‹ Voyage Autour de Ma Chambre (volume 4)Chapitre 4 sur 80 · S III · texte numérisé non relu

S III

Les Lois et l'Usage.

Il y a tant de personnes curieuses dans le monde ! — Je suis persuadé qu'on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré quarante-

10 deux jours, au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace de temps : mais comment l'apprendraisje au lecteur, puisque je l'ignore moi-même ? Tout ce que je puis assurer, c'est que, si l'ouvrage est trop long à son gré, il n'a pas dépendu de moi de le

15 rendre pli^s court ; toute vanité de voyageur à part, je me serais contenté d'un chapitre. J'étais, il est vrai, dans ma chambre avec tout le plaisir et l'agrément possible ; mais, hélas I je n'étais pas le maître d'en sortir à ma volonté : je crois même que,

20 sans l'entremise de certaines personnes puissantes qui s'intéressaient à moi, et pour lesquelles ma reconnaissance n'est pas éteinte, j'aurais eu tout le temps de mettre un in-folio au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans ma chambre

^5 étaient disposés en ma faveur.

Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient tort ; et saisissez bien, si vous le pouvez, la logique que je vais vous exposer. Est-il rien de plus naturel et de plus juâte que de se couper la gorge avec quelqu'un qui vous marche sur le pied S par inadvertance, ou bien qui laisse échapper quelque terme piquant dans un moment de dépit, dont votre imprudence est la cause ?

On va dans un pré, et là, comme Nicole faisait avec le bourgeois gentilhomme,* on essaye de tirer lo quarte, lorsqu'il pare tierce ; et, pour que la vengeance soit sûre et complète, on lui présente la poitrine découverte, et on court risque de se faire tuer pour se venger de lui.

On voit que rien n'est plus conséquent, et toutefois 15 on jtrouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume ! Mais ce qui est aussi conséquent que tout le reste, c'est que ces mêmes personnes qui la désapprouvent, et qui veulent qu'on la regarde comme une faute grave, traiteraient encore plus mal 20 ceux qui refuseraient de la commettre. Plus d'un malheureux, pour se conformer à leur avis, a perdu sa réputation et son emploi; en sorte que lorsqu'on a^le malheur d'avoir ce qu'on appelle une affaire, on ne ferait pas mal de tirer au sort pour 25 savoir si on doit la finir suivant les lois ou suivant l'usage; et comme les lois et l'usage sont contra-

* Dans la pièce de Molière qui porte ce titre.

dictoires, les juges pourraient aussi jouer leur sentence aux dés ;— et probablement aussi c'est à une décision de ce genre qu'il faut recourir pour expliquer pourquoi et comment mon voyage a duré quarante- 5 deux jours juste*

Latitude et Topographie.

Ma diambre est située sous le quarante-huitième degré de latitude, selon les mesures du P. Becca-

10 ria* ; sa direction est du levant au couchant, eUe forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en casant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage ; car je la traverserait souvent en long et en large, ou bien diagonalement,

15 sans suivre de règle ni de méthode. — ^Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si le besoin l'exige. Je n'aime pas les gens qui sont si fort les maîtres de leurs pas et de leurs idées, qui disent : Aujourd'hui je ferai trois

20 visites, j'écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j'ai commencé.— -Mon âme est tellement ouverte à

* Ceci n'est pas exact, il y avait sans doute une faute d'impression dans l'ouvrage de ce F. Beccaria, géographe ou astronome inconnn. La latitude de Turin est 45 degrés 4 25 minutes.

voYAGx Ajaroxm. bs M4 chambre. 7

toutes sortes d'idées, de goûts et de sentiments; elle reçoit si avidement tout ce qui se présente, que : -—et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont éparses sur le chemin difficile de la vie ; elles sont si rares, si dair-semées, qu'il ûiudrait être fou pour ne S pas s'arrêter, se détourner même de son chemin pour cueillir toutes celles qui sont à notre portée. Il n'en est pas de plus attrayante, selon moi, que de suivre ses idées à la piste, <:omme le chasseur poursuit le gibier, sans affecter de tenir aucune route : aussi, 10 lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite ; je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin, de là je pars obliquement pour aller à la porte ; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m'y rendre, si je 15 rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façons, et je m'y arrange tout de suite. — C'est un excellent meuble qu'un fauteuil, il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif. Dans les longues soirées d'hiver, il est quelquefois doux et 20 toujours prudent de s'y étendre mollement, loin du fracas des assemblées nombreuses. — Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources contre l'ennui ! et quel plaisir encore d'oublier ses livres et ses plumes pour tisonner son feu, en se livrant 25 à quelque douce méditation, — , ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis ! les heures glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l'éternité, sans vous faire sentir leur triste passage.

