‹ Voyage autour de mon clocherChapitre 1 sur 16 · J. HETZEL ET A- LACROIX, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

J. HETZEL ET A- LACROIX, ÉDITEURS

Toui dniiti. de liaduvtiim et de reprnduciion rc$eifé$

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Où l'en prouve que quatre-vingt-dix-neuf Champenois et l'auteur font... cent Cliampenois.

Parmi les vérités vraies de ce monde (pour parler comme Figaro), il en est une dont l'authenticité banale me dispensera de commentaires, c'est celleci : le pays que l'on connaît le moins est presque toujours celui que l'on pouvait connaître le plus. En effet, nous ne nous inquiétons guère que des choses qui ne nous sont pas familières , et la Chine , à ce titre , nous intéresse plus que la France^

Montaigne disait : « Chacun choisit plutôt à discourir du métier d'un autre que dusien^ estimant que cest autant de nouvelle réputation acquise. d A la place de métier, mettez pays^ et l'observation ne perdra rien de sa justesse. Dans celte époque de locomotion, la vie pour nous est partout, excepté où nous sommes; si bien qu'il faudrait peut-être voir un avertissement sérieux dans cette prédiction bizarre d'un visionnaire moderne, lequel annonçait, comme dernier terme du progrès , une génération d'hommes portant une queue de quinze pieds , avec un œil télescopique au bout.

Le télescope est en effet l'instrument symbolique de notre époque. Tous observent un peu à la façon des astrologues; seulement, ils ne se défient pas assez du puits, et plus d'un s'y laisse choir... 3Iais ne faisons pas comme eux en poursuivant nos théories, et, pour plus de sûreté, venons à nos moutons, puisque'aussi bien, il s'agit de la Champagne et des Champenois.

Je me promenais, à la clarté élégiaque d'une des plus éclatantes lunes d'un de ces étés derniers, autour des murs de la ville des Tricasses^ de la capitale de l'ancien comté de Champagne, qui s'appelait Augustohona du temps de Lutèce^ et qui se nomme Troyes, depuis que Lutèce se nomme Paris, quand

les réflexions qui précèdent me vinrent à l'esprit avec la soudaineté de la révélation.

Ce n'était pas la première fois que j*errais ainsi dans ce lieu à pareille heure, et par un temps pareil; mais ce fut la première fois que j'y ressentis quelque velléité de cet amour du clocher. Jusque-là je me reconnaissais bien, inpetto^ d'origine champenoise; mais Dieu sait que, loin de me targuer de ce titre, je le subissais en toute humilité, ne reculant pas au besoin devant l'occasion de porter quelque botte sournoise à ma prosaïque patrie, et de m'escrimer contre elle, à l'aide du fameux proverbe que chacun sait.

Je ne fus donc pas médiocrement surpris, en côtoyant les remparts de Troyes, de sentir tout à coup sourdre en moi comme un sentiment d'admiration tendre. C'est qu'aussi ce soir-lh la lune baignait d'une lueur vraiment idéale les toits et les arbres; un brouillard bleu et argenté , comme les vapeurs qui accompagnent, dans les féeries, les apparitions des divinités, comblait d'une façon fantastique les distances. Le chétif et le mesquin s'estompaient majestueusement; et les clochers des églises se découpant dans le vague, m'apparaissaient comme les bonnets monstrueux de magiciens cachés derrière les murs. Je les avais toujours comparés, hélas! aux triviales

coiffures (le coton qui constituent la grande industrie champenoise. La promenade du 3Iail que je parcourais , sous le dôme épais des tilleuls , formait une voûte obscure interrompue i)ar des lames blanches ; je pouvais m'imaginer une caverne enchantée, et en regardant à l'extrémité de l'avenue le jour élyséen produit par la nuit , je me rappelais les classiques voyages d'Énée et de Télémaque à travers le royaume des ombres. Le fils d'Ulysse et le fils d'Anchise étaient évoqués fort à propos, puisqu'il s'agissait d'une autre Ilion.

Ce fut toute une transfiguration. Troyes, la pauvre vieille ville, dont la banalité moderne m'avait laissé jusque-là enfant ingrat, se montrait sous une lueur rêvée, et ses manufactures de gilets de tricot prenaient, pour plaire à mon imagination attendrie, des allures fort héroïques. Ma conversion fut instantanée. Je ne saurais trop dire si son effet dure encore, mais je sais qu'à ce moment elle fut sincère et profonde. En rentrant dans la ville, je me découvris avec la componction d'un néophyte; je faillis adresser à rhumble fonctionnaire de l'octroi, qui regardait aussi la lune en guettant la contrebande, une invocation poétique qui me bourdonna tout à coup dans la tête, et j'allai me coucher, bien résolu de commencer, le lendemain, au matin, mon initiation.

Ce fut ainsi, qu'après les folles années d'une adolescence oublieuse, per arnica silentia lunœ, je renaquis Troyen et Champenois fieffé, comme ces pages d'ailleurs vont le prouver suffisamment.

Où l'auteur est très-étonné de rencontrer nn second Champenois en Champagne.

Mon réveil fut un hymne, si mon coucher avait été une adoration. J'ouvris ma fenêtre, et à travers mes giroflées, j'aspirai l'air natal qui me parut plein de senteurs nouvelles. Mon enthousiasme aigu se faisait chronique. La ville, si bien poétisée par la lune, résistait aux implacables clartés du jour; et la gaucherie que j'avais jusque-là si discourtoisement reprochée aux constructions provinciales , se transformait en des airs charmants de naïveté. Descendu dans la rue, j'étreignis joyeusement du pied les pavés anguleux, me désistant ce jour-là de la comparaison injurieuse que j'en avais toujours faite avec les dents mythologiques du Dragon, lesquelles, dit la fable, furent semées en terre et produisirent une effroyable moisson de guerriers-, seulement, à Troyes, les dents n'ont pas germé ; elles sont comme on les a plantées, confondues, pêle-mêle, canines et molaires, mais

toutes longues et menaçantes. Ce jour-là, }e n'y pris point garde; ou plutôt, cette rugosité me parut une originalité de plus ; comme les grossièretés de nos amis, quand nous tenons à les faire passer pour des excentricités.

Mais ce n'était pas assez de me sentir animé d'une foi nouvelle ; je voulus immédiatement m' organiser un culte. J'avais beau crier intérieurement, dans de muets et lyriques transports : « 0 patrie ! ô sol des aïeux! ô ville! » etc., je ne pouvais faire demeurer longtemps mon enthousiasme en équilibre sur la pointe de ces exclamations ; il me fallait chercher des étais à cet élancement de ma pensée ; et mon ignorance des chroniques et de l'histoire de ma ville me laissait dans un grand embarras. Je courus à la bibliothèque, comme à un sanctuaire où devait m'attendre la muse espérée, et il me souvient qu'en mettant la main sur la clef de la porte, j'éprouvai cette douce angoisse qui précède les entretiens charmants et décisifs.

Hélas ! les bibliothèques en général, et celles des départements en particulier, sont de vastes catacombes où le silence est de plomb, où la vie se fige tout à coup. Les livres semblent vous souffler leur poussière aux yeux. La majorité des œuvres cataloguées de l'intelligence humaine ne représentant pas une

somme prépondérante de gaieté, d'esprit et d'imagination, l'ennui s'exhale des in-folio, et le premier hommage rendu à la science consiste dans une dilatation des os maxillaires.

Je fus héroïque, et je m'attaquai bravement à tous les historiens indigènes. 3Iais, à mesure que je feuilletais, je me sentais vaincu et désarmé. Ce fatras exhalait une odeur de moisissure qui suffoquait mon enthousiasme*, je ne gagnais rien en science et je perdais en foi. J'étendis les bras, je regardai les solives du plafond; il me sembla voir le fantôme de la légende s'évanouir entre les toiles d'araignées qui s'étalaient ironiquement le long des corniches de la bibliothèque. Je ressentis tout à coup une profonde horreur pour cette nécropole et j'eus hâte de regagner au plus tôt les rues et le grand jour, espérant rattraper par Là mes illusions qui ne devaient pas avoir eu le temps de s'envoler bien loin.

Comme j'allais sortir, le garçon de la bibliothèque, génie familier de cette demeure sombre, me demanda, en articulant son plus gracieux sourire, si je n'avais pas trouvé ce que je cherchais.

— Non, lui répondis-je assez brusquement, et j'ouvris la porte.

— Si monsieur voulait consulter M. Columbal? murmura le gardien des in-fobo.

