JOANNETTI
J'ai dit que j'aimais singulièrement à méditer dans la douce chaleur de mon lit, et que sa couleur agréable contribue beaucoup au plaisir que j'y trouve.
Pour me procurer ce plaisir, mon domestique a lo ordre d'entrer dans ma chambre une demi-heure avant celle oii j'ai résolu de me lever. Je l'entends marcher légèrement et tripoter dans ma chambre avec discrétion, et ce bruit me donne l'agrément de ^ me sentir sommeiller : plaisir délicat et inconnu de iS bien des gens ! On est assez éveillé pour s'apercevoir qu'on ne l'est pas tout à fait, et pour calculer confusément que l'heure des affaires et des ennuis est encore dans le sablier du temps* Insensiblement mon homme devient plus bruyant : il est si difficile 20 de se contraindre ! d'ailleurs il sait que l'heure fatale approche. — Il regarde à ma montre et fait sonner les breloques pour m'avertir, mais je fais la sourde
oreille; et, pour allonger encore cette heure charmante, il n'est sorte de chicanes que je ne fasse à ce pauvre malheureux. — ^J'ai cent ordres préliminaires à lui donner pour gagner du temps. Il sait fort bien 5 que ces ordres que je lui donne d'assez mauvaise humeur ne sont que des prétextes pour rester au lit sans paraître le désirer. Il ne fait pas semblant de s'en apercevoir, et je lui en suis vraiment reconnaissant.
lo Enfin, lorsque j'ai épuisé toutes mes ressources, il s'avance au milieu de ma chambre, et se plante là, les bras croisés, dans la plus parfaite immobilité. On m'avouera qu'il n'est pas possible de désapprouver ma paresse avec plus d'esprit et de discrétion : aussi
15 je ne résiste jamais à cette invitation tacite ; j'étends les bras pour • lui témoigner que j'ai compris, et me voilà assis.
Si le lecteur- réfléchit «ur la t:onduite de mon domestique, il pourra se convaincre que, dans cer-
20 taines affaires délicates du genre de celle-ci, la simplicité et le bon sens valent infiniment mieux que l'esprit le plus adroit. J'ose assurer que le discours le plus étudié sur les inconvénients de la paresse ne me déciderait pas à sortir aussi promptement de mon
25 lit que le reproche muet de monsieur Joannetri.
C'est un parfait honnête homme que monsieur Joannetti, et en : même temps celui de tous les hommes qui convenait le plus à un voyageur comme moL II est accoutumé aux fréquents voyages de
mon âme, et ne rit jamais des inconséqaences de Vautre: il la dirige même quelquefois lorsqu'elle est seule, en sorte qu'on pourrait dire alors qu'elle est conduite par deux âmes. Lorsqu'elle s'habille, par exemple, il l'avertit par un signe qu'elle est sur le 5 point de mettre ses bas à l'envers, ou son habit avant sa veste. — Mon âme s'est souvent amusée à vqir le pauvre Joannetti courir après la folle sous les berceaux de la citadelle pour l'avertir qu'elle avait oublié son chapeau, — une autre fois son mouchoir. 10
Un jour (l'avouerai-je !), sans ce fidèle domestique, qui la rattrapa au bas de l'escalier, l'étourdie s'acheminait vers la cour sans épée, aussi hardiment que le grand maître des cérémonies portant l'auguste baguette. 15
Une Difficulté.
