XV. — Une Difficulté
" Tiens, Joannetti, lui dis-je, raccroche ce portrait " ; — il m'avait aidé à le nettoyer, et ne se doutait non plus de tout ce qui a produit le chapitre du portrait
10 que de ce qui se passe dans la lune. C'était lui qui, de son propre mouvement, m'avait présenté l'éponge mouillée, et qui, par cette démarche en apparence indifférente, avait fait parcourir à mon âme cent millions de lieues en un instant. Au lieu de le remettre à sa
iS place, il le tenait pour l'examiner à son tour. — Une difficulté, un problème à résoudre lui donnait un air de curiosité que je remarquai. "Voyons, lui dis-je, que trouves-tu à redire dans ce portrait ? — Oh ! rien, monsieur.— Mais encore? — Il le posa debout sur une des
20 tablettes de mon bureau, puis, s'éloignant de quelques pas : — Je voudrais, dit-il, que monsieur m'expliquât pourquoi ce portrait me regarde toujours, quel que soit l'endroit de la chambre où l'on se trouve : le matin, lorsque je fais le lit, la figure se tourne vers moi ; et, si je
a5 vais à la fenêtre, elle me regarde encore et me suit des yeux en chemin. — En sorte, Joannetti, lui dis-je, que si
ma chambre était pleine de monde, cette bell»- dam lorgnerait de tous côtes et tout le monde à la fois ? — Oh! oui, monsieur. — Elle sourirait aux allants et aux venants tout comme à moi?" — Joanmtti m lépoodifl rien. — Je m'étendis dans mon fauteuil et, baissant la $ tête, je me livrai aux méditations les plus sérieuses. — Quel trait de lumière ! Hélas ! me disais-je, tandis que tu fixes avidement tes yeux sur son portrait et que magines (au moins en peinture) être le seul regardé, — la perfidie effigie, aussi infidèle que l'original, porte 10 ses regards sur tout ce qui l'entoure et sourit à tout k monde.
îlà une ressemblance morale entre certains portraits et leurs modèles, qu'aucun philosophe, aucun peintre, aucun observateur n'avait encore aperçue. i5
Je marche de découvertes en découvei