quelques tronçons et quelques chapiteaux de colonne gisant sur le terrain par-ci par-là, il semble que cet emplacement n'ait jamais été couvert de constructions, et que ce soit un espace qui était destiné à rester dégagé, c'est-àdire une sorte de place publique.

De riches fragments analogues forment une véritable bordure à droite de la route qui nous a conduits en ce point, et cette bordure commence au bas même de la colline recouverte par les ruines d'er-Rabbah.

Un peu au sud de la porte romaine , et à cinquante mètres seulement du chemin, est une citerne carrée, de dimension ordinaire; mais plus loin et à cent mètres sur la droite, se voit une seconde citerne carrée, trois fois plus grande que la première; c'est-à-dire que celle-ci est énorme. Les décombres les entourent au loin, et tout un quartier de la ville a évidemment existé de ce côté du chemin. A gauche de celui-ci le terrain est un peu plus élevé de quelques mètres, et les ruines s'étendent de tous les côtés, sans interruption.

A deux cents mètres à gauche est une enceinte carrée, dont les murs ont encore près de deux mètres de hauteur, qui fut très-probablement jadis le parvis d'un temple. Cette enceinte, ouverte au nord, est pavée de blocs équarris de lave noire, et au centre se voit un trou qui donne accès dans une cave que nous n'avons pas été tentés de visiter. Dans les décombres se rencontrent fréquemment des blocs de lave travaillés et qui appartiennent à une civilisation antérieure à la venue des Romains. L'un d'eux est un fragment de chambranle de porte ou de fenêtre, garni de moulures et d'un fleuron à l'angle'. Comme il ne pèse

i. Voyez Pl. L.

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 349 pas exorbitamment, nous en chargeons Nicolas pour remplacer en poids les œufs, les deux poules et le pain dont nous avons allégé son bagage. Le brave homme prend l'énorme pierre sans murmurer et se remet en route, trottinant après nos bagages qu'il rattrapera Dieu sait quand. Oisons tout de suite que ce fragment de sculpture moabite est aujourd'hui au Louvre.

Il est deux heures vingt-sept minutes. Les instances de nos scheikhs sont très-vives, et la prudence d'ailleurs nous dit assez qu'il est temps de déguerpir; nous remontons donc à cheval, déplorant la nécessité qui nous force de traverser aussi rapidement ces curieuses ruines , et nous nous remettons en route, en marchant directement au sud. Le terrain sur lequel était bâtie er-Rabbah forme une éminence semi-lunaire, qui embrasse au sud un espace de terrain plat, formant promontoire entre les deux côtés de la ville. Sur cet espace enfermé, que nous traversons suivant son axe , c'est-à-dire du nord au sud , le roc nu affleure presque partout 1 .

Avant d'arriver au bas de la colline d'er-Rabbah, nous voyons à notre gauche, et à environ deux cents mètres de la route, une seconde ruine carrée qui paraît assez importante; puis, à sept cents mètres à peu près et toujours à gauche, nous apercevons une très-grosse muraille, à partir de laquelle commence la corne gauche du croissant sur lequel la ville était assise ; elle s'allonge de quelques cents mètres vers le sud , et elle porte encore des ruines d'ailleurs assez clair-semées.

Tout le rideau de terrain qui s'étend à notre droite continue à être couvert de décombres. Enfin , à gauche de la route et aussitôt que nous sommes arrivés au bas de la colline, ou, pour mieux dire, à la limite de la ville antique , commence une

1. Dans les ruines d'er-Rabbah se trouvent, en immense quantité, des pierres de taille formées d'un calcaire coquillier très-grossier et qui, évidemment, a été pris sur plaw.

allée de pierres qui s'étend au loin devant nous, et que nous rejoignons à deux heures trente-huit minutes, en un point où deux immenses arasements de ces mêmes murs en blocs de lave, séparés l'un de l'autre de cent mètres, viennent recouper perpendiculairement la rangée de pierres de droite. De l'extrémité du mur inférieur part vers le nord un autre mur semblable d'une très-grande longueur. En ce même point se termine la pointe gauche de la colline en croissant , d'er- Rabbah.

Une fois rentrés en plaine, nous tournons au sud-sud-ouest, et nous perdons presque immédiatement l'allée de pierres, qui est remplacée par des traces non équivoques d'une voie pavée antique. Adeux heures quarante et une minutes, nous passons à quatre-vingts mètres à droite d'un monticule couvert de décombres, auquel aboutit une allée de pierres qui s'embranchait év idemment sur la voie antique que nous suivons. A deux heures cinquante et une minutes, le terrain de la plaine s'abaisse, et nous passons à dix mètres à droite d'un tertre couvert de ruines auxquelles les Arabes qui m'accompagnent ne peuvent donner de nom particulier. Là recommence l'allée de pierres que viennent recouper à droite et à gauche d'assez nombreuses murailles formant toujours des enceintes, aujourd'hui à fleur de terre. A trois heures précises , l'allée de pierres que nous suivons tourne au sud-sud-est , et il s'en détache une branche qui se dirige à l' est-sud-est , et va se perdre au loin. Presque aussitôt, l'allée principale disparaît, et nous cheminons directement au sud, pendant quelques minutes, à travers une plaine sans trace de ruines. A trois heures huit minutes, l'allée de pierres reparaît , et elle continue à se diriger au sud ; mais à trois heures dix minutes , nous tournons au sud-ouest , et nous coupons l'allée qui est ici garnie d'un pavé, en assez bon état encore.

Nous avons alors en vue , à douze cents mètres à notre gauche, des ruines considérables dont je ne puis obtenir le nom. A trois heures quinze minutes, à environ un kilomètre en avant et à droite, nous apercevons sur le flanc d'un coteau d'autres ruines considérables aussi , et dont mes compagnons ignorent le nom. A trois heures vingt-deux minutes, notre route s'est infléchie vers le sud-sud-ouest, en se rapprochant du coteau couvert de ruines que nous avons en vue depuis quelques minutes.

En ce moment , nous voyons sortir des ruines cinq Bédouins à cheval, armés de lances et qui accourent au galop vers nous. Tous nos spheikhs forment aussitôt un petit peloton d'avantgarde ; chacun de nous, à tout hasard, prend son fusil , et nous marchons côte à côte, vers le point où doit av oir lieu la rencontre avec nos visiteurs. Déjà Hamdan, Abou-Daouk et nos scheikhs Beni-Sakhar se sont arrêtés pour recevoir les cinq cavaliers qui fondaient sur nous comme une avalanche, bien que plusieurs d'entre eux fussent montés sur des juments pleines. Tous se saluent froidement et d'un air peu gracieux, lorsque nous entrons nous-mêmes en scène. C'est le neveu du scheikh de Karak, Scheikh-Selameh, qui est venu avec des amis au-devant de nous. Depuis trois jours déjà , ils nous attendent dans les décombres, d'où nous venons de les voir sortir comme une bande de chakals.

C'est beaucoup trop d'honneur que ces messieurs nous font. Il serait difficile, je crois, de rencontrer ailleurs des figures de bandits aussi affreusement caractérisées. Le scheikh Selameh porte une robe rouge et une Abaya noire un peu plus que râpée ; il a la figure longue, les lèvres minces, le nez pointu et l'air d'un brutal de la pire espèce. Tous ses traits sont abîmés par la petite vérole, qui lui a éraillé les paupières; somme toute, c'est un vilain monsieur qui m'inspire une confiance fort limi-

téo. Du reste , ses compagnons n'ont pas une tournure plus

agréable que la sienne.

Je m'approche et je décoche à Selameh un selam-âleikoum que le drôle ne me rend pas; il a bien l'air de marmotter quelques paroles, mais elles ne franchissent pas le bord de ses lèvres, et Dieu sait quelles bénédictions elles m'auraient apportées ! Décidément nous avons fait une mauvaise connaissance, et mon salut non rendu me préoccupe un peu, je l'avoue; mais le vin est tiré, il faut le boire bravement. D'un geste, Selameh nous fait signe de nous remettre en route, et nous cheminons assez penauds derrière lui , en nous entretenant à voix basse, des surprises plus ou moins agréables qui , suivant toute apparence, nous attendent à Karak.

Selameh et ses quatre bandits sont muets comme des carpes. Abou-Daouk n'a pas quitté son air riant, et nos Beni-Sakhar ont pris le maintien de princes hautains et fiers. Mohammed fronce son sourcil noir et caresse la crosse de son fusil ; quant à Hamdan, il est d'une pâleur extrême et visiblement oppressé par une inquiétude horrible.

4 trois heures vingt-deux minutes, nous avons repris notre allure ordinaire, et, à peine sommes-nous en marche que Scheikh-Selameh , qui voit Loysel allumer une pipe pour luimême, la lui prend des mains et se met tranquillement à la fumer : Diable ! diable ! diable ! se dit au fond du cœur chacun de nous, et moi plus que tous les autres, tout ceci n'est pas d'une gaîté folle! Nous nous sommes fourrés, la tête la première, dans un magnifique guêpier!

Comme il n'y a plus à reculer, nous faisons bonne mine à mauvais jeu, et la pensée du danger palpable qui nous menace, réagit promptement en sens inverse de l'intimidation. Notre bonne humeur habituelle vient d'avoir une syncope : elle se réveille, et nous nous faisons du bruit à nous-mêmes, en

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 353 goaillant Loysel sur sa bienheureuse pipe, afin de nous étourdir un peu. Maintenant advienne que pourra, on n'aura pas aussi bon marché de nous que de perdreaux, et à la grâce de Dieu!

Je reprends donc ma besogne géographique avec Édouard , et je continue à étudier le pays. 11 est toujours aussi nu, car de Schihan jusqu'au bord de l'Ouad-el-Karak , il n'y a pas un arbre , pas un arbrisseau. A trois heures vingt-deux minutes , nous marchons au sud-sud-ouest, et la colline que nous avions à notre droite n'est plus qu'à cinquante mètres du chemin. A trois heures trente minutes, des ruines en couvrent le flanc. Bientôt s'élèvent à notre gauche de petits mamelons, et à trois heures quarante minutes, nous nous trouvons à la crête d'une descente qui nous mène, à trois heures quarante-trois minutes, au fond d'un ouad que traversait la voie antique; nous continuons à suivre celle-ci. En descendant, nous avons aperçu quelques affleurements de murs à notre droite.

Une fois au fond de Pouad, nous marchons directement à l'ouest. Cet ouad que nous venons de traverser à sa naissance, se dirige au nord-nord-ouest; le revers opposé se franchit en suivant toujours la voie antique , qui , après s'être dirigée directement à l'ouest, s'infléchit un peu ensuite à l' ouest-sud-ouest. La montée est difficile ; des rocs plats et glissants forment les marches d'une sorte d'escalier de géant, dont nous n'atteignons le sommet qu'à trois heures cinquante minutes. A notre droite, nous longeons une petite plaine basse qui a l'air de surplomber une vallée abrupte et profonde. A notre gauche est un monticule sur le flanc duquel nous marchons, pour arriver enfin à un petit plateau aboutissant à un ouad effroyable, qui s'ouvre comme un abîme béant devant nous : c'est l'Ouadel-Karak.

Sa vue n'est pas faite pour nous rendre des idées couleur de rose, et jamais pareil repaire de bandits n'a existé dans le

monde, entier; c'est là, du moins, notre première impression, à la vivacité de laquelle contribue, sans doute, l'aspect du ciel qui est couvert de nuages gris et d'une tristesse accablante. Nous avons quelque chose comme trois cents mètres presque à pic à descendre , et un peu plus à remonter, pour arriver à l'affreux nid de vautours qui s'appelle Karak.

En ce moment, Hamdan, tout effaré, s'approche de moi et me dit tout bas : Ne va pas te loger à la ville; reste au fond de la vallée, à la fontaine que nous allons rencontrer, et dis que tu préfères camper en cet endroit, à cause du voisinage de la fontaine. Les habitants de Karak sont d'affreux brigands ; Dieu sait ce qui nous menace tous , si tu consens à entrer dans leur ville.

Il n'y avait pas dans cet avertissement de quoi me rassurer beaucoup ; mais comment nous dispenser d'aller prendre gîte à la ville , sans donner à croire que nous avions peur ? A tout prix nous devions éviter de laisser percer la moindre inquiétude, si nous voulions imposer quelque semblant de respect à ces bandits; et d'ailleurs que faire, que devenir en cas d'une attaque, au fond d'un gouffre pareil? Il suffirait de dix moellons jetés d'en haut, pendant la nuit, pour nous exterminer et nous broyer comme dans un mortier. Je répondis donc nettement à Hamdan, que nous étions venus pour visiter Karak; que nous voulions nous y arrêter au moins un jour, et que, par conséquent, ce qui nous restait à faire était d'aller loger dans la ville même, et de prouver ainsi que nous étions au-dessus de la crainte.

