‹ Voyage autour de ma chambre (volume 3)Chapitre 24 sur 68 · XXXVIII.-Le Buste · texte numérisé non relu

XXXVIII.-Le Buste

Je ne finirais pas, si je voulais décrire la millième partie des événements singuliers qui m'arrivent lorsque je voyage près de ma bibliothèque. Les voyages de Cook et les observations de ses compagnons de voyage, *» les docteurs Banks et Solander, ne sont rien en comparaison de mes aventures dans ce seul district ; aussi je crois que j'y passerais ma vie dans une espèce de ravissement, sans le buste dont j'ai parlé, sur lequel mes yeux et mes pensées finissent toujours par se fixer, «s quelle que soit la situation de mon âme ; et lorsqu'elle

est trop violemment agitée, ou qu'elle s'abandonne au découragement, je n'ai qu'à regarder ce buste pour la remettre dans son assiette naturelle ; c'est le diapason avec lequel j'accorde l'assemblage véritable et discord s des sensations et des perceptions qui forment mon existence.

Comme il est ressemblant! Voilà bien les traits que la nature avait donnés au plus vertueux des hommes. Ah ! si le sculpteur avait pu rendre visibles

10 son âme excellente, son génie et son caractère ! — Mais qu'ai-je entrepris ? Est-ce donc ici le lieu de faire son éloge ? est - ce aux hommes qui m'entourent que je l'adresse ? Eh ! que leur importe ?

Je me contente de me prosterner devant ton image

15 chérie, ô le meilleur des pères ! Hélas ! cette image est tout ce qui me reste de toi et de, ma patrie ! tu as quitté la terre au moment où le crime allait l'envahir ; et tels sont les maux dont il nous accable que ta famille elle-même est contrainte de regarder aujourd'hui

20 ta perte comme un bienfait. Que de maux t'eût fait éprouver une plus longue vie! O mon père! le sort de ta nombreuse famille est-il connu de toi dans le séjour du bonheur? Sais-tu que tes enfants sont exilés de cette patrie que tu as servie pendant soixante ans

25 avec tant de zèle et d'intégrité ? Sais-tu qu'il leur est défendu de visiter ta tombe ? — Mais la tyrannie n'a pu leur enlever la partie la plus précieuse de ton héritage, le souvenir de tes vertus et la force de tes exemples : au milieu du torrent criminel qui entraînait leur patrie

30 et leur fortune dans le gouffre, ils sont demeurés

inalU bablement uuis sur la ligne que tu leur avais tracée; et lorsqu'ils (courront encore se prosterner sur ta cendre vénérée, elle les reconnaîtra toujours.

\ I \.— Dialogue

ii promis un dialogue, je tiens parole.

C'était le matin à l'aube du jour, les rayons du s soleil doraient à la fois le sommet du mont Viso et celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos antipodes ; et déjà elle était éveillée, soit que son réveil prématuré fût l'effet des visions nocturnes <pii la mettent souvent dans une agitation aussi fatigante «° qu'inutile, soit que le carnaval, qui tirait alors vers sa fin, lût la cause occulte de son réveil, ce temps de plaisirs et de folie ayant une influence sur la machine humaine, comme les phases de la lune et la conjonction de certaines planètes. — Enfin, elle était éveillée, très *s éveillée, lorsque mon âme se débarrassa elle-même des liens du sommeil

Depuis longtemps celle-ci partageait confusément les sensations de Vautre ; mais elle était encore embarrassée dans les crêpes de la nuit et du sommeil ; et ces crêpes m lui semblaient transformés en gazes, en linons, en toile des Indes. Ma pauvre âme était donc comme empaquetée dans tout cet attirail, et le dieu du sommeil, pour la retenir plus fortement dans son empire, ajoutait à ses liens des tresses de cheveux blonds en désordre, »5 des nœuds de ruban, des colliers de perles: c'était une l*>ur qui l'aurait vue se débattre dans ces filets.

