CHAPITRE XXXIX
iS^o^ e soulevais mon pied droit pour des-
ip£ cendre, lorsque je me sentis frapper ^y assez rudement sur l'épaule. Dire 'Ù'i^rl^^i que je ne fus point effrayé de cet accident serait trahir la vérité, et c'est ici l'occasion de faire observer au lecteur et de lui prouver, sans trop de vanité, combien il serait difficile à tout autre qu'à moi d'exécuter un semblable voyage. — En supposant au nouveau voyageur mille fois plus de moyens et de talents pour l'observation que je n'en puis avoir, pourrait-il se flatter de rencontrer des aventures aussi singulières, aussi nombreuses que celles qui me sont arrivées dans l'espace de quatre heures, et qui tiennent évidemment à ma destinée? Si quelqu'un en doute, qu'il essaye de deviner qui m'avait frappé.
Dans le premier moment de mon trouble, ne réfléchissant pas à la situation dans laquelle je me trouvais, je crus que mon cheval avait rué et qu'il m'avait cogné contre un arbre. Dieu sait combien d'idées funestes se présentèrent à moi pendant le court espace de temps que je mis à tourner la tête pour regarder dans ma chambre ! Je vis alors, comme il arrive souvent dans les choses qui paraissent le plus extraordinaires, que la cause de ma surprise était toute naturelle. La même bouffée de vent qui , dans le commencement de mon voyage, avait ouvert ma fenêtre et fermé ma porte en passant, et dont une partie s'était glissée entre les rideaux de mon lit, rentrait alors dans ma chambre avec fracas. Elle ouvrit brusquement la porte et sortit par la fenêtre en poussant le vitrage contre mon épaule, ce qui me causa la surprise dont je viens de parler.
On se rappellera que c'était à l'invitation que m'avait apportée ce coup de vent que j'avais quitté mon lit. La secousse que je venais de recevoir était bien évidemment une invitation d'y rentrer, à laquelle je me crus obligé de me rendre.
Il est beau, sans doute, d'être ainsi dans une relation familière avec la nuit, le ciel et les météores, et de savoir tirer parti de leui influence. Ah 1 les relations qu'on est forcé d'avoir avec les hommes sont bien plus d ingereuses I Combien de fois n'ai-
je pas été la dupe de ma confiance en ces messieurs ! J'en disais même ici quelque chose dans une note que j'ai supprimée parce qu'elle s'est trouvée plus longue que le texte entier, ce qui aurait altéré les justes proportions de mon Voyage, dont le petit volume est le plus grand mérite.
LE LÉPREUX
Ah ! little think the gay licencious proud, Whom pleasure, power and affluence surround... Ah ! little think they, while they dance along... How many pine?... how many drink the cup Of baleful grief!... how many shake With ail the fiercer tortures of the mind ? (Thompson's Seasons, the Winter.)
M^Vw?wjM« a partie méridionale de la cité •%M '^S^M d'Aoste est presque déserte, et pa- &ié w^aS rait n avo"' jamais ete tort habitée. fcj^J^^/f&f On y voit des champs labourés et des
prairies terminées d'un côté par les remparts antiques que les Romains élevèrent pour lui servir
I go LE LÉPREUX
d'enceinte, et de l'autre par les murailles de quelques jardins. Cet emplacement solitaire peut cependant intéresser les voyageurs. Auprès de la porte de la ville, on voit les ruines d'un ancien château, dans lequel, si l'on en croit la tradition populaire, le comte René de Chalans, poussé par les fureurs de la jalousie, laissa mourir de faim, dans le quinzième siècle, la princesse Marie de Bragance, son épouse: de là le nom de Bramafan (qui signifie cri de la faim), donné à ce château par les gens du pays. Cette anecdote, dont on pourrait contester l'authenticité, rend ces masures intéressantes pour les personnes sensibles qui la croient vraie.
Plus loin, à quelques centaines de pas, est une tour carrée, adossée au mur antique et construite avec le marbre dont il était jadis revêtu : on l'appelle la Tour de la frayeur, parce que le peuple l'a crue longtemps habitée par des revenants. Les vieilles femmes de la cité d'Aoste se ressouviennent fort bien d'en avoir vu sortir, pendant les nuits sombres, une grande femme blanche, tenant une lampe à la main.
Il y a environ quinze ans que cette tour fut réparée par ordre du gouvernement et entourée d'une enceinte pour y loger un lépreux et le séparei ainsi de la société, en lui procurant tous les agréments dont sa triste situation était susceptible.
L'hôpital de Saint-Maurice fut chargé de pourvoir à sa subsistance, et on lui fournit quelques meubles, ainsi que les instruments nécessaires pour cultiver un jardin. C'est là qu'il vivait depuis longtemps, livré à lui-même, ne voyant jamais personne, excepté le prêtre qui, de temps en temps, allait lui porter les secours de la religion, et l'homme qui, chaque semaine, lui apportait ses provisions de l'hôpital.
Pendant la guerre des Alpes, en l'année 1797, un militaire, se trouvant à la cité d'Aoste, passa un jour, par hasard, auprès du jardin du lépreux, dont la porte était entr'ouverte, et il eut la curiosité d'y entier. Il y trouva un homme vêtu simplement, appuyé contre un arbre et plongé dans une profonde méditation. Au bruit que fit l'officier en entrant, le solitaire, sans se retourner et sans regarder, s'écria d'une voix triste : « Qui est là, et que me veut-on ? — Excusez un étranger, répondit le militaire, auquel l'aspect agréable de votre jardin a peut-être fait commettre une indiscrétion, mais qui ne veut nullement vous troubler. — N'avancez pas, répondit l'habitant de la tour en lui faisant signe de la main, n'avancez pas; vous êtes auprès d'un malheureux attaqué de la lèpre. — Quelle que soit votre infortune, répliqua le voyageur, je ne m'éloignerai point ; je n'ai jamais fui les malheureux; cependant, si
IÇ2 LE LEPREUX
ma présence vous importune, je suis prêt à me retirer. — Soyez le bienvenu, dit alors le lépreux en se retournant tout à coup, et restez si vous l'osez, après m'avoir regardé. »
Le militaire fut quelque temps immobile d'étonnement et d'effroi à l'aspect de cet infortuné, que la lèpre avait totalement défiguré. « Je resterai volontiers, lui dit-il, si vous agréez la visite d'un homme que le hasard conduit ici, mais qu'un vif intérêt y retient. »
LE LÉPREUX
De l'intérêt !... je n'ai jamais excité que la pitié.
LE MILITAIRE
Je me croirais heureux si je pouvais vous offrir quelque consolation.
LE LÉPREUX
C'en est une grande pour moi de voir des hommes, d'entendre le son de la voix humaine, qui semble me fuir.
LE MILITAIRE
Permettez-moi donc de converser quelques moments ave< vous ei de parcourir votre demeure.
DE LA CITÉd'aOSTE 1 93
LE LÉPREUX
Bien volontiers, si cela peut vous faire plaisir. (En disant ces mots, le lépreux se couvrit la tête d'un large feutre dont les bords rabattus lui cachaient le visage.) Passez, ajouta-t-il, ici, au midi. Je cultive un petit parterre de fleurs qui pourront vous plaire ; vous en trouverez d'assez rares. Je me suis procuré les graines de toutes celles qui croissent d'elles-mêmes sur les Alpes, et j'ai tâché de les faire doubler et de les embellir par la culture.
LE MILITAIRE
En effet, voilà des fleurs dont l'aspect est tout à fait nouveau pour moi.
LE LÉPREUX
Remarquez ce petit buisson de roses : c'est le rosier sans épines, qui ne croît que sur les hautes Alpes ; mais il perd déjà cette propriété, et il pousse des épines à mesure qu'on le cultive et qu'il se multiplie.
LE MILITAIRE
Il devrait être l'emblème de l'ingratitude.
LE LÉPREUX
Si quelques-unes de ces fleurs vous paraissent Le lépreux de la cité d'aoste. i 3
194 LE LEPREUX
belles, vous pouvez les prendre sans crainte, et vous ne courrez aucun risque en les portant sur vous. Je les ai semées, j'ai le plaisir de les arroser et de les voir, mais je ne les touche jamais.
LE MILITAIRE
Pourquoi donc ?
Je craindrais de les souiller, et je n'oserais plus les offrir.
LE MILITAIRE
A qui les destinez-vous ?
LE LÉPREUX
Les personnes qui m'apportent des provisions de l'hôpital ne craignent pas de s'en faire des bouquets. Quelquefois aussi, les enfants de la ville se présentent à la porte de mon jardin. Je monte aussitôt dans la tour, de peur de les effrayer ou de leur nuire. Je les vois folâtrer de ma fenêtre et me dérober quelques fleurs. Lorsqu'ils s'en vont, il lèvent les yeux vers moi : Bonjour, Lépreux, me (liM-nt-ils en riant, et cela me réjouit un peu.
DE LA CITÉ D'AOSTE l()5
LE MILITAIRE
Vous avez su réunir ici bien des plantes différentes : voilà des vignes et des arbres fruitiers de plusieurs espèces.
LE LÉI'REUX.
Les arbres sont encore jeunes : je les ai plantés moi-même, ainsi que cette vigne que j'ai fait monter jusqu'au-dessus du mur antique que voilà, et dont la largeur me forme un petit promenoir; c'est ma place favorite... Montez le long de ces pierres : c'est un escalier dont je suis l'architecte. Tenez-vous au mur.