Le Lit.

Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui est placé au fond de ma 5 chambre, et qui forme la plus agréable perspective: il est situé de la manière la plus heureuse; les premiers rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux. — ^Je les vois, dans les beaux jours d'été, s'avancer le long de la muraille blanche, à mesure que

10 le soleil s'élève ; les ormes qui sont devant ma fenêtre les divisent de mille manières et les font balancer sur mon lit, couleur de rose et blanc qui répand de tous côtés une teinte charmante par leur réflexion. — J'entends le gazouillement confus des hirondelles qui

15 se sont emparées du toit de la maison et des autres oiseaux qui habitent les ormes : alors mille idées riantes occupent mon esprit, et dans l'univers entier personne n'a un réveil aussi agréable, aussi paisible que le mien.

20 J'avoue que j'aime à jouir de ces doux instants et que je prolonge toujours autant qu'il m'est possible le plaisir que je trouve à méditer dans la douce chaleur de mon lit

a^ Un lit nous voit naître et nous voit mourir j--c'est un berceau garni de fleurs ;--c'est un sépulcre.

VOYAGE AXrrOUR DE MA CHAMBRE.

Aux MÉTAPHYSICIENS.

Ce chapitre n'est absolument que pour les métaphysiciens. Il va jeter le plus grand jour sur la nature de Fhomme : c*est le prisme avec lequel on 5 pourra analyser et décomposer les facultés de l'homme^ en séparant la puissance animale des rayons purs de l'intelligence.

Il me serait impossible d'expliquer comment et pourquoi je me brûlai les doigts aux premiers pas 10 que je fis en commençant mon voyage, sans expliquer, dans le plus grand détail au lecteur, mon système de VAme et de la Bête. — Cette découverte métaphysique influe d'ailleurs tellement sur mes idées et sur mes actions, qu'il serait difficile de 15 comprendre ce livre, si je n'en donnais la clef au commencement.

Je me suis aperçu, par diverses observations, que l'homme est composé d'une âme et d'une bête. — Ces deux êtres sont absolument distincts, mais 20 tellement emboîtés l'un dans l'autre, ou l'un sur l'autre, qu'il faut que l'âme ait une certaine supériorité sur la bête, pour être en état d'en faire la distinction.

Je tiens d'un vieux professeur (c'est du plus loin 25 qu'il me souvienne) que Platon appelait la matière

lO VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE.

Vautre. C'est fort bien ; mais j'aimerais mieux don« ner ce nom par excellence à la bête qui est jointe à notre âme. C'est réellement cette substance qui est Vautrai et qui nous lutine d*une manière si 5 étrange. On s'aperçoit bien en gros que Thomme est double; mais c'est, dit-on, parce qu'il est composé d'une âme et d'un corps, et l'on accuse ce corps de je ne sais combien de choses, bien mal à propos assurément, puisqu'il est aussi incapable

iode sentir que de penser. C'est à la bête qu'il faut s'en prendre, à cet être sensible, parfaitement distinct de i*âme, véritable individu qui a son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa volonté, et qui n'est au-dessus des autres animaux que parce

15 qu'il est mieux élevé et pourvu d'organes plus par£ûts.

Messieurs et mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu'il vous plaira ; mais défîez-vom beaucoup de Vautre,

10 J'ai fait je ne sais combien d'expériences sur l'union de ces deux créatures hétérogènes. Par exemple, j'ai reconnu clairement que l'âme peut se îsÀxt obéir par la bête, et que, par un fâcheuit retour, celle-ci oblige très-souvent l'âme d'agir contre

25 son gié. Dans les règles, l'une a le pouvoir législatif et l'autre le pouvoir exécutif; mais ces deux pouvoirs se contrarient souvent. — Le grand art d'un homme de génie est de savoir bien élever sa bête, afin qu'elle paisse aller seule, tandis que i'âme^

délivrée de cette pénible accointauce, peut s'élever jusqu'au ciel.