L'agitation de la plus noble partie de moi-même se communiquait à l'autre ; et celle-ci, à son tour, agissait puissamment sur mon âme. J'étais parvenu tout entier à un état difficile à décrire, lorsqu'enfin mon âme, soit 5 par sagacité, soit par hasard, trouva la manière de se délivrer des gazes qui la suffoquaient. Je ne sais si elle rencontra une ouverture, ou si elle s'avisa tout simplement de les relever, ce qui est plus naturel ; le fait est qu'elle trouva l'issue du labyrinthe. Les tresses

10 de cheveux en désordre étaient toujours là ; mais ce n'était plus un obstacle, c'était plutôt un moyen ; mon âme les saisit, comme un homme qui se noie s'accroche aux herbes du rivage ; mais le collier de perles se rompit dans l'action, et les perles, se défilant, roulèrent

15 sur le sopha, et de là sur le parquet de madame de Hautcastel : car mon âme, par une bizarrerie dont il serait difficile de rendre raison, s'imaginait être chez cette dame : un gros bouquet de violettes tomba par terre ; et mon âme, s'éveillant alors, rentra chez elle,

20 amenant à sa suite la raison et la réalité. Comme on l'imagine, elle désapprouva fortement tout ce qui s'était passé en son absence; et c'est ici que commence le dialogue qui fait le sujet de ce chapitre.

Jamais mon âme n'avait été si mal reçue. Les

25 reproches qu'elle s'avisa de faire dans ce moment critique achevèrent de brouiller le ménage : ce fut une révolte, une insurrection formelle.

" Quoi donc ! dit mon âme, c'est ainsi que, pendant mon absence, au lieu de réparer vos forces par un

30 sommeil paisible, et vous rendre par là plus propre à

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exécuter mes ordres, vous vous avises insolemment (le terme était un peu fort) de vous livrer à des transports ma volonté n'a pas sanctionnés ! "

Peu' accoutumée à ce ton de hauteur, Vautre lui repartit en colère : s

Il vous sied bien, madame (pour éloigner de la discussion toute idée de familiarité), il vous sied bien us donner des airs de décence et de vertu. Bhl n'est-ce pas aux écarts de votre imagination et à vos extravagantes idées que je dois tout ce qui vous déplaît to en moi ? Pourquoi n'étiez- vous pas là ? Pourquoi aurez-vous le droit de jouir sans moi dans les fréquents voyages que vous faites toute seule? Ai-je jamais désapprouvé vos séances dans l'empyrée ou dans les Champs-Elysées ; vos conversations avec les in tel- 15 ligences, vos spéculations profondes (un peu de raillerie, comme on voit), vos châteaux en Espagne, vos systèmes sublimes ? — et je n'aurais pas le droit, lorsque vous m'abandonnez ainsi, de jouir des bienfaits que m'accorde la nature et des plaisirs qu'elle me présente ?" »

Mon âme, surprise de tant de vivacité et d'éloquence, ne savait que répondre. Pour arranger l'affaire, elle entreprit de couvrir du voile de la bienveillance les reproches qu'elle venait de se permettre, et afin de ne pas avoir l'air de (aire les premiers pas vers la récon- »s ciliation, elle imagina de prendre aussi le ton de la cérémonie. "Madame," dit-elle à son tour avec une cordialité affectée. ... Si le lecteur a trouvé ce mot déplacé lorsqu'il s'adressait à mon âme, que dira- 1- il maintenant pour peu qu'il se rappelle le sujet de la j»

dispute? Mon âme ne sentit point l'extrême ridicule de cette façon de parler, tant la passion obscurcit l'intelligence ! " Madame, dit-elle donc, je vous assure que rien ne me ferait autant de plaisir que de vous s voir jouir de tous les plaisirs dont votre nature est susceptible, quand même je ne les partagerais pas, si ces plaisirs ne vous étaient pas nuisibles, et s'ils n'altéraient pas l'harmonie qui ..." Ici mon âme fut interrompue vivement : — " Non, non, je ne suis point la

10 dupe de votre bienveillance supposée ; le séjour forcé que nous faisons ensemble dans cette chambre où nous voyageons ; la blessure que j'ai reçue, qui a failli me détruire, et qui saigne encore, — tout cela n'est -il pas le fruit de votre orgueil extravagant

15 et de vos préjugés barbares ? Mon bien-être, et mon existence même, sont comptés pour rien lorsque vos passions vous entraînent, — et vous prétendez vous intéresser à moi ! "

Mon âme vit bien qu'elle ne jouait pas le meilleur

20 rôle dans cette occasion ; profitant de la circonstance pour faire une diversion : " Faites du café," dit-elle à Joannetti, qui entrait dans la chambre. — Le bruit des tasses attirant toute l'attention de l'insurgente, dans l'instant elle oublia tout le reste. C'est ainsi qu'en

25 montrant un hochet aux enfants, on leur fait oublier les fruits malsains qu'ils demandent en trépignant.