Je m'arrêtai surpris, et demandai quel historien c'était que ce M. Columbat, fort inconnu parmi les Troyens célèbres.

Pour toute réponse, le garçon me montra du doigt un vieillard studieusement penché sur une table et semblant absorbé dans un travail de traduction -, puis, comme je me dirigeais, sans trop savoir pourquoi, vers ce studieux personnage, mon guide me dit chemin :

— M. Columbat est à lui seul toute la bibliothèque. Il a tout lu, tout retenu; quand il mourra, il faudra l'ensevelir dans un manuscrit. Il n'écrit pas une page, il prend des petites notes. C'est un bien brave homme, monsieur, mais bien original; il ne sait jamais dans quel mois, dans quelle année il vit. Il oublie quelquefois son propre nom, et quand on lui parle de lui à lui-même, il creuse ses souvenirs pour chercher à quelle légende du temps passé ce nom se rattache ; mais il garde avec une prodigieuse fidélité le souvenir de ses imm'enses recherches. Il n'y a qu'une époque qu'il ignore, c'est la nôtre; cet homme-là ne vit pas, il se rappelle. Je ne sais s'il se nourrit, je crois que son estomac est dans sa cervelle, et qu'il ne digère que de la science. Si monsieur a besoin de quelques renseignements, M. Columbat sera trèsheureux de les lui donner.

Je ne répondis point ; j'étais à six pas de l'inconnu et je le contemplais. Jamais je n'avais rencontré dans les rues ce petit homme si maigre, si jaune, si sérieux et si doux. Il avait d'ailleurs un de ces costumes participant de la douillette et de la robe de chambre, qui eussent provoqué les rires irrévérencieux des passants. Ce visiteur semblait l'hôte obligé et éternel de ce séjour vénérable; il était là, comme le mollusque dans sa coquille; ses mains avaient la couleur des livres qu'elles remuaien t ; il ne dérangeait pas l'harmonie triste et sévère de ce lieu. Une perruque de couleur roussàtre, qui avait eu autrefois la folle prétention d'imiter des cheveux blonds disparus, était posée naïvement sur la tête, sans paraître avoir de raison de pencher plutôt en avant qu'en arrière, à droite qu'à gauche; on voyait qu'elle était mobile; et en effet je remarquai plus tard qu'aux moments d'enthousiasme, M. Columbat la remuait et la soulevait. C'était une coiffure plus encore qu'un objet de toilette.

Le visage avait à la fois cette bonhomie et cette finesse qu'on remarque dans la physionomie de quelques Champenois illustres, de La Fontaine par exemple. M. Columbat avait des yeux gris couverts, dont la flamme caressante promettait un peu de raillerie, sans méchanceté. Son nez assez semblable à un doigt

osseux passé dans le pouce d'un gant, était toujours saturé de tabac et trahissait, par ses dimensions, une bonté native , qu'attestait encore sa bouche large, un peu tombante au milieu, et relevée aux extrémités.

Sa toilette, ainsi que je l'ai dit, consistait en une sorte de tégument indescriptible, fort luisant et râpé. Je ne mentionne que par supposition un gilet qui échappait à la critique, et le simulacre plaisant de cravate qui se cachait dans son collet, sous sa houppelande. De ses deux bras, M. Columbat entourait un livre dans lequel il lisait en remuant les lèvres. Le mouchoir, la tabatière et le chapeau, espacés sur la table à leur place accoutumée , semblaient des sentinelles posées là pour tenir en respect les voisins trop envahisseurs; soin superflu! précaution d'avare que M. Columbat prenait par habitude, beaucoup plus que par nécessité !

Ce vieillard à la physionomie grave et paterne, cet homme costumé comme un donneur d'eau bénite, mais dont le calme visage avait des reflets intérieurs qui le réhabilitaient; ce prêtre obscur d'une religion touchante, ce dernier vestige d'une race disparue (celle des savants naïfs qui circonscrivaient leur ambition à l'étude de l'histoire de leur province), ce spectre mélancolique du patriotisme du clocher,

m'émut profondément; et ce fut avec un respect religieux que je l'abordai.

— Ainsi, me disais-je tout bas, il y a encore un Troyen dans Troyes, un Champenois en Champagne. Je ne suis pas le seul ! Qui sait si la Providence ne m'a pas choisi pour continuer le culte solitaire dont M. Columbat est à la fois le grand-prêtre, l'autel et l'assistance!...

Cette dernière suggestion était une reprise de ma vanité qui souffrait un peu d'avoir à demander h un autre vivant qu'à moi-même, les secrets et les notions préliminaires de l'histoire de mon pays.

Tout en faisant décrire à mon chapeau ce quart de cercle majestueux qui est la plus grande preuve d'estime dans nos sociétés modernes, je murmurai ce vers des Burgraves :

« Il est en Alleraaîriie encor deux Allemands. »

M. Cohmibat n'entendit pas. Eût-il entendu d'ailleurs, il n'aurait pas compris : les Burgraves étant une épopée contemporaine, qu'il devait par conséquent ignorer, et Victor Hugo, qui n'a pas le bonheur d'être Champenois, devant lui rester probablement inconnu.

Où l'auteur prouve que les moutons ne sont pas des bètes.

M. Columbat, absorbé dans son travail, ne m'avait pas aperçu. Le garçon de la bibliothèque lui toucha légèrement l'épaule et le fit se retourner. Je lus alors distinctement dans le regard agrandi du vieux savant une stupéfaction profonde et une sorte de défiance.

Ses petits yeux, qui se plongeaient depuis plusieurs heures dans les lignes confuses des bouquins, avaient été comme éblouis du jour inopiné qu'ils retrouvaient, et à mesure qu'il me regardait plus nettement, il se demandait comme Sganarelle dans le Médecin malgré lui : ce Que diable ! à qui en veulent ces gens là? » Ses mains se refermaient et resserraient le livre, comme le bûcheron cachait la bouteille.

J'exposai en deux mots l'objet de ma démarche, mon désir, mon désappointement. Un éclair jaillit aussitôt des yeux du vieux savant et déposa le long

des cils une grosse larme , ses lèvres tremblèrent comme pour- articuler des mots imprévus. Une rougeur toute pudique colora d'une teinte orangée la peau jaune et flétrie de son visage.

Je devinai sa joie, son orgueil, sa confusion. C'était la première fois qu'on lui rendait hommage. 11 se redressa par un geste de Sixte-Quint voulant faire preuve de jeimesse et de verdeur; et ramassant sa tabatière, son mouchoir et son chapeau qu'il distribua aux divers étages de sa chétive personne, il me dit avec un soupir qui exhalait quarante années de souffrances contenues et saintement endurées :

— Vous n'êtes pas Troyen, n'est-ce pas, monsieur, puisque vous vous inquiétez de cette ville?

Je déclinai mon nom, et j'affirmai ma nationalité champenoise.

— C'est bien alors, reprit M. Columbat en fêtant sa découverte par une large prise de tabac. La jeunesse maintenant n'a plus de patrie. Autrefois, monsieur, de mon temps, on aimait tout de même la France; on allait la défendre ou la venger à la frontière; mais on se rappelait toujours avec joie ces coteaux gris, ces mornes vallées de la vieille province. On lisait les livres champenois et on en faisait. 3Iais aujourd'hui tous nos enfants partent , avant leurs vingt ans, pour je ne sais quelle éternelle expédition

qui ne finit jamais. On dirait qu'il faut h chacun d'eux une Amérique pour lui tout seul. Pas un ne revient au pays.

— Au bercail! murmurai-je doucement.

— Ah ! ah ! reprit M. Columbat en me regardant d'un air narquois, est-ce que, vous aussi, vous auriez peur du proverbe des moutons?

— Ma foi, répliquai-je en riant, je vous avoue qu'il me paraît d'une impertinence rare, et puisque vous voulez bien me servir d'introducteur dans l'histoire inconnue de mon pays natal, il me semble logique de vous demander votre avis sur ce dicton féroce.