Mais il faut éclaircir ceci par un exemple.

Lorsque vous lisez un livre, Monsieur, et qu'une idée plus agréable entre tout à coup dans votre 5 imagination, votre âme s'y attache tout de suite et oublie le livre, tandis que vos yeux suivent machinalement les mots et les lignes ; vous achevez la page sans la comprendre et sans vous souvenir de ce que vous avez lu :— cela vient de ce que votre âme, ayant 10 ordonné à sa compagne de lui faire la lecture, ne l'a point avertie de la petite absence qu'elle allait faire, en sorte que Vautre continuait la lecture que votre âme n'écoutait plus.

L'Âme,

Cela ne vous paraît-il pas clair ? Voici un autre exemple :

5 Un jour de l'étë passé, je m'acheminai pour aller à la cour à l'heure de l'ordre. J'avais peint toute la journée, et mon âme, se plaisant à méditer sur la peinture, laissa le soin à la bête de me transporter au palais du roi.

10 Que la peinture est un art sublime 1 pensait mon âme. Heureux celui que le spectacle de la nature a touché, qui n'est pas obligé de faire des tableaux pour vivre ; qui ne peint pas uniquement par passetemps, mais qui, frappé par la majesté d'une belle

15 physionomie et des jeux admirables de la lumière qui se fond en mille teintes sur le visage humain, tâche d'approcher dans ses ouvrages des effets sublimes de la nature 1 Heureux encore le peintre que l'amour du paysage entraîne dans des promenades solitaires^

20 qui sait exprimer sur la toile le sentiment de tristesse que lui inspire un bois sombre et une campagne déserte I Ses productions imitent et reproduisent la nature; il crée des mers nouvelles et de noires cavernes inconnues au soleil ; à son ordre, des

25 bocages toujours verts sortent du néant, l'azur du ciel se réfléchit dans ses tableaux; il connaît l'art de troubler les airs et de faire mugir les tempêtes.

D'autres fois, il offre à l'œil du spectateur étonné les campagnes délicieuses de l'antique Sicile : on voit des nymphes éperdues fuyant à travers les roseaux ; des temples d'une architecture majestueuse élèvent leurs fronts superbes par-dessus la forêt sacrée qui 5* les entoure; l'imagination se perd dans les routes^ idlencieuses de ce pays idéal ; les lointains bleuâtres se confondent avec le ciel, et le paysage entier, se répétant dans les eaux d'un fleuve tranquille, forme un spectacle qu'aucune langue ne peut décrire. 10

Fendant que mon âme faisait ces réflexions. Vautre allait son train, et Dieu sait 011 elle allait I — ^Au lieu de se rendre à la cour, comme elle en avait reçu Tordre, elle dériva tellement sur la gauche, qu'au moipent oil mon âme la rattrapa, elle était à la porte iS de Mme. de Hautcastel, à im demi-mille du Palais^ Royal.

La Bête.

S*il est utile et agréable d'avoir une âme dégagée ao de la matière au point de la faire voyager toute seule lorsqu'on le juge à propos, cette faculté a aussi ses inconvénients. C'est à elle, par exemple, que je dois la brûlure dont j'ai parlé dans les chapitres précédents. Je donne ordinairement à ma bête le soin %l

des apprêts de mon déjeuner; c'est elle qui fait griller mon pain et le coupe par tranches. Elle fait à mer« veille lecaiié, et le prend même très-souvent sans que mon âme s'en mêle, à moins que celle-ci ne s'amuse

5 à la voir travailler ; mais cela est rare et très-difficile à exécuter, car il est aisé, lorsqu'on fait quelque opération mécanique, de penser à tout autre chose ; mais il est extrêmement difficile de se regarder agir, pour ainsi dire; ou, pour m'expliquer suivant mon

xo système, d'employer son âme à examiner la marche de sa bête, et de la voir travailler sans y prendre part Voilà le plus étonnant tour de force métaphysique que l'homme puisse exécuter.

J'avais couché mes pincettes sur la braise pour

15 faire griller mon pain, et quelque temps après, tandis que mon âme voyageait, voilà qu'une souche enflammée roule sur le foyer ; ma pauvre bête porta la main aux pincettes et je me brûlai les doigts.