Je m'assoupis insensiblement pendant que l'eau chauffait. — Je jouissais de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on éprouve lorsqu'on

30 se sent dormir. Le bruit agréable que faisait Joannetti,

80 frappant do la cafetière sur 1 retentissait

sur mon cerveau, et faisait \ nftei mes fibres

sensitives, comme l'ébranlement dune corde de harpe

résonner les octaves, — Enfin je vis comme une ombra devant moi; j'ouvris les yeux, — c'était Joann

h ! quel parfum : «nulle agréable surprise ! du café ! de la crème! une pyramide de pain grillé! — Bon lecteur, déjeune avec moi.

XL I riON

Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a aux hommes dont le cœur sait jouir ! et quelle w té dans ces jouissances! Qui pourra compter leurs nuances innombrables dans les divers individus et dans les différents âges de la vie! — Le souvenir confus de celles de mon enfance me fait encore tressaillir. Essayerai -je de peindre celles qu'éprouve le 15 jeune homme dans cet âge heureux où l'on ignore encore jusqu'au nom de 1 de l'ambition, de la

haine, et de toutes les passions honteuses qui dégradent et tourmentent l'humanité? Durant cet âge, hélas! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui » retrouve plus dans le reste de la vie. L'air est plus pur, — les fontaines sont plus limpides et plus fraîches, — la nature a des aspects, les bocages ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr. Dieux ! quels parfums envoient ces fleurs! que ces fruits sont dé- »$ licieux ! de quelles couleurs se pare l'aurore ! — Toutes

les femmes sont aimables et fidèles : tous les hommes sont bons, généreux et sensibles ; partout on rencontre la cordialité, la franchise et le désintéressement; il n'existe dans la nature que des fleurs, des vertus et 5 des plaisirs.

Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l'ensemble et les détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. Bientôt l'imagination, planant sur cet océan de plaisirs, en augmente le

10 nombre et l'intensité ; les sensations diverses s'unissent et se combinent pour en former de nouvelles : les rêves de la gloire se mêlent aux palpitations de l'amour ; la bienfaisance marche à côté de l'amour-propre qui lui tend la main ; la mélancolie vient de temps en temps

15 jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en plaisirs. — Enfin, les perceptions de l'esprit, les sensations du cœur, les souvenirs même des sens, sont pour l'homme des sources inépuisables de plaisir et de bonheur. — Qu'on ne s'étonne donc point que le bruit

20 que faisait Joannetti, en frappant de la cafetière sur le chenet, et l'aspect imprévu d'une tasse de crème, aient fait sur moi une impression si vive et si agréable.

XLL— L'Habit de Voyage

Je mis alors mon habit de voyage, après l'avoir

examiné avec un œil de complaisance, et ce fut alors

25 que je résolus de faire un chapitre ad hoc, pour le faire

connaître au lecteur. La forme et l'utilité de ces

i: Dl MA CHAMBRE M

is étant assez généralement connues, jo I

ment de Leur Influent» sur L'et]

des voyageurs. — Mon habit de voyage pour L'hiver est

toffe la plus chaude et la plus moelleuse qui

possible de r< n veloppe entière- s

te aux pieds ; et lorsque je suis dans QMM

ail, les mains dans mes poches, et la tête enfoncée

dans le collet de mon habit, je ressemble à la statue de

hnou, sans pieds et sans mains, qu'on voit dans les

pagodes des Indes. 10

On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence que j'attribue aux habits de voyage sur les voyageurs ; ce que je puis dire de certain à cet égard, c'est qu'il nie paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uni fou et Tépée au côté, que de sortir et d'aller dans le monde en robe de chambre. — Lorsque je me vois ainsi habillé, suivant toutes les rigueurs de la pragmatique, non-seulement je ne serais pas à même de continuer mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire * ce que j'en ai écrit jusqu'à présent, moins encore de le comprendre.