— Àla Khatrak — à ta volonté — , me répondit Hamdan en soupirant, et il s'éloigna de moi.

J'ai dit qu'à trois heures cinquante-six minutes, nous étions arrivés à un point à partir duquel nous n'avions plus qu'à descendre, pour atteindre le fond de l'Ouad-el-Karak. A notre

gauche, s'ouvre une vallée très-creuse, qui se prolonge vers le sud, et au fond de laquelle, à quinze cents mètres environ , mes Arabes me signalent une ruine nommée cl-Boueïreh (la petite citerne) . Une sorte de cap étroit , sur lequel nous nous engageons, s'avance sur l'Ouad-el-Karak et longe l'entrée de l'ouad où est el-Boueïreh : premier casse-cou sur lequel nous effectuons notre périlleuse descente au fond de la vallée.

Nous y touchons sains et saufs à quatre heures vingt-trois minutes. En ce point, ainsi que me l'avait annoncé Ilamdan , nous trouvons une fontaine et deux grottes taillées dans le roc, probablement deux antiques grottes sépulcrales. La nuit vient; il est trop tard pour les examiner autrement qu'en leur donnant un coup d'œil que nous leur jetons en passant. Nous sommes alors en face de l'abominable chemin de chèvres qui doit nous mener au sommet du piton parfaitement isolé , qui s'élève du fond de la vallée, et sur lequel est bâti Karak.

I,e scheik Selajneh ne nous laisse pas le temps de lui faire des compliments sur les jolies routes de son pays; il engage son cheval dans la montée, et nous l'imitons, en veillant avec soin aux faux pas qui seraient infailliblement autant d'arrêts de mort. Cette ascension phénoménale dure douze minutes, pendant lesquelles nous escaladons une longue série de lacets si rapprochés les uns des autres, que chaque cavalier a sans cesse sur la tête le ventre des chevaux qu'il suit, de même qu'il est sur la tête de ceux qui le suivent. C'est à prendre cent fois le vertige. Ajoutez à l'agrément de cette route, la nécessité de faire grimper à son cheval de perpétuelles marches de roc glissant et d'un demi-mètre de hauteur, et vous comprendrez qu'en arrivant au sommet de cette côte infernale, on respire à l'aise, en se sentant dégagé d'un horrible cauchemar. .

A quatre heures trente-cinq minutes, lui dernier lacet nous amène au pied d'une tour carrée, d'une vingtaine de mètres de

hauteur, et qui défend le débouché du joli chemin que nous venons de parcourir, ce qui, par parenthèse, ne doit pas être difficile. Cette tour occupe un des angles saillants de la ville de Karak, et à ses flancs se rattache une mauvaise muraille d'enceinte qui s'étend au sud, mais dont nous suivons la branche dirigée à l'ouest.

La population est apparemment enthousiasmée de notre visite, et elle désire nous faire honneur; car nous trouvons réuni, au pied du mur d'enceinte, un rassemblement de hideuses figures ; un cordon de figures semblables fait la doublure au-dessus de la muraille.

L'obscurité arrive grand train , et , après quelques minutes, nous franchissons par une brèche la muraille de la ville; nous avançons à travers des décombres infects, et nous mettons pied à terre dans une espèce d'enclos, attenant à une petite maison de pierre, qu'une cour, étroite de quelques mètres, sépare d'un autre édifice de pierre. Le premier est le couvent chrétien de Karak, le second, l'église dépendante de ce couvent. Deux religieux grecs habitent ce triste lieu , et c'est à eux que nous venons demander l'hospitalité.

Le scheickh Selaineh a disparu, sans que nous fissions attention à lui. Que le ciel le conduise et que le diable l'emporte !

Il y a à Karak quelques centaines d'Arabes chrétiens ; leurs chefs et entre autres un beau et brave vieillard , nommé Abd- Allah-Sennâ, qui est leur scheikh, sont accourus en armes auprès de nous. Les bonnes gens nous font le meilleur accueil qu'ils peuvent; ils nous prennent et nous baisent les mains, en nous souhaitant la bienvenue. Nous avons là sans doute des défenseurs nés, pour le cas possible d'une attaque de la part de la population musulmane.

Une fois descendus de cheval , nous avons à grimper par un

escalier étroit et sans garde-fou , appliqué contre le mur faisant face à l'église , et qui nous mène à la hauteur d'un premier étage. C'est là que demeurent les deux moines grecs. Ceux-ci déménagent, le plus lestement qu'ils peuvent, une pièce carrée dans laquelle le jour ne pénètre que par deux fenêtres sans vitres, fermées par des volets en bois mal joints ; de sorte que lorsqu'il fait mauvais temps , on est en plein jour condamné à avoir de la lumière. Notre cantine s'installe dans une salle basse ouverte à tout venant; nos couchettes de voyage sont établies dans la salle carrée qui nous est offerte par les bons religieux , et nous voilà dans le trébuchet. En sortirons-nous avec totites nos plumes? Dieu le sait ! mais il est bien probable que non.

A peine sommes-nous en possession de notre chambre à coucher, que celle-ci est immédiatement transformée en salon de réception. Une vingtaine d'habitants du lieu , chrétiens et musulmans, y pénètrent bon gré mal gré, et s'accroupissent sans façon dans tous les coins; comme leur nombre augmente à chaque instant , ils s'entassent comme ils peuvent, en nous laissant à peine l'espace nécessaire pour nous-mêmes. Sans doute cet empressement est très-flatteur, mais nous nous en passerions bien, car nous jouons là le rôle de bêtes curieuses. Les moines, pour nous offrir le café , nous font sortir tour à tour de notre chambre, et nous conduisent dans un petit réduit qui contient leurs literies extraites de notre gîte, empilées les unes sur les autres.

Mâtteo, de son côté, apporte le café aux personnages de distinction qui sont réunis chez nous ; mais le fretin s'en passe. Après le café vient la pipe, et MM. les Karakois se montrent extrêmement friands de notre tabac. Ce qu'ils fument , faute de Tutun véritable, est un hachis grossier de feuilles et de tiges de je ne sais quelle drogue, peut-être de Datura stramomum. Nous en essayons; je leur déclare courtoisement, au nom de

mes amis, qu'il est excellent, et nous sommes unanimes pour

trouver la chose exécrable*.

Nous ne pouvons pourtant pas garder nos visiteurs à perpétuité chez nous; la failli et la fatigue nous font désirer ardemment un peu moins d'honneur et un peu plut* de solitude, et nous réussissons enfin à rester les maîtres exclusifs de notre chambre. Bien vite nous nous y enfermons à clef, et nous attendons le dîner en nous faisant part de nos impressions. Nous ne sommes plus surveillés cette fois, et nous pouvons nous dire franchement ce que nous pensons de notre position présente. Touchante unanimité! nous sommes tous convaincus que nous serons bien heureux de nous tirer en vie de la noble ville de Rarak.

Une fois notre dîner tenniné , nous nous jetons tout habillés sur nos couchettes, avec tout notre arsenal à portée de la main.

Pour cette nuit toutes nos appréhensions ont été vaines; nous avons reposé le plus tranquillement du monde , malgré la vermine toujours plus drue qui nous assiège. Le temps» qui a été fort mauvais toute la nuit, s'est un peu relevé. Le vent souffle toujours avec violence, mais les rafales de pluie ont cessé pour le moment, et nous avons extrêmement froid. Nous qui sortons des bords de la mer Morte , nous ne sommes plus du tout habitués à la rude température des hautes plaines, et nous passons notre temps à grelotter.

Ce matin , j'ai jugé prudent d'entamer les pourparlers avec le scheikh de Karak, et, de faire tàter le terrain pour savoir comment nous serions traités. Hamdan et Matteo , ce dernier surtout, sont nos plénipotentiaires. J'avais apporté une lettre du pacha de Jérusalem pour le scheikh Mohammed-el-Midjielly,

et je charge Matteo d'aller la lui remettre, et de lui demander sa protection.

Matteo est fort mal reçu. Midjielly est furieux de ce que nous sommes venus nous loger au couvent grec , et surtout de ce que nous avons été accueillis par les chrétiens de Karak. Quant à la lettre du pacha, il n'a pas le temps de lire de pareils messages : — Porte cela à Abd-Allah, dit-il à Matteo, puisque je ne suis plus scheikh chez moi , et que c'est à lui qu'on s'adresse d'abord, quand on vient visiter le pays où je commande. — Matteo fait tant qu'il peut de la diplomatie pour apaiser ce féroce petit tyranneau; il annonce très-probablement des cadeaux, car Midjielly lui répond qu'il ne veut rien de nous, qu'il ne vend pas sa protection, et que si je lui donne un luleh (fourneau de pipe) , comme souvenir de mon passage, il s'en contentera ; que je puis rester à Karak dix jours, quinze jours, un mois, si je veux , visiter à loisir toutes les ruines antiques qui couvrent le pays, et que je n'ai rien à craindre.

Matteo arrive bien vite, la bouche enfarinée, pour nous rapporter cette belle et magnanime réponse , sur laquelle , je le confesse, je ne fais qu'un fonds médiocre. Hamdan, qui est présent, ne nous rassure pas le moins du monde sur les bonnes intentions de Midjielly ; il est évident qu'il le considère comme le plus infâme gueux de tout le pays.

En ce moment, nous arrive une nouvelle qui n'est pas faite pour nous donner confiance. Nos Beni-Sakhar sont furieux, on leur refuse, par l'ordre du scheikh, de la farine pour eux et de l'orge pour leurs chevaux. Au même instant, le scheikh Mohammed me fait demander de les congédier, en me disant qu'il est injurieux pour lui que je reste dans sa ville, sous une autre protection que la sienne. Au premier abord , j'ai la simplicité de trouver cette susceptibilité assez naturelle, et je suis presque disposé à écouter la requête, lorsque Matteo me dit en italien

de bien m'en garder, et de refuser net, en arrangeant la chose le moins mal que je pourrai. D'instinct, Édouard abonde dans ce sens, et je fais répondre à Midjielly que j'ai juré par Dieu de ne payer les scheikhs Beni-Sakhar que lorsque je serais de retour dans leur campement ; que je n'ai eu qu*à me louer de leurs services et de leur fidélité , et que, puisqu'ils ont religieusement tenu leur parole, je ne puis, moi, sans être un mécréant, ne pas tenir rigoureusement la mienne; que j'ai parfaitement confiance dans la parole du scheikh Mohammed; que je suis entièrement sous sa protection exclusive, puisque je suis dans les murailles de sa ville, et que, par conséquent, il aurait tort de se piquer pour si peu. Je le fais, en outre, prier de donner les ordres nécessaires pour que tous les hommes qui m'accompagnent puissent acheter les vivres dont ils ont besoin, pour eux et pour leurs bêtes.

Tout ceci se dit en face d'une bande de misérables armés qui ont envahi notre chambre dès le matin, et qui s'y installent avec le sans-façon de geôliers qui veillent sur leurs prisonniers. Une fois mon refus parti, Matteo me dit, toujours en italien, bien entendu, que la présence des scheikhs Beni-Sakhar gêne horriblement Midjielly et paralyse ses petits projets sur notre compte ; il pense bien, le bandit, que s'il nous faisait un mauvais parti, il s'attirerait infailliblement sur les bras toute la tribu des Beni-Sakhar, et qu'alors il ne lui resterait d'autre perspective que celle de mourir de faim dans son repaire , où on le claquemurerait aisément, lui et toute son armée de voleurs, sans leur laisser Ja moindre possibilité d'en sortir. La demande de renvoyer nos amis était donc de sa part un coup très-bien joué, vu que si nous y cédions, nous offensions assez cruellement les Beni-Sakhar pour que ceux-ci n'eussent plus hésité à nous abandonner, et à nous laisser nous tirer tout seuls d'affaire, comme nous pourrions.

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 364 Heureusement Hamdan et Matteo étaient aussi rusés que Midjielly, et avec leur instinct d'Arabes, ils avaient éventé la mine. Tout ceci avait une fort vilaine tournure, et nous commencions à prendre singulièrement ombrage de cette vigilance effrontée et violente, à laquelle nous étions soumis depuis le point du jour.

