‹ Voyage autour de ma chambre (volume 2)Chapitre 7 sur 101 · PREFACE XI · texte numérisé non relu

PREFACE XI

quelques tableaux aimés, au milieu de leurs livres choisis et chéris, heureux de se retremper dans ta vivifiante atmosphère, à solitude !

Xavier de Maistre était de ces derniers. En dépit de son existence « sans lectures », i7 avait déjà beaucoup réfléchi, et il y a dans les pages tracées par le jeune homme quelque chose de ce charme savoureux que Sainte-Beuve retrouva plus tard dans la causerie et sur les lèvres du vieillard. « Sa bonhomie, disait Sainte-Beuve, composant d'après nature un portrait du comte Xavier de Maistre (1839, M. de Maistre avait soixante-seize ans), sa bonhomie cache sa sensibilité et un fond sérieux et mélancolique. En général, ses qualités sont voilées et à demi dérobées par cette bonhomie et cette modestie. On pourrait être longtemps avec lui dans un salon sans s'en douter ; il prend peu de part aux questions générales, et ne se met en avant sur rien ; il aime les conversations à deux ; on croit sentir qu'il a longtemps écouté. L'esprit français se retrouve sous son léger accent de Savoie et s'en pénètre agréablement. « L'accent du pays où l'on est né, a dit La Kochefoucauld, demeure dans l'esprit et dans le cœur, comme dans le langage. » La pensée semble parfois plus savoureuse sous cet accent, comme le pain des montagnes sous son goût de sel et de noix '. »

1. Sainte-Beuve, Portraits contemporains, tome III ^édit. de 1870 .

Xll PREFACE

Ce s fond sérieux et mélancolique » dans l'esprit, ce goût de sel que Sainte-Beuve trouvait aux prop os de Xavier de Maistre vieux et apaisé, sont des qualités rares qu'on rencontre déjà dans ce Voyage autour de MA chambre, premier essai qui fut un coup de maître. Je disais que l'auteur de ces pages exquises n'avait pas eu l'intention de les voir imprimées toutes vives. Ce ne fut guère, en effet, que vers 1793 oh 1794 que Xavier, passant à Lausanne, montra son manuscrit à son frère Joseph.

« Mon frère, dit-il, était mon parrain et mon protecteur ; il me loua de la nouvelle occupation que je m'étais donnée, et garda le brouillon, quil mit en ordre après mon départ. J'en reçws bientôt un exemplaire imprimé1, et j'eus la surprise qu'éprouverait un père en revoyant adulte un enfant laissé en nourrice. J'en fus très satisfait, et je commençai aussitôt /'Expédition nocturne; mais mon frère, à qui je fis part de mon dessein, m'en détourna ; il m'écrivit que je détruirais tout le prix que pouvait avoir cette bluette

1. Première édition-: Turin, 1794, in-8. Il y a eu bien nions de ce Voyage, sans compter l'édition revi:e et augmentée par Mmo Olvmpe Cotte, assistée de Lamennais l8i4,in-8°). C'est le Voyage «défigu'é». Une autre édition bien eu rieuse est celle qui a paru en 1*70, à Largenlière typographie de A. Herbin , avec eaux -fortes de M I'. I atil •: épigraphe* en vers du docteur Ducrest. M. Du- ''•st avisé de mettre en vers la prose de Xavier de Maistre. Ce 1 un plaisant projet. Mais, après tout, n'a-t-on pas aussi mis en vers l'Avare de Molière ?

en la continuant ; il me parla d'un proverbe espagnol qui dit que toutes les secondes perdues sont mauvaises, et me conseilla de chercher quelque autre sujet... t Remarquons le ton vraiment respectueux avec lequel Xavier parle de son frère. On sent que devant cet aîné, qui est aussi un parrain intellectuel, le jeune officier est tout prêt à se taire. Joseph de Maistre, c'est, de par sa robustesse, le véritable chef de la famille. Xavier n'a que le talent, Joseph a presque le génie. Les redoutables coups de plume, semblables à des coups de boutoir, ou, si l'on veut, à des coups de foudre, de l'auteur du Pape et des Soirées de Saint- Pétersbourg, sont plus retentissants que les « songeries » de Xavier. Celui-ci le sait bien, et il s'incline : il s'incline avec une admiration réelle, et il ne se dit pas que pourtant ses délicates observations sur le cœur humain, sa théorie de l'àme et de la bête, sa fantaisie et son humeur, dureront peut-être plus longtemps que les admirables et violentes pages de son « protecteur », de celui qu'on a appelé un « prophète du passé », comme si les prophètes regardaient jamais en arrière et ne marchaient pas toujours hardiment les yeux fixés sur l'avenir '■ !

I. Que de mots réellement « prophétiques » a cependant cet homrnè ! Devant la toute-puissance de Napoléon 1er, il pousse, par exemple, le cri d'effroi que répétera plus tard M. de Bismarck avec une expression railleuse : // n'y a plus d'Europe !

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