Mais cela vous étonne-t-il? ne voit-on pas tous les jours des personnes qui se croient malades parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que quelqu'un s'avise de >5 leur trouver l'air malade et de le dire ? Les vêtements ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux lorsqu'ils se voient en habit neuf et en perruque bien poudrée : on en voit qui trompent ainsi le public et 39

eux-mêmes par une parure soutenue ; — ils meurent un beau matin tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde.

Enfin, dans les classes d'hommes parmi lesquels je

5 vis, combien n'en est-il pas qui, se voyant parés d'un uniforme, se croient fermement des officiers, jusqu'au moment où l'apparition inattendue de l'ennemi les détrompe ! — Il y a plus : s'il plaît au roi de permettre à l'un d'eux d'ajouter à son habit certaine broderie, voilà

ro qu'il se croit un général, et toute l'armée lui donne ce titre sans rire, — tant l'influence d'un habit est forte sur l'imagination humaine !

L'exemple suivant prouvera mieux encore ce que j'avance.

iS On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d'avance le comte de . . . qu'il devait monter la garde ; — un caporal allait l'éveiller de grand matin le jour même où il devait la monter et lui annoncer cette triste nouvelle ; mais l'idée de se lever tout de suite, de

20 mettre ses guêtres, et de sortir ainsi sans y avoir pensé la veille, le troublait tellement, qu'il aimait mieux faire dire qu'il était malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de chambre et renvoyait le perruquier; cela lui donnait un air pâle, malade, qui

25 alarmait sa femme et toute sa famille. — Il se trouvait réellement lui-même un peu défait ce jour-là.

Il le disait à tout le inonde, un peu pour soutenir gageure, un peu aussi parce qu'il croyait l'être tout de bon. — Insensiblement l'influence de la robe de chambre

30 opérait ; les bouillons qu'il avait pris, bon gré mal gré,

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lui causai. n: des nausées: bientôt les parents et les

>yaient demander des nouvelles: il n'en fa! pas tant pour le mettre décidément au lit

Le soir, le docteur Kanson lui trouvait I<> }m.u1s concentré, et ordonnait la saignée pour Le lnxlrmain. Si s le service avait duré un mois de plus, c'était fait du malade.

Qui pourra douter de l'influence des habits sur les voyageurs, lorsqu'on réfléchira que le pauvre comte de . . . pensa plusieurs fois faire le voyage de l'autre *« monde pour avoir mis mal à propos sa robe de chambre dans celui

XIJI. — Lk Brodequin d'Aspasib

tais assis près de mon feu, après dîner, plié dans mon habit de voyage, et livré volontairement à toute son influence, en attendant l'heure du départ, lorsque «s les vapeurs de la digestion, se portant à mon cerveau, obstruèrent tellement les passages par lesquels les idées s'y rendent en venant des sens que toute communication se trouva interceptée; et de même que mes sens ne transmettaient plus aucune idée à mon cerveau, celui- » ci, à son tour, ne pouvait plus envoyer ce fluide électrique qui les anime, et avec lequel l'ingénieux docteur Valli ressuscite des grenouilles mortes.

On concevra facilement, après avoir lu ce préambule, pourquoi ma tête tomba sur ma poitrine, et comment »$ les muscles du pouce et de l'index de ma main droite,

n'étant plus irrités par ce fluide, se relâchèrent au point qu'un volume des œuvres du marquis Caraccioli que je tenais serré entre ces deux doigts m'échappa, sans que je m'en aperçusse, et tomba sur le foyer, s Je venais de recevoir des visites, et ma conversation avec les personnes qui étaient sorties avait roulé, sur la mort du fameux médecin Cigna, qui venait de mourir, et qui était universellement regretté : il était savant, laborieux, bon physicien et fameux botaniste. Le mérite

10 de cet homme habile occupait ma pensée ; et cependant, me disais-je, s'il m'était permis d'évoquer les âmes de tous ceux qu'il peut avoir fait passer dans l'autre monde, qui sait si sa réputation ne souffrirait pas quelque échec ?

i5 Je m'acheminai insensiblement à une dissertation sur la médecine et sur les progrès qu'elle a faits depuis Hippocrate. Je me demandais si les personnages fameux de l'antiquité qui sont morts dans leur lit, comme Périclès, Platon, la célèbre Aspasie, et Hippocrate lui-

20 même, étaient morts comme des gens ordinaires, d'une fièvre putride, inflammatoire ou vermineuse ; si on les avait saignés ou bourrés de remèdes ?