" Tiens, Joannetti, lui dis-je, raccroche ce portrait ; " — ^il m'avait aidé à le nettoyer, et ne se doutait non plus de tout ce qui a produit le chapitre du portrait 20 que de ce qui se passe dans la lune. C'était lut qui, de son propre mouvement, m'avait présenté l'éponge mouillée, et qui, par cette démarche en apparence indifférente, avait fait parcourir à mon âme cent millions de lieues en un instant. Au lieu de le 25
remettre à sa place, il le tenait pour l'examiner à son tour.-^Une difficulté, un problème à résoudre lui donnait un air de curiosité que je remarquai "Voyons, lui dis-je, que trouves-tu à redire' dans ce S portrait ? — ^Oh ! rien, Monsieur. — Mais encorç ?— ^ Il le posa debout sur une des tablettes de mon bureau, puis, s*éloignant de quelques pas : — ^Je voudrais, dit-U, que monsieur m'expliquât pourquoi ce portrait regarde toujours, quel que soit l'endroit
to de la chambre oii l'on se trouve : le matin, lorsque je fais le lit, la figure se tourne vers moi, et, si je vais à la fenêtre, elle me regarde encore et me suit des yeux en chemin. — En sorte, Joannetti, lui dis-je, que si ma chambre était pleine de monde, cette belle
15 dame lorgnerait de tous côtés et tout le monde à la fois ? — Oh I oui, monsieur. — Elle sourirait aux allants et aux venants tout comme à moi?" — ^Joannetti ne répondit rien. — ^Je m'étendis dans mon fauteuil et, baissant la tête, je me livrai aux méditations les plus
20 sérieuses. — Quel trait de lumière ! Hélas ! me disaisje, tandis que tu fixes avidement tes yeux sur son portrait et que tu t'imagines (au moins en peinture) être le seul regardé, — ^la perfidie effigie, aussi infidèle , que l'original, porte ses regards sur tout ce qui
25 l'entoure et sourit à tout le monde.
Voilà une ressemblance morale entre certains portraits et leurs modèles, qu'aucun philosophe, aucun peintre, aucun observateur n'avait encore aperçue. Je marche de découvertes en découvertes. ^
Solution.
Joànnetti était toujours dans la même attitude en attendant TexpUcation qu'il m'avait demandée. Je sortis la tête des plis de mon habit de voyage où je 5 l'avais enfoncée pour méditer plus à mon aise, et après un moment de silence, pour me remettre des tristes réflexions que je venais de faire :
"Ne vois-tu pas, Joannetti, lui dis-je en tournant mon fauteuil de son côté, ne vois-tu pas qu'un lo tableau étant une surface plane, les rayons de lumière pui partent de chaque point de cette surface...?"
Joannetti, à cette explication, ouvrît tellement les yeux, qu'il en laissait voir la prunelle tout entière j 15 il avait, en outre, la bouche entr'ouverte : ces deux mouvements dans la figure humaine annoncent, selon le fameux le Brun, le dernier période de Fétonnement. C'était ma bête, sans doute, qui avait entrepris une semblable dissertation ; mon âme savait de 20 reste que Joannetti ignore complètement ce que c'est qu'une surface plane, et encore plus ce que sont des rayons de lumière : la prodigieuse dilatation de ses paupières m'ayant fait rentrer en moi-même, je remis la tête dans le collet de mon habit de 25 voyage, et je l'y enfonçai tellement que je parvins à la cacher presque tout entière. ^
Je résolus de dîner en cet endroit; la matinée était fort avancée ; un pas de plus dans ma chambre aurait porté mon dîner à la nuit. Je me glissai jusqu'au bord de mon fauteuil, et, mettant les deux 5 pieds sur la cheminée, j^atténdis patiemment le repas. — C'est une attitude délicieuse que celle-là: il serait, je crois, bien difficile d'en trouver une autre qui réunit autant d'avantages, et qui fût aussi corn- . mode pour les séjours inévitables dans un long
10 voyage.
Rosine, râa chienne fîdôle, ne manque jamais de venir alors tirailler les basques de mon -habit de voyage, pour que je la prenne sur moi ; elle y trouve un lit tout arrangé et . fort commode au sommet de
15 l'angle que forment les deux parties de mon corps : un V consonne représente à merveille ma situation. Rosine s'élance sur moi, si je ne la prends pas assez tôt à son gré. Je la trouve souvent là sans savoir comment elle y est venue. Mes mains s'atrangent
20 d'elles-mêmes de la manière la plus favorable à son bien-être, soit qu'il y ait une sympathie entre cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en décide. — Mais je ne crois point au hasard, à ce triste système, — ^à ce mot qui ne signifie rien. — ^Je croirais
25 plutôt au magnétisme j— je croirais plutôt au martinisme.* — ^Non, je n'y croirai jamais.