Nous réussîmes pourtant, en criant haut, à rester encore une fois maîtres de notre logis, pour prendre notre déjeuner. Nous venons de boire notre café, et nous fumons assez tranquillement notre tchibouk, lorsqu'un grand vacarme se fait entendre à notre porte, à laquelle on frappe en maître ; nous ouvrons, et mieux que jamais nous sommes envahis par une foule de bandits de fort mauvaise mine, à la tête desquels marche Mohammed-el-Midjielly en personne, scheikh-Selameh, son sacripant de neveu, et un autre escogriffe, scheikh-Khalil, propre frère de Midjielly. Ce sont les trois représentants actuels de l'illustre famille des scheikhs de Karak, famille qui, tour à tour, a fourni une riche collection de pendards et de pendus ou de décapités, à la domination turque et égyptienne.

Midjielly est un tout petit homme, qui porte avec une dignité de prince, le costume en loques des scheikhs Bédouins, c'està-dire la robe rouge, l'Abaya noire, et le kafieh bariolé ordinaire; il a un sabre turc au côté. Ses traits sont d'une régularité parfaite; ses yeux sont perçants comme des vrilles, mais ils ont le regard faux, défiant et méchant au delà de toute expression ; son nez est droit et bien dessiné, ses lèvres minces et ses dents d'une admirable blancheur ; une barbe noire, courte et très-proprement entretenue, encadre le charmant visage de cet homme, devant lequel on se sent mal à l'aise, parce qu'il est très-clair que du propriétaire d'une pareille figure on ne peut attendre aucune franchise, tandis qu'on doit,- à chaque parole, redouter un piège. Les mains et les pieds de Midjielly sont

d'une délicatesse parfaite, et, comme il ne cesse, en parlant, déjouer avec ses orteils, nous pouvons juger, tout à notre aise, de la distinction des extrémités de ce souverain déguenillé.

Scheikh-Selameh , avec lequel nous avons eu l'honneur de faire connaissance dès hier, est, ainsi que je l'ai dit, le type parfait de la brutalité crapuleuse; il a toute la distinction d'un galérien. Quant à scheikh-Khalil, c'est un fort beau garçon, plus élancé et plus élégant de taille que Mohammed ; il a l'air d'être parfaitement relégué au troisième plan , probablement parce qu'il n'est pas à. la hauteur, pour la turpitude, de son illustre frère et de son neveu Selameh.

Les trois scheikhs s'installent sans façon sur nos couchettes, tous les seigneurs de la cour en font autant; quelques-unes se rompent sous le poids de ces brutes, et toutes se peuplent de la vermine que les marauds colportent partout avec eux.

Dans la foule, est venue le scheikh Abd-Allah, son fils et les autres chrétiens qui, la veille au soir, sont accourus au-devant de nous et nous ont fait visite au couvent. J'avoue que leur présence me fait du bien ; au cas où la conversation tournerait à la tragédie, ce qui est possible, nous avons là quelques amis qui nous viendraient en aide et nous procureraient probablement le plaisir de vendre chèrement notre vie. ;

Mohammed parle à peine, et ne jette, par-ci par-là, que quelques paroles d'un air hautain et dédaigneux. Le café et les pipes arrivent; mais tout le monde a un air guindé, tout le monde s'observe : que va-t-il se passer?

Après un quart d'heure qui nous semble un siècle, Midjielly se lève et nous engage à le suivre ; il tient à nous faire les honneurs de sa ville et à nous en faire admirer les monuments. En un clin d'œil nous sommes tous debout ; nous bourrons nos ceintures et nos poches de pistolets, à la barbe de toute l'as-

sistance, et nous nous mettons en route, en laissant Philippe et Louis à la garde du camp, avec ordre de veiller activement et d'écarter, à tout prix, les curieux que l'appât de nos armes pourrait attirer pendant notre absence.

J'oubliais de dire que dans la conversation, Midjielly m'a demandé si j'avais une lunette; je lui ai répondu que oui. Bien vite il m'a exprimé le désir de la voir, et , après l'avoir essayée, il a fait poliment la grimace : — J'en ai une qui vaut mieux que cela, — m'a-t-il dit. 11 a fallu ensuite lui montrer toutes nos armes, fusils et pistolets, à un et à plusieurs coups. Pour cette fois, il n'a pas pu se vanter d'avoir mieux, et il a regardé, d'un air de convoitise effrénée , nos fusils de guerre à deux coups et nos pistolets à quatre et à huit coups. Ceux-ci lui ont inspiré une véritable admiration ; aussi nous sommes-nous empressés d'en orner nos ceintures , pour commencer la promenade qui nous est si gracieusement offerte.

Nous voilà hors de notre prison, eheminant à travers des ruelles boueuses et encombrées d'immondices, franchissant à chaque instant des amas de décombres, restes des habitations écrasées par Ibrahim-Pacha, et suivis d'une nuée de gens armés qui nous accompagnent comme des captifs que l'on garde à vue. A chaque pas, des paroles injurieuses arrivent à nos oreilles ; mais nous faisons mine de ne les pas comprendre ; c'est plus sage.

Après avoir traversé la ville, nous touchons à la pointe ouest du roc sur le sommet duquel est bâti Karak , et nous nous trouvons en face d'une immense tour , dont le plan forme un demi -parallélogramme, et qui domine la seule route par laquelle on puisse sortir de Karak, pour descendre directement au Rhôr-Safieh, c'est-à-dire à la pointe sud de la mer Morte. Une galerie intérieure, garnie de cinq ouvertures en ogive, règne à hauteur du premier étage de la tour, dans laquelle on

entre par une porte pratiquée dans la face postérieure du petit côté de droite de l'édifice; une longue et belle inscription arabe, accostée de déux lions rampants, semblables à ceux que Ton voit sur les monnaies égyptiennes du soulthan mamlouk Bahrite, el-Malek-ed-Dhaher-Beïbars (lequel a régné de 1260 à 1277), se montre au-dessous de la galerie. Je la lis en partie devant Midjielly et ses courtisans, lesquels, à coup sûr, seraient bien incapables d'en comprendre un seul mot Je ne sais si cela les étonne, mais, dans tous les cas, ils ne le laissent paraître que par des sourires et par l'attention qu'ils portent à mon déchiffrement. (Voyez pl. xx).

Je voudrais bien copier cette inscription monumentale, mais je ne suis pas maître de mes mouvements; et bientôt on me fait quitter la place. Je sais, du reste, ce qu'il m'importait le plus de savoir, c'est-à-dire que cet édifice militaire a été construit par Beïbars, entre 1260 et 1277, et cette date approximative me suffit, à défaut de celle que m'aurait fournie trèscertainement la transcription de l'inscription elle-même , transcription assez difficile, il est vrai, à cause de la hauteur à laquelle le texte est placé.

De là, Midjielly nous conduit à une citerne assez petite, taillée dans le roc à proximité de la tour que nous venons de visiter ; puis à un véritable tunnel qui sert de porte à la ville, et qui fait un coude dans le roc vif pour venir aboutir au chemin par lequel on descend à la mer Morte, et que domine la tour de Beïbars. La roche est un calcaire crayeux très-compacte, coupé par de puissantes couches de silex d*un brun noir. A.u point où le tunnel fait un coude, est percé dans la voûte un puits destiné à éclairer la voie qui n'est pas mieux entretenue que tous les autres chemins, c'est-à-dire qui est encombrée de pierres et de saletés.

Au-dessus de la porte extérieure qui est en maçonnerie, est

encastrée dans la muraille une autre inscription arabe, fort mutilée à coups de pierres, et dont il est difficile de déchiffrer un mot par-ci par-là. Comme je tâtonne pour me reconnaître au milieu de ces traits à demi effacés, Midjielly, qui s'est arrêté pour mettre une seconde fois ma science à l'épreuve, trouve probablement que je ne lis pas assez vite, car il me fait encore une fois déguerpir, et rentrer dans Karak par le même tunnel.

Il nous conduit alors à une très-vaste citerne ruinée, encombrée de pierres de taille, et qui me paraît beaucoup plus ancienne que ce que j'ai vu jusqu'ici des monuments de la ville. Là encore, au milieu des décombres, est une inscription arabe, tout aussi maltraitée que celle de la porte, et qu'il faudrait étudier à loisir pour en tirer quelque chose ; mais le moyen d'apporter l'attention nécessaire, à un déchiffrement semblable, lorsqu'on est pressé, harcelé et insulté. Je me sers de ce mot à dessein, parce qu'au moment où je me baisse pour examiner cette inscription, un des ignobles brigands qui nous escortent, et qui s'est posté au sommet du mur de la citerne, me crache dessus. Mes amis ont vu l'outrage , et m'avertissent à l'instant; j'ai bonne envie de rendre une balle pour ce crachat, et lorsque, dans le premier mouvement de rage, je vais le faire, je comprends que c'est là ce qu'on veut; que je vais faire immédiatement tuer avec moi, les braves jeunes gens qui m'accompagnent et que j'ai entraînés dans ce coupe-gorge. Je sens alors qu'il y a plus de courage à laisser sans vengeance l'outrage que je viens de recevoir ; je me contente donc de dire à Midjielly que la protection qu'il m'a promise est de bien peu de valeur, puisqu'il ne peut empêcher un des hommes qui lui obéissent, de cracher sur ses hôtes. Midjielly me répond en ricanant d'un air faux et méchant: « Ce n'est rien; il ne faut pas faire attention à ce que font les enfants 1 »

On conçoit qu'à partir de ce moment je suis dégoûté de la

m VOYAGE EN SYRIE

promenade. Je déclare au scheikh que je veux retourner au couvent, et il se met en devoir de m'y reconduire; chemin faisant, il me fait passer devant les murs d'une mosquée ruinée, dont la porte est surmontée d'une inscription arabe en bon état. Mais je ne suis plus tenté de faire de la science à Karak ; d'ailleurs une pluie assez forte survient à point nommé, et nous en profitons pour rentrer grand train au logis.

Pendant cette promenade divertissante, j'ai ramassé par-ci par-là quelques échantillons géologiques, quelques débris de poterie antique, analogue à celle que j'ai trouvée près du Redjom-el-Àabed, et un petit cube de verre, ayant fait certainement partie d'une mosaïque de l'époque romaine.

Le scheikh Khalil nous a plantés là; mais Mohammed et Selameh n'ont garde de perdre de sitôt leur proie de vue. Ils rentrent avec nous au couvent, et nous voyons une fois de plus notre chambre envahie par les drôles, entre les griffes desquels nous nous sommes si imprudemment jetés. Les deux scheikhs s'installent sans façon sur le lit de Philippe et le cassent immédiatement. Gomme ces messieurs ont pris de l'appétit au grand air, ils se font apporter à manger comme s'ils étaient chez eux, et on leur sert incontinent une large omelette, qu'ils dépècent avec leurs doigts, en l'accompagnant chacun d'une énorme bribe de pain* Après le café et la pipe, ils nous quittent enfin et nous laissent respirer pour nous préparer aux ennuis de la soirée , car ils nous annoncent une nouvelle visite pour l'heure qui suivra celle de notre repas.

A peine ont-ils tourné les talons, que Matteo introduit auprès de nous un grand gaillard vêtu de la robe rouge des personnages de distinction, et qui désire nous parler. Une fois entré et la porte fermée derrière lui, il nous dit que Midjielly s'est conduit avec nous comme un insolent, qu'il ne nous a montré aucun égard, et que si nous voulons nous venger de lui, il est

prêt à nous donner assistance avec tout son monde. — Est-ce réellement un ennemi de Midjielly? Est-ce un mouton , qui vient nous tendre, de la part de celui-ci, un nouveau piège? Comme je m'en méfie singulièrement, je fais à mon tour de la diplomatie, et je réponds à notre homme, que si MidjieHy a été très-hautain dans les premiers moments de notre entrevue, il a eu, depuis, l'air de prendre réellement le rôle de notre protecteur à Karak ; que, par conséquent, je n'ai aucune intention hostile à son égard, et que je compte partir le plus vite possible, et retourner à Jérusalem, sans me mêler des querelles de personne. Là-dessus notre visiteur nous a quittés. Comme il y avait force Arabes accroupis à notre porte, et bien placés pour entendre tout ce qui se disait dans notre chambre, si lescheikh en question n'était pas un émissaire de ce fourbe de Midjielly, on lui aura fait un mauvais parti; ce qui est certain, c'est que nous ne l'avons plus revu.

Le reste de notre journée se passe assez tristement à philosopher sur notre position présente. Nous en tirer sans encombre, devient de plus en plus pour nous un problème d'une grande difficulté, et dont nous avons beau chercher la solution ; nous ne l'entrevoyons guère. Toujours est-il que nous n'en sommes pas plus mélancoliques pour cela, et que les plaisanteries et les folies vont leur train dans notre prison, aussitôt que l'on veut bien nous y laisser seuls.