M. Columbat haussa les épaules, souleva son chapeau pour remuer sa perruque, glissa sa main droite dans le parement de sa manche gauche, m'attira de l'œil dans l'embrasure d'une des grandes fenêtres de la bibliothèque et me parla ainsi :

— Je vous avoue, monsieur, que j'ai passé plus de vingt années de patientes études à chercher le nom du mauvais plaisant qui nous a gratifiés de cet insolent proverbe. Je l'ai bien haï cet homme, je crois que si je l'avais découvert, il y a vingt ans, j'aurais imaginé quelcjne vengeance féroce et rétrospective. Mais aujourd'hui je me suis vaincu. Cet Erostrate inconnu ne m'inspire plus que la pitié. Ce calomnia-

teur de tant de générations d'hommes suscite même en moi une sorte d'intérêt. Je lui pardonne, liélas! J'ai d'autant plus de raison, selon mon cœur, que, d'après toutes les vraisemblances, ce criminel est un Champenois. Il n'y a qu'un fils dénaturé pour arriver du premier coup à cette perfection machiavélique. 'On n'est jamais plus cruellement frappé que par ses enfants, et le butor qui osa dire des hommes de son pays que quatre-vingt-dix-neuf moulons et un Champenois faisaient cent hé tes, devait avoir beaucoup souffert de ses contemporains pour arriver à ce blasphème : que Dieu lui ait fait miséricorde !

Je regardai M. Columbat en souriant; mais je constatai avec étonnement que lui ne riait pas. C'était du fond du cœur qu'il prononçait avec componction ces paroles. Il remettait chrétiennement les offenses faites à son pays, comme il eût remis des offenses personnelles. J'admirai cette candeur, et voulant lui venir en aide :

— Après tout, dis-je d'un ton dégagé, il y a une légende avec ce proverbe qui en détruit l'intention malveillante.

— L'histoire du péage, n'est-ce pas ? répliqua M. Columbat avec mélancolie. Oui, c'est vrai, une ordonnance, c'était sous César, assure-t-on, avait

déclaré que tout troupeau de cent bétes paierait un droit à l'entrée delà ville. Un berger (ô l'imprudent, si l'histoire est vraie!) voulut se soustraire au tarif, il amena quatre-vingt-dix-neuf moulons; c'était bien fin. Mais il paraît que, dans ce temps-là, l'octroi avait beaucoup d'esprit. Le péager objecta que les quatre-vingt-dix- neuf têtes de bétail et le berger faisaient cent bêtes, que le compte y était et qu'il fallait payer.

— Le berger paya-t-il? toute la question est là ! répliquai-je ; si le Champenois s'est rendu au raisonnement, il méritait le proverbe,

— Tl le méritait certes pour son imprudence, qu'il ait ou qu'il n'ait pas payé. Mais nous, monsieur, le méritons-nous ce châtiment qui pèse sur cette province? Au surplus, je veux croire que ce métayer, s'il a existé, fut un Normand, un Lorrain, un Picard, mais ne fut pas un Champenois. Dans notre pays, depuis un temps immémorial, on paie quoi que ce soit, et l'on ne cherche jamais à frauder; d'ailleurs, à moins de supposer les fonctionnaires de César fort différents de ceux d'aujourd'hui, une raillerie si cruellement spirituelle est bien invraisemblable dans la bouche de l'un d'eux. Ce douanier-là se fût fait destituer.

• — Espérons qu'il le fut ! m'écriai-je.

— Ah ! monsieur , reprit en clignant de l'œil M. Colinnbat, nous avons d'autres consolations à chercher. D'abord il n'est pas certain que ce dicton implique nécessairement l'idée de bêtise accolée à l'idée de Champenois.

Si l'on avait dit : « Un mouton et un Champenois font deux bêtes, » nous n'aurions qu'à nous incliner et qu'à gémir. Mais le proverbe dit : « Quatre-vingdix-neuf moutons! » c'est-à-dire qu'il ne faut rien moins que quatre-vingt-dix-neuf moutons pour entrer en balance avec un Champenois. Celui-ci est donc quatre-vingt-dix-neuf fois plus fort qu'une bête. Rabelais, dans son Pantagruel^ met Panurge aux prises avec un marchand de moutons de Taillebourg, et ce dernier dit à l'acheteur : «Vous qui estes robin mouton, serez en ceste coupe de balance; le mien mouton robin sera en l'austre. Je gage un cent de huîtres de Buch que en poids, en valeur, en estimation, il vous emportera haiilt et court. » A la bonne heure! de celte façon l'impertinence est complète. Panurge vaut un mouton. 3Jais Fauteur du proverbe n'agit point ainsi ; il ne faut rien moins que tout un troupeau pour servira la compai^aison.

— Mais à ce compte-là, répondis-je, le proverbe est cent fois plus injurieux. Panurge n'est bête que comme un mouton. Un Champenois l'est 98 fois plus !

M. Columbat ne fut point ébranlé par mon objection. Le bonhomme avait tant de fois retourné dans sa pensée le fatal proverbe qu'il s'était approvisionné la tête d'une merveilleuse collection d'arguments , tous plus singuliers les uns que les autres. Il reculait bravement dans l'absurde, plutôt que de franchir la limite d'une concession résignée. Il s'emplit le nez de tabac, comme s'il se fût agi de bourrer un canon à mitraille, releva sa perruque et son chapeau de la façon dont il aurait remis un casque eu posture héroïque, croisa sa douillette à la manière des avocats qui préparent une période entraînante, et me regardant en face avec une physionomie animée qu'il voulait rendre très-irrésistible et très-malicieuse :

— Qui vous assure d'ailleurs, monsieur, que les moutons soient des bêtes ^

J'avoue que je restai un peu étourdi de la violence de l'objection. Je regardai mon interlocuteur, la bouche ouverte , comme un homme qui n'ose refermer les lèvres sur une cuillerée trop forte qu'on lui présente. Mais M. Columbat, cambré, casqué, armé, me contemplait dans l'attitude d'un paladin.

— Ainsi les moutons ne sont pas des bêtes?

— Non, monsieur, ou bien ils le sont si peu que la comparaison devient une sorte de flatterie. Suivez d'ailleurs mon raisonnement; et après une petite

toux préparatoire , 31. Cohimbat reprit en ces termes :

— Un être animé est-il une béte parce qu'il ne jouit pas du singulier et fatigant privilège de marcher comme l'homme, sur ses pattes de derrière? A ce compte-là, l'ours, le plus obtus, le plus féroce des animaux, serait une espèce d'homme ; et combien de gens sont d'aplomb sur deux pieds qui mériteraient de galopper à quatre pattes ! Est-ce la toison , la fourrure qui constitue la bête? Je sais qu'un évêque de Ptolémaïs (1), Synésius, assure qu'un animal est bête à proportion du poil qu'il porte , et qu'à ce sujet il cite le mouton. Mais c'est là une induction perfide, et il me suftira d'appeler en parallèle le porc dont la toison est fort clair-semée, et le cède à plus d'une enveloppe humaine, pour que vous adjugiez aux moutons le bénéfice de la supériorité intellectuelle.

Rabelais, quin'arien respecté, dit, d'après Aristote, que le mouton « c'est le plus sol et inepte animant du monde. » Ce témoignage est grave contre les

(1) Grosley, Mémoires de l'Académie de Troyes. M. Colombat avait beaucoup lu Grosley, et nous l'avons lu un peu.

Champenois. Mais Ra])elais n'a-t-il pas mis cette aigreur dans sa critique , précisément en raison de la supériorité qu'il sentait dans le mouton ? On n'attaque ainsi que ce qui peut résister à l'offense. Ah ! que je préfère cent fois l'opinion de Plutarque. Celuilà était un esprit sage, mesuré, qui n'avançait rien à la légère. Il dit en parlant de Fabius Maximus qu'il était si brave, si circonspect dans sa jeunesse , qu'on l'avait surnommé Ovicula (brebis).

Mais laissons les livres qui sont faits par les hommes , et voyons le mouton , ce feuillet vivant du livre éternel. Quoi de plus doux, de plus inoffensif, de meilleur, et par conséquent de plus rapproché de l'humanité? Le mouton est peut-être le seul animal qui ne sache pas se défendre, qui ne résiste pas. Dans sa faiblesse même , dans son innocence , la nature a mis le secret de son intimité avec l'homme. Il ne peut se passer de nous, il doit vivre avec nous, chez nous; il est en quelque sorte un troisième sexe dans l'humanité. Chéri des enfants et des femmes, aimé, estimé des hommes, que ne donne-t-il pas en retour de cette protection ? Il nous revêt, nous réchauffe, nous abrite du vent, comme nous l'abritons du loup , et on ne saurait pas plus se passer de sa laine, qu'il ne saurait se passer du berger. Direzvous qu'un animal si étroitement lié à l'homme ne

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participe pas un peu de ses privilèges et de sa dignité? On peut se passer de chiens; on remplace les chevaux; les volatiles sont du superflu; mais le mouton, qui osera jamais songer à le remplacer?