* C'est-à-dire, à la doctrine de Saint- Marthi, célèbre philosophe dont le système avait pour base lespiritufeilismê par.
n y a une telle réalkë dans les rapposts qui existent entre ces deux animaux, que lorsque -je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure distraction^ lorsque l'heure du dîner est encore éloignée, et que je ne pense nullement à prendre 1 -étape, S toutefois Rosine, présente à ce mouvement, trahit le plaisir Qu'elle éprouve en remuant légèrement la queue : la discrétion la retient à sa place ; et Vautre, qui s'en aperçoit, lui en sait gré, quoique incapable de raisonner sur la cause qui le produit. Il s'établit lo ainsi entre elles un dialogue muet, un rapport de sensations très-agréable, et qui ne saurait absolument être attribué au hasard.
Rosine. iS
Qu'on ne me reproche point d'être prolixe dans les détails : c'est la manière des voyageurs. Lorsqu'on part pour monter sur le mont Blanc, lorsqu'on va visiter la large ouverture du tombeau d*Empédode, on ne manque jamais de décrire exactement les 20 moindres circonstances: le nombre des personnes, celui des mulets, la qualité des iwrovisions, l'excellent appétit des voyageurs, tout enfin, jusqu'aux faux pas des montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour l'instruction de l'univers sédentaire. «5
Sur ce principe, j'ai résolu de parler de ma chère Rosine, aimable animal que j'aime d'une véritable afifection, et de lui consacrer un chapitre tout entier.
Depuis six ans que nous vivons ensemble, il n'y
5 a pas eu le moindre refroidissement entre nous ; ou
s'il s'est élevé entre elle et moi quelques petites
altercations, j'avoue de bonne foi que le plus grand
tort a toujours été de mon côté, et que Rosine a
toujours fait les premiers pas vers la réconciliation.
10 Le soir, lorsqu'elle a été grondée, elle se retire
tristement et sans murmurer : le lendemain, à la
pointe du jour, elle est auprès de mon lit dans une
attitude respectueuse, et au moindre mouvement de
son maître, au premier signe du réveil, elle annonce
15 sa présence par les battements précipités de sa
queue sur ma table de nuit
£t pourquoi refuserais-je mon affection à cet être caressant, qui n'a jamais cessé de m'aimer depuis l'époque oh nous avons commencé de vivre en- 20 semble ? Ma mémoire ne suffirait pas à faire l'énumération des personnes qui se sont intéressées à moi, et qui m'ont oublié. J'ai eu quelques amis, une foule de liaisons, encore plus de connaissances ; — et maintenant je ne suis plus rien pour tout ce 2$ monde, qui a oublié jusqu'à mon nom.
Que de protestations, que d'offres de services ! Je pouvais compter sur leur fortune, sur une amitié étemelle et sans réserve 1
Ma chère Rosine, qui ne m'a point offert de ser-
vices, me rend le plus grand service qu'on puisse rendre à l'humanité : elle m'aimait jadis, elle m'aime encore aujourd'hui Aussi, je ne crains point de le dire, je l'aime avec une portion du même sentiment que j'accorde à mes amis. — S
Qu'on en dise ce qu'on voudra.
Discrétion.
Nous avons laissé Joannetti dans l'attitude de Fétonnement, immobile devant moi, attendant la fin la de la sublime explication que j'avais commencée.
Lorsqu'il me vit enfoncer tout à .coup la tête dans ma robe de chambre et finir ainsi mon explication, il ne douta pas un instant que je ne fusse resté court faute de bonnes raisons, et de m'avoir, par consé- 15 quent, terrassé par la difficulté qu'il m'avait proposée.
Malgré la supériorité qu'il en acquérait sur moi, il ne sentît pas le moindre mouvement d'orgueil» et ne chercha point à profiter de son avantage. — Après un petit moment de silence, il prit le portrait, le 20 remit à sa place, et se retira légèrement sur la pointe du pied. — Il sentait bien que sa présence était une espèce d'humiliation pour moi, et sa délicatesse lui suggéra de se retirer, sans m'en laisser apercevoir. — Sa conduite, dans cette occasion, m'intéressa vive- 25
30 VOYAOB AtrrOUIt DS MA CHAMBRE.
ment;, et le plaça toujours plus avant dans mon cœva. Il aura, sema doute, une place dans celui du lecteut, et s'il en est quelqu'un assez insensible pour la lui refuser après avoir lu le chapitre suivant, le ciel lui a 5 sans doute donné un cœur de marbre.