Avant notre dîner, le scheikh Abd-Allah est venu nous voir un instant, et comme nous étions dans un moment de gaieté, nous l'avons régalé de l'audition d'une boîte à musique, qu'il a écoutée avec une admiration profonde. Je lui ai dit qu'il y avait une bête enfermée dans la boîte, et que c'était elle qui faisait ce joli petit bruit. Abd-Allah a pris cette explication pour argent comptant, et sans doute, en nous quittant, il est allé faire part a ses amis et connaissances de sa bonne fortune, et leur racon-

ter comme quoi les Frandjis mettent des petites bêtes dans des boîtes pour les faire chanter, et sans qu'on ait besoin d'autre chose que de leur chatouiller la queue avec un petit morceau de fer. Telle était effectivement la seule explication que j'avais pu donner à Abd-Allah ; toute autre eût été incompréhensible pour lui. Au reste, comme il était fort intelligent, il avait deviné tout seul une partie de cette belle histoire. On va voir tout à l'heure que cette fois encore la Providence nous avait inspirés , et que le charivari donné à Abd-Allah devait nous tirer une cruelle épine du pied.

Après le dîner, nous attendons assez tranquillement la visite annoncée, je dois même avouer que nous la désirons vivement, parce que dans cette visite notre sort doit évidemment se fixer. Ou nous serons libres de partir demain, ou nous resterons entre les griffes de Midjielly, et alors nous deviendrons ce qu'il plaira à Dieu.

L'honnête scheikh de Karak a la politesse des rois, à moins que ce ne soit plutôt l'exactitude des huissiers. L'échéance cette fois a sonné; il s'agit pour nous de boursiller, et Midjielly n'a garde de nous faire attendre. Il arrive donc plus froid et plus guindé que jamais avec son honorable neveu Selameh. Hamdan et Matteo seuls les accompagnent, toute la société Bédouine ayant reçu du scheikh la permission d'aller se promener.

Après la pipe et le café, le moment est venu de s'expliquer, et j'entre en matière; en réunissant tout ce que je sais d'arabe afin de produire un discours à effet.

Je crois faire un coup de maître en regardant comme sérieuse la réponse magnanime du matin, à propos des cadeaux annoncés par Matteo , et je prends texte du luleh demandé , pour exalter la générosité du puissant scheikh qui nous a si gracieusement accueillis dans sa ville. 11 est bien clair que

j'oublie de parler du crachat que j'ai reçu dans le dos, en sa noble compagnie. Tout ceci dit, je me hâte d'ajouter que des hommes comme nous, que des Français ne peuvent, en fait de magnanimité et de générosité, se laisser rendre des points par personne, qu'ils en tomberaient malades, et patati, et patata.

Bref, après un pathos chevaleresque et patriotique, je viens au fait; je prends mon fusil à deux coups, magnifique fusil de voltigeur corse; j'en fais jouer les batteries, et je déclare au scheikh qu'il n'y a pas au monde d'arme meilleure que celle-là. C'était bien à peu près la vérité, mais ce qui ne l'était plus, c'était la valeur exorbitante que j'attribuais au fusil, pour le rehausser encore aux yeux de Midjielly. Après le fusil vient une paire de bons pistolets d'officier de cavalerie, sur le compte de laquelle je me livre avec complaisance à la même enflure d'évaluation. Et quand j'ai fini : « A. toi, dis-je, scheikh Mohammed-el-Midjielly , je donne ce magnifique fusil, en souvenir de mon passage chez toi , et en gage de ma tendre amitié. A toi, scheikh-Selamch , cette non moins belle paire de pistolets. »

Je venais, sans m'en douter, je le confesse, de m' enferrer le plus sottement du monde. Mon discours terminé, je passe l'inspection des figures de mon auditoire , et je commence par voir les deux faces de Hamdan et de Matteo, celle de Ilamdan surtout , empreintes de la plus déplorable grimace. Quant à Midjielly et à son neveu, ils n'ont manifesté la haute satisfaction que leur a causée ma générosité, que par un surcroît de froideur et d'insolence dans le regard.

Je suis assez empêtré, et j'attends, lorsque Matteo me dit en italien : o Vous avez fait de la belle besogne ! Vous voilà enfoncé à ne jamais vous en tirer. » L'impatience me gagne, peut-être un peu aussi le dépit d'auteur sifflé ; bref, je com-

mena; à prendre un autre ton et à parler un peu plus haut. Je crois même que je jure un petit brin, en chargeant Matteo de savoir nettement, et tout de suite, ce que ces voleurs-là veulent de nous.

Là-dessus, conciliabule à voix basse entre les deux bandits et mes plénipotentiaires, conciliabule qui se clôt par la demande du prix des armes, encore plus magnifiques que je ne voulais bien le dire, et que j'avais offertes à l'oncle et au neveu. Comme la requête me semble d'une délicatesse équivoque, à corsaire corsaire et demi ! je fais dégringoler autant que je peux le tarif de mes cadeaux refusés, et j'offre quinze cents piastres; sur quoi Midjielly me rit au nez et refuse net.

Nouveau conciliabule encore plus à voix basse que le précédent, et qui dure beaucoup plus longtemps. Enfin l'ultimatum arrive : on exige deux mille piastres , plus trois abaya , trois kafieh et trois paires dé bottes. Comme je savais par expérience que ne pas prendre les Arabes au mot, c'est, dans des stipulations pareilles, s'exposer à des mécomptes perpétuels, je m'empresse de consentir. Je crois être au bout de mes tribulations, lorsque Midjielly se rappelle qu'il a un frère tendrement aimé et auquel il est bien aise de faire un petit cadeau avec notre bourse. Il exige donc effrontément, comme appoint, dix rhazis, c'est-à-dire deux cents piastres, à donner en bakhehich à Khalil. Je les accorde bien vite, et voilà que l'appétit vient en mangeant à notre ogre ; c'est encore une abaya, un kafieh et une paire de bottes qu'il faut pour le même Khalil. Quoique décidé à les accorder, je commence à comprendre qu'il faut m'insurger un peu contre ce flux d'exigences, si je veux l'arrêter. Je crie donc, je témoigne trèshaut ma mauvaise humeur, et je déclare que je ne veux rien donner moi-même à Midjielly; qu'il aille se faire payer par Matteo, et qu'il nous laisse enfin tranquilles.

Le désir de palper nos pièces d'or fait aussitôt lever la séance aux deux honorables scheikhs, qui nous quittent sans que nous échangions la plus mince formule de politesse. Je ne dois pas omettre ici que j'ai exigé du scheikh Mohammed-el- Midjielly qu'il nous accompagnât en personne, jusqu'au premier campement des Beni-Sakhar, dans le Rhôr-Safieh : il s'y est engagé.

A peine sommes-nous débarrassés de nos deux avides sangsues, que surviennent nos scheikhs Beni-Sakhar, qui réclament leur salaire. 11 paraît que les habitants de Karak leur ont vendu chèrement 4eurs épices, ou bien que ces messieurs désirent faire provision , dans cette élégante ville , des menus objets qui leur manquent absolument, pour être des Bédouins fashionables.

Cette nouvelle trouée faite dans nos finances nous déplaît souverainement. Qui sait si une fois payés les scheikhs nous serviront encore avec la même fidélité? Je refuse donc trèsrésolument d'accéder à leur demande, et je leur signifie que, puisque je me suis engagé par serment à les payer le jour où nous serions de retour à leurs tentes, je ne dois et ne veux les payer que là. Us insistent, alléguant le besoin absolu d'argent qui les presse, et la nécessité de payer leur dépense et celle de leur monde; enfin je cède et je consens à leur donner dès aujourd'hui les deux tiers de la somme qui leur est due. Je les envoie donc à la caisse, c'est-à-dire à Philippe, qui est le porteur de notre trésor, et à Matteo, qui distribue l'argent aux Bédouins.

A propos de notre trésor, il commence à être d'une maigreur inquiétante; il a été tant de fois saigné depuis notre départ de Jérusalem, qu'il n'a presque plus de vie. Encore une ou deux rencontres de tribu , et nous n'aurons plus que notre bonne mine pour payer les Bédouins; ceci revient à dire

que nous courons grand risque de rentrer tout nus à Jérusalem, si nous y rentrons.

Nous avons réussi pourtant à contracter un emprunt dans le désert, et la chose est tellement invraisemblable , que je ne puis me dispenser d'en parler. Le jour où nous avons quitté le campement de Kharbet-Fouqoûa , près de Schihan , il nous est venu une très-heureuse idée , que je me suis hâté de mettre à exécution. Nous avions toujours avec nous le marchand de bestiaux, Mohammed-el-Qodsy, qui était parti pour Karak dans l'intention d'acheter des moutons. II avait donc très-probablement de l'or sur lui pour une'certaine somme, et si nous réussissions à le lui emprunter, nous rendions un peu de rondeur à notre bourse déjà si aplatie.

Je chargeai donc Matteo de le sonder; le brave homme ne fit aucune difficulté pour nous obliger, et voici à quelles conditions. Matteo lui avait demandé de ma part ce qu'il comptait gagner dans la négociation qu'il venait entamer à Karak, et Mohammed avait répondu : — huit cents piastres ; — il en avait sur lui deux mille en or. Je lui offris donc de lui prendre ses deux mille piastres et de lui en rendre deux mille huit cents, le jour de notre arrivée à Jérusalem. Il y consentit très-volontiers; mais un bon Musulman ne peut prêter d'argent à intérêt; le Coran s'y oppose. Il fallut donc inventer un petit procédé pour dérouter le Prophète, et ce procédé le voici : Mohammed vendit son cheval à Matteo mille piastres, et Matteo le lui revendit immédiatement deux cents, ce qui constituait une différence de huit cents piastres que Matteo s'engagea à payer, le jour de notre rentrée à Jérusalem. Ce double marché fut conclu avec force poignées de main, données en gage de bonne foi, le plus sérieusement du monde. Je fis ensuite à Mohammed-el-Qodsy un bon de deux mille piastres, à toucher en or chez notre banquier, et nous emboursâmes

aussitôt après les deux milles piastres empruntées. Au train dont nous allions, elles ne devaient pas faire un long séjour dans notre poche, et effectivement, elles changèrent très-rapidement de propriétaires.

Nos Beni-Sakhar congédiés, nous espérions être quittes de toutes les visites pressurantes; nous avions compté sans notre hôte. Cette fois, c'est Scheikh-Khalil qui arrive tout ébouriffé et réclame deux mille piastres au lieu des deux cents que son frère a demandées pour lui. — Je suis aussi scheikh que Mohammed, dit-il, et je veux être traité comme lui; c'est m'insulter que de me donner dix misérables rhazis, c'est honteux ; ce sont cent rhazis qu'il me faut. — A cette nouvelle tuile qui nous tombe sur la tête , nous commençons à sentir la colère nous prendre , et nous échangeons presque des gros mots.

Mais Scheikh- Abd-Allah a parlé à Khalil de la boîte à musique, et, curieux comme un Bédouin qu'il est, au milieu de sa colère, cette brute de Khalil demande à voir la boîte et à entendre chanter la petite bête qu'elle renferme; j'entrevois une branche de salut et je m'y cramponne en homme qui se noie. Je tire la boîte avec des précautions infinies, de la caisse aux bijoux de pacotille que nous avons emportés avec nous. Je la monte et je la mets sur la table. Khalil s'émerveille, et dix fois de suite il faut remonter le ressort et faire jouer les airs insupportables de l'affreuse petite machine.

Notre Bédouin, dont les yeux brillent comme des escarboucles, finit par laisser partir de ses lèvres un : — donne-moila en bakhehich, — que je repousse avec indignation, afin de lui faire mettre un peu d'insistance. Je lui déclare que cette boîte, qui a coûté tout juste sept livres dix sous, vaut des milliers de piastres, que c'est notre plus douce consolation dans les moments difficiles, et que je ne puis consentir à m'en séparer.

37i VOYAGE KN SYRIE

Or, Khalil est un beau-fils qui a un harem; faire chanter la petite bète devant mesdames Khalil, c'est un moyen infaillible de se faire adorer; il prie donc, il supplie et met la main sur la boîte ; comme je pense bien qu'il ne peut manquer de casser le ressort du premier coup, je lui dis que la petite bète se fatigue à force de chanter, et qu'à force de la chatouiller elle s'endort. — Voyons donc, lui dis-je, si elle est encore éveillée. - et je monte le ressort, Nouvelle sérénade!