Dire pourquoi je songeai à ces quatre personnages plutôt qu'à d'autres, c'est ce qui ne me serait pas

25 possible. Qui peut rendre raison d'un songe ? Tout ce

que je puis dire, c'est que ce fut mon âme qui évoqua le

docteur de Cos, celui de Turin, et le fameux homme

d'État qui fit de si belles choses et de si grandes fautes.

Mais pour son élégante amie, j'avoue tremblement

30 que ce fut Ymitre qui lui fit signe. Cependant, quand

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use, je semis tente d'< -ut

util ; car il est clair que, dans ce songe, la balance : de la raison un. C'est

beaucoup pour un lieutenant

Quoi qu'il en soit, pendant que je DM livrais à ces s s mes yeux acli de se f» t je

dormis profondément; mais en fermant les yeux, 1 image des personnages auxquels j'avais pense demeura peinte sur cette toile fine qu'on appelle mémoire, et ces images se mêlant dans mon cerveau avec 1 i < 1 >ca- m

tion des morts, je vis bientôt arriver à la nie Bipp « rate, Platon, Périclès, Aspasie, et le docteur Cigna avec sa perruque.

Je les vis tous s'asseoir sur les sièges encore rangée autour du feu ; Périclès seul resta debout j les iS

gazettes.

44 Si les découvertes dont vous me parlez étaient vraies, disait Hippocrate au docteur, et si elles avai été aussi utiles à la médecine que vous le prétendez, j'aurais vu diminuer le nombre des hommes qui descen- *> dent chaque jour dans le royaume sombre, et dont la commune, d'après les registres de Mines que j'ai véri moi-même, est constamment la même qu'autrefois."

Le docteur Cigna se tourna vers moi: "Vous av sans doute ouï parler de ces découvertes, me dit- il : i vous connaissez celle d'Harvey sur la circulation du sang ; celle de l'immortel Spallanzani sur la digestion, dont nous connaissons maintenant tout le mécanisme " ; — et il fit un long détail de toutes les découvertes qui ont trait à la médecine, et de la foule de remèdes qu'un p

doit à la chimie ; il fit enfin un discours académique en faveur de la médecine moderne.

"Croirai -je, lui répondis -je alors, que ces grands hommes ignorent tout ce que vous venez de leur dire, 5 et que leur âme, dégagée des entraves de la matière, trouve quelque chose d'obscur dans la nature ? "

"Ah ! quelle est votre erreur! s'écria le proto-médecin du Péloponèse ; les mystères de la nature sont cachés aux morts comme aux vivants. Celui qui a créé et qui 10 dirige tout sait lui seul le grand secret auquel les hommes s'efforcent en vain d'atteindre ; voilà ce que nous apprenons de certain sur les bords du Styx ; et, croyez-moi, ajouta-t-il en adressant la parole au docteur, dépouillezvous de ce reste d'esprit de corps que vous avez apporté 15 du séjour des mortels : et puisque les travaux de mille générations, et toutes les découvertes des hommes, n'ont pu allonger d'un seul instant leur existence ; puisque Caron passe chaque jour dans sa barque une égale quantité d'ombres, — ne nous fatiguons plus inutile- 20 ment à défendre un art qui, chez les morts où nous sommes, ne serait pas même utile aux médecins." Ainsi parla le fameux Hippocrate, à mon grand étonnement.

Le docteur Cigna sourit. Et comme les esprits ne sauraient se refuser à l'évidence, ni taire la vérité, nonas seulement il fut de l'avis d'Hippocrate, mais il avoua même, en rougissant à la manière des intelligences, qu'il s'en était toujours douté.

Périclès, qui s'était approché de la fenêtre, fit un

grand soupir, dont je devinai la cause. Il lisait un

*> numéro du Moniteur, qui annonçait la décadence des

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! sciences : il voyait des savants illustres «jur leurs sublimes spéculations pou inventer de nouveaux crimes, et il frémissait d'entendre BUS lmrde do < nibales se comparer aux héros de la généreuse Grèce, en faisan ur l'échafaud, sons honte et sans remor

des vieillards vénérables, des femmes, des enfanta, et en e< mu met tant, de saug-froid, les crimes les plus atroces et les plus inutiles.