— Les côtelettes, murmurai-je, me semblent, en effet, un élément constitutionnel de l'existence.

— Vous voilà bien, s'écria mon interlocuteur d'un air si animé que je ne sus pas, en vérité, s'il plaisantait. Cannibal ! vous diriez volontiers du mouton ce que l'anthropophage disait du missionnaire : qu'il était tendre, parce qu'il en avait mangé.

— Parbleu, interrompis-je , vous me rappelez que, dans ses Confidences, M. de Lamartine proteste contre le préjugé qui veut que l'homme continue à se nourrir de chair. 11 déclare que ces habitudes sanguinaires sont faites pour brutaliser et pour endurcir les instincts du cœur ; et il affirme que jusqu'à son entrée au collège il n'avait point profané ses lèvres de ces affreuses libations. Il raconte même en termes fort touchants ses amours pour un pauvre i)etit mouton qu'il défendit par ses prières des menaces du boucher.

— Ah ! M. de Lamartine a dit cela ! reprit d'un air de triomphe M. Columbat, heureux de mettre en passant cette flèche dans son carquois ; puis, après

un instant de silence el de réflexion, le pauvre homme me dit en rougissant :

— Qu'est-ce que c'est que ce M. de Lamartine qui a tant de logique et de raison ?

Je ne fus pas trop surpris de la question, et je ne me livrai à aucun dithyrambe sur l'inutilité de la gloire; mais je m'empressai de donner à M. Columbat les détails qu'il me demandait.

— 31. de Lamartine, lui dis-je, est un des plus grands poètes de la France ; c'est un des génies les plus essentiellement lyriques; c'est....

— Et il ne mange pas de viande? imterrompit M. Columbat.

— Je crois , à vrai dire, qu'il en a mangé depuis, dans des banquets.

Mon interlocuteur ne lit aucune attention à cette remarque que je croyais cependant fort ironique; il était tout entier à une réflexion qui finit par lui venir aux lèvres :

— Quel malheur, dit-il en soiq)irant, qu'un pareil homme ne soit pas Champenois !

— 11 est Bourguignon, repartis-je.

— Bourgogne et Champagne ont confondu souvent leurs blasons; leurs vins sont unis ; leurs verres doivent se choquer. Vous me donnerez par écrit le nom de ce grand poète ; je le Urai, et je l'aime déjà.

iC, VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCHER

C'est ainsi que M. Columbat ouvrit son cœur et sa mémoire à M. de Lamartine, non par amour de la poésie lyrique, mais par amour des moutons. A quoi tiennent les renommées !

Où l'on démontre que les hommes sont des moutons.

Cette discussion, dans laquelle mon interlocuteur mêlait, avec une bonhomie si parfaite, une raillerie toute humoristique au désir de venger son pays par des arguments qu'il voulait croire sérieux, cette discussion m'amusait trop pour que je songeasse à l'interrompre.

— Ainsi^ dis-je en rouvrant la lice, le mouton est pour vous un animal supérieur h la bête.

— Sans contredit ; mais voulez-vous savoir mon opinion tout entière ?

Et en me parlant ainsi, à voix plus basse, 31. Columbat me tirait doucement par le revers de mon habit pour que je ne pusse pas échapper au foudroiement de sa démonstration.

— L'homme n'a dit tant de mal des moutons que par une haine de plagiaire, que parce qu'il leur doit tout, non-seulement ses ahmenls , ses habits, la

2ft VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCHER

chandelle qui l'ckiaire, les cordes de la lyre ou des violons qui le font rêver ; mais ses mœurs, ses coutumes, ses habitudes, ses institutions!

— Oh ! oh ! voilà une proposition bien hardie , monsieur Columbat !

— Il n'y a rien de plus audacieux que la vérité, mon cher monsieur, dans un siècle d'hypocrisie. Oui, l'homme, je l'affirme, n'est qu'un mouton sans laine. Quel est en effet le caractère distinctif des hommes au premier aspect? la sociabilité. Ils vivent en réunion, en groupes, en troupeaux, en un mot ; et vous conviendrez que sous ce rapport la supériorité reste aux moutons. Ils sont logiques, et ne s'avisent jamais de se tuer ou de se blesser entre eux , sous prétexte qu'il sont faits pour vivre ensemble.

Comment Homère appelle-t-il les chefs des peuples? Des pasteurs d'hommes. Ne faisons-nous pas comme les moutons, quand nous nous précipitons tous par le sentier frayé ! D'où vient cette expression, « se laisser tondre, » sinon de la similitude parfaite qui existe entre l'homme et le mouton? Et vous avouerez que si la brebis se soumet humblement aux ciseaux , elle est plus excusable de les subir que cet autre animal orgueilleux qui prétend à la supériorité, à la finesse, et qui se laisse enlever sa laine par le premier tondeur venu qui sait un peu le flatter. Que

veut dire le symbole antique de Jason allant chercher une dépouille de brebis à Colchos ? Et pourquoi Philippe le Bon, duc de Bourgogne, instituait-il, en 1430, l'ordre de la Toison d'or à l'occasion de son mariage avec Isabelle de Portugal, si vous ne voulez pas admettre que l'homme a besoin d'emprunter ses comparaisons, ses hyperboles, ses distinctions même aux troupeaux qu'il imite , qu'il s'assimile par la nourriture, par l'habillement? Quel est le premier cri d'un enfant, sinon un bêlement? Bé ! bé ! Nous autres moutons, nous répétons, d'après tout le monde, que la voix du sang, que le sentiment de la famille est un de nos plus glorieux apanages. Ouvrez M. de Buffon et vous y lirez « que le jeune agneau cherche lui-même dans un nombreux troupeau , trouve et saisit les mamelles de sa mère, sans jamais se méprendre! » Est-ce là le fait d'un idiot, et ne vit-on jamais, au contraire, mouton à deux pattes, dédaigner, oublier le sein qui l'avait nourri? Jean- Jacques Bousseau, qui ne méprisait pas les humbles créatures du bon Dieu, a fait des pages éloquentes pour persuader aux femelles des hommes que c'était un devoir sacré d'allaiter leurs enfants ! Les moutons eurent-ils jamais besoin qu'on leur prêchât cette vertu, et les agneaux ne sont-ils pas des élèves, comme Bousseau voulait Emile ,

tcndros et roconnaissanls pour leurs nourrices?

Mais le mouton n'est pas seulement un être passif, il aime et il comprend les arts. Pourquoi les beri^ers sont-ils musiciens pour la plupart? Pourquoi ces flûtes, ces pipeaux, ces chalumeaux, ces cornemuses tant célébrées , sinon parce que les moutons sont sensibles à la musique? N'est-ce pas à la nécessité de faire paître les troupeaux au son de l'harmonie qu'est due l'invention, le perfectionnement de cet art sublime :, et dites-moi si les moutons qui parlent ont de ces délicatesses, de ces raffinements, et s'il conviendrait au plus grand nombre de n'engraisser et de ne se conduire qu'aux accents de la flûte ? Les hommes se satisfont du«seul plaisir de manger, les moutons veulent paître en mesure. De quel côté est le matérialisme?

Je ne vous parle pas de l'innocence reconnue des mœurs pastorales. Il s'exhale des brebis un parfum de bonté, d'aménité. Les bouviers sont grossiers, les maquignons féroces, les gardeurs de volatiles niais et ridicules, Les bergers sont doux, humains, rêveurs, contemplatifs. Quand Dieu daigne se manifester à des créatures, il va souvent les chercher au milieu des troupeaux. Les deu^ grandes héroïnes de la France, sainte Geneviève et Jeanne d'Arc, gardaient et aimaient les moutons; elles en recevaient

de patriotiques inspirations. Aussi Jeanne d'Arc vint-elle s'agenouiller à Troyes, dans notre cathédrale , et le principal objet de sa mission fut-il de déblayer la Champagne jusqu'à Reims pour le sacre de son roi. Elle devait bien cela au pays des moutons ! Pauvre Jeanne d'Arc, quand elle mourut, ce fut en face d'un mouton , qui constitue les armoiries de Rouen !

