XX. — Albert et Charlotte
Les murs de ma chambre sont garnis d'estampes et de tableaux qui l'embellissent singulièrement Je voudrais de tout mon cœur les faire examiner au lecteur, *> les uns après les autres, pour l'amuser et le distraire le long du chemin que nous devons encore parcourir pour arriver à mon bureau; mais il est aussi impossible d'expliquer clairement un tableau que de faire un portrait ressemblant d'après une description. *$
Quelle émotion n'éprouverait-il pas, par exemple, en
contemplant la première estampe qui se présente aux regards ! — Il y verrait la malheureuse Charlotte essuyant lentement, et d'une main tremblante, les pistolets d'Albert. — De noirs pressentiments et toutes les angoisses de
5 l'amour, sans espoir et sans consolation, sont empreints sur sa physionomie, tandis que le froid Albert, entouré de sacs de procès et de vieux papiers de toute espèce, se retourne froidement pour souhaiter un bon voyage à son ami. Combien de fois n'ai-je pas été tenté de briser la
10 glace qui couvre cette estampe pour arracher cet Albert de sa table, pour le mettre en pièces, le fouler aux pieds ! Mais il restera toujours trop d'Alberts en ce monde. Quel est l'homme sensible qui n'a pas le sien avec lequel il est obligé de vivre, et contre lequel les épanchements
15 de l'âme, les douces émotions du cœur et les élans de l'imagination vont se briser comme les flots sur les roches ? — Heureux celui qui trouve un ami dont le cœur et l'esprit lui conviennent; un ami qui s'unisse à lui par une conformité de goûts, de sentiments et de con-
20 naissances ; un ami qui ne soit pas tourmenté par l'ambition ou l'intérêt ; — qui préfère l'ombre d'un arbre à la pompe d'une cour ! — Heureux celui qui possède un ami!
XXL— Un Ami
J'en avais un ; la mort me l'a ôté, elle l'a saisi au
25 commencement de sa carrière, au moment où son amitié
('tait devenue un besoin pressant pour mon cœur. — Nous
nous soutenions mutuellement dans les travaux pénible!
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de la guerre ; noua n'avions qu'uni pipa à nous deux ; nous même coupa ; nous concilions sous
la môme toile, et dans les circonstances malheureuses oh nous sommes, l'endroit où nous vivions ensemble était pour nous une nouvelle ]>atri& Je l'ai vu en butte 5
ils de la guerre, et d'une guerre désastreuse. La mort semblait nous épargner l'un pour l'autre; elle sa mille fois ses traits autour de lui sans l'atteindre, mais c'était pour me rendre sa perte plus sensible. Le tumulte des armes, l'enthousiasme qui s'empare de l'âme 10 à l'aspect du danger, auraient peut-être empêché ses l'aller jusqu'à mon cœur. — Sa mort eût été utile à son pays et funeste aux ennemis. — Je l'aurais moins regretté : — mais le perdre au milieu des délices d'un quartier d'hiver ! le voir expirer dans mes bras au i5 moment où il paraissait regorger de santé ; au moment où notre liaison se resserrait encore dans le repos et la tranquillité ! — Ah ! je ne m'en consolerai jamais.
Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon cœur ; elle n'existe plus parmi ceux qui l'environnaient; » et qui l'ont remplacé ; cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte.
La nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe brillante du printemps, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière où il repose. 25 Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs branches; les oiseaux chantent sous le feuillage; les mouches bourdonnent parmi les fleurs; tout respire la joie et la vie dans le séjour de la mort ; — et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel et que je médite *>
près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre gaiement son chant infatigable, caché dans l'herbe qui couvre la tombe silencieuse de mon ami La destruction insensible des êtres et tous les malheurs de l'humanité 5 sont comptés pour rien dans le grand tout. — La mort d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés, et celle d'un papillon que l'air froid du matin fait périr dans le calice d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature. L'homme n'est
10 rien qu'un fantôme, une ombre, une vapeur qui se dissipe dans les airs.
Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel; les noires idées qui m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon cœur. — Non, celui
15 qui inonde ainsi l'Orient de lumière ne l'a point fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la nuit du néant. Celui qui étendit cet horizon incommensurable, celui qui éleva ces masses énormes dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi celui qui a
ao ordonné à mon cœur de battre et à mon esprit de penser.
Non, mon ami n'est point entré dans le néant ; quelle
que soit la barrière qui nous sépare, je le reverrai. —
Ce n'est point sur un syllogisme que je fonde mon
espérance. — Le vol d'un insecte qui tra verse les airs
25 suffit pour me persuader ; et souvent l'aspect de la campagne, le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité entre avec violence dans mon âme et l'occupe tout entière.
\UTOUR Pi MA i il LMBRE
Depuis ips le chapitre que je viens d'éorin
•sentait à ma plume, et je l'avais toujours ivjep'-. Je m'étais promis de ne laisser voir dans ce livre que la face riante de mon âme ; mais ce projet m'a échappé comme tant d'autres ; j'espère que le lecteur sensible s me pardonnera de lui avoir demandé quelques larmes ; quelqu'un trouve qu'à la vérité j'aurais pu retrancher ce triste chapitre, il peut le déchirer dans son exemplaire, ou même jeter le livre au feu.
Il me suffit que tu le trouves selon ton cœur, ma «> chère Jenny, toi, la meilleure et la plus aimée des femmes ; — toi, la meilleure et la plus aimée des sœurs ; c'est à toi que je dédie mon ouvrage : s'il a ton approbail aura celle de tous les cœurs sensibles et délicats ; et si tu pardonnes aux folies qui m'échappent quelque- 15 fois malgré moi, je brave tous les censeurs de l'univers.