Platon, qui avait écouté, sans rien dire, notre conversation, la voyant tout à coup terminée d'une manière 10 inattendue, prit la parole à son tour. " Je conçois, nous dit-il, comment les découvertes qu'ont faites vos grands hommes dans toutes les branches de la physique sont inutiles à la médecine, qui ne pourra jamais changer le cours de la nature qu'aux dépens de la vie des hommes ; i5 mais il n'en sera pas de même, sans doute, des recherches qu'on a faites sur la politique. Les découvertes de Locke sur la nature de l'esprit humain, l'invention de l'imprimerie, les observations accumulées tirées de l'hist< tant de livres profonds qui ont répandu la science *> jusque parmi le peuple, — tant de merveilles enfin auront sans doute contribué à rendre les hommes meilleurs ; et cette république heureuse et sage que j'avais imaginée, et que le siècle dons lequel je vivais m'avait fait regarder comme un songe impraticable, existe sans ,s doute aujourd'hui dans le monde ?" A cette demande, l'honnête docteur baissa les yeux et ne répondit que par ses larmes : et comme il les essuyait avec son mouchoir, il fit involontairement tourner sa perruque, de manière qu'une partie de son visage en fut cacl.

"Dieux immortels! dit Aspasie en poussant m perçant, quelle étrange figure ! est-ce donc une découverte de vos grands hommes qui vous a fait imaginer de vous coiffer ainsi avec le crâne d'un autre ? "

5 Aspasie, que les dissertations des philosophes faisaient bâiller, s'était emparée d'un journal de modes qui était sur la cheminée, et qu'elle feuilletait depuis quelque temps, lorsque la perruque du médecin lui fit faire cette exclamation ; et comme le siège étroit et chancelant

10 sur lequel elle était assise était fort incommode pour elle, elle avait placé, sans façon, ses deux jambes nues, ornées de bandelettes, sur la chaise de paille qui se trouvait entre elle et moi, et s'appuyait du coude sur une des larges épaules de Platon.

15 " Ce n'est point un crâne, lui répondit le docteur en prenant sa perruque et la jetant au feu : c'est une perruque, mademoiselle, et je ne sais pourquoi je n'ai pas jeté cet ornement ridicule dans les flammes du Tartare lorsque j'arrivai parmi vous ; mais les ridicules

20 et les préjugés sont si fort inhérents à notre misérable nature, qu'ils nous suivent encore quelque temps au delà du tombeau." Je prenais un plaisir singulier à voir le docteur abjurer ainsi tout à la fois sa médecine et sa perruque.

25 "Je vous assure, lui dit Aspasie, que la plupart des coiffures qui sont représentées dans le cahier que je feuillette mériteraient le même sort que la vôtre, tant elles sont extravagantes." La belle Athénienne s'amusait extrêmement à parcourir ces estampes, et s'étonnait avec

jo raison de la variété et de la bizarrerie des ajustements

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modernes; une figure entre autres la frappa: c'était celle d'une jeune dame, représentée avec une coiffure des plus élégantes, et qu'Aspasie trouva seulement un peu trcfp haut

"M nous, «lit-elle, pourquoi les femmes s

d'aujourd'hui semblent plutôt avoir des habilleur pour se cacher que pour se vêtir; à peine laissent-e apercevoir leur visage auquel se*] on peut reconnu

sexe, tant les formes de leur corps sont défigurées par les plis bizarres des étoffes. Comment vos jeu i guerriers n'ont-ils pas tenté de détruire une semblable Apparemment, ajouta- 1- elle, la vertu des

nés d'aujourd'hui, qui se montre dans tous leurs habillements, surpasse de beaucoup celle de mes < temporaines." En finissant ces mots, Aspasie me re- i5 gardait et semblait me demander une réponse. Je

is de ne pas m'en apercevoir; — et pour me donner un air de distraction, je poussai sur la braise avec les pincettes les restes de la perruque du docteur qui avaient échappé à l'incendie. »

Je suis persuadé que, dans ce moment, je touchais au véritable somnambulisme; car le mouvement dont je parle fut très réel ; mais Rosine, qui reposait en effet sur la chaise, prit ce mouvement pour elle, et, sautant légèrement dans mes bras, elle replongea dans les »5 enfers les ombres fameuses évoquées par mon habit de voyage.

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