Philosophie.

J'espère avoir suffisamment développé mes idées

dans les chapitres précédents pour donner à penser

au lecteur, et pour le mettre à même de faire des

découvertes dans cette brillante carrière : il ne pourra

25 qu'être satisfait de lui, s'il parvient un jour à savoir

faire voyager son âme toute seule : les plaisirs que cette faculté lui procurera balanceront de reste ^ les quiproquo qui pourront en résulter. Est-il de jouissance plus flatteuse que celle d'étendre ainsi son. existence, d'occuper à la fois la terre et les cieux^ et 5 de doubler, pour ainsi dire, son être? Le désir étemel, et jamais satisfait, de l'homme, n'est-il pas d'augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être oh il n'est pas, de rappeler le passé et de vivre dans l'avenir ? Il veut commander les armées, 10 présider aux académies ; il veut être adoré des belles ; et s'il possède tout cela, il regrette alors les champs et la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers; ses projets, ses espérances échouent sans cesse contre les malheurs réels attachés à la is nature humaine : il ne saurait trouver le bonheur. Un quart d'heure de voyage avec moi lui en montrera le chemin.

£h ! que ne laisse-t-il à Vautre ces misérables soins, cette ambition qui le tourmente? Viens, pauvre 20 malheureux I fais un effort pour rompre ta prison, et du haut du ciel 011 je vais te conduire, du milieu des ombres célestes et de l'emp)rrée, regarde ta bête lancée dans le monde, courir toute seule la carrière de la fortune et des honneurs : vois avec quelle 25 gravité elle marche parmi les hommes; la foule s'écarte avec respect, et, crois-moi, personne ne s'apercevra qu'elle est toute seule ; c'est le momdre souci de la cohue au milieu de laquelle elle se

l6 VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE.

promène de savoir si elle a une âme ou non^ ^i elle pense ou non. Elle peut mêiùe s'élever, sans le secours de ton âme, à la plus haute faveur et à la plus grande fortune. Enfin je ne m^étonnerais 5 nullement si, à notre retour de l'empyrée, ton âme, en rentrant chez elle, se trouvait dans la bête d'un grand seigneur.

Le Portrait.

10 Qu'on n'aille pas croire qu'au lieu de tenir ma

parole, en donnant la description de mon voyage

autour de ma chambre, je bats la campagne pour

me tirer d'affaire : on se tromperait fort, car mon

voyage continue réellement, et pendant que ïaon

15 âme, se repliant sur elle-même, parcourait, dans le chapitre précédent, les détours tortueux de la méta^ physique, — ^j'étais dans mon fauteuil, sur lequel je m'étais renversé de manière que ses deux pieds antérieurs étaient élevés à deux pouces de terre : et,

20 tout en me balançant à droite et à gauche et gagnant du terrain, j'étais insensiblement parvenu tout près de la muraille; — c'est la mamère dont je voyage lorsque je ne suis pas pressé: — ^là, ma main s'était emparée machinalement du portrait de Mme. de

25 Hautcastel, et Vautre s'amusait à ôter la poussière qui

le couvrait — Cette occupation lui donnait un plaisir tranquille^ et ce plaisir se faisait sentir à mon âme, quoiqu'elle fût perdue dans les vastes plaines du ciel ; car iï est bon d'observer que, lorsque l'esprit voyage ainsi dans l'espace, il tient toujours aux sens 5 par je ne sais quel lien secret ; en sorte que, sans se déranger de ses occupations, il peut prendre part aux jouissances paisibles de Vautre: mais si ce plaisir augmente à un certain point, ou si elle est frappée par quçlque spectacle inattendu, l'âme aussi- 10 tôt reprend sa place avec la vitesse de l'éclair.