Pourquoi s'imaginait-on au moyen âge, et pourquoi pense-t-on encore dans certaines provinces que les bergers sont des sorciers, sinon par la conviction intime que les moutons ont un esprit vraiment supérieur à l'homme qui leur permet d'inspirer celui-ci. Clément XI croyait que les faux prophètes devaient emprunter de préférence la forme des brebis, pour gagner plus facilement notre confiance, tant il trouvait d'affinité entre les troupeaux bêlants et les troupeaux pérorants. Pourquoi dit-on d'un homme méchant que c'est « une brebis galeuse? » N'est-ce pas encore là un aveu échappé, en dépit de nous, à notre orgueil? Oui, nous sommes des moutons; la seule diff'érence, c'est que nous mangeons parfois le berger. Pourtant nous ne saurions non plus nous en passer; comme nos confrères, nous nous jetons par instants, tête baissée, dans un gouffre. Nous avons tour à tour letir confiance et leurs folles craintes ;

mais ils nous dépassent en ceci : qu'ils nous nourrissent, nous vêtissent, nous éclairent, nous chauffent, nous inspirent; tandis que nous nous bornons à les tuer, à les rnanger, h les exploiter. Quant à leurs rapports entre eux et avec le berger, quelle différence, grand Dieu ! quelle supériorité de soumission patiente, de fraternité simple ! Les vit-on jamais se révolter, et n'esl-il pas inouï d'entendre parler d'un berger tyran? Tous les moutons ont l'art de désarmer leurs dominateurs et de leur imposer. L'homme sait si peu se faire aimer de ses bergers, qu'il s'en défie perpétuellement, et qu'il croit avoir besoin de leur faire peur de temps en temps par des ruades, qu'il expie ensuite. En vérité, je vous le dis, les plus bêtes ne sont pas ceux qu'on pense, et le proverbe champenois aurait quelque chance d'être exact , s'il s'appliquait à l'humanité en général. Vous comprendrez en tout cas que ce n'est pas à l'homme h dire du mal des moulons, aies dénigrer, à s'en servir comme d'une comparaison injurieuse, quand il a besoin de satisfaire ses instincts jaloux contre une portion de ses concitoyens.

— Vous raisonnez comme Pythagore, dis-je à M. Columbat, qui s'essuyait le front et puisait dans sa tabatière un formidable renfort d'arguments pour amener ma déroute.

— Oui, je vous ai parlé en pliilosoplie, en rationaliste, comme on dit aujourd'hui, reprit M. Columbat avec une figure si sérieuse et si solennelle, que je faillis manquer de courage et lui rire au nez; mais ne pouvais-je pas vous opposer des autorités respectables qui vous eussent courbé sans examen? Que dit Moïse, au livre xxix de l'Exode : « Immolez par jour deux agneaux au Seigneur., c'est l'offrande la plus agréable ! » Offre-t-on à Dieu le dernier des animaux? et l'agneau n'est-il pas là comme la prémisse des holocaustes, digne de la souveraine intelligence? Comment s'appellent nos prêtres? Des pasteurs? Comment nous traitent-ils? De troupeaux ; et n'y a-t-il pas dans nos temples des images sublimes qui représentent le Rédempteur portant une brebis sur les épaules ?

Je parus entièrement convaincu; je m'inclinai, et M. Columbat, ravi de ce premier succès, continua en ces termes.

De la feste aux fols.

— Le proverbe dont nous venons de parler accrédita pendant bien des siècles la calomnie qui fait dire à Diderot, dans Y Encyclopédie^ que la Champagne est en France ce que la Béotie était en Grèce. La reine de Navarre dans ses Contes, le roi Louis XI dans ses Nouvelles, traitent les Champenois de sots et de lourdiers; mais j'espère bien qu'il ne vous reste aucun doute désormais sur le peu de fondement de ce dicton.

En me parlant ainsi, M. Columbat me regardait de ses petits yeux questionneurs ; j'attestai de nouveau ma conversion, et le visage du vieux savant s'illumina du plus aimable sourire.

— La preuve queTroyes n'a jamais été considérée comme une ville prédestinée à la sottise, c'est qu'un historien, M. Dreux du Radier, aftirme dans ses Récréalions historiques que l'on voyait, dans les

archives de Troyes, une lettre du roi Charles V, dans laquelle ce prince marquait aux maires et aux échevinslamort de son fou, leur ordonnant de lui en envoyer un autre, suivant la coutume. Mais cette assertion semble bien erronée. On ne trouve nulle trace de cet usage supposé, je le regrette presque; les bouffons de nos rois n'étaient point des baladins, et s'ils prenaient un étrange moyen pour débiter la sagesse, encore savaient-ils entortiller souvent une vérité dans une bouffonnerie. N'est pas fou qui veut, et pour dérider, tenir en joyeuse humeur ces pasteurs humains dont les houlettes étaient parfois bien lourdes, il fallait une prodigieuse ressource de verve et d'imagination. Ce qui a donné lieu à cette erreur flatteuse, consignée dans le livre de M. Dreux du Radier, c'est sans doute la lettre-patente du roi Charles VII, en date du 27 avril 1445, qui règle les formalités de la fête des fous.

— Parbleu! m'écriai-je en interrompant M. Columbat, j'ai toujours aimé les parenthèses, permettez-moi d'en ouvrir une et de vous demander quelques détails sur ces joyeuses journées qui travestissaient les éghses en lieux de spectacles.

— Volontiers, monsieur, répondit l'aimable savant. La religion de nos pères n'était pas aussi lugubre que notre mélancolie moderne l'a faite. Elle admettait à

certains jours, h certaines heures, des épanchemcnts extraordinaires, des épanouissements subits et violents de la gaieté humaine. Parfois ces drôleries allaient un peu loin, j'en conviens; mais'n'y a-t-il pas pour le philosophe matière à réflexion dans ces coutumes qui imposaient à certains jours les extravagances de la folie aux maisons du Seigneur, et qui faisaient rire et s'esbattre toute une population ecclésiastique, dont la mission était d'ordinaire de prier et de se mortifier? Je ne demande pas qu'on rétablisse ces usages étranges; mais il est curieux de les étudier dans le passé. Troyes paraît avoir été tout particulièrement disposé à ces fêtes. Il existait dans la cathédrale une cérémonie qui fut abrogée en 1543, et qui consistait en une sorte de représentation scénique de la recherche de notre Seigneur par les trois Maries. Ces trois saintes femmes étaient figurées par trois chantres, et je vous laisse à juger la gaieté que ces travestissements répandaient dans l'auditoire. Pourtant cette parodie des plus solennelles émotions de l'Évangile n'éveillait aucune impiété. En 1566, le chapitre de l'église Saint-Urbain accordait aux chantres la permission de s'habiller en bergers et de faire quelques réjouissances aux matines de Noël, mais à la condition qu'il n'y eût point de scandale. Au jour des Saints-Innocents, on prenait à vêpres

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un enfant qu'on sricrait cvèqiic. La veille de la Saint- Martin d'hiver, le curé était tenu, par obligation précise, de faire chez lui du feu pour les chanoines, de leur donner h chacun trois coups à boire : le jireniier de rouge, le deuxième de blanc, le troisième de clairet; de livrer six chandelles de cire à chacun des officiers, et de distribuer aux enfants de chœur du pain, de la viande et des ognons, on des harengs avec la moutarde.

Le jour de Pâques, on voulait consacrer, par des réjouissances insolites, la joie d'une résurrerlion bienheureuse. Aussi, après les premières vêpres, tout le chapitre venait s'installer sous de beaux arbres, ou, s'il pleuvait, dans le chœur de la cathédrale, et là, le doyen apportait une balle et une toupie; et toute l'assistance de jouer à la balle et à la toupie, en entremêlant ce jeu bruyant, mais fort innocent, de collations. Quelquefois une poésie touchante se mêlait à ce singulier usage. Le jour de la Pentecôte, par exemple, on faisait descendre dans le chœur une figure ornée de guirlandes de fleurs, on lâchait dans l'église des bandes d'oiseaux qu'on poursuivait avec des poignées de fleurs; et l'on symbolisait ainsi avec une sorte de grâce naïve la diffusion des langues. Au milieu du dix-septième siècle, c'est-à-dire, monsieur, à l'époque la plus

grave, la plus digne, on jouait encore des mystères dans l'intérieur de la cathédrale : au l^'" mai, on représentait la Diablerie ou Vengeance de Jésus- Christ; au ^8 août, un donnait le jeu de Saint- J.oup. Quanta cette fêle des Fous si célèbre au moyen âge, elle était à la fois très-discutée et très-désirée; on la supprimait, on la condamnait; et puis tout à coup elle reparaissait plus joyeuse, plus bruyante, plus folle que jamais. Elle commençait avant Noël, continuait pendant les fêtes des Innocents^ de la Circoncision, des Rois. Les vicaires de la cathédrale faisaient choix de l'un d'entre eux comme archevêque des fous. L'élu était porté sur l'autel des reliques, au chant du Te Deum^ orné de sa mitre et de sa crosse, et donnait la bénédiction.