Quand elle est finie, Khalil veut à toute force une leçon de chatouillage ; je lui retiens la main à propos, et le carillon va son train ; puis il veut recommencer tout seul ; j'entends un petit craquement de mauvais augure, et je me hâte de dire à notre homme que la bète vient de s'endormir, et qu'en voilà pour vingt-quatre heures de repos, parce que la journée a été très-fatigante pour elle. Dans vingt-quatre heures, nous serions loin; peu nous importait. Enfin, le scheikh n'y tient plus : — Laisse-moi ta boîte, me dit-il, et je me contenterai des dix rhazis que tu m'as donnés. — Je tope bien vite, et, prétextant une grande fatigue, je mets nos visiteurs à la porte. Khalil a serré avec grand soin la bienheureuse petite boîte dans son sein; voilà un bijou qui lui donnera bien de l'agrément! A son compte, il l'a payé dix-huit cents piastres! C'est cher!

Enfin, Dieu soit loué! nous sommes seuls, et nous nous jetons sur nos couchettes. Voilà maintenant François, le drogman de Rothschild, qui entre dans notre chambre, et qui nous déclare qu'il n'y a pas possibilité de partir le lendemain, parce que nos chevaux ne sont pas ferrés. Je suis prêt à adopter la détermination de rester un jour de plus à Karak, lorsque Édouard se ravise : — Mais c'est souverainement absurde, ditil ! comment , nous avons la chance de pouvoir sortir demain du hideux coupe-gorge où nous sommes, et nous y resterions vingUquatre heures de plus, de notre plein gré ? Ce n'est pas

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 875 possible. Que les chevaux soient ferrés ou non , il faut s'en aller d'ici. Tant pis pour les moukresqui n'ont pas songé à les faire ferrer. D'ailleurs, voilà deux jours qu'il pleut ; et la Sabkhah, croyez-vous qu'elle sera bien commode à franchir? — A cette idée de la Sabkhah, mon hésitation cesse ; à mon tour, j'ai hâte d'être sur la rive occidentale de la mer Morte ; il me semble que là nous serons chez nous. Nous envoyons donc promener François, et nous décidons que le départ aura irrévocablement lieu demain matin. François s'en va de méchante humeur et en grommelant; nous ne nous en soucions guère, et nous nous hâtons de dormir, en songeant au bonheur d'être libres demain.

ÎO JANVIER.

Au point du jour, nous sommes debout, et tous les paquets se font au plus vite. Les moukres ont reçu l'ordre de presser le chargement de leurs bêtes, car nous voulons et nous espérons filer sans perdre une minute. Hélas ! cette fois encore nous avions compté sans notre hôte. Au moment où nous ponsons déguerpir, arrive Midjielly et toute la séquelle ; il ne veut pas que nous prenions congé de lui sans que nous oyons vu les ruines duchAtcau, dont il tient à nous faire les honneurs : c'est une affaire d'une heure.

Il n'est guère possible de refuser, et, qui sait? peut-être dans cette heure donnée à la curiosité aussi bien qu'à la prudence , ferons-nous quelque découverte intéressante. Nous allons donc sortir avec le scheikh et gagner au plus vite les ruines du bienheureux château, lorsque François Dzaloglou entre furibond; on vient de lui voler son sabre, qu'il a acheté quatre cents piastres à Damas, un sabre magnifique, à ce qu'il prétend. Il crie comme un brûlé, et, pour le calmer un peu, je porte immédiatement plainte au scheikh : — Un de tes

administrés vient de nous voler un sabre, lui dis-je , et il dépend de toi que le sabre se retrouve ; donne des ordres en conséquence, puisque nous sommes sous ta protection.

Cette requête a l'air d'ennuyer beaucoup Midjielly, qui, ne pouvant cependant se dispenser d'y faire droit, donne Tordre de crier dans les rues de Karak qu'un sabre nous a été volé, et qu'on ait à nous le rapporter sur-le-champ. Les reproches hautains de nos scheikhs Beni-Sakhar n'ont pas peu contribué à décider Mohammed à prendre un parti qui le contrarie visiblement.

Après ce petit incident, nous commençons notre promenade au château ; la foule des curieux n'a pas diminué , bien au contraire , et ils ont l'air plus insolents encore que la veille. Une fois arriv és dans l'enceinte du vieux château de Renaud de Chàtillon, nous sommes conduits d'abord à l'église. C'est aujourd'hui une sorte de grande halle, n'ayant plus que les quatre murs, mais présentant par-ci par-là des traces de peinture chrétiennes, aujourd'hui méconnaissables. Dans la maçonnerie sont enclavés quelques morceaux provenant de monuments antiques; ce sont, par exemple, des ornements végétaux en bas-reliefs, ou quelques moulures étranges. A. droite de la porte par laquelle on entre dans l'église, est encastré dans la muraille, à huit ou dix pieds de hauteur, un bloc de lave, sur lequel sont très-reconnaissables les traits principaux d'un symbole égyptien fort connu, l'œil mystique d'Horus. Pour ne pas perdre de temps, je prie Belly d'en prendre un croquis exact, pendant que je me laisse conduire par Midjielly au milieu des ruines, énormes encore, des bâtiments d'habitation.

Pour parvenir à l'étage supérieur, il nous faut ramper sur les décombres et à travers des trous à peine suffisants pour laisser passer le corps d'un homme. En grimpant ainsi au risque de nous rompre le cou , nous parvenons jusqu'aux créneaux

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 377 qui garnissaient le haut des murs. De ce point la vue est magnifique, et Ton peut juger à merveille de l'étendue et de l'importance de cette remarquable construction militaire. Rien n'eût été plus facile que de prendre de là un plan cavalier de tous les ouvrages qui constituaient cette forteresse inexpugnable; mais, je l'avoue humblement, je n'avais pas le moindre cœur à la besogne : à chaque instant je redoutais une trahison, à chaque pas un piège, et je n'avais d'autre pensée que celle de nous voir tous sains et saufs hors de Karak.

Nous redescendîmes donc en hâte par le même escalier ruiné et encombré de débris , et nous nous retrouvâmes avec une vive satisfaction , je dois le dire, sur le terre-plein du château. En nous dirigeant alors vers le sud , à un point où la muraille d'enceinte domine à pic le vallon qui entoure la base de la montagne sur laquelle est juché Karak , nous vîmes pour la première fois un glacis d'énormes blocs de pierre bien équarris, et formant un plan incliné impossible à franchir pour des assiégeants.

On nous fit encore entrer dans une vaste salle, au-dessous de laquelle régnait une autre salle souterraine , dont nous pûmes constater l'existence , grâce à ce que la voûte formant le sol de la salle supérieure a été percée.

Pendant que Belly dessinait, il avait été grossièrement maltraité par un Arabe; dès que j'en fus informé , je m'en plaignis au scheikh Midjielly, qui, pour toute réparation, se contenta de rire sans in'adresser une parole. Cette fois encore très-probablement, un piège nous avait été tendu, et si Belly eût cédé au désir véhément de se venger par un coup de pistolet de l'insulte qu'il avait subie, c'en était fait de nous, et nous périssions tous en un clin d'œil. C'était à cela que l'on voulait nous amener, et je remercie la Providence de nous avoir donné, dans ces tristes moments, assez de froid courage pour mettre de côté le

courage si facile de la vengeance immédiate. Certes! nous avons montré plus de tète en évitant tous les pièges qu'on nous tendit alors, que si nous n'eussions pns su résister au besoin de payer immédiatement , comme ils le méritaient, les misérables qui nous outrageaient, Que pouvions-nous faire, à nous cinq, contre un millier d'assassins qui n'avaient d'autre désir que celui de nous égorger? Nous faire tuer bravement? La belle avance ! Oue devenaient alors les découvertes intéressantes qui nous avaient coûté si cher? perdues, perdues à tout jamais ! Nous nous laissâmes donc insulter, et nous dévorâmes les insultes sans mot dire.

On comprend que nous n'étions pas désireux de faire durer plus longtemps notre visite au château de Karak. Aussi je signifiai à Midjielly que nous voulions retourner au couvent , déjeuner et monter immédiatement à cheval, pour regagner le Rhôr. Nous rentrâmes donc, et , chemin faisant , j'obtins du fils du scheikh chrétien Abd- Allah une perle d'or, quelques perles de cornaline et un cylindre de terre émaillée , fragments d'un collier moabite qu'on avait trouvé, quelque temps auparavant, dans un petit vase déterré au fond de la vallée ; en échange de ces bijoux assez curieux , je glissai un rhazi de vingt piastres dans la main de mon vendeur qui s'en montra fort satisfait.

En rentrant au couvent , nous trouvons Philippe tout échauffé encore d'une alerte qu'il vient d'avoir. Nous l'avions laissé seul à la garde de nos armes, vt pendant que nous étions tous au château, des \rabes ont voulu pénétrer de vive-force dans notre chambre , pour y voler sans doute tout ce qu'ils pourraient. Un seul drôle s'était présenté d'abord, et il avait été rudement éeonduit par Philippe, qui s'était alors renfermé dans la chambre; mais presque aussitôt, l'agresseur revint suivi de trois acolytes de même farine , et ils firent tant de

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 379 bruit à la porte, que Philippe impatienté leur ouvrit, et, leur montrant un pistolet à huit coups, les mit en déroute.

Au moment même où nous rentrions, cette scène venait de se terminer. Chacun de nous prit immédiatement toutes ses armes, et, à partir de ce moment, les chances d'assassinat furent beaucoup moindres, parce que nous nous trouvions assez bien armés pour qu'on ne pût pas avoir aisément raison de nous.

Pas de nouvelles, et pour cause, du sabre de François, qui est d'une humeur massacrante. Enfin notre déjeuner est prêt; nous nous hâtons de le prendre, pour procéder immédiatement au départ. Mais les lenteurs interminables des moukres maudits nous font perdre plus d'une heure , et l'on comprend quelle impatience fiévreuse nous gagne; tous les hommes de notre escorte ont reparu et nous entourent. Évidemment l'orage qui nous a si rudement menacés est dissipé, ou peu s'en faut. Aussi sommes-nous bien joyeux , quoique nous n'ayons pas encore franchi les murailles de Karak; enfin nous sommes à cheval, mais nous attendons encore pendant près d'une demi-heure, qui nous paraît un siècle, que toute notre caravane soit prête.

Cependant cette demi-heure n'est pas perdue pour nôtre éducation de voyageurs en Arabie. A peine suis-je en selle que Mohammed-el-Midjielly s'approche de moi , et me dit avec la plus admirable effronterie du monde: — Hier tu m'as offert ton fusil à deux coups. Eh bien ! donne-le-moi maintenant. — Ai-je besoin de dire que cette demande m'exaspère. — Je t'ai donné tout ce que tu auras de moi , lui dis-je ; tu as mieux aimé de l'argent que le fusil; tu as toi-même fixé la somme que tu voulais, et je te l'ai payée; tu n'auras rien de plus. Cependant on m'a volé un sabre magnifique; c'est un de tes hommes qui l'a volé, et si tu le retrouves, je te le donne. — Khatrak-el-

Khaïr (merci) ! — répond le misérable. Évidemment c'était lui ou son frère Khalil qui avait fait voler le sabre.

Un de nos scheikhs Beni-Sakhar entend cette courte conversation, et, prenant la parole d'un ton très-animé, il reproche aigrement à Midjielly Y infamie qui nous est faite par lui : — Ces hommes étaient tes hôtes, lui dit-il; ils ont tous grassement payé leur bienvenue, et tu souffres qu'un des tiens leur vole un sabre ! Chez les Beni-Sakhar si pareille chose arrivait, entends-tu, scheikh-Mohammed, la tribu donnerait au Français dix sabres plus beaux que celui qu'on lui aurait pris, et le voleur serait puni de façon à ne jamais recommencer. Mais ici vous êtes tous des v oleurs, et vous ne savez pas comment on protège son hôte. — La leçon , toute dure qu'elle est , est acceptée sans mot dire par le scheikh de Karak , qui n'a garde de se formaliser des reproches que lui adresse un scheikh de la puissante tribu des Beni-Sakhar.

Après Midjielly, c'est son neveu Selameh qui a l'audace de venir me demander les pistolets que je lui avais oITerts, la veille, avant notre traité moyennant finances. J'envoie très-gaillardement promener ce maraud, en lui demandant s'il se moque de moi. Ce sont les dernières paroles que nous ayons échangées.