C'est ce qui m'arriva tandis que je nettoyais le portrait

A mesure que le linge enlevait la poussière et faisait paraître des boucles de cheveux blonds, et la 15 guirlande de roses dont ils sont couronnés, mon âme, depuis le soleil oh elle s'était transportée, sentit un léger frémissement de plaisir et partagea sjrmpathiquement la jouissance de mon cœur. Cette jouissance devint moins confuse et plus vive, lorsque 20 le linge d'un seul coup découvrit le front éclatant de cette charmante physionomie ; mon âme fut sur le point de quitter les cieux pour jouir du spectacle. Mais se fût-elle trouvée dans les champs Élysées, eût-elle assisté à un concert de chérubins, elle n'y 25 serait pas demeurée une demi-seconde, lorsque sa compagne, prenant toujours plus d^intérêt à son ouvrage, s'avisa de saisir une éponge mouillée qu'on lui présentait et de la passer tout à coup sur les

l8 VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE.

sourcils et les yeux, — sur lenez^ — sur les joues,— sur la bouché, — sur le menton,— sur le tout. Ce fut raf&ire d'un moment : toute la figure parut renaître et sortir du néant — Mon âme se précipita du ciel 5 comme une étoile tombante ; elle trouva Vautre dans une extase ravissante, et parvint à l'augmenter en la partageant. Cette situation singulière et imprévue fit disparaître le temps et Pespace pour moL — J'existai pour un instant dans le passé, et je rajeunis.

10 contre l'ordre de la nature. Oui, la voilà, c'est ellemême ; je la vois qui sourit, elle va parler. Quel regard ! — Ce moment fut court, mais il fut ravissant ; la froide raison reprit bientôt son empire, et, dans Tespace d'un clin d'œil, je vieillis d'une année

15 entière : — mon cœur devint froid, glacé, et je me trouvai de niveau avec la foule des indifférents qui pèsent sur le globe.

Le Rose et le Blanc.

20 II ne faut pas anticiper sur les événements: l'empressement de communiquer au lecteur mon système de l'âme et de la bête m'a fait abandonner la description de mon lit plus tôt que je ne devais. Lorsque je l'aurai terminée, je reprendrai mon

25 voyage à l'endroit oii je l'ai interrompu dans le

chapitre précédent — ^Je vous prie seulement de vous ressouvenir que nous avons laissé l'a moitié de moi; même tenant le portrait de Mme. de Hautcastel tout près de la muraille, à quatre pas de mon bureau. J'avais oublié, en parlant de mon lit, de conseiller à 5 tout homme qui le pourra d'avoir un lit couleur de rose et blanc : il est certain que les couleurs influent sur nous au point de nous ^ayer ou de nous attristery $uivant les nuances; — Le rose et le blanc sont deux couleurs consacrées au plaisir et à la félicité. — ^La 10 nature, en les donnant à la rose, lui a donné la couronne de l'empire de Flore ; — et lorsque le ciel veut annoncer une belle journée au monde, il colore les nues de cette teinte charmante au lever du soleil.

Un jour nous montions avec peine le long d'un 15 sentier rapide ; l'aimable Rosalie était en avant, son agilité lui donnait des ailes; nous ne pouvions la suivre : — tout à coup, anivée au sommet d'un tertre, elle se tourna vers nous pour reprendre haleine, elle sourit à notre lenteur. — ^Jamais, peut-être, les deux 20 couleurs dont je fais l'éloge n'avaient ainsi triomphé. — Ses joues enflammées, ses lèvres de corail, ses dents brillantes, son cou d'albâtre, sur un fond de verdure, frappèrent tous les ■ regards. Il fallut nous arrêter pour la contempler ; je ne dis rien de ses 25 yeux bleus, ni du regard qu'elle jeta sur nous, parce que je sortirais de mon sujet, et que d'ailleurs je n'y pense jamais que le moins qu'il m'est possible. Il me sufht d'avoir donné le plus bel exemple possible

de la supériorité de ces deux couleurs sur toutes les autres, et de leur influence sur le bonheur des hommes.

Je n'irai pas plus avant aujourd'hui. Quel sujet 5pourraîs-je traiter qui ne fût insipide? Quelle idée ii'est pas effacée par cette idée ? — ^Je ne sais même quand je pourrai me remettre à l'ouvrage. — Si je le continue, et que le lecteur désire en voir la fin, qu'il s'adresse à l'ange distributeur des pensées, et qu'il le 10 prie de ne plus mêler l'image de ce tertre parmi la foule des pensées décousues, qu'il me jette à tout instant.

Sans cette précaution, c'en est fait de mon voyage.

'S Le Tertre.

Étape.

Mes efforts son vains : il faut remettre la partie, et séjourner ici malgré moi ; c'est une étape militaire.

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