‹ Voyage autour de ma chambre (volume 3)Chapitre 11 sur 68 · XVI.— Solution · texte numérisé non relu

XVI.— Solution

Joannotti était toujours dans la même attitude en attendant l'explication qu'il m'avait demandée. Je sortis la tête des plis de mon habit de voyage où je l'avais enfoncée pour méditer plus à mon aise, et a] : un moment de silence, pour me remettre des tristes réflexions que je venais de faire :

"Ne vois-tu pas, Joannetti, lui dis-je en tournant mou fauteuil de son côté, ne vois-tu pas qu'un taMeau étant une surface plane, les rayons de lumière qui n partent de chaque point de cette surface . . . ? "

Joannetti, à cette explication, ouvrit tellement les yeux, qu'il en laissait voir la prunelle tout entière ; il avait en outre la bouche entr'ou verte : ces deux mouvements dans la figure humaine annoncent, selon

5 le fameux Le Brun, le dernier période de l'étonnement. C'était ma bête, sans doute, qui avait entrepris une semblable dissertation ; mon âme savait de reste que Joannetti ignore complètement ce que c'est qu'une surface plane, et encore plus ce que sont des rayons

10 de lumière : la prodigieuse dilatation de ses paupières m'ayant fait rentrer en moi-même, je remis la tête dans le collet de mon habit de voyage, et je l'y enfonçai tellement que je parvins à la cacher presque tout entière.

'5 Je résolus de dîner en cet endroit ; la matinée était fort avancée ; un pas de plus dans ma chambre aurait porté mon dîner à la nuit. Je me glissai jusqu'au bord de mon fauteuil, et, mettant les deux pieds sur la cheminée, j'attendis patiemment le repas. — C'est une

20 attitude délicieuse que celle-là : il serait, je crois, bien difficile d'en trouver une autre qui réunît autaut d'avantages, et qui fût aussi commode pour les séjours inévitables dans un long voyage.

Rosine, ma chienne fidèle, ne manque jamais de

25 venir alors tirailler les basques de mon habit de voyage, pour que je la prenne sur moi ; elle y trouve un lit tout arrangé et fort commode au sommet de l'angle que forment les deux parties de mon corps : un V consonne représente à merveille ma situation. Rosine s'élance

30 sur moi, si je ne la prends pas assez tôt à son gré. Je

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la trouve souvent là sans savoir comment elle y est venue. Mrs mains s'arrangent d'elles- mômes de la îv la plus favorable à son bien-être, soit qu'il y ait une sympathie entre cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en décide. — Mais je ne crois s point au hasard, à ce triste système, — à ce mot qui ne signifie rien. — Je croirais plutôt au magnétisme; — je croirais plutôt au martinisme. — Non, je n'y croirai jamais.

Il y a une telle réalité dans les rapports qui existent *» entre ces deux animaux, que lorsque je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure distraction, lorsque l'heure du dîner est encore éloignée, et que je ne pense nullement à prendre l'étape, toutefois Rosine, présente à ce mouvement, trahit le plaisir qu'elle éprouve en 15 remuant légèrement la queue : la discrétion la retient à sa place; et Vautre, qui s'en aperçoit, lui en sait gré, quoique incapable de raisonner sur la cause qui le produit II s'établit ainsi entre elles un dialogue muet, un rapport de sensations très agréable, et qui ne saurait *> absolument être attribué au hasard.

XVIL— Rosine

Qu'on ne me reproche point d'être prolixe dans les

ils: c'est la manière des voyageurs. Lorsqu'on

part pour monter sur le Mont 1 liane, lorsqu'on va visiter

la large ouverture du tombeau d'Empédocle, on neaj

manque jamais de décrire exactement les moindres

circonstances: le nombre des personnes, celui des mulets, la qualité des provisions, l'excellent appétit des voyageurs, tout enfin, jusqu'aux faux pas des montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour

5 l'instruction de l'univers sédentaire.

Sur ce principe, j'ai résolu de parler de ma chère Rosine, aimable animal que j'aime d'une véritable affection, et de lui consacrer un chapitre tout entier. Depuis six ans que nous vivons ensemble, il n'y a

10 pas eu le moindre refroidissement entre nous ; ou s'il s'est élevé entre elle et moi quelques petites altercations, j'avoue de bonne foi que le plus grand tort a toujours été de mon côté, et que Rosine a toujours fait les premiers pas vers la réconciliation.

15 Le soir, lorsqu'elle a été grondée, elle se retire tristement et sans murmurer: le lendemain, à la pointe du jour, elle est auprès de mon lit dans une attitude respectueuse, et au moindre mouvement de son maître, au premier signe du réveil, elle annonce sa présence par

20 les battements précipités de sa queue sur ma table de nuit.