Enfin, Dieu soit loué ! tout est prêt. Je fais filer devant nous toutes nos bêtes de charge , et nous suivons en bon ordre. Mohammed, qui a enfourché son cheval le dernier, est, j'en conviens, un des plus charmants cavaliers qui se puisse voir. 11 fait piaffer son cheval à côté des scheikhs nos amis. Nous avons bien remarqué qu'il n'est pas armé comme un homme de sa race qui va faire une course de quelques lieues; mais nous n'en avons tiré aucune conséquence , tant nous sommes habitués à voir les Arabes tenir religieusement la parole donnée. Mohammed n'a donc pour toute arme que son tchibouk. Lui seul nous accompagne, tous ses intimes ont disparu ; mais, en

ET AUTOUR DE LA MER MORTE. 3*1 revanche, Scheikh-Àbd-Allah, son fils, et quatre ou cinq autres chrétiens, tous armés de mousquets et de khandjars, nous escortent, sans que nous les en ayons priés. Il est vrai que leur compagnie est loin de nous déplaire. Je suis, du reste, parfaitement convaincu qu'elle est beaucoup moins du goût de Midjielly.

Nous avons traversé l'ignoble amas de décombres qui s'appelle Karak, et nous arrivons à la porte en tunnel que nous avons visitée hier, lorsqu'un élégant de l'endroit Jeune homme de vingt-cinq ans environ , ayant les yeux peints avec du cohol , et les cheveux longs et tressés sur les tempes, infâme créature qui n'avait cessé de nous suivre, en nous adressant des injures, pendant nos deux promenades en ville, s'avise de nous envoyer un souhait de bon voyage de sa façon. Cette fois nous sommes en mesure de réprimer vertement son insolence; Midjielly le sent bien , et en conséquence il s'exécute d'assez bonne grâce. Il pousse son cheval droit à l'homme aux yeux peints, et il lui casse sur la tète, le tuyau de son tchibouk lancé à tour de bras. Tout le monde rit, sauf notre insulteur, qui ne s'attendait pas à cette récompense, et qui s'éloigne en pleurnichant et en frictionnant, des deux mains, le point sur lequel le tchibouk est tombé d'aplomb.

Au moment où nous traversons le tunnel , des pierres nous sont envoyées par le trou dont la voûte est percée, comme avant-goût du salut d'adieu qu'on nous ménage; une fois hors de la porte et sur le chemin, nous recevons de nos bons amis de Karak, placés au sommet de la muraille, une volée de pierres qui ne nous fait heureusement aucun mal, mais qui nous dispose à allonger le pas.

Il est onze heures vingt-huit minutes quand nous quittons la porte de la ville, et nous suivons le chemin en pente qui nous mène au pind do la tour de Beïbars. A onze heures trente-

deux minutes, nous longeons la face extérieure de cette tour, en suivant le fossé qui la précède, et qui forme la continuation de la grande route dans laquelle nous nous sommes engagés. Avant d'atteindre ce fossé, le scheikh Mohammed-el-Midjielly s'approche de moi, me balbutie une phrase de politesse fort équivoque, n'attend pas ma réponse, tourne bride aussitôt, et regagne au galop son repaire de voleurs. — Adieu, canaille ! et que le ciel te confonde ! — lui crions-nous avec un touchant accord, et nous nous éloignons, le cœur joyeux, de cette ville de malheur.

Une fois sortis du fossé deBeïbars, deux zigzags que fait le chemin nous amènent sur un plateau de dix mètres de largeur au plus, et à pic au-dessus de l'Ouad-el-Karak. Nous marchons alors au nord-ouest. A onze heures quarante-deux minutes, nous sommes arrivés à une crête escarpée , où la route tourne et descend brusquement par quelques lacets à un nouveau plan incliné, un peu plus à l'ouest que le premier. Bientôt nous nous engageons dans une série de zigzags très-serrés et trèsabruptes, qui nous ramènent, à onze heures cinquante-deux minutes, en face de la tour de Beïbars, à cent mètres à peine de l'extrémité de gauche de sa face antérieure, mais à deux cents mètres en contre-bas. Là , le chemin tourne encore, et la tour, qui était à notre gauche, se trouve immédiatement à notre droite. Nous marchons alors de nouveau au nordouest, pour cheminer bientôt directement au nord. Nous sommes sur le flanc du piton de Karak, et nous longeons à gauche un ouad profond, nommé l'Ouad-el-Medabeh , au fond duquel coule un ruisseau. Notre route descend assez rapidement. A midi précis, nous sommes en face de quelques rochers en saillie sur le tlanc de la montagne, et sous lesquels est cachée une source nommée Ayn-Teheddah. A midi trois minutes, nous ne sommes plus qu'à six mètres à peu près au-

KT AUTOUR DE LA MER MORTE. 381 dessus du fond do l'ouad, qui prend là le nom d'Ouad-el- GouUeb.

Le lit du ruisseau est rempli de lauriers-roses, et, à midi cinq minutes, nous le traversons au milieu d'une petite plaine cultivée et plantée d'oliviers. A midi neuf minutes, l'ouad s'est resserré de nouveau, à n'avoir plus qu'une vingtaine de mètres de largeur, et nous sommes en face de quelques blocs de rochers, placés à notre gauche, et qui se sont détachés de la montagne. A droite, c'est-à-dire sur le flanc opposé, et de l'autre côte du lit du ruisseau, fort encaissé en ce point, et garni d'une belle et riche végétation, nous voyons un petit édifice musulman ruiné, auprès d'une fontaine nommée Ayn-Sara, fontaine assez abondante pour alimenter un petit moulin placé à quelques mètres en aval. Il est vrai qu'une deuxième source, nommée Ayn-Qobeeh ou Aqbech (les Arabes de Karak prononcent ce nom des deux manières) , fournit aussi ses eaux au moulin. Au delà s'ouvre, à cinquante mètres à droite, une vallée : c'est l'Ouad-Belastamah , sur le flanc ouest duquel on me signale un village nommé Daouarat-el-Ilabs.

Nous suivons toujours l'Ouad-el-Karak, dirigé en ce point au nord-ouest, en longeant à gauche un coteau dont le flanc est garni d'oliv iers. Une fois que nous avons dépassé la tete de l'Ouad-Belastamah, l'Ouad-el-Karak tourne directement à l'ouest avec notre route, en prenant une largeur de deux cents mètres, pour former une petite plaine, au fond de laquelle est un moulin ; nous sommes en face de ce moulin à midi seize minutes. Nous quittons alors le fond de l'ouad, pour monter sur un petit plateau cultivé , terminé par des rocs qui dominent le fond de l'ouad. En ce moment nous marchons à l'ouest-sudouest. A midi vingt et une minutes, nous nous sommes sensiblement éloignés de l'Ouad-el-Karak, et nous sommes en face d'une petite plaine basse, au milieu de laquelle se trouve» une

fontaine nommée Ayn-el-B'ças, placée à quarante mètres environ, et à droite de la route que nous suivons ; à partir de là , celle-ci s'élève un peu, en s'inclinant à l'ouest-nord-ouest. A midi vingt-six minutes , le fond de l'Ouad-el-Karak , qui court directement à l'ouest , est à deux cents mètres sur notre droite , tandis que les escarpements du flanc que nous suivons, ne commencent qu'à cent mètres à gauche.

Nous avons alors parfaitement en vue, au delà de l'Ouadel-Karak, une montagne élevée sur le sommet de laquelle se trouve un tombeau de saint musulman, nommé Qoubbet- Habisieh, et les ruines d'un monastère chrétien, nommées aujourd'hui Deir-el- Mokharib. A midi trente-huit minutes, notre route , après avoir fait un coude au sud , reprend la direction ouest, et nous sommes en face de rochers à pic qui bordent le flanc opposé de l'Ouad-el-Karak. Ces rochers ont reçu des Arabes le nom d'el-Khaouadjat (les marchands) , sans que ceux-ci puissent me rendre compte de cette dénomination bizarre.

A midi quarante-trois minutes, nous trouvons un lit de ruisseau planté de lauriers roses. Ce ruisseau est formé par une source nommée Ayn-Sahour. En ce moment, l'Ouad-el-Karak est dirigé à l'ouest, comme notre route, et à quatre cents mètres à droite de celle-ci. A midi cinquante et une minutes, notre marche a un peu changé de direction , et nous cheminons à l'ouest-nord-ouest. Nous sommes alors sur le flanc d'un côteau qui forme en quelque sorte le pied d'une assez haute montagne, dont le sommet, placé à peu près à quatre kilomètres à notre gauche, s'appelle Ras-el-Emguer. A midi cinquante-cinq minutes, nous sommes redescendus au fond d'un petit ravin , garni d'un beau fourré de lauriers roses. A midi cinquante-huit minutes , au point même où nous rencontrons une nouvelle source, l'Ayn-et-Thabib, notre route s'in-

ET AUTOUR DE LA M EH MO H TE. 385 fléchit encore et se dirige exactement au nord-ouest. \ une heure, nouvelle source , I' Ayn-es-Sekkeh , placée au pied d'un mamelon, sur une jolie pelouse verdoyante, et à laquelle nous nous arrêtons pendant trois minutes, pour faire boire nos chevaux. Le lit de l'Ouad-el-Karak est alors à huit cents ou mille mètres à droite. Nous marchons au nord-nord-ouest jusqu'à une heure vingt-cinq minutes, heure à laquelle nous avons, à vingt-cinq mètres à gauche , une seconde source nommée \yn-es-Sekkeh.

Sur le flanc de la montagne opposée à celle que nous suivons, nous apercevons un ravin garni de verdure, où se trouve une source qui se nomme Ayn-Zeboub. A une heure vingt-six minutes, la vallée s'infléchit un peu vers le sud, et nous marchons à l'ouest , quelques degrés nord. Nous sommes alors sur un petit plateau planté d'un arbre isolé. A une heure trente minutes, nous passons vis-à-vis et à vingt mètres d'une ruine nommée Omm-Sedereh. En ce moment se montrent à nous, pour la première fois, sur cette route, des traces très-apparentes d'une antique voie pavée. A notre gauche , sur la hauteur, à une demi-heure de marche, à ce que me disent les Arabes de Karak qui m'accompagnent, est le Betad-el-Ahzar. A une heure quarante minutes, nous marchons au nord-ouest, et nous sommes précisément en face de l'Ayn-Zcboub , déjà signalé plus haut , et dont nous sommes, en ce moment, séparés par un intervalle de près de trois kilomètres.

Nous avançons toujours sur le flanc de la montagne qui borde au sud l'Ouad-el-Karak , et en longeant une crête qui domine un plateau placé à cinquante mètres environ en contre-bas de notre route. Sur ce plateau inférieur, et à une cinquantaine de mètres à vol d'oiseau , sont des sources placées au milieu de rochers et nommées Ayoun-el-Rhezal. Aussitôt après, nous commençons à descendre vers ce plateau , en maria

:m VOYAGE EN SYRIE

chan! à l'ouest , mais a quelques degrés au nord. Le lit de rOuad-el-karak s'est alors rapproché de nous, et nous n'en sommes plus qu'à quatre cents mètres environ. Jusqu'à deux heures, nous suivons un chemin taillé à pic sur des roches qui dominent, d'une dizaine de mètres, îe plateau inférieur sur lequel se trouvent les Ayoun-el-Rhezal (les sources des gazelles).

A deux heures huit minutes, nous sommes à la crête d'une petite vallée très-creuse qui vient du sud, et au fond de laquelle est une source nommée Ayn-er-Rcès. Quelques zigzags assez difficiles nous amènent, à deux heures quinze minutes, au fond de cette vallée et près de la fontaine. L'Ouad-el-Karak est alors à six cents mètres à droite. Arrivés en ce point, nos chrétiens d'el-karak nous engagent à faire halte et à dresser nos tentes pour la nuit. Mais ce conseil est fort mal accueilli : nous avons trop piètre souvenance des habitants de la ville hospitalière que nous venons de quitter, pour que nous ne trouvions pas une insigne folie à camper aussi près de ses murailles. Nous sommes loin encore des tentes des Beni-Sakhar, Mohammed-el-Midjielly pourrait bien se raviser et nous tomber dessus , pendant la nuit, avec tous ses bandits. Je m'oppose donc très-nettement à ce que la proposition qui souriait fort aux moukres, soit ^accueillie , et je donne l'ordre formel de continuer à marcher, en signifiant que j'entends coucher ce soir hors des montagnes et dans le Rhûr. Personne ne s'avise de faire des réflexions qui seraient évidemment très-mal reçues, et nous continuons à marcher.