En sonnant les cloches, les enfants de chœur chantaient l'office. L'archevêque des fous devait recevoir comme salaire un jambon et une pinte de vin. En 1415, les religieux de Saint-Loup ayant refusé d'acquitter ce singuHer tribut, furent condamnés bien et dûment à le payer. Le concile de Bâle proscrivit en 1435 ces coutumes sacrilèges; mais le préjugé populaire, plus fort que la foi, les rétablit, et, en 1445, la fêle des Fous était célébrée avec un tel excès de gaieté, avec une licence si franche, que l'évèque rendait une ordonnance sanctionnée par l'autorité

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royale. Sans doutt', monsieur, ces farces étranges vous semblent impies; cependant elles étaient jouées par des hommes naïfs qui n'y voyaient rien de scandaleux. Nous ne séparons plus aujourd'hui l'idée de prière et de respect Je l'idée de Dieu; mais nos pères avaient besoin de prendre à certains moments leur revanche de leur soumission . Le lendemain de ces saturnales, ils étaient dévots et pleins de componction; mais, ce jour-là, ils se croyaient obligés ii un dévergondage qui syn^bolisait l'infatuation de la raison humaine. Ce n'était pas une satire de la religion, c'était la satire de l'intelligence usurpant le domaine de Dieu ; voilà pourquoi il faut, touL en se félicitant de la fin de ces usages grossiers, ne point trop s'en moquer, ni s'en scandaliser. Nous sommes plus graves; sommes-nous plus fervents? Sans doute on offensait alors la morale par ces jeux puérils; mais où fait-on aujourd'hui les grandes choses religieuses qu'on entreprenait alors?

— Vous savez expliquer les événements à un point de vue édifiant, repartis-je en serrant les mains de 31. Columbat, et je sens qu'il y a un merveilleux profit à fouiller les légendes en compagnie d'une àme droite et lumineuse comme la vôtre. 31ais puisque nous sommes sur le chapitre des aberrations réelles ou feintes des peuples, ne pourriez-vous me

donner quelques détails relativement à cette célèbre légende locale, la chair salée ?

— De grand cœur! répondit en riant M. Columbat. Je me sens tout rajeuni par vos questions. Ab! monsieur, nous n'épuisprons pas aujourd'hui tout le trésor de nos légendes, et vous me i)romeltez bien des joies par votre curiosité. Depuis tant d'années, j'étudie, je lis, je réfléchis pour moi seul, que j'ai comme une démangeaison de ne pas m'arréter. Quand j'aurai fini, quand vous serez parti, qui donc viendra m'interroger? Je retournerai m'asseoir à cette place, je reprendrai mon travail, je retomberai dans ce silence qui est pour moi comme un premier suaire : vous m'avez ressuscité pour quelques jours; peut-être ne sentirai-je que plus vivement la froideur de mon tombeau, quand votre curiosité bienveillante m'aura retiré la chaleur de son rayon.

En achevant ces mots, 31. Columbat faisait des efibrts inouïs pour retenir entre ses paupières de vraies et belles larmes qui se tordaient et voulaient tomber. Je me sentais pris d'une sympathie toute filiale pour ce brave homme; je le rassurai et lui })romis une de ces amitiés vivantes et continues qui ne laissent jamais chômer le cœur; et après avoir rajusté sa perruque, recroisé sa douillette, il reprit de cette façon :

Qni traite de la charcuterie comme élément poétique.

— Vous voulez savoir ce que c'est que cette cliair salée, dont on a découpé l'image en girouettes, et qui n'existe plus que sur nos toits, pour attester la variabilité des saisons et des engouements humains. Soyez satisfait. Je vous dois d'abord une description du monstre, ou plutôt rappelez-vous les vers de Racine dans le fameux récit de Tliéramène. C'est là une poésie vivante et colorée ! Je ne puis sans frémir me répéter à moi-même ces hémistiches toutpuissants; je me suis demandé quelquefois si M. Piacine, qui avait dû venir en Champagne, n'avait pas copié sur quelque image représentant Ja chai)- salée ^ cet horrible portrait de son monstre : on ne décrit ainsi qu'en présence d'un modèle.

Imaginez donc une bête hideuse, dont la croupe se recourbe en replis toriueux, un dragon ailé ayant le dos couvert d'écaillés jaunissantes, porté, le jour

(les Rogntioiis, sur les épcUiles des religieux de Saint-Loup. Tenez, monsieur, me dit M. Colunduit avec un geste effaré, en me montrant par la fenêtre le jardin de la Bibliothèque, nous sommes ici même dans le cloître de Saint-Loup ; c'est peut-être dans cette salle paisible qu'on cachait pendant les autres mois de l'année ce monstre terrible ; c'était par ce jardin que la procession commençait. Le voyez-vous qui passe là-bas? Il est en bronze : à chaque pas le porteur qui le soulève recule épouvanté. Vaï ingénieux mécanisme fait mouvoir ses yeux, sa langue et ses ailes, et quand il ouvre sa gueule ornée de dents menaçantes, on ne voit pas sortir des flammes; mais de jeunes enfants jettent dans ce gouffre des écliaudés, des gâteaux de toutes sortes.

Le dragon troyen n'a pas la structure intérieure que Yaucanson donna depuis à ses automates; si bien que la nourriture engloutie est reçue intacte par les porteurs du monstre et leur tient lieu de gratification. Le premier jour le dragon se fiançait : on lui mettait des couronnes de fleurs; le second jour, il se mariait, et, pour cette solennité, on l'ajustait avec des rubans et des pompons. Rien de plus bizarre et de plus sinistremcnt joyeux que ces colifichets servant de parure h la bête infernale ! Le troisième jour le dragon ne survivait pas à ses noces; en marié bien

appris, il mouraii, et on le reportait., la queue en avant, les yeux, les ailes immobiles, sans fleurs ni pompons, comme il convient à un être qui prend la route du tombeau.

Un jour le dragon faillit devenir un hydre d'anarchie. Comme on le portait à l'église Saint-Pantaléon, c'était en 17^27, le second jour des Rogations, le curé de celte paroisse ne voulut pas recevoir dans l'enceinte sacrée ce symbole d'hérésie*, il le fit mettre dans un charnier, estimant que c'était une retraite suffisante; mais les religieux de Saint-Loup résistèrent; une lutte parut imminente, et il ne fallut rien moins que l'autorité de l'évêqtie pour étouffer ce symptôme de discorde. L'année suivante le dragon fut oftlciellement condamné à la destruction. Il n'y eut là ni paladin, ni chevalier pour le pourfendre; mais on fit venir un chaudronnier, et on lui vendit en détail les débris du monstre. La tête horrifique, la queue gigantesque, les yeux fascina teurs servirent à des marmites et à la fabrication des huguenotes. C'est ainsi que finit ce personnage, cpii a joué un grand rôle dans les légendes champenoises. La tradition voidait que ce fiJt la figure d'un dragon véritable dont saint Loup avait délivré le pays, et dont on avait salé la carcasse ; d'au lui serait venu le surnom de chair salée; mais ce n'est qu'un on dil^ et le

monstre n'était pas pins, j(3 crois, la portraiture d'nn monstre véritable et authentique, que celle d'Attila chassé de Troyes par saint Loup. Il représentait à conp sur l'hérésie vaincue par saint Loup, et si on disait qn'il était salé, c'est qn'à Troyes la salaison est en grand honneur, et que, quand on allait l'enfermer, le peuple sans doute qui se souvient de l'industrie locale, disait: 11 va être salé jusqu'à l'année prochaine. C'est-à-dire précieusement conservé, comme on l'est généralement dans le sel. Voilà, monsieur, tout ce qu'on sait de cet emblème. C'est peut-être bien à quelque chose d'analogue à ce monstre qu'on doit la locution si pittoresque et si usitée de l'hydre de l'anarchie; les journaux, qui ne sont pas si bêtes qu'ils en ont l'air, auront pris ce terme figuré aux processions des Champenois, et si je ne craignais de vous paraître un peu caustique, je vous dirais que l'hydre de l'anarchie me semble aussi de la chair salée. On ne tue jamais suffisamment le monstre en France ; mais quand on le croit bien mort et bien enfermé dans son tombeau, il n'est pour la plupart du temps que salé, et un beau jour on le voit ressortir frétillant, remuant la queue et les yeux, tirant une horrible langue rouge, et porté, Dieu me ])ardonne, par d(*> gamins!

En achevant cette railleiie frrt apprêtée, M. Co-

liimbat me regarda d'un air profond; je m'inclinai pour lui cacher mon sourire, et je lui demandai s'il ne pensait pas que cette chair salée fût simplement un étendard de confrérie. Les charcutiers ayant toujours été en grand honneur h Troyes, il me semblait naturel qu'ils eussent institué une fête dans laquelle le dragon eût joué le rôle innocent de la charcuterie savante et perfectionnée.

Mais mon interlocuteur acccueillit dédaigneusement cette conjecture.

— La chair salée, me dit-il, emprunta son nom aux charcutiers, mais ne leur servit jamais d'enseigne. On l'appela ainsi par suite de cette tendance locale à tout parfumer des émanations nutritives de la chair h saucisse. En cherchant au fond des habitudes et des noms champenois, vous retrouverez toujours un peu de viande. Nos plus jolies promenades, vous le savez, s'appellent tout simplement le Pied-de- Cochon^ la Vacheriej la rue principale est la rue de VÉpicerie. A Provins, le pays des roses, on eût nommé ces sentiers si verts et si couverts de noms charmants, comme la Vonhie^ Fontaine-Riante^ Saint-Brice; à Troyes, on appelle les choses de la façon qu'on aime; la poésie locale n'est point de la poésie creuse, elle est bien nourrie et sait digérer les aliments robustes. Philippe le Bel et sa femme,

Jeanne de Navarre, voulurent accorder des privilèges au chapitre de Saint-Urbain. Voici ce que les notables de la paroisse demandèrent, ce fut que chaque personne ayant personnage en ladite église et ses successeurs pût faire amener deux tonneaux de vin en la maison, sans en payer portage ou entrée^ ou aucune redevance. Philippe le Bel trouva la demande raisonnable et sensée, et l'accorda. Charles IV confirnja ce privilège en 1327. On aime le solide, et on en jouit. Si l'on n'est pas mouton par l'esprit, on l'est par le goût du bon pâturage.

31. Columbat se permit un petit rire à la fin de cette tirade humoristique; j'en pris texte pour lui offrir de se reposer et de venir consacrer notre jeune amitié par un déjeuner simple et franc, comme ceux devant lesquels s'attablaient probablement nos pères. Le brave homme y consentit, et une heure après, nous étions assis côte à côte, devisant toujours de la Champagne et nous congratulant réciproquement des fibres champenoises que nous faisions si harmonieusement résonner en nous.

Je dois ajouter que M. Columbat, par une contradiction heureuse, ne parut point scandalisé des côtelettes de mouton que je fis passer sur son assiette ; il donna un éclatant démenti h ses théories, et je ne l'en estimai que davantage. Je trouvais en lui une

candeur qui me ravissait. Ce n'était pas un de ces savants qui visent à la logi^]ue par l'arrangement arbitraire de leurs habitudes, et qui trompent leur nature pour la mettre d'accord avec leurs théories. M. Columbat philosophait h propos, et il ne considéra point comme un repas d'Atrides le petit déjeuner que je lui offris.

On verra, par la suite de ce récit, les surprenantes excursions qui advinrent de ce tête-à-téte, et comment, M. Columbat faisant de sa perruque ce que le Diable boiteux faisait de son manteau, nous pûmes voyager sans danger à travers les régions les plus ardues et les plus charmantes du rêve, de la fantaisie et de l'histoire. Puissent nos lecteurs avoir conçu le désir de nous v suivre !

M. Golumbat s'en va-t-en guerre.

Le lendemain, je trouvai M. Coliimbat au rendezvous fixé. Je fus étonné du changement opéré dans sa physionomie : le brave homme était en pleine résurrection. Sa perruque me parut mieux frisée, sa douillette moins râpée. Il m'attendait, brossé, ciré, rasé, martialement appuyé sur un de ces énormes parapluies de coton bleu à large bordure. Je fus un peu surpris de cette précaution, car le ciel, pour n'être pas d'un azur aussi profond que celui du parapluie, était cependant d'une couleur parfaitement rassurante; mais j'eus de nombreuses occasions de compi'endre depuis que ce meuble n'avait dans la main de M. Golumbat d'autre intention que celle de servir en quelque sorte de bâton augurai. C'était l'instrument magique avec lequel il frappait les ruines, désignait les monuments; naïf et touchant emblème qui nous avcrtissail de nous défier de

notre présomption autant que de la sérénité du ciel.

Après quelques minutes, j'abordai l'objet de notre rendez-vous. 31. Columbat, qui n'avait besoin que de sentir l'étrier à portée de son pied, enfourcha son dada et partit pour son excursion à travers l'histoire de la Champagne.

Je ferai grâce à mes lecteurs des détails savants et minutieux que, pendant plusieurs jours, je ne cessai de recueillir, et je m'en tiendrai aux principales circonstances de notre pèlerinage, heureux si ce résumé ne semble pas encore trop long !

Troyes est une des villes les plus anciennes et les plus modernisées; c'est-à-dire qu'il en est peu où, sous le prétexte d'hygiène et d'embellissement municipal, le marteau et le pic se soient exercés avec plus de bonne volonté, et Dieu sait par quels spécimens d'architecture contemj)oraine la fatuité des démolisseurs s'est manifestée ! 31. Columbat voulut me reconstruire par la pensée toute la vieille cité du moyen âge. 11 évoqua les trois châteaux emportés, les couvents, les murailles; il me rendit visible et palpable cette ville qui méritait, en 1521 , des lettres patentes de François I", dans lesquelles on lisait : (( Que la ville de Troyes est des villes du royaume « la plus requise^ dans Voccurrence^ à élre tenue « en bonne garde^ sûrclc. fortifications et muni^

ôO VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCHER

lions. )•> La vieille armure s'est ébrécliée; puis, un beau jour, on en a dispersé les débris. La ligne des remparts s'est abaissée; les arbres, le lierre, la mousse, les haies des jardins ont pris d'assaut la forteresse et ont fait flotter la verte bannière (l'étendard éternel de Dieu) sur les tourelles démantelées. Les fossés, presque remplis, sont des rigoles ou de petits filets d'eau moussue et insalubre réjouissant les grenouilles et mécontentant les laveuses ; les farouches boulevards sont d'innocentes promenades.

Troyes est assise au milieu d'une plaine fertile et ombreuse. Une infinité de canaux la traversent, qui, sous prétexte de servir à différents métiers, se font parfois les véhicules des choses les plus incongrues et affectent les couleurs les plus équivoques, les saveurs les moins rassurantes; mais cet inconvénient commence au seuil de la cité industrieuse; au dehors, l'homme n'a plus de droit, et l'eau serpente fort joyeusement et fort proprement. La Seine passe au chevet de la ville, mais la Seine toute petite, humble, résignée, n'osant porter de gros bateaux et se laissant fouiller par des enfants, mouillés jusqu'aux genoux, qui viennent lui prendre en riant les écrevisses et les poissons. Troyes exlrà-muros est une oasis dans le sable et la craie; lien de plus joli, de

plus gracieux, et j'oserais prescjne dire de plus spirituel, que ses environs. Malheureusement tous ces avantages ne pénètrent pas en ville et sont consignés à l'octroi.

Les seuls vestiges importants de l'ancienne Troyes sont les églises. De toute cette dentelle de pierre qui festonnait la robe armoriée de la vieille ville, il ne reste plus que le fragment bénit. L'abbaye de Saint-Loup , qui renferme la bibliothèque , est , à l'heure où je la visite avec M. Columbat, une sorte de caserne, vaste, haute et branlante, où les livres se flétrissent dans l'abandon au premier étage, et où des tableaux se moisissent au rez-de-chaussée.

La cathédrale, à quelques pas de là, domine cette grande masure, et couvre de son ombre imposante les monuments chétifs que l'on a entassés à ses pieds. Ce fut vers la cathédrale que nous nous dirigeâmes ; et avant d'y pénétrer, nous nous arrêtâmes en contemplation, ou plutôt en admiration, devant une des œuvres les plus imposantes de ce génie anonyme qui a couvert la France du moyen âge de ses immortelles basiliques.

M. Colimibat était plus sérieux, une sorte de majesté enlevait à ses traits leur grimace habituelle ; il était presque beau, tant il y avait de foi recueillie, d'admiration sincère sur son visage; il avait le doigt

levé vers la tour, et son geste muet semblait me dire : Tnclinez-vous, fils d'une époque impie, devant cette manifestation du génie religieux de vos ancêtres.

La légende de Saint-Pierre.

J'ai entendu dire, commença en soupirant M. Columbat, que le diable avait été pour quelque chose dans le plan de la cathédrale de Cologne, et î(ue, par cette raison, l'œuvre restait et resterait toujours inachevée. Je ne crois pas qu'aucun pacte infernal ait présidé à la construction de l'église Saint-Pierre ; mais je sais bien qu'on en répare les ruines avant qu'elle soit finie. Que d'accidents, que d'incendies, que de malheurs de toute espèce l'ont assaillie ! Elle n'a qu'une tour, et vous voyez, monsieur, qu'on l'étaye pour reprendre les soubassements; des gouttes d'eau, en tombant pendant des siècles, ont creusé un abîme sous les pieds du géant de pierre ; mais telle qu'elle est, mutilée, crevassée, réparée, notre cathédrale est encore un des beaux monuments de la France.

Elle date de la tin du xii^ siècle et du commen-

cernent du xm". Hervé, le soixantième évêque de Troyes, passe généralement pour son fondateur. Ce fut lui-même qui dressa le plan, ce fut lui qui présida aux premières constructions, et la légende lui attribue les chapelles absidales et le sanctuaire, la plus pure et la plus harmonieuse des parties. Les proportions de l'édifice sont gigantesques. — Vous avez des yeux pour voir, monsieur, me dit avec un redoublement de gravité M. Cohnnbat; vous avez, je crois, une âme pour comprendre : voyez donc et comprenez ! Je bornerai les notions essentielles à ce rerlteignement : du sol jusqu'au sommet de la tour, Saint-Pierre a 222 pieds de hauteur; la longueur extérieure de Féglise est de 117 mètres;- sa largeur est de 51 mètres 33 centimètres; la hauteur des voûtes de la grande nef est de 30 mètres, et cinq nefs partagent le monument, qu'éclairent 182 verrières. Est-ce assez d'espace pour y enfermer votre pensée?

Notre-Dame de Paris a deux tours. C'est là un avantage assurément; mais elle n'a pas, je l'en défie, cette profusion de vitraux splendides, cette légèreté des piliers, cette multiplicité d'arceaux, qui font de notre cathédrale un chef-d'œuvre entre les chefs-d'œuvre.

Après ce préambule, M. Columbat me fit admirer

en détail la tour, le portail, la façade de l'édifice. Je déplorai avec lui .les mutilations que le temps et la sottise des révolutions avaient infligées à ce vénérable sanctuaire , et j'entrai enfin , plein de componction dans cette nef mystérieuse.

La première impression est celle de la nuit. Le jour des vivants éblouit les yeux; mais quand on pénètre dans la maison du Seigneur, le jour devient mélancolique et sombre; peu h peu, cependant, on se reconnaît, on s'iiabitue. Les vitraux se détachent; cette merveilleuse imagerie, qui s'étale dans les ogives, laisse pénétrer quelques rayons; on admire, on prie, on se courbe sous la formidable })oésie de ces sanctuaires.

Pendant que je me sentais pénétré jusqu'à l'âme de la fraîcheur des abris mystiques, 3L Columbat accomplissait en conscience son devoir de cicérone; il m'expliquait la date des diverses constructions; comme quoi les vitraux, uniques en France, reproduisaient saint Louis et la reine Blanche, Adam et Eve, l'histoire de saint Savinien, des saints, des saintes, des rois, des princes, des empereurs, des figures diaboliques , etc. Je fais grâce des noms des artistes , des détails dont m'accablait l'érudition patriotique de M. Columbat. D'ailleurs je l'écoutai réellement et je ne voulus comprendre

que quand il toucha à l'histoire et à la légende.

La cathédrale avait autrefois un clocher. M. Columbat me fit le récit de sa fondation. En 1413 on fit marché avec Jean de Nantes, moyennant 9 sols par jour pour lui et 2 sols pour chacun de ses ouvriers; l'abbé de Saint-Loup donna six chênes de choix, et on se mit à l'œuvre. Par malheur, les Anglais vinrent en Champagne ; le clocher resta interrompu; on jeta les morceaux de bois dans la rivière, et on attendit. Jeanne d'Arc, en 1429, chassa les Anglais de la Champagne, vint s'agenouiller dans la cathédrale, et dit en sortant :

— Faites votre clocher, ils n'y reviendront plus !

On retira les madriers de la rivière ; le fils de Jean de Nantes reprit le plan de son père, et, le 20 mars 1430, un beau coq doré, éveillé, bec ouvert, ne manquant que de langage, juché au sommet, apprit aux Troyens que l'œuvre était à terme.

On prodigua les récompenses et les réjouissances, c'est-à-dire qu'on donna 31 sols aux ouvriers, et que le diner épiscopal ne coûta pas moins de 4 livres 12 sols 6 deniers, sans compter un muids de vin donné en cadeau par un chanoine.

En 1506, c'est-à-dire l'année même oi!i fut posée la .première pierre des fondements de Saint-Pierre

vqyaCtE autour de mon clocher ô-

de Rome, on commença la tour, qui est achevée, et pour en conduire l'ouvrage, le chapitre traita avec 3Iartin Cambiche, maçon de Béarnais, h. raison de 40 sols, un pain de prébende chaque jour, et le paiement du loyer de sa chambre. Artistes naïfs, qui ne songeaient guère à la gloire, ces tailleurs de pierre faisaient leur besogne en escomptant leur salut. Une cathétrale sans deux tours est estropiée, et l'on voulait que la belle église fût complète. Aussi en doll, 01 décida qu'on commencerait les travaux de la seconde tour. Jean de Soissons suc(!éda à Martin Cambiche, et le traité, bien et dûment signé, porta qu'il n'abandonnerait point les ouvrages avant qu'ils fussent achevés, hors le cas de mort. Il iiarait que le seul empêchement prévu se rencontra, car la tour ne fut jamais terminée, et à l'heure qu'il est, elle attend encore les échafaudages de Jean de Soissons.

— Hélas! me dit M. Columbaî, le beau clocher dont l'église était si lière, trop fière peut-être! attira la colère du ciel. Dans la nuit du 7 au 8 octobre 1700, à une heure après minuit, la foudre gronda; on vit un trait de feu toucher à l'extrémité de la flèche. Pendant plus d'une heure, il sembla qu'une lumière, qu'un flambeau brûlait sans se communiquer. Quelques-uns criaient au miracle , quelques

sceptiques criiiient au feu! Les sceptiques eurent raison. On ne connaissait point alors les i)onipes*, mais, à l'extrémité de longues perches, on élevait des éponges imbibées d'eau, ou bien l'on avait recours à d'énormes instruments qui étaient inventés avant M. de Pourceaugnac. Près de trois heures s'écoulèrent ainsi, et le follet ironique brillait, se balançait, sautillait à l'extrémité de la flèche, narguant les éteigneurs. Peu à peu, cependant, et à l'intérieur, il descendait, sans qu'on le vît. Tout à coup il éclata formidable, insensé; il brisait son couvercle et léchait avec une large et affreuse langue la pauvre tour voisine, que la réverbération vacillante semblait faire trembler de peur. Le plomb fondit, les cloches elles-mêmes se liquéfièrent, et alors une pluie, qui écrasait des hommes, déborda et se répandit sur la foule. Ce fut horrible. Ce beau coq (jui déployait ses ailes à S'^A; pieds au-dessus du sol, tomba et disparut dans le brasier. Ce désastre fut réparé promptement par les secours de Louis XIV et par le zèle des paroissiens*, mais l'on ne s'avisa plus de relever le clocher ; il attirait trop souvent le tonnerre ; et l'on ne prévoyait pas alors l'aiguille aimantée de Franklin. Un poète champenois, Maugard, inspiré par un si grand événement, conçut, après une laborieuse mé- (lilution, ces deux vers qu'il adressa à Louis XiV,

et qu'il voulait taire graver sur le marbre, au front de l'église réparée *

Ce temple, à qui le feu causa de grands dégâts, A trouvé dans Louis un second Josias.

Il paraît que les Troyens n'apprécièrent pas ce distique, car il ne fut jamais inscrit que dans l'histoire locale.

Maugard fut désespéré, toute sa vie, d'une si poignante ingratitude.

Le lendemain de l'incendie, des ouvriers, appelés pour les travaux les plus urgents, prenaient leur repas de midi dans la cathédrale. Ils n'avaient pas