LE MILITAIRE
Le charmant réduit ! et comme il est bien fait pour les méditations d'un solitaire !
Aussi je l'aime beaucoup; je vois d'ici la campagne et les laboureurs dans les champs; je vois tout ce qui se passe dans la prairie, et je ne suis vu de personne.
LE MILITAIRE
J'admire combien cette retraite est tranquille et
JO,6 LE LÉPREUX
solitaire. On est dans une ville, et l'on croirait être dans un désert.
LE LÉPREUX
La solitude n'est pas toujours au milieu des forêts et des rochers. L'infortuné est seul partout.
LE MILITAIRE
Quelle suite d'événements vous amena dans cette retraite ? Ce pays est-il votre patrie ?
LE LÉPREUX
Je suis né sur les bords de la mer, dans la principauté d'Oneille, et je n'habite ici que depuis quinze ans. Quant à mon histoire, elle n'est qu'une longue et uniforme calamité.
LE MILITAIRE
Avez-vous toujours vécu seul ?
LE LÉPREUX
J'ai perdu mes parents dans mon enfance et je ne les connus jamais : une sœur qui me restait est moite depuis deux ans. Je n'ai jamais eu d'ami.
LE MILITAIRE
Infortune !
LE LÉPREUX
Tels sont les desseins de Dieu.
LE MILITAIRE
Quel est votre nom je vous prie ?
LE LÉPREUX
Ah ! mon nom est terrible : je m'appelle le Lépreux ! On ignore dans le monde celui que je tiens de ma famille et celui que la religion m'a donné le jour de ma naissance. Je suis le Lépreux : voilà le seul titre que j'ai à la bienveillance des hommes. Puissent-ils ignorer éternellement qui je suis !
LE MILITAIRE
Cette soeur que vous avez perdue vivait-elle avec vous ?
LE LÉPREUX
Elle a demeuré cinq ans avec moi dans cette même habitation où vous me \oyez. Aussi malheureuse que moi, elle partageait mes peines, et je tâchais d'adoucir les siennes.
LE MILITAIRE
Quelles peuvent être maintenant vos occupations, dans une solitude aussi profonde ?
198 LE LÉPREUX
LE LÉPREUX
Le détail des occupations d'un solitaire tel que moi ne pourrait être que bien monotone pour un homme du monde, qui trouve son bonheur dans l'activité de la vie sociale.
LE MILITAIRE
Ah ! vous connaissez peu ce monde, qui ne m'a jamais donné le bonheur. Je suis souvent solitaire par choix, et il y a peut-être plus d'analogie entre nos idées que vous ne le pensez. Cependant, je l'avoue, une solitude éternelle m'épouvante ; j'ai de la peine à la concevoir.
LE LÉPREUX
Celui qui chérit sa cellule y trouvera la paix. — L'Imitation de Jésus-Christ nous l'apprend. Je commence par éprouver la vérité de ces paroles consolantes. Le sentiment de la solitude s'adoucit aussi par le travail. L'homme qui travaille n'est jamais complètement malheureux, et j'en suis la picuve. Pendant la belle saison, la culture de mon jardin et de mon parterre m'occupe suffisamment. Pendant l'hiver, je fais des corbeilles et nattes; je travaille à me faire des habits ; je prépare chaque joui moi-même ma nourriture ave» les provisions qu'on m'apporte de l'hôpital, et la
DE LA CITE D AOSTE l 99
prière remplit les heures que le travail me laisse. Enfin l'année s'écoule, et, lorsqu'elle est passée, elle me paraît encore avoir été bien courte.
LE MILITAIRE
Elle devrait vous paraître un siècle.
LE LÉPREUX
Les maux et les chagrins font paraître les heures longues; mais les années s'envolent toujours avec la même rapidité. Il est d'ailleurs encore, au dernier terme de l'infortune, une jouissance que le commun des hommes ne peut connaître, et qui vous paraîtra bien singulière : c'est celle d'exister et de respirer. Je passe des journées entières de la belle saison, immobile sur ce rempart, à jouir de l'air et de la beauté de la nature : toutes mes idées alors sont vagues, indécises; la tristesse repose dans mon cœur sans l'accabler; mes regards errent sur cette campagne et sur les rochers qui nous environnent. Ces différents aspects sont tellement empreints dans ma mémoire, qu'ils font, pour ainsi dire, partie de moi-même, et chaque site est un ami que je vois avec plaisir tous les jours.
LE MILITAIRE
J'ai souvent éprouvé quelque chose de sem-
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blable. Lorsque le chagrin s'appesantit sur moi, et que je ne trouve pas dans le cœur des hommes ce que le mien désire, l'aspect de la nature et des choses inanimées me console; je m'affectionne aux rochers et aux arbres, et il me semble que tous les êtres de la création sont des amis que Dieu m'a donnés.
LE LÉPREUX
Vous m'encouragez à vous expliquer à mon tour ce qui passe en moi. J'aime véritablement les objets qui sont, pour ainsi dire, mes compagnons de vie, et que je vois chaque jour : aussi, tous les soirs, avant de me retirer dans la tour, je viens saluer les glaciers de Ruitorts, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu soit aussi visible dans la création d'une fourmi que dans celle de l'univers entier, le grand spectacle des montagnes en impose cependant davantage à mes sens : je ne puis voir ces masses énormes, recouvertes de glaces éternelles, s tus éprouver un étonnement religieux. Mais, dans ce vaste tableau qui m'entoure, j'ai des sites favoris et que j'aime de préférence; de ce nombie est l'ermitage que vous voyez là-haut sur la sommité de la montagne de Charvensod. Isolé au milieu .|.-s bois, auprès d'un champ désert, il reçoit
les derniers rayons du soleil couchant. Quoique je n'y aie jamais été, j'éprouve un plaisir singulier à le voir. Lorsque le jour tombe, assis dans mon jardin, je fixe mes regards sur cet ermitage solitaire, et mon imagination s'y repose. Il est devenu pour moi une espèce de propriété; il me semble qu'une réminiscence confuse m'apprend que j'ai vécu là jadis dans des temps plus heureux, et dont la mémoire s'est effacée en moi. J'aime surtout à contempler les montagnes éloignées qui se confondent avec le ciel dans l'horizon. Ainsi que l'avenir, Péloignement fait naître en moi le sentiment de l'espérance; mon cœur opprimé croit qu'il existe peut-être une terre bien éloignée, où, à une époque de l'avenir, je pourrai goûter enfin ce bonheur pour lequel je soupire, et qu'un instinct secret me présente sans cesse comme possible.
LE MILITAIRE
Avec une âme ardente comme la vôtre, il vous a fallu sans doute bien des efforts pour vous résigner à votre destinée, et pour ne pas vous abandonner au désespoir.
LE LÉPREUX
Je vous tromperais en vous laissant croire que je suis toujours résigné à mon sort; je n'ai point atteint cette abnégation de soi-même où quelques
LE LEPREUX
anachorètes sont parvenus. Ce sacrifice complet de toutes les affections humaines n'est point encore accompli : ma vie se passe en combats continuels, et les secours puissants de la religion elle-même ne sont pas toujours capables de réprimer les élans de mon imagination. Elle m'entraîne souvent malgré moi dans un océan de désirs chimériques, qui tous me ramènent vers ce monde dont je n'ai aucune idée, et dont l'image fantastique est toujours présente pour me tourmenter.
LE MILITAIRE
Si je pouvais vous faire lire dans mon âme, et vous donner du monde l'idée que j'en ai, tous vos désirs et vos regrets s'évanouiraient à l'instant.
LE LÉPREUX
En vain, quelques livres m'ont instruit de la perversité des hommes et des malheurs inséparables de l'humanité, mon cœur se refuse à les croire. Je me représente toujours des sociétés d'amis sincères et vertueux ; des époux assortis, que la santé, la jeunesse et la fortune réunies comblent de bonheur. Je crois les voir errant ensemble dans des bocages plus verts et plus frais que ceux qui me prêtent leur ombre, éclairés par un soleil plus brillant que celui qui m'éclaire, et leur sort me
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semble plus digne d'envie à mesure que le mien est plus misérable. Au commencement du printemps, lorsque le vent du Piémont souffle dans notre vallée, je me sens pénétré par sa chaleur vivifiante, et je tressaille malgré moi. J'éprouve un désir inexplicable et le sentiment confus d'une félicité immense dont je pourrais jouir et qui m'est refusée. Alors je fuis de ma cellule, j'erre dans la campagne pour respirer plus librement. J'évite d'être vu par ces mêmes hommes que mon coeur brûle de rencontrer; et du haut de la colline, caché entre les broussailles comme une bête fauve, mes regards se portent sur la ville d'Aoste. Je vois de loin, avec des yeux d'envie, ses heureux habitants qui me connaissent à peine; je leur tends les mains en gémissant, et je leur demande ma portion de bonheur. Dans mon transport, vous l'avouerai-je ? j'ai quelquefois serré dans mes bras les arbres de la forêt, en piiant Dieu de les animer pour moi, et de me donner un ami ! Mais les arbres sont muets; leur froide écorce me repousse; elle n'a rien de commun avec mon cœur, qui palpite et qui brûle. Accablé de fatigue, las de la vie, je me traîne de nouveau dans ma retraite; j'expose à Dieu mes tourments, et la prière ramène un peu de calme dans mon âme.
LE LEPREUX
LE MILITAIRE
Ainsi, pauvre malheureux, vous souffrez à la fois tous les maux de l'âme et du corps ?
LE LÉPREUX
Ces derniers ne sont pas les plus cruels !
LE MILITAIRE
Ils vous laissent donc quelquefois du relâche ?
LE LÉPREUX
Tous les mois ils augmentent et diminuent avec le cours de la lune. Lorsqu'elle commence à se montrer, je souffre ordinairement davantage; la maladie diminue ensuite, et semble changer de nature : ma peau se dessèche et blanchit, et je ne sens presque plus mon mal; mais il serait toujours supportable sans les insommies affreuses qu'il me cause.
LE MILITAIRE
Quoi ! le sommeil vous abandonne ?
LE LÉPREUX
Ah! monsieur, les insomnies! les insomnies!
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Vous ne pouvez vous figurer combien est longue et triste une nuit qu'un malheureux passe tout entière sans fermer l'oeil, l'esprit fixé sur une situation affreuse et sur un avenir sans espoir. Non ! personne ne peut le comprendre. Mes inquiétudes augmentent à mesure que la nuit s'avance; et, lorsqu'elle est près de finir, mon agitation est telle que je ne sais plus que devenir : mes pensées se brouillent; j'éprouve un sentiment extraordinaire que je ne trouve jamais en moi que dans ces tristes moments. Tantôt il me semble qu'une force irrésistible m'entraîne dans un gouffre sans fond; tantôt je vois des taches noires devant mes yeux; mais, pendant que je les examine, elles se croisent avec la rapidité de l'éclair; elles grossissent en s'approchant de moi, et bientôt ce sont des montagnes qui m'accablent de leur poids. D'autres fois aussi, je vois des nuages sortir de la terre autour de moi, comme des flots qui s'enflent, qui s'amoncellent et menacent de m'engloutir; et lorsque je veux me lever pour me distraire de ces idées, je me sens comme retenu par des liens invisibles qui m'ôtent les forces. Vous croirez peutêtre que ce sont des songes; mais non, je suis bien éveillé. Je revois sans cesse les mêmes objets, et c'est une sensation d'horreur qui surpasse tous mes autres maux.
to6 LE LÉPREUX
LE MILITAIRE
Il est possible que vous ayez la fièvre pendant ces cruelles insomnies, et c'est elle sans doute qui vous cause cette espèce de délire.
LE LÉPREUX
Vous croyez <;ue cela peut venir de la fièvre ? Ah ! je voudrais bien que vous disiez vrai. J'avais craint jusqu'à présent que ces visions ne fussent un symptôme de folie, et je vous avoue que cela m'inquiétait beaucoup. Plût à Dieu que ce fût en effet la fièvre !
LE MILITAIRE
Vous m'intéressez vivement. J'avoue que je ne me serais jamais fait l'idée d'une situation semblable à la vôtre. Je pense cependant qu'elle devait être moins triste lorsque votre sœur vivait.
LE LÉPREUX
Dieu sait lui seul ce que j'ai perdu par la mort de ma sœur. — Mais ne craignez-vous point de vous trouver si près de moi ? Asseyez-vous ici, sur cette pierre; je me placerai derrière le feuillage, et nous converserons sans nous voir.
LE MILITAIRE
Pourquoi donc ? Non, vous ne me quitterez point ; placez-vous près de moi. (En disant ces mots, le voyageur fit un mouvement involontaire pour saisir la main du Lépreux, qui la retira avec vivacité.)
LE LÉPREUX
Imprudent ! vous alliez saisir ma main !
LE MILITAIRE
Eh bien, je l'aurais serrée de bon cœur.
Ce serait la première fois que ce bonheur m'aurait été accordé : ma main n'a jamais été serrée par personne.
LE MILITAIRE
Quoi donc ! hormis cette sœur dont vous m'avez parlé, vous n'avez jamais eu de liaison, vous n'avez jamais été chéri par aucun de vos semblables ?
LE LÉPREUX
Heureusement pour l'humanité, je n'ai plus de semblable sur la terre.
208 LE LÉPREUX
LE MILITAIRE
Vous me faites frémir !
LE LÉPREUX
Pardonnez, compatissant étranger ! vous savez que les malheureux aiment à parler de leurs infortunes.
LE MILITAIRE
Parlez, parlez, homme intéressant ! Vous m'avez dit qu'une sœur vivait jadis avec vous, et vous aidait à supporter vos souffrances.
LE LÉPREUX
C'était le seul lien pnr lequel je tenais encore au reste des humains ! Il plut à Dieu de le rompre et de me laisser isolé et seul au milieu du monde. Son âme était digne du ciel qui la possède, et son exemple me soutenait contre le découragement qui m'accable souvent depuis sa mort. Nous ne vivions cependant pas dans cette intimité délicieuse dont je me fais une idée, et qui devrait unir des amis malheureux. Le genre de nos maux nous privait de cette consolation. Lors même que nous nous rapprochions pour prier Dieu, nous évitions réciproquement de nous regarder, de peur que le
spectacle de nos maux ne troublât nos méditations, et nos regards n'osaient plus se réunir que dans le ciel. Après nos prières, ma sœur se retirait ordinairement dans sa cellule ou sous les noisetiers qui terminent le jardin, et nous vivions presque toujours séparés.
LE MILITAIRE
Mais pourquoi vous imposer cette dure contrainte ?
LE LÉPREUX
Lorsque ma sœur fut attaquée par la maladie contagieuse dont toute ma famille a été la victime, et qu'elle vint partager ma retraite, nous ne nous étions jamais vus : son effroi fut extrême en m'apercevant pour la première fois. La crainte de l'affliger, la crainte plus grande encore d'augmenter son mal en l'approchant, m'avait forcé d'adopter ce triste genre de vie. La lèpre n'avait attaqué que sa poitrine, et je conservais encore quelque espoir de la voir guérir. Vous voyez ce reste de treillage que j'ai négligé; c'était alors une haie de houblon que j'entretenais avec soin et qui partageait le jardin en deux parties. J'avais ménagé de chaque côté un petit sentier, le long duquel nous pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans trop nous approcher. Le lépreux de le cité d'aoste. 14
LE MILITAIRE
On dirait que le ciel se plaisait à empoisonner les tristes jouissances qu'il vous laissait.
LE LÉPREUX
Mais du moins je n'étais pas seul alors ; la présence de ma sœur rendait cette retraite vivante. J'entendais le bruit de ses pas dans ma solitude. Quand je revenais, à l'aube du jour, prier Dieu sous ces arbres, la porte de la tour s'ouvrait doucement et la voix de ma sœur se mêlait insensiblement à la mienne. Le soir, lorsque j'arrosais mon jardin, elle se promenait quelquefois au soleil couchant, ici, au même endroit ou je vous parle, et je voyais son ombre passer et repasser sur mes fleurs. Lors même que je ne la voyais pas, je trouvais partout des traces de sa présence. Maintenant il ne m'arrive plus de rencontrer sur mon chemin une fleur elfeuillée, ou quelques branches d'arbrisseau qu'elle y laissait tomber en passant ; je suis seul : il n'y a plus ni mouvement ni vie autour de moi, et le sentier qui conduisait à son bosquet favori disparaît déjà sous l'herbe. Sans paraître s'occuper de moi, elle veillait sans cesse à ce qui pouvait me faire plaisir. Lorsque je rennais dans ma chambre, j'étais quelquefois surpris d'y trouva des vases de fleurs nouvelles, ou quelque beau fruit qu'elle avait
soigné elle-même. Je n'osais pas lui rendre les mêmes services, et je l'avais même priée de ne jamais entrer dans ma chambre ; mais qui peut mettre des bornes à l'affection d'une sœur ? Un seul trait pouria vous donner une idée de sa tendresse pour moi. Je marchais une nuit à grands pas dans ma cellule, tourmenté de douleurs affreuses. Au milieu de la nuit, m'étant assis un instant pour me reposer, j'entendis un bruit léger à l'entrée de ma chambre. J'approche, je prête l'oreille : jugez de mon étonnement ! c'était ma sœur qui priait Dieu en dehors du seuil de ma porte. Elle avait entendu mes plaintes. Sa tendresse lui avait fait craindre de me troubler; mais elle venait pour être à portée de me secourir au besoin. Je l'entendis qui récitait à voix basse le Miserere. Je me mis à genoux près de la porte, et, sans l'interrompre, je suivis mentalement ses paroles. Mes jeux étaient pleins de larmes : qui n'eût été touché d'une telle affection ? Lorsque je crus que sa prière était terminée : « Adieu, ma sœur, lui dis-je à voix basse, adieu, retire-toi, je me sens un peu mieux ; que Dieu te bénisse et te récompense de ta piété ! » Elle se retira en silence, et sans doute sa prière fut exaucée, car je dormis enfin quelques heures d'un sommeil tranquille.
LE LEPREUX
LE MILITAIRE
Combien ont dû vous paraître tristes les premiers jours qui suivirent la mort de cette sœur chérie !
LE LÉPREUX
Je fus longtemps dans une espèce de stupeur qui m'ôtait la faculté de sentir toute l'étendue de mon infortune : lorsque enfin je revins à moi, et que je fus à même de juger de ma situation, ma raison fut prête à m'abandonner. Cette époque sera toujours doublement triste pour moi; elle me rappelle le plus grand de mes malheurs, et le crime qui faillit en être la suite.
LE MILITAIRE
Un crime ! je ne puis vous en croire capable.
Cela n'est que trop vrai, et en vous racontant cette époque de ma vie, je sens trop que je perdrai beaucoup dans votre estime ; mais je ne veux pas me peindre meilleur que je ne suis, et vous me plaindrez peut-être en me condamnant. Déjà, dans quelques accès de mélancolie, l'idée de quitter cette vie volontairement s'était présentée
à moi : cependant la crainte de Dieu me l'avait toujours fait repousser, lorsque la circonstance la plus simple et la moins faite en apparence peur me troubler pensa me perdre pour l'éternité. Je venais d'éprouver un nouveau chagrin. Depuis quelques années un petit chien s'était donné à nous : ma sœur l'avait aimé, et je vous avoue que depuis qu'elle n'existait plus ce pauvre animal était une véritable consolation pour moi.
Nous devions sans doute à sa laideur le choix qu'il avait fait de notre demeure pour son refuge. Il avait été rebuté par tout le monde; mais il était encore un trésor pour la maison du Lépreux. En reconnaissance de la faveur que Dieu nous avait accordée en nous donnant cet ami, ma sœur l'avait appelé Miracle ; et son nom, qui contrastait avec sa laideur, ainsi que sa gaieté continuelle, nous avait souvent distraits de nos chagrins. Malgré le soin que j'en avais, il s'échappait quelquefois, et je n'avais jamais pensé que cela pût être nuisible à personne. Cependant quelques habitants de la ville s'en alarmèrent, et crurent qu'il pouvait porter parmi eux le germe de ma maladie; ils se déterminèrent à porter des plaintes au commandant, qui ordonna que mon chien fût tué sur-lechamp. Des soldats, accompagnés de quelques habitants, vinrent aussitôt chez moi pour exécuter cet ordre cruel. Ils lui passèrent une corde au cou
214 LE LEPREUX
en ma présence, et l'entraînèrent. Lorsqu'il fut à la porte du jardin, je ne pus m'empêcher de le regarder encore une fois : je le vis tourner ses yeux vers moi pour me demander un secours que je ne pouvais lui donner. On voulait le noyer dans le Doire ; mais la populace qui l'attendait en dehors, l'assomma à coup de pierres. J'entendis ses cris, et je rentrai dans ma tour plus mort que vif ; mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir : je me jetai sur mon lit dans un état impossible à décrire. Ma douleur ne me permit de voir dans cet ordre juste, mais sévère, qu'une barbarie aussi atroce qu'inutile ; et quoique j'ai honte aujourd'hui du sentiment qui m'animait alors, je ne puis encore y penser de sang-froid. Je passai toute la journée dans la plus grande agitation. C'était le dernier être vivant qu'on venait d'arracher d'auprès de moi, et ce nouveau coup avait rouvert toutes les plaies de mon cœur.
Telle était ma situation, lorsque le même jour, vers le coucher du soleil, je vins m'asseoir ici, sur cette pierre où vous êtes assis maintenant. J'y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort, lorsque là-bas, vers ces deux bouleaux qui terminent la haie, je vis paraître deux jeunes époux qui venaient de «.'unir depuis peu. Ils s'avancèrent le Ion:; du sentier, à travers la prairie et passèrent pri de moi. La délicieuse tranquillité qu inspire
un bonheur certain était empreinte sur leurs belles physionomies ; ils marchaient lentement ; leurs bras étaient entrelacés. Tout à coup je les vis s'arrêter : la jeune femme pencha la tète sur le sein de son époux, qui la serra dans ses bras avec transport. Je les suivis des yeux jusqu'au bout de la prairie, et j'allais les perdre de vue dans les arbres, lorsque des cris d'allégresse vinrent frapper mon oreille : c'étaient leurs familles réunies qui venaient à leur rencontre. Des vieillards, des femmes, des enfants, les entouraient ; j'entendais le murmure confus de la joie : je voyais entre les arbres les couleurs brillantes de leurs vêtements, et ce groupe entier semblait environné d'un nuage de bonheur. Je ne pus supporter ce spectacle ; les tourments de l'enfer étaient entrés dans mon cœur : je détournai mes regards, et je me précipitai dans ma cellule. Dieu ! qu'elle me parut déserte, sombre, effroyable ! « C'est donc ici, me dis-je, que ma demeure est fixée pour toujours ; c'est donc ici où, traînant une vie déplorable, j'atten drai la fin tardive de mes jours ! L'Eternel a répandu le bonheur, il l'a répandu à torrents sur tout ce qui respire ; et moi, moi seul ! sans aide, sans amis, sans compagne... Quelle affreuse destinée ! »
Plein de ces tristes pensées, j'oubliai qu'il est un Etre consolateur, je m'oubliai moi-même.
2lb LE LEPREU
« Pourquoi, me disais-je, la lumière me fut-elle accordée ? Pourquoi la nature n'est-elle injuste et marâtre que pour moi ? Semblable à l'enfant déshérité, j'ai sous les yeux le riche patrimoine de la famille humaine, et le ciel avare m'en refuse ma part. Non, non, m'écriai-je enfin dans un accès de rage, il n'est point de bonheur pour toi sur la terre : meurs, infortuné, meurs ! Assez longtemps tu as souillé la terre par ta présence; puisse-t-elle t'engloutir vivant et ne laisser aucune trace de ton odieuse existence 1 » Ma fureur insensée s'augmentant par degrés, le désir de me détruire s'empara de moi, et fixa toutes mes pensées. Je conçus enfin la résolution d'incendier ma retraite, et de m'y laisser consumer avec tout ce qui aurait pu laisser quelque souvenir de moi. Agité, furieux, je sortis dans la campagne; j'errai quelque temps dans l'ombre autour de mon habitation : des hurlements involontaires sortaient de ma poitrine oppressée, et m'effrayaient moi-même dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage dans ma demeure, en criant : « Malheur à toi, Lépreux ! malheur à toi ! » Et, comme si tout avait du contribuer à ma perte, j'entendis l'écho qui, du milieu des ruines du château de Bramafan, répéta distinctement : Malheur à toi! Je m'arrêtai, saisi d'horreur, sur la porte de la tour, et l'écho faible de la montagne répéta longtemps après : Malheur à toi !
Je pris une lampe, et, résolu de mettre le feu à mon habitation, je descendis dans la chambre la plus basse, emportant avec moi des sarments et des branches sèches. C'était la chambre qu'avait habitée ma sœur, et je n'y étais plus rentré depuis sa mort : son fauteuil était encore placé comme lorsque je l'en avais retirée pour la dernière fois; je sentis un frisson de crainte en voyant son voile et quelques parties de ses vêtements épars dans la chambre : les dernières paroles qu'elle avait prononcées avant d'en sortir se retracèrent à ma pensée : « Je ne t'abandonnerai pas en mourant, me disait-elle; souviens-toi que je serai présente dans tes angoisses. » En posant la lampe sur la table, j'aperçus le cordon de la croix qu'elle portait à son cou, et qu'elle avait placée elle-même entre deux feuillets de sa Bible. A cet aspect, je reculai plein d'un saint elîroi. La profondeur de l'abîme où j'allais me précipiter se présenta tout à coup à mes yeux dessillés; je m'approchai en tremblant du livre sacré : « Voilà, voilà, m'écriaije, le secours qu'elle m'a promis ! » Et, comme je retirais la croix du livre, j'y trouvai un écrit cacheté que ma bonne sœur y avait laissé pour moi. Mes larmes, retenues jusqu'alors par la douleur, s'échappèrent en torrents : tous mes funestes projets s'évanouirent à l'instant. Je pressai longtemps cette lettre précieuse sur mon cœur avant
2 I O LE LEP REUX
de pouvoir la lire ; et, me jetant à genoux pour implorer la miséricorde divine, je l'ouvris, et j'y lus en sanglotant ces paroles qui seront éternellement gravées dans mon cœur :
Mon frère, je vais bientôt te quitter, mais je ne t'abandonnerai pas. Du ciel, où j'espère aller, je veillerai sur toi; je prierai Dieu qu'il te donne le courage de supporter la vie avec résignation, jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous réunir dans un autre monde : alors je pourrai le montrer toute mon affection; rien ne m'empêchera plus de t'approcher, et rien ne pourra nous séparer. Je te laisse la petite croix que j'ai portée toute ma vie; elle m'a souvent consolée dans mes peines, et mes larmes n'eurent jamais d'autres témoins quelle. Rappelle-toi, lorsque tu la verras, que mon dernier vceu fut que tu pusses vivre ou mourir en bon chrétien.
Lettre chérie ! elle ne me quittera jamais : je l'emporterai avec moi dans la tombe ; c'est elle qui m'ouvrira les portes du ciel que mon crime devait me fermer à jamais. En achevant de la lire, je me sentis défaillir, épuisé par tout ce que je venais d'éprouver. Je vis un nuage se répandre sur ma vue, et, pendant quelque temps, je perdis à la fois le souvenir de mes maux et le sentiment de mon existence. Lorsque )e revins à moi, la nuit était avancée. A mesure que mes idée* s'éclaircissaient, j'éprouvais un sentiment de p;iix indéfinis-
sable. Tout ce qui s'était passé dans la soirée me paraissait un rêve. Mon premier mouvement fut de lever les yeux vers le ciel pour le remercier de m'avoir préservé du plus grand des malheurs. Jamais le firmament ne m'avait paru si serein et si beau : une étoile brillait devant ma fenêtre; je la contemplai longtemps avec un plaisir inexprimable, en remerciant Dieude ce qu'il m'accordait encore le plaisir de la voir, et j'éprouvais une secrète consolation à penser qu'un de ses rayons était cependant destiné pour la triste cellule du Lépreux.
Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit à lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon âme finit par dissiper entièrement les noires idées qui m'avaient obsédé. Je n'avais jamais éprouvé de ces moments affreux lorsque ma sœur vivait; il me suffisait de la savoir près de moi pour être plus calme, et la seule pensée de l'affection qu'elle avait pour moi suffisait pour me consoler et me donner du courage.
Compatissant étranger, Dieu vous préserve d'être jamais obligé de vivre seul ! Ma sœur, ma compagne n'est plus, mais le ciel m'accordera la force de supporter courageusement la vie; il me l'accordera, je l'espère, car je le prie dans la sincérité de mon cœur.
LE LEPREUX
LE MILITAIRE
Quel âge avait votre sœur lorsque vous la perdîtes ?
LE LÉPREUX
Elle avait à peine vingt-cinq ans; mais ses souffrances la faisaient" paraître plus âgée. Malgré la maladie qui l'a enlevée, et qui avait altéré ses traits, elle eût été belle encore sans une pâleur effrayante qui la déparait : c'était l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la voir sans gémir.
LE MILITAIRE
Vous l'avez perdue bien jeune.
LE LÉPREUX
Sa complexion faible et délicate ne pouvait résister à tant de maux réunis : depuis quelque temps, je m'apercevais que sa perte était inévitable, et tel était son triste sort, que j'étais forcé de la désiier. En la voyant languir et se détruire chaque jour, j'observais avec une joie funeste s'approcher la fin de ses souffrances. Déjà, depuis un mois, sa faiblesse était augmentée; de fréquents évanouissements menaçaient sa vie d'heure en heure. Un soir (c'était vers le commencement
d'août) je la vis si abattue, que je ne voulus pas la quitter : elle était dans son fauteuil, ne pouvant plus supporter le lit depuis quelques jours. Je m'assis moi-même auprès d'elle, et, dans l'obscurité la plus profonde, nous eûmes ensemble notre dernier entretien. Mes larmes ne pouvaient se tarir; un cruel pressentiment m'agitait. « Pourquoi pleures-tu? me disait-elle; pourquoi t'affliger ainsi ? je ne te quitterai pas en mourant, et je serai présente dans tes angoisses. »
Quelques instants après, elle me témoigna le désir d'être transportée hors de la tour, et de faire ses prières dans son bosquet de noisetiers : c'est là qu'elle passait la plus grande partie de la belle saison. « Je veux disait-elle, mourir en regardant le ciel. » Je ne croyais cependant pas son heure si pioche. Je la pris dans mes bras pour l'enlever. « Soutiens-moi seulement, me dit-elle; j'aurai peut-être encore la force de marcher. » Je la conduisis lentement jusque dans les noisetiers; je lui formai un coussin avec des feuilles sèches qu'elle y avait rassemblées elle-même, et, l'ayant couverte d'un voile, afin de la préserver de l'hu. midité de la nuit, je me plaçai auprès d'elle; mais elle désira être seule dans sa dernière méditation : je m'éloignai sans la perdre de vue. Je voyais son voile s'élever de temps en temps, et ses mains blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rap-
LE LEPREUX
prochais du bosquet, elle me demanda de l'eau : j'en apportai dans sa coupe; elle y trempa ses lèvres, mais elle ne put boire. « Je sens ma fin, me dit-elle en détournant la tête; ma soif sera bientôt étanchée pour toujours. Soutiens-moi, mon frère; aide ta sœur à franchir ce passage désiré, mais terrible. Soutiens-moi... récite la prière des agonisants. » Ce fuient les dernières paroles qu'elle m'adressa. J'appuyai sa tête contre mon sein; je récitai la prière des agonisants. « Passe à l'éternité ! lui disais-je, ma chère sœur; délivre-toi de la vie; laisse cette dépouille dans mes bras ! » Pendant trois heures je la soutins ainsi dans la dernière lutte de la nature; elle s'éteignit enfin doucement, et son âme se détacha sans elfort de la terre.
Le Lépreux, à la fin de ce récit, couvrit son visage de ses mains; la douleur était la voix au voyageur. Après un instant de silence, le Lépreux se leva. « Etranger, dit-il, lorsque le chagrin ou le découragement s'approcheront de vous, pensez au solitaire de la cité d'Aoste ; vous ne lui aurez pas fait une visite inutile. »
Ils s'acheminèrent ensemble vers la porte du jardin. Lorsque le militaire fut au moment de sortir, il mit son gant à la main droite : « Vous n'avez jamais serré la main de personne, dit-il au Lépreux; accordez-moi la faveur de serrer la
mienne : c'est celle d'un ami qui s'intéresse vivement à votre sort. » Le Lépreux recula de quelques pas avec une sorte d'effroi, et levant les yeux et les mains au ciel : « Dieu de bonté, s'écria— t— il , comble de tes bénédictions cet homme compatissant ! »
« Accordez-moi donc une autre grâce, reprit le voyageur. Je vais partir; nous ne nous reverrons peut-être pas de bien longtemps : ne pourrionsnous pas, avec les précautions nécessaires, nous écrire quelquefois ? une semblable relation pourrait vous distraire, et me ferait un grand plaisir à moi-même. »
Le Lépreux réfléchit quelque temps : « Pourquoi, dit-il enfin, chercherais-je à me faire illusion ? Je ne dois avoir d'autre société que moimême, d'autre ami que Dieu; nous nous reverrons en lui. Adieu, généreux étranger, soyez heureux — Adieu pour jamais ! »
Le voyageur sortit. Le Lépreux ferma la porte et en poussa les verrous.
es montagnes du Caucase sont depuis longtemps enclavées dans l'Empire de Russie sans lui appartenir.
Leurs féroces habitants, séparés par le langage et par des intérêts divers, forment un grand nombre de petites peuplades, qui ont peu de relations politiques entre elles, mais qui sont toutes animées par le même amour de l'indépendance et du pillage.
Une des plus nombreuses et des plus redoutables est celle des Tchetchenges, qui habitent la grande et la petite Kabarda, provinces dont les Les prisonniers du Caucase. i5
2 2b LES PRISONNIERS
hautes vallées s'étendent jusqu'aux sommités du Caucase. Les hommes en sont beaux, courageux, intelligents, mais voleurs et cruels, et dans un état de guerre presque continuel avec les troupes de la ligne *.
C'est au milieu de ces hordes dangereuses et au centre même de cette immense chaîne de montagnes que la Russie a établi un chemin de communication avec ses possessions d'Asie. Des redoutes, placées de distance en distance, assurent la route jusqu'en Géorgie; mais aucun voyageur n'oserait se hasarder à parcourir seul l'espace qui les sépare. Deux fois par semaine, un convoi d'infanterie, avec du canon et un parti considérable de Cosaques, escorte les voyageurs et les dépêches du gouverment. Une de ces redoutes, située au débouché des montagnes, est devenue une petite bourgade assez peuplée. Sa situation lui a fait donner le nom de Vladi-Caucasc7' : elle sert de résidence au commandant des troupes qui font le pénible service dont il vient d'être parlé.
Le major Kascambo, du régiment de Vologda, gentilhomme russe, d'une famille originaire de la
1. On désigne par ce mot la suile des postes gardés par les troupes tusses entre la mer Caspienne et la mer Noire, depuis l'enilioucliure duj^Terek jusqu'à celle du Cuban. [Note de l'auteur. )
2. Vladi-Caucast vient du verbe russe vladili, qui signifie Commander, dominer. Note de l'Auteur.)
DUCAUCASE 227
Grèce, devait aller prendre le commandement du poste de Lars, dans les gorges du Caucase. Impatient de se rendre à son poste et brave jusqu'à la témérité, il eut l'imprudence d'entreprendre ce voyage avec l'escorte d'une cinquantaine de Cosaques dont il disposait, et l'imprudence plus grande encore de parler de son projet et de s'en vanter avant de l'exécuter.
Les Tchetchenges qui sont près des frontières, et qu'on appelle Tchetchenges pacifiques, sont soumis à la Russie, et ont, en conséquence, un libre accès à Mosdok; mais la plupart conservent des relations avec les montagnards, et sont bien souvent de moitié dans leurs brigandages. Ces derniers, informés du voyage de Kascambo et du jour même de son départ, se portèrent en grand nombre sur son passage et lui dressèrent une embuscade. A vingt verstes environ de Mosdok, au détour d'une petite colline couverte de broussailles, il fut attaqué par sept cents hommes à cheval. La retraite était impossible : les Cosaques mirent pied à terre et soutinrent l'attaque avec beaucoup de fermeté, espérant être secourus par les troupes d'une redoute qui n'était pas très éloignée.
Les habitants du Caucase, quoique individuellement très courageux, sont incapables d'attaquer en masse, et sont par conséquent peu dangereux pour une troupe qui fait bonne contenance; mais
ils ont de bonnes armes, et tirent fort juste. Leur grand nombre, dans cette occasion, rendait le combat trop inégal. Après une assez longue fusillade, plus de la moitié des Cosaques furent tués ou mis hors de combat ; le reste s'était fait avec les chevaux morts un rempart circulaire derrière lequel ils tirèrent leurs dernières cartouches. Les Tchetchenges, qui ont toujours avec eux, dans leurs expéditions, des déserteurs russes, dont ils se servent au besoin comme interprètes, faisaient crier aux Cosaques : « Livrez-nous le major, ou » vous serez tués jusqu'au dernier. » Kascambo, voyant la perte certaine de sa troupe, résolut de se livrer lui-même pour sauver la vie à ceux qui restaient : il remit son épée à ses Cosaques, et s'avança seul vers les Tchetchenges, dont le feu cessa aussitôt, leur but n'étant que de le prendre vivant pour obtenir une rançon. A peine se fut-il livré aux ennemis, qu'il vit paraître de loin le secours qu'on lui envoyait; il n'était plus temps; les brigands s'éloignèrent avec rapidité.
Son denchik ' était resté en arrière avec le mulet qui portait l'équipage du major. Caché dans un ravin, il attendait l'issue du combat, lorsque les Cosaques le rencontrèrent et lui apprirent le malheur de son maître Le brave domestique résolut
i .Domestique soldat. (Note de l'auteur.)
aussitôt de partager son sort, et s'achemina du côté où les Tchetchenges s'étaient retirés, conduisant son mulet avec lui et se dirigeant sur la trace des chevaux. Lorsqu'il commençait à la perdre dans l'obscurité, il rencontra un traîneur ennemi qui le conduisit au rendez-vous des Tchetchenges.
On peut se faire une idée du sentiment qu'éprouva le prisonnier en voyant son denchik venir volontairement partager son mauvais sort. Les Tchetchenges se distribuèrent encore le butin qu'on leur amenait : ils ne laissèrent au major qu'une guitare qui se trouvait dans son équipage, et qu'on lui rendit par dérision. Ivan (c'était le nom du denchik1) s'en empara et refusa de la jeter, comme son maître le lui conseillait. « Pour- » quoi nous décourager ? lui disait-il ; le Dieu des » Russes est grand * : l'intérêt des brigands est de » vous conserver, ils ne vous feront aucun mal. »
Après une halte de quelques heures, la horde allait se remettre en marche, lorsqu'un de leurs gens, qui venait de les rejoindre, annonça que les Russes continuaient à s'avancer, et que probablement les troupes des autres redoutes se réuniraient
1. Il s'appelait Ivan Smirnoff, nom qu'on pourrait traduire en français par Jean le Doux, ce qui contrastait singulièrement avec son caractère, comme on le yerra par la suite. (Note de l'Auteur.)
2. Proverbe familier des soldats russes au moment du danger. {Note de l'auteur.)
23o LES PRISONNIERS
pour les poursuivre. Les chefs tinrent conseil : il s'agissait de cacher leur retraite; non seulement pour garder leur prisonnier, mais encore pour détourner l'ennemi de leurs villages, et éviter ainsi ses représailles. La horde se dispersa par divers chemins. Dix hommes à pied furent destinés à conduire les prisonniers, tandis qu'une centaine de chevaux restèrent réunis, et marchèrent dans une direction différente de celle que devait tenir Kascambo. On enleva à celui-ci ses bottes ferrées, qui auraient pu laisser une empreinte reconnaissable sur le terrain, et on l'obligea, ainsi qu'Ivan, à marcher pieds nus une partie de la matinée.
Arrivée près d'un torrent, la petite escorte le remonta, le long du bord, sur le gazon, l'espace d'une demi-verste, et descendit dans l'endroit où les bords étaient le plus escarpés, au milieu des broussailles épineuses, évitant soigneusement de laisser la trace de son passage. Le major était si fatigué, que pour l'amener jusqu'au ruisseau il fallut le soutenir avec des ceintures. Ses pieds étaient ensanglantés; on se décida à lui rendre sa chaussure pour qu'il pût achever la traite qui restait à faire.
Lorsqu'ils parvinrent au premier village, Kascambo, plus malade encore de chagrin que de fatigue, parut à ses gardiens si faible et si défait, qu'ils eurent des craintes pour sa vie, et le tin-
tèrent plus humainement. On lui donna quelque repos et un cheval pour la marche; mais, afin de détourner les Russes des recherches qu'ils pourraient faire, et de mettre le prisonnier lui-même hors d'état d'apprendre à ses amis le lieu de sa retraite, on le transporta de village en village et d'une vallée à l'autre, en prenant la précaution de lui bander les yeux à plusieurs reprises. Il passa ainsi une rivière considérable, qu'il jugea être la Soudja. On le ménagea beaucoup pendant ces courses, en lui accordant une nourriture suffisante et le repos nécessaire. Mais lorsqu'il eut atteint le village éloigné dans lequel il devait être définitivement gardé, les Tchetchenges changèrent tout à coup de conduite à son égard, et lui firent souffrir toutes sortes de mauvais traitements. On lui mit des fers aux pieds et aux mains, et une chaîne au cou, au bout de laquelle était attaché un billot de chêne. Le denchik était traité moins durement ; ses fers étaient plus légers et lui permettaient de rendre quelques services à son maître.
Dans cette situation, et à chaque nouvelle avanie qu'il recevait, un homme qui parlait russe venait le voir et lui conseillait d'écrire à ses amis pour obtenir sa rançon, qu'on avait fixé à dix mille roubles. Le malheureux prisonnier était hors d'état de payer une somme si forte, et ne conservait
d'autre espoir que la protection du gouvernement, qui avait racheté, quelques années auparavant, un colonel tombé comme lui entre les mains des brigands. L'interprète promettait de lui fournir du papier et,, de faire parvenir sa lettre ; mais, après avoir obtenu son consentement, il ne reparut plus de quelques jours, et ce temps fut employé à faire endurer au major un surcroît de maux. On le priva de nourriture, on lui enleva la natte sur laquelle il couchait et un coussin de selle de Cosaque qui lui servait d'oreiller ; et, lorsque enfin l'entremetteur revint, il lui annonça, par manière de confidence, que si l'on refusait à la ligne la somme demandée, ou qu'on en retardât le payement, les Tchetchenges étaient décidés à se défaire de lui, pour s'épargner la dépense et les inquiétudes qu'il leur causait. Le but de leur conduite cruelle était de l'engager à écrire d'une manière plus pressante. On lui remit enfin du papier avec un roseau taillé suivant l'usage tartare ; on lui ôta les fers qui liaient ses mains et son cou, afin qu'il pût écrire librement ; et lorsque la lettre fut écrite, on la traduisit aux chefs, qui se chargèrent de la faire parvenir au commandant de la ligne.
Depuis lors il fut traité moins durement, et ne fui plus chargé que d'une seule chaîne, qui lui liait l< pied et la main droite.
Son hôte, ou plutôt son geôlier, était un vieillard
de soixante ans, d'une taille gigantesque et d'un aspect féroce, que son caractère ne démentait pas. Deux de ses fils avaient été tués dans une rencontre avec les Russes, circonstance qui l'avait fait choisir, entre tous les habitants du village, pour être le gardien du prisonnier.
La famille de cet homme, appelé Ibrahim, était composée de la veuve d'un de ses fils, âgé de trente-cinq ans, et d'un jeune enfant de sept à huit ans, appelé Mamet. Sa mère était aussi méchante et plus capricieuse encore que le vieux gardien. Kascambo eut beaucoup à en souffrir ; mais les caresses et la familiarité du jeune Mamet lui furent dans la suite une distraction, et même un soutien réel dans ses malheurs. Cet enfant le prit en si grande affection, que les menaces et les mauvais traitements de son grand-père ne pouvaient l'empêcher de venir jouer avec le prisonnier dès qu'il en trouvait l'occasion. Il avait donné à ce dernier le nom de Koniak, qui, dans la langue du pays, signifie un hôte et un ami. Il partageait secrètement avec lui les fruits qu'il pouvait se procurer, et, pendant l'abstinence forcée qu'on avait fait souffrir au major, le jeune Mamet, touché de compassion, profitait adroitement de l'absence momentanée de ses parents pour lui apporter du pain ou des pommes de terre cuites sous la cendre. Quelques mois s'étaient écoulés depuis l'envoi
de la lettre, sans événement remarquable. Pendant cet intervalle, Ivan avait su gagner la bienveillance de la femme et du vieillard, ou du moins était parvenu à se rendre nécessaire. Il savait tout l'art qui peut entrer dans la cuisine d'un officier de détachement. Il faisait à merveille le kisliichi ■ , préparait les concombres salés, et avait accoutumé ses hôtes aux petites douceurs qu'il introduisait dans leur ménage.
Pour obtenir plus de confiance, il s'était mis avec eux sur le pied d'un bouffon, imaginant chaque jour quelque nouvelle plaisanterie pour les amuser : Ibrahim aimait surtout à lui voir danser la cosaque. Lorsque quelque habitant du village venait les visiter, on ôtait à Ivan ses fers, et on le faisait danser : ce qu'il exécutait toujours de bonne grâce, en ajoutant à chaque fois quelque gambade ridicule de plus. Il s'était procuré par cette conduite constante la liberté de parcourir le village le long duquel il était ordinairement suivi par une troupe d'enfants attirée par ses boulfonneries ; et, comme il comprenait la langue tartare, il eut bientôt appris celle du pays, qui en est un dialecte très rapproché.
Le major lui-même était souvent forcé de chanter avec son denchik des chansons russes et de
1 Boisson russe : c'est une espèce de bière faite avec de la farine. (Noie de l'Auteur.)
jouer de la guitare pour amuser cette féroce société. Dans les commencements, on lui ôtait les fers qui liaient sa main droite lorsqu'on exigeait de lui cette complaisance ; mais la femme s'étant aperçue qu'il jouait quelquefois malgré ses fers pour se désennuyer, on ne lui accorda plus la même faveur ; et le malheureux musicien se repentit plus d'une fois d'avoir laissé paraître son talent. Il ignorait alors que sa guitare contribuerait un jour à lui rendre sa liberté.
Pour obtenir cette liberté désirée, les deux prisonniers formaient mille projets, tous bien difficiles à exécuter. Lors de leur arrivée dans le village, les habitants envoyaient chaque nuit, et à tour de rôle, un homme pour augmenter la garde. Insensiblement on se relâcha de cette précaution. Souvent la sentinelle ne venait pas : la femme et l'enfant couchaient dans une chambre voisine, et le vieux Ibrahim restait seul avec eux ; mais il gardait soigneusement sur lui la clef des fers, et se réveillait au moindre bruit. De jour en jour le prisonnier était traité avec plus de rigueur. Comme la réponse à ses lettres n'arrivait point, les Tchetchenges venaient souvent dans sa prison pour l'insulter et le menacer des plus cruels traitements. On le privait de ses repas, et il eut un jour le chagrin de voir battre sans pitié le petit Mamet pour quelques nèfles que cet enfant lui avait apportées.
Une circonstance bien remarquable dans la situation pénible où se trouvait Kascambo, c'est la confiance qu'avaient en lui ses persécuteurs et l'estime qu'il leur avait inspirée. Tandis que ces barbares lui faisaient souffrir des avanies continuelles, ils venaient souvent le consulter et le prendre pour arbitre dans leurs affaires et dans les démêlés qu'ils avaient ensemble. Entre autres contestations dont on le fit juge, la suivante mérite d'être citée par sa singularité.
Un de ces hommes avait confié une assignation russe de cinq roubles à son camarade, qui partait pour une vallée voisine, en le chargeant de la remettre à quelqu'un. Le commissionnaire perdit son cheval, qui mourut en chemin, et se persuada qu'il avait le droit de garder les cinq roubles en indemnité de la perte qu'il avait faite. Ce raisonnement, digne du Caucase, ne fut point goûté par le propriétaire de l'argent. Au retour du voyageur, il y eut grand bruit au village. Ces deux hommes avaient réuni autour d'eux leurs parents et leurs amis ; et la rixe aurait pu devenir sanglante, si les anciens de la horde, après avoir vainement tenté de les apaiser, ne les eussent engagés à soumettre leur cause à la décision du prisonnier. Toute la population du village se porta tumultueusement chez lui pour apprendre plus tôt l'issue de ce ri du ni'- procès. Kascambo fut tiré de sa prison et
conduit sur la plate-forme qui servait de toit à la maison.
La plupart des habitations, dans les vallées du Caucase, sont en partie creusées dans la terre, et ne s'élèvent au-dessus du sol que de trois ou quatre pieds ; le toit est horizontal et formé d'une couche de terre glaise battue. Les habitants, et surtout les femmes, viennent se reposer sur ces terrasses après le coucher du soleil, et souvent y passent la nuit dans la belle saison.
Lorsque Kascambo parut sur le toit, il se fit un profond silence. On aurait vu sans doute avec étonnement, à ce singulier tribunal, des plaideurs furieux, armés de pistolets et de poignards, soumettre leur cause à un juge enchaîné, à demi mort de faim et de misère, qui cependant jugeait en dernier ressort, et dont les décisions étaient toujours respectées.
Désespérant de faire entendre raison à l'accusé, le major le fit approcher, et, pour mettre au moins les rieurs du côté de la justice, il lui fit les interrogations suivantes : « Si, au lieu de te donner cinq » roubles à porter à son créancier, ton camarade » t'avait seulement chargé de lui porter le bon- » jour, ton cheval ne serait-il pas mort tout de » même ?
» — Peut-être, répondit le rénitent.
■ » — Et dans ce cas, ajouta le juge, qu'aurais-
o tu fait du bonjour ? N'aurais-tu pas été forcé de » le garder en payement et de t'en contenter ? » J'ordonne en conséquence que tu rendes l'as- » signation et que ton camarade te donne le bon- » jour. »
Lorsque cette sentence fut traduite aux spectateurs, des éclats de rire annoncèrent au loin la sagesse du nouveau Salomon. Le condamné luimême, après avoir disputé quelque temps, fut obligé de céder, et dit en regardant l'assignation : « Je savais d'avance que je perdrais si ce chien de » chrétien s'en mêlait. » Cette singulière confiance dénote l'idée qu'ont ces peuples de la supériorité européenne et le sentiment inné de justice qui existe parmi les hommes les plus féroces.
Kascambo avait écrit trois lettres depuis sa détention, sans recevoir aucune réponse : une année s'était écoulée. Le malheureux prisonnier, manquant de linge et de toutes les commodités de la vie, voyait sa santé dépérir, et s'abandonnait au désespoir. Ivan lui-même avait été malade pendant quelque temps. Le sévère Ibrahim, à la grande surprise du major, avait cependant délivré ce jeune homme de ses fers pendant son indisposition, et le laissait encore en liberté. Le major l'interrogeant un jour à ce sujet : « Maître, lui d dit Ivan, depuis longtemps je veux vous conn sulter sur un projet qui m'est venu en tète.
» Je crois que je ferais bien de me faire maho- » métan.
» — Tu deviens fou, sans doute ?
» — Non, je ne suis pas fou : il n'y a pour » moi que ce moyen de vous être utile Le prêtre » me l'a dit que, lorsque je serai circoncis, on » ne pourra plus me retenir dans les fers : alors » je pourrai vous rendre service, vous procurer au » moins de la bonne nourriture et du linge; enfin, » qui sait ? quand je serai libre... le Dieu des » Russes est grand ! nous verrons...
» — Mais Dieu lui-même t'abandonnera, mal- » heureux, si tu le trahis. »
Kascambo, tout en grondant son domestique, avait de la peine à ne pas rire de son bizarre projet; mais lorsqu'il vint à le lui défendre formellement : « Maître, lui répondit Ivan, je ne puis plus » vous obéir, et voudrais en vain vous le cacher : » c'est déjà fait : je suis mahométan depuis le » jour où vous m'avez cru malade et où l'on m'a » ôté mes fers. Je m'appelle Houssein mainte- » nant. Quel mal y a-t-il ? ne puis-je pas me re- » faire chrétien quand je voudrai et quand vous » serez libre? Voyez ! déjà je n'ai plus de fers; » je puis rompre les vôtres à la première occasion » favorable, et j'ai bon espoir qu'elle se présen- » tera. »
On lui tint, en effet, parole : il ne fut plus en
chaîné et jouit dès lors d'une plus grande liberté; mais cette liberté même faillit lui être funeste. Les principaux auteurs de l'expédition contre Kascambo craignirent bientôt que le nouveau musulman ne désertât. Le long séjour qu'il avait fait parmi eux et l'habitude qu'il avait de leur langue le mettaient dans le cas de les connaître tous par leurs noms et de donner leur signalement à la ligne, s'il y retournait, ce qui les aurait exposés personnellement à la vengeance des Russes : ils désapprouvaient hautement le zèle déplacé du prêtre. D'une part, les bons musulmans qui l'avaient favorisé au moment de sa conversion remarquèrent que, lorsqu'il faisait sa prière sur le toit de la maison selon l'usage et comme le mollah le lui avait expressément recommandé, pour se concilier la bienveillance publique, il mêlait souvent par habitude et par inadvertance des signes de croix aux prostemements qu'il faisait dans la direction de la Mecque, à laquelle il lui arrivait parfois de tourner le dos ; ce qui leur rendait suspecte la sincérité de sa conversion.
Quelques mois après sa feinte apostasie, il s'aperçut d'un grand changement dans les rapports qu'il avait avec les habitants, et ne put se méprendre aux signes manifestes de leur malveillance. Il en cherchait vainement la cause, lorsque des jeunes gens, avec lesquels il était particulière-
ment lié, vinrent lui proposer de les accompagner dans une expédition qu'ils allaient entreprendre. Leur projet était de passer le Terek, pour dépouiller des marchands qui devaient se rendre à Mosdok ; Ivan accepta sans hésiter leur proposition. Depuis longtemps il désirait se procurer des armes; on lui promettait une part du butin. Il pensa qu'en le voyant revenir auprès de son maître les personnes qui le soupçonnaient de vouloir déserter n'auraient plus les mêmes raisons de se défier de lui. Cependant le major s'étant fortement opposé à ce projet, il avait l'air de n'y plus penser, lorsqu'un matin Kascambo vit, en se réveillant, la natte sur laquelle dormait Ivan roulée contre le mur; il était parti pendant la nuit. Ses compagnons devaient passer le Terek la nuit suivante, et attaquer les marchands dont ils connaissaient la marche par leurs espions.
La confiance des Tchetchenges aurait dû faire naître quelque soupçon dans l'esprit d'Ivan : il n'était pas naturel que des hommes si rusés et si défiants admissent un Russe, leur prisonnier, dans une expédition dirigée contre ses compatriotes. On apprit en effet dans la suite qu'ils ne lui avaient proposé de les accompagner que dans l'intention de l'assassiner. Comme sa qualité de nouveau converti les obligeait à quelques ménagements, ils s'étaient proposé de le garder à vue pendant la
Les prisonniers du caucase. 16
route, et de se défaire ensuite de lui au moment de l'attaque, en laissant croire qu'il avait été tué dans le combat. Quelques hommes seulement de l'expédition étaient dans le secret ; mais l'événement dérangea leurs dispositions. Au moment ou leur bande s'était mise en embuscade pour attaquer les marchands, un régiment de Cosaques les surprit eux-mêmes, et les chargea si vivement, qu'ils eurent bien de la peine à repasser la rivière. La grandeur du péril leur fit oublier le complot formé contre Ivan, qui les suivit dans leur retraite. Comme leur troupe en désordre traversait le Terek dont les eaux sont très rapides, le cheval d'un jeune Tchetchenge s'abattit au milieu du fleuve et fut aussitôt entraîné par les flots. Ivan, qui le suivait, poussa son cheval dans le courant, au risque d'être entraîné lui-même, et saisissant le jeune homme au moment où il allait disparaître sous les eaux, parvint à le ramener à l'autre bord. Les Cosaques, à la faveur du jour qui commençait a paraître, le reconnaissant à son uniforme et à sa fourragère ', visaient sur lui en criant : « Déserserteur ! attrapez le déserteur ! » Ses habits furent • riblés de balles. Enfin, après s'être battu en déié et avoir brûlé toutes ses cartouches, il revint au village avec la gloire d'avoir sauvé la vie à
1. Mot russe qui correspond à ce que l'on nomme en fiançai bonnet d'écurie, catquette. [Note <<c l'Auttur.)
l'un de ses compagnons et de s'être rendu utile à toute la troupe.
Si la conduite qu'il avait tenue dans cette occasion ne lui ramena pas tous les esprits, elle lui gagna du moins un ami; le jeune homme qu'il avait sauvé l'adopta pour son koniak (titre sacré que les montagnards du Caucase ne violent jamais), et jura de le défendre envers et contre tous. Mais cette liaison ne suffisait pas pour le mettre à l'abri de la haine des principaux habitants. Le courage qu'il venait de montrer, son attachement à son maître, augmentèrent les craintes qu'il leur avait inspirées. On ne pouvait plus le regarder comme un bouffon incapable d'aucune entreprise, ainsi qu'on l'avait fait jusqu'alors; et lorsqu'on réfléchissait à l'expédition manquée, à laquelle il avait pris part, on s'étonnait que des troupes russes se fussent trouvées à point nommé dans un lieu si éloigné de leur résidence ordinaire, et l'on soupçonna qu'il avait eu les moyens de les prévenir. Quoique cette conjecture fût sans fondement réel, on le surveilla de plus près. Le vieux Ibrahim lui-même, craignant quelque complot pour l'évasion de ses prisonniers, ne leur permettait plus d'avoir entre eux d'entretien suivi, et le brave denchik était menacé, quelquefois même battu, lorsqu'il voulait converser avec son maître.
Dans cette situation, les deux prisonniers ima-
ginèrent un moyen de s'entretenir sans donner de soupçon 5 leur gardien. Comme ils étaient dans l'habitude de chanter ensemble des chansons russes, le major prenait sa guitare lorsqu'il avait quelque chose d'important à communiquer à Ivan en présence d'Ibrahim, et chantait en l'interrogeant : celui-ci répondait sur le même ton, et son maître l'accompagnait avec sa guitare. Cet arrangement n'étant point une nouveauté, on ne s'aperçut jamais d'une ruse qu'ils eurent d'ailleurs la précaution de n'employer que larement.
Plus de trois mois s'étaient écoulés depuis l'expédition malheureuse dont il a été question, lorsque Ivan crut s'apercevoir d'une agitation extraordinaire dans le village. Quelques mulets chargés de poudre étaient arrivés de la plaine. Les hommes nettoyaient leurs armes et préparaient des cartouches. Il apprit bientôt qu'une grande expédition se préparait. Toute la nation devait se réunir pour attaquer une peuplade voisine qui s'était mise sous la protection des Russes, et qui leur avait permis de construire une redoute' sur son terri- II ne s'agissait pas moins que d'exterminer toute la peuplade, ainsi que le bataillon russe qui protégeait la construction du fort.
Quelques jours après, Ivan, en sortant de la cabane le matin, trouva le village désert. Tous les hommes en état de porter les armes étaient sortis
pendant la nuit. Dans ia tournée qu'il fit au village pour prendre des informations, il acquit de nouvelles preuves des mauvaises intentions que l'on avait contre lui. Les vieillards évitaient de lui parler. Un petit garçon lui dit ouvertement que son père voulait le tuer. Enfin, comme il retournait tout pensif vers son maître, il vit sur le toit d'une maison une jeune femme qui souleva son voile, et qui avec les marques du plus grand effroi, lui fît signe de sa main de s'éloigner, en lui montrant le chemin de la Russie : c'était la sœur du Tchetchenge qu'il avait sauvé au passage du Terek.
Lorsqu'il rentra dans la maison, il trouva le vieillard occupé à visiter les fers de Kascambo. Un nouveau venu était assis dans la chambre : c'était un homme qu'une fièvre intermittente avait empêché de suivre ses camarades, et qu'on avait envoyé chez Ibrahim pour augmenter la garde des prisonniers jusqu'au retour des habitants. Ivan remarqua cette précaution sans témoigner la moindre surprise. L'absence des hommes du village présentait une occasion favorable pour l'exécution de ses projets; mais la vigilance plus active de leur gardien et surtout la présence du fiévreux en rendaient le succès très incertain. Cependant sa mort devenait inévitable s'il attendait le retour des habitants ; il prévoyait que leur expédition serait
malheureuse, et que leur rage ne l'épargnerait pas. Il ne lui restait plus d'autres ressources que celle d'abandonner son maître ou de le délivrer incessamment. Le fidèle serviteur aurait souffert mille morts plutôt que de choisir le premier parti.
Kascambo, qui commençait à perdre tout espoir, était tombé depuis quelque temps dans une espèce de stupeur, et gardait un profond silence. Ivan, plus tranquille et plus gai que de coutume, se surpassa dans les apprêts du îcpas qu'il faisait en chantant des chansons russes, auxquelles il mêlait des paroles d'encouragement pour son maître.
» Le temps est venu disait-il, en ajoutant à » chaque phrase le refrain insignifiant d'une chan- » son populaire russe, haï luli, haï luli, le temps » est venu de finir notie misère ou de périr. De- » main, haï luli, nous serons sur le chemin d'une n ville, d'une jolie ville, haï luli, que je ne veux » pas nommer. Courage, maître ! ne vous lais - » sez. pas décourager. Le Dieu des Russes est » grand ! »
Kascambo, indifférent à la vie et à la mort, ne connaissant pas les projets de son denchik, se contenta de lui dire : « Fais ce que tu voudras et taistoi. » Vers le soir, le fiévreux, qu'on avait traité généreusemeni pour le retenir, et qui, outre le bon repas qu'il avait fait, s'était encore amusé le reste
de la journée à manger du chislik ', fut saisi d'un si violent accès de fièvre, qu'il abandonna la partie et se retira chez lui. On le laissa aller sans beaucoup de difficulté, Ivan ayant complètement rassuré le vieillard par sa gaieté. Pour éloigner encore toute espèce de méfiance, il se retira de bonne heure au fond de la chambre, et se coucha sur un banc contre la muraille, en attendant qu'Ibrahim s'endormît; mais ce dernier avait résolu de veiller toute la nuit. Au lieu de se coucher sur une natte auprès du feu, comme il faisait ordinairement, il s'assit sur un billot vis-à-vis de son prisonnier, et renvoya sa belle-fille, qui se retira dans la chambre voisine où était son enfant, et ferma la porte sur elle.
De l'angle obscur où il s'était placé, Ivan regardait attentivement le spectacle qu'il avait devant lui. A la lueur du feu qui flambait de temps en temps, une hache brillait dans un enfoncement de la muraille. Le vieillard, vaincu par le sommeil, laissait tomber parfois sa tête sur sa poitrine. Ivan vit qu'il était temps et se leva debout. Le geôlier soupçonneux s'en aperçut aussitôt. « Que fais-tu là, toi ? » lui dit-il durement. Ivan, au lieu de répondre, se rapprocha du feu en bâillant, comme un homme qui sort d'un profond sommeil. I b 1 a —
1 . Viande de momon que l'on fait rôtir en petits morceaux au bout d'une baguette. Note de l'Auteur.)
him, qui sentait lui-même ses paupières s'appesantir, obligea Kascambo de jouer de la guitare pour le tenir éveillé. Ce dernier s'y refusait ; mais Ivan lui présenta l'instrument en lui faisant le signe convenu. « Jouez, maître, dit-il, j'ai à vous parler. » Kascambo accorda l'instrument, et, se mettant à chanter, ils commencèrent ensemble le terrible duo suivant.
Haï luli, haï luli, que veux-tu me dire ? prends garde à toi. (A chaque demande et à chaque réponse ils chantaient ensemble les couplets de la chanson russe suivante :)
Je suis triste, je m'inquiète, Je ne sais plus que devenir.
Mon bon ami devait venir, Et je l'attends ici seulette.
Haï luli, haï luli, Qu'il fait triste sans son ami !