Et pourquoi refuserais-je mon affection à cet être caressant, qui n'a jamais cessé de m'aimer depuis l'époque où nous avons commencé de vivre ensemble?

25 Ma mémoire ne suffirait pas à faire rémunération des personnes qui se sont intéressées à moi, et qui m'ont oublié. J'ai eu quelques amis, une foule de liaisons, encore plus de connaissances; — et maintenant je ne suis plus rien pour tout ce monde, qui a oubli*' jusqu'à

30 mon nom.

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Que de protestations, que «l'offres de services! Je }»ter sur leur fortune, sur DM amitié étemelle et sans résen

Ma chère Rosine, qui oe m'a point offert de services, me reud le plus grand service qu'on puisse rendre as l'humanité: elle m'aimait jadis, elle m'aisM encore aujourd'hui Aussi, je ne crains point de le dire, je l'aime avec une portion du même sentiment que j'accorde à mes amis. —

Qu'on en dise ce qu'on voudra, ■

XV III.— Discrétion

Nous avons laisse Joaunetti dans l'attitude de Tâtonnement, immobile devant moi, attendant la fin de la sublime explication que j'avais comment Vu.

Lorsqu'il me vit enfoncer tout à coup la tête dans ma robe de chambre et finir ainsi mon explication, il 15 ne douta pas un instant que je ne fusse resté court faute de bonnes raisons, et de m'avoir, par conséquent, terrassé par la difficulté qu'il m'avait proposée.

Malgré la supériorité qu'il en acquérait sur moi, il ne sentit pas le moindre mouvement d'orgueil, et *> ne chercha point à profiter de son avantage. — Après un petit moment de silence, il prit le portrait, le remit à sa place, et se retira légèrement sur la pointe du pied. — Il sentait bien que sa présence était une espèce d'humiliation pour moi, et sa délicatesse lui suggéra dfl 5 se retirer, sans m'en laisser apercevoir. — Sa conduite,

dans cette occasion, m'intéressa vivement, et le plaça toujours plus avant dans mon cœur. Il aura, sans doute, une place dans celui du lecteur, et s'il en est quelqu'un assez insensible pour la lui refuser après avoir lu le s chapitre suivant, le ciel lui a sans doute donné un cœur de marbre.

XTX. — Une Larme

" Morbleu ! lui dis-je un jour, c'est pour la troisième fois que je vous ordonne de m'acheter une brosse. Quelle tête ! quel animal ! " — Il ne répondit pas un mot : il

10 n'avait rien répondu la veille à une pareille incartade. Il est si exact ! disais-je ; je n'y concevais rien. — " Allez chercher un linge pour nettoyer mes souliers," lui disje en colère. Pendant qu'il allait, je me repentais de l'avoir ainsi brusqué. — Mon courroux passa tout à fait

15 lorsque je vis le soin avec lequel il tâchait d'ôter la poussière de mes souliers sans toucher à mes bas. J'appuyai ma main sur lui en signe de réconciliation. — Quoi ! dis-je alors en moi-même, il y a donc des hommes qui décrottent les souliers des autres pour de l'argent ?

20 — Ce mot d'argent fut un trait de lumière qui vint m'éclairer. Je me ressouvins tout à coup qu'il y avait longtemps que je n'en avais point donné à mon domestique. " Joannetti, lui dis-je en retirant mon pied, avezvous de l'argent ? " — Un demi-sourire de justification

25 parut sur ses lèvres à cette demande. — " Non, monsieur, il y a huit jours que je n'ai pas un sol ; j'ai dépensé tout ce qui m'appartenait pour vos petites emplettes. — Et

VOYAGE LUTOUI Dl ma < l! AMBRE

la brosse î C'est sans doute pour cela ? M ... — Il sourit encore. — 11 aurait pu il ire à son maître : ■ Non, je ne point une trte vide, un animal, comme vous avez I cruauté de le dire à votre fidèle serviteur. Payezmoi 23 liv. 10 sols 4 den. que vous me devez, et je vous s

erai votre brosse." Il se laissa maltraiter injustement plutôt que d'exposer son maître à rougir de sa colère.

Que le ciel le bénisse ! Philosophes ! chrétiens ! avez-vous lu ! lo

"Tiens, Joannetti, lui dis-je, tiens, cours acheter la brosse. — Mais, monsieur, voulez-vous rester ainsi avec un soulier blauc et l'autre noir ? — Va, te dis-je, acheter la brosse ; laisse, laisse cette poussière sur mon soulier." Il sortit ; je pris le linge, et je nettoyai dé- i$ licieusement mon soulier gauche sur lequel je laissai tomber une larme de repentir.

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