Après avoir contourné le fond du vallon , en longeant le pied de la hauteur, nous reprenons, à une heure vingt-deux minutes, la direction nord-ouest. L'ouad-el-Karak se rapproche de nous , et il n'est plus qu'à quatre cents mètres à notre droite. Nous nous engageons alors sur une corniche d'une dizaine de mètres de largeur, et qui domine le plateau

KT AUTOUR DE LA MKR MORTE. 387 inférieur. Kn ce point , nous avons à neuf cents mètres à notre gauche le sommet du Djebel-el-Hadits , et, à environ vingt kilomètres à droite, celui du Djebel-Dzâfel. Bientôt nous descendons à travers les rochers sur le plateau inférieur, et nous nous trouvons , à deux heures trente-cinq minutes, au milieu d'un véritable entassement de grosses roches détachées par quelque tremblement de terre, et qui ont roulé dans la vallée. C'est absolument la contre-partie du chaos de Gavarnie , et nous entrons dans ce chaos à deux heures trente-cinq minutes. A deux heures quarante-deux minutes, nous sommes toujours au milieu de ces roches, et le fond de l'ouad s'est encore rapproché de nous d'une centaine de mètres.

A deux heures quarante -quatre minutes, nous prenons, à travers les roches éboulées, une nouvelle descente assez rapide et fort tortueuse, nommée le Naqb-el-Mouchinaneh. A deux heures quarante-sept minutes, nous traversons un ravin encombré de roches énormes , au delà duquel continue toujours cet étrange chaos, débris d'une véritable montagne qu'une efl'royable convulsion de la nature aura mise en morceaux. A deux heures cinquante-neuf minutes, nous arrivons à une petite plaine ronde, qui n'a pas plus de cent mètres de diamètre, et nous longeons le flanc gauche d'un piton de rocailles assez élevé. Le fond de l'Ouad-el-Karak est toujours à trois cents mètres à notre droite. A trois heures cinq minutes, nouvelle descente à travers les rochers. Nous gagnons alors le fond d'un ravin escarpé; nous l'avons atteint à trois heures vingt minutes, puis nous marchons à l' ouest-sud-ouest. Le flanc droit de ce ravin est formé par un mamelon assez considérable, à la pointe ouest duquel sont les ruines d'une tour antique, nommées Redjom-Talàa. Au fond du ravin et visà-vis cette tour, nous rencontrons, à trois heures vingt-quatre minutes, une source très-faible; c'est l'Ayn-Taléa. (Talàa

1S8 VOYAGE EN SYRJE

signifia tout licMi par lequel les eaux s'écoulent des hauteurs, pour descendre dans la plaine.)

A trois heures trente minutes, nous sommes sur le flanc d'un autre piton placé à notre gauche, et au pied duquel nous arrivons par deux ou trois zigzags fort roides. Ce piton domine un ravin dans lequel se trouve encore une autre source nommée r Ayn - el - Mantarah. Enfin, à trois heures trente-cinq minutes, nous arrivons à l'entrée d'une affreuse déchirure qui n'est qu'un immense cratère ; c'est l'Ouad-el-Kharazeh (ou mieux el-Kharadjeh , la vallée de la sortie). A la crête est une ruine carrée, nommée Kabou-el-Kharazeh. A trois heures quarante-deux minutes, nous marchons en zigzag dans cet horrible défilé, que domine à gauche une longue montagne de melaphyre, et à droite, d'immenses escarpements de calcaire, au pied desquels nous voyons, à plusieurs reprises, des affleurements de lave, assez rapprochés de nous (cinquante mètres environ) pour que nous puissions reconnaître que ce ne sont pas de grosses taches noires de terre végétale.

A trois heures cinquante-cinq minutes , nous sommes sur une langue de rochers qui domine le fond de la vallée , et qui n'a guère qu'une quarantaine de mètres de largeur. Son extrémité porte les ruines de trois tours, deux rondes et une carrée, entre lesquelles passe le chemin, et qui sont éloignées l'une de l'autre de dix mètres seulement. Des palmiers nains garnissent le revers droit de cette espèce de promontoire, que nous quittons pour cheminer sur le flanc de la montagne de melaphyre, en gagnant le fond de l'ouad.

Comme la marche est extrêmement difficile , à quatre heures une minute, nous faisons une halte de cinq minutes, pour laisser à nos chevaux et un peu à nous-mêmes le temps de reprendre haleine. A quatre heures onze minutes , nous marchons directement a l'ouest , après avoir auparavant incliné un peu au

sud. Nous quittons alors le flanc de la montagne noire , et nous rentrons dans les mamelons blanchâtres, après avoir passé de nouveau auprès de quelques affleurements de lave, dont la surface semble avoir subi la même décomposition que les laves du Vésuve, à Torre del Greco. Nous suivons un ravin dirigé à l'ouest-sud-ouest entre ces monticules, et qui aboutit à un petit plateau sur lequel nous nous arrêtons à quatre heures vingt minutes. A quatre heures quatorze minutes, les mamelons de sable ont pris une couleur rougeâtre , et les flancs de ces mamelons sont couverts de véritables cailloux roulés. A notre gauche suit une direction sensiblement parallèle à celle de notre route, un ravin rempli de palmiers nains et de lauriers roses, au fond duquel murmure un charmant ruisseau; c'est le Nahr-ed-Dràa , que nous avons rencontré il y a quelques jours dans le Rhôr.

Nous trouverions difficilement un plus joli endroit pour passer la nuit; d'ailleurs il se fait tard et l'obscurité vient; nous avons sous la main de l'eau excellente à discrétion ; notre camp s'établit donc promptement, et, cette fois du moins, nous sommes bien assurés que les brigands de Karak ne viendront pas nous chercher noise pendant la nuit; nous sommes hors de leur portée , et trop près des campements de nos amis les Beni-Sakhar.

Le temps est devenu très-couvert , et menace fort de passer à la pluie. Je voudrais bien, pendant que l'on dresse nos tentes, faire quelques recherches d'histoire naturelle, autour du camp; mais l'obscurité arrive grand train, et je me vois forcé de remettre à demain matin mes chasses de naturaliste. En ce point , du reste , nous ne tardons pas à nous apercevoir que nous avons grandement descendu depuis Karak ; au lieu de la température glaciale de cette malheureuse ville, nous retrouvons la chaleur des bords de la mer Morte. Il est

390 VOYAGE EN SVKIE

fâcheux que les nuages les plus épais roulent au-dessus de notre tète ; comme il est évident qu'ils ne tarderont pas à faire autre chose que cela , nous pensons avec un certain ennui à la Subkhah que nous aurons à traverser dans deux jours, et qui pourrait bien nous jouer quelque mauvais tour, si la pluie grossissait trop fortement les cours d'eau que nous avons à franchir. Après tout, nous avons réussi à nous tirer sains et saufs des griffes de Mohammed-el-Midjielly, et, pour le moment, cette pensée suffit à notre bonheur; il sera temps plus tard de nous préoccuper de la Sabkhah.

Pendant que tous les moukres travaillent à dresser nos lentes, le scheikh Abd-Allah me raconte que l'Ouad-el-Kharadjeh, que nous venons de parcourir, a été le théâtre d'une affreuse défaite des troupes d'Ibrahim-Pacha , lors de sa première tentative sur Karak. Tout le corps d'armée expéditionnaire a péri dans cet affreux coupe-gorge , à ce que prétend le narrateur; mais je fais in petto la part de l'exagération arabe, et je suppose que I'Ouad-el-Kharadjeh a vu se livrer une bataille beaucoup moins considérable que ne le prétendent les habitants de Karak. Ce qui est certain , c'est que la première tentative d'Lbrahim-Pacha, pour s'emparer de cette place, a complètement échoué, et que les Égyptiens, écrasés dans I'Ouad-el-Kharadjeh , ont été forcés de rétrograder. Mais ils prirent leur revanche peu de temps après : le passage fut forcé, et la ville, enlevée d'assaut, fut ruinée de fond en comble. 11 est facile encore de juger de la dévastation que les soldats d'Ibrahim vainqueur ont fait subir à ce repaire de bandits.

Après le dîner, le travail du soir a été mené le plus lestement possible, et chacun de nous s'est couché avec bonheur, en pensant au danger auquel nous venons d'échapper. Au reste le visage du scheikh H amdan, depuis que nous sommes arrivés

ET .AUTOUR DE LA MER MORTE. 391 au bord du Nahr-ed-Dràa , a repris un peu do sa sérénité habituelle. Il est clair que le brave homme trouve déjà sa responsabilité moins lourde.

*t JANVIER.

Nos prévisions n'ont pas été trompées; vers neuf heures du soir, la pluie a commencé à tomber, et elle a continué pendant une partie de la nuit. Ce matin , le temps est encore couvert et sombre; mais au-dessus du Rhôr, les nuages sont divisés et peu menaçants; nous serons donc débarrassés de la pluie, dés que nous serons arrivés sur la plage de la mer Morte.

Pendant que l'on abat nos tentes, je descends au bord du ruisseau, et je ramasse des roches, des plantes et des mollusques que l'humidité a fait sortir de leurs retraites; une hélice blanchâtre à la bouche grimaçante (Hélix lioissieri) se montre en très-grande quantité : l'animal est d'un jaune verdâtre et répand une odeur très-forte d'ail , due peut-être à ce qu'il se nourrit exclusivement de quelque végétal de la famille des alliacées.

Lorsque je remonte avec ma moisson sur le plateau où nous avons passé la nuit , je trouve un de nos moukres qui vient d'être piqué à la main gauche par un gros scorpion jaune, que la pluie de la nuit avait chassé de sa retraite habituelle, et qui s'était réfugié sous la toile de notre tente , au point où le toit recouv re le porteur. Le pauvre homme est fort effrayé, et j'avoue que je ne suis pas trop rassuré moi-même sur les suites de ce fâcheux accident, Il n'y a pas une minute à perdre ; il faut y remédier sans faire trop de façons, si l'homme ne veut pas courir la chance de mourir. Je lui dis donc de se fendre les chairs d'un coup de khandjar au point même où il a été piqué, et je me hâte de tirer de ma petite pharmacie de

392 YOYAGE EN SYRIE

voyage un flacon d'ammoniaque. Comme le blessé ne sait trop comment s'y prendre, un de ses camarades prend le rôle de chirurgien, et lui fait sans sourciller la plus belle entaille du monde. J'imbibe celle-ci d'ammoniaque, ce qui fait faire au patient une grimace de possédé, et pour lui remettre le cœur, je lui en donne à avaler quelques gouttes, dans un demi-verre d'eau. Je savais que l'on se tirait ainsi de la morsure des vipères, et j'ai cru n'avoir pas autre chose à faire que d'appliquer ce même remède à la piqûre du scorpion. J'ai deviné juste, car les angoisses du blessé ont cessé à l'instant, et il en a été quitte pour une simple coupure, qui a été bien vite cicatrisée.

Enfin tous nos bagages sont prêts et chargés, et le moment du départ est venu , à notre grande satisfaction. Ce moment est aussi celui où nous devons nous séparer des Arabes chrétiens de Karak. Je donne un bakhehich de cinq cents piastres au scheikh Abd-Àllah, une vingtaine de piastres et un kafieh à chacun de ses hommes; nous nous embrassons tous très-alfectueusement , et nous nous quittons. Pendant qu'ils remontent dans l'Ouad-el-kharadjeh, nous nous dirigeons nous-mêmes dans le sens diamétralement opposé.

Ce matin, j'ai longuement causé avec le scheikh Abd-Allah de la possibilité d'enlever le bas-relief moabite du Redjom-el- Aabed. Il se charge, vu sa profession de tailleur de pierres, d'amincir la stèle par derrière , en enlevant toute l'épaisseur qui donne à la figure un poids inutile, et quand ce sera fini, il la mettra sur le dos d'un chameau, et l'apportera à Jérusalem, au consulat de France. Là il touchera immédiatement une somme de douze cents piastres, pour laquelle je lui donne une petite lettre de change sur notre consul. J'ai eu la maladresse de ne l'écrire qu'en français, et telle est probablement la seule raison pour laquelle ce précieux monument ne m'est pas parvenu. Voilà plus de dix-huit mois que cet accord a été fait

entre Abd-Allah et moi , et certainement il eût déjà remis ta pierre à Jérusalem , s'il eût été plus certain du paiement de la somme promise ; toutefois il est fort possible encore que des obstacles inattendus aient empêché Abd-Allah de tenir sa promesse. Qui sait si les Bédouins, précisément à cause du cas que j'ai eu le très-grand tort de faire, devant eux, de ce monument unique, n'auront pas eu la déplorable idée de le pulvériser, afin d'en tirer l'or fantastique que ma joie de trouver cette pierre, leur aura tout naturellement fait supposer qu'elle recélait. Ce serait une véritable perte pour l'archéologie. Je me trouve bien heureux aujourd'hui d'avoir le dessin fidèle que j'en ai rapporté , et que je regardais comme si peu de chose , tant que j'ai eu le bas-relief sous les yeux.

Il est huit heures trente-trois minutes quand nous nous mettons en marche ; la direction de notre route est à l'ouest-sudouest Toute la caravane descend avec difficulté dans le lit du Nahr-ed-Drâa , qui n'est éloigné que d'une cinquantaine de mètres du point où nous avons campé. La direction de l'Ouaded-Drâa est d'abord à l'esUnord-est ; mais il fait bientôt un coude brusque et court à l'ouest , comme la route que nous allons suivre.

Cette fois encore une misérable mule, qui marche pour son compte, fait une effroyable culbute, et roule au fond du ruisseau, en s'empêtrant dans les palmiers nains et les lauriersroses. Ce n'est pas une petite besogne que celle de la retirer de là, et ce sot accident nous fait perdre dix bonnes minutes. Il est huit heures quarante-quatre minutes, lorsque je suis prévenu de la nécessité d'attendre que le désastre soit réparé, et ce n'est qu'à huit heures cinquante-cinq minutes, que nous pouvons nous remettre en route. Nous avons fait halte sur un plateau assez bien planté d'arbres à gomme ; nous sommes sur le (la ne d'un petit rideau de quelques mètres d'élévation seu-

lement , et au-dessus duquel un nouveau plateau s'étend vers la montagne de melaphyre, qui est en ce point éloignée de huit cents mètres environ»

Le fond du golfe nord formé par la presqu'île nous paraît encore, en ce moment, un peu plus au sud que l'endroit où nous nous sommes arrêtés. A huit heures cinquante-sept minutes, nous ne sommes guère qu'à vingt mètres du sommet du petit mamelon que nous longions tout à l'heure, et les deux plateaux garnis de seyal qu'il séparait, se réunissent immédiatement, pour former une petite plaine qui est couverte de décombres, et qui se nomme Talâa-Semâan ou Sebàan. Le plateau s'abaisse bientôt, et forme un second gradin également couvert de ruines et planté de gommiers ; nous y cheminons au sud-ouest. Les ruines cessent alors de se montrer. A neuf heures neuf minutes, nous tournons le dos à l'Ouad-el- Kharadjeh, et nous côtoyons, en le contournant, un monticule placé à notre droite.

A neuf heures onze minutes, nous avons franchi la pointe ouest du monticule, et nous marchons directement au sudouest, sur une plaine couverte de gommiers, et en pente vers la mer Morte. Là recommencent à se montrer des ruines trèsconsidérables. A neuf heures quatorze minutes, nous traversons un ravin dont le bord méridional est garni d'une muraille antique ; au delà du ravin , à droite et à gauche, s'étendent à perte de vue des ruines énormes, que les Arabes appellent Kharbet-ed-Drâa. La base d'un mur en grosses pierres de taille, traverse le chemin que nous suivons, et un peu plus loin nous rencontrons un ruisseau courant directement de l'est à l'ouest; il semble venir d'une déchirure de la montagne, nommée l'Ound-es-SeibAa (vallée des lions) , et qui de loin ressemble fort à un nouveau cratère. 11 est situé à quinze cents mètres environ à notre gauche.

ET AUTOUR DK LA MER MORTE. 395 Une fois le ruisseau franchi, à neuf heures vingt minutes, nous marchons droit à l'ouest sur la rive, pour prendre, à neuf heures vingt-deux minutes, une direction sud, quelques degrés à l'ouest. Quelques minutes après, le plateau s'abaisse de nouveau assez brusquement , et, à neuf heures vingt-cinq minutes, nous traversons un ravin à sec. A notre gauche est un mamelon sur lequel paraissent encore des ruines. A neuf heures vingt-six minutes, autre ravin à fond de roc , au delà duquel s'ouvre une plaine toute couverte de décombres. Au milieu de ceux-ci se présente d'abord une grosse ruine ronde, placée à gauche du chemin. Elle est séparée par un intervalle de cinquante mètres, d'une autre ruine placée au sud, et séparée elle-même de cent mètres environ, d'une troisième ruine analogue. A une centaine de mètres à l'ouest de la première, s'en trouve une quatrième.

Les montagnes sont à deux kilomètres au moins sur notre gauche , et leur pied est garni de monticules de sable qui commencent à quinze cents mètres environ du chemin suivi par nous. A neuf heures trente-six minutes, nous avons tourné au sud-ouest, et nous côtoyons des monticules de sable, placés à quelques centaines de mètres a droite. A gauche est une colline sur laquelle paraissent des ruines, et au pied de laquelle court un ravin qui vient couper notre route à neuf heures quarante minutes. Ce ravin forme la limite des ruines immenses que nous venons de traverser ; au delà commencent les mamelons de sable, que l'on prendrait volontiers pour de la cendre, et au milieu desquels nous avançons. Bientôt le chemin se trouve parcourir une langue de terre comprise entre deux ravins, et qui, à neuf heures quarante-cinq minutes, a une quarantaine de mètres ; mais elle se rétrécit rapidement, et , à neuf heures quarante-neuf minutes, elle n'a plus guère que huit à dix\ mètres tout au plus de largeur. A neuf heures quarante-huit

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minutes, nous étions en face de l'extrémité nord d'une montagne brunâtre toute déchirée, en arrière de laquelle paraît encore un vaste cratère qu'elle recouvre. Notre route est alors à l'ouest, quelques degrés sud.

Ici reparaissent de nombreuses bouffées de petites pierres brunes calcinées, formant des taches oblongues dirigées vers le cratère de l'Ouad-es-Seibâa. A neuf heures cinquante-huit minutes, nous avons, à vingt mètres à notre droite, un premier monticule, au delà duquel nous voyons, à cent mètres environ , un véritable cratère dont les flancs sont horriblement déchirés, et où toutes les couches ont été visiblement soulevées et bouleversées.

A dix heures précises, nous nous arrêtons en deçà du ravin de gauche, que nous longeons depuis un quart d'heure, et qui vient couper notre route en ce point. Nous nous hâtons de prendre notre modeste déjeuner et de remonter à cheval. A dix heures vingt-deux minutes, nous repartons et nous traversons le ravin qui était placé devant nous. Au delà , à partir de dix heures trente et une minutes, tout le terrain est couvert de monticules de sable gris , au milieu desquels nous nous engageons. Sur le plus considérable de ces monticules, qui est le premier que nous côtoyons à gauche, aussitôt après avoir franchi le rav in , est une ruine bien reconnaissable. Nous marchons à partir de là au sud-sud-ouest. A dix heures trente-cinq minutes, nous suivons un fond de ravin qui prolonge directement notre route. A dix heures trente-neuf minutes, nous tournons un peu à l'ouest; et enfin, à dix heures quarante minutes, nous sortons des monticules de sable, et nous débouchons sur une plaine couverte de seyal, que nous reconnaissons à merveille. En ce point nous sommes justement vis-à-vis le flanc sud de la presqu'île.

A dix heures quarante-sept minutes, nous marchons droit

au sud à travers des halliers ; nous atteignons une petite plaine sablonneuse, et, à onze heures précises, nous nous retrouvons à l'emplacement où était établi, le 14 janvier dernier, le deuxième campement des Beni-Sakhar, au milieu duquel nous sommes venus planter nos tentes. Aujourd'hui la place est rasée; tout dans le Rhôr, arbrisseaux et roseaux, a été dévoré par les bestiaux, et les Beni-Sakhar ont été chercher gîte ailleurs. Nous faisons comme eux , et nous continuons à marcher par la route que nous avons suivie en venant, afin de regagner le premier campement du 13 janvier.

Une fois arrivés au Rhôr-Satieh , nous nous maintenons toujours plus près de la montagne qu'à notre premier passage dans le pays; et au lieu d'aller camper au même point que la première fois, nous allons nous établir auprès d'un campement de Bédouins, que nous n'avions fait qu'apercevoir alors, et qui est à sept cents mètres à peu près à l'est-nord-est du premier. En y arrivant, je reconnais, à six cents mètres au nord-est du point où nous faisons halte , de nouvelles ruines assez considérables et dont je demande immédiatement le nom. Mais elles n'en ont pas pour les Bédouins, qui savent bien que ce sont des ruines d'habitations du temps passé ; mais voilà tout.

Enfin nous voici pour tout de bon en pays ami; maintenant reste à franchir la Sabkhah, et nous aurons accompli bravement la tâche importante que nous nous étions donnée.

Aujourd'hui, pour la première fois, Papigny a réussi à abattre un des charmants petits colibris qui voltigent dans les seyal ; c'est là une trop précieuse conquête, à mon avis, pour que je ne m'en empare pas. Je le réclame donc sans façon, et il m'est adjugé. Papigny, dépouillé de son oiseau-mouche, n'a plus qu'une pensée, celle de remplacer au plus vite le trésor que je lui ai ravi;, aussi, pendant toute la route, a-t-il couru

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sur les flancs de la caravane, poursuivant d'arbre en arbre ce charmant oiseau dont il ne réussit plus à s'emparer. Nos scheikhs, du reste, supportent assez impatiemment cette ardeur de chasse , et ils m'ont à plusieurs reprises fait comprendre qu'il était très-imprudent de s'écarter ainsi du gros de la troupe. Quoique je sois assez disposé à croire à un danger réel, je pense bien que l'ennui de nos Arabes tient un peu aussi au retard forcé que ces petites courses à droite et à gauche, font subir à notre marche générale. En route, le but d'un Arabe est toujours d'arriver le plus vite possible au gîte, et il ne saurait comprendre qu'on perde une minute à courir . après un petit oiseau, à cueillir une fleur, à ramasser un insecte ou un caillou; pour lui, celui qui emploie ainsi son temps est ou un hakim ou un meidjnoun , un sage, c'est-à-dire un médecin, ou un fou.

Il parait que la nuit dernière, la pluie qui nous a pris au campement du Nahr-ed-Dràa a été fort désagréable aux scorpions, et les a chassés de leurs gîtes habituels; les pauvres bétes se sont réfugiées où elles ont pu, et en déballant nos couchettes pour les installer sous nos tentes , on en trouve qui sont probablement fort impatientées de ce nouveau dérangement. Je me promets bien de passer ce soir une inspection rigoureuse de mon lit, avant de m'y coucher.

1 Aujourd'hui nous avons traversé des ruines très-considérables, à proximité d'énormes cratères d'explosion. A quelle ville antique appartiennent-elles ? Il m'est bien difficile de le deviner alors. Gomme je cherche toujours Gomorrhe , je me figure d'abord que ce sont ses restes que nous avons visités, et le nom significatif de Sebàan ne m'ouvre pas encore les yeux. J'ai déjà dit, à propos de en-Nemaïreh, que ce ne fut que plus tard que jè reconnus ici Seboïm, après avoir retrouvé, à n'en pouvoir douter, (iomorrhe vers la pointe nord de la mer .Morte.

Notre soirée s'est passée a étiqueter plantes, insectes et roches, ramassés à foison dans le Rhôr-Safieh, et à mettre ma carte à l'ancre. Nous avons soldé ce que nous restions devoir à nos scheikhs Beni-Sakhar: mais nous ne nous faisons pas illusion ; demain, sans aucun doute, arriveront les demandes de bakhchich supplémentaire.

Maintenant qu'ils ont la bourse bien garnie, les scheikhs n'ont plus qu'une pensée, celle d'acheter des armes. Matteo porte un pistolet tromblon de forme assez originale, etSamet- Aly meurt d'envie d'en être l'heureux possesseur. 11 obsède donc Matteo pendant toute la soirée pour le décider à lui vendre cette arme. Aussitôt que j'ai vent de cette négociation, j'avertis Matteo que c'est moi qui lui achète son pistolet, mais que je ne veux pas (pie le scheikh en soit informé. C'est une drogue que ce tromblon qui me coûte cent piastres, et avec cela, demain, je rendrai mon homme le plus heureux et le plus satisfait des scheikhs. <-

Ce soir, le temps s'est affreusement chargé, et la pluie a commencé à tomber presque aussitôt après le coucher du soleil. Pendant les premières heures, et avant que l'étoffe de nos tentes ne fût assez complètement imbibée pour se gonfler et faire écouler l'eau a l'extérieur, celle-ci nous a mouillés de la façon la plus désagréable. Chacun de nous alors s'est enterré sous ses couvertures, et s'est endormi tranquillement en laissant l'averse faire à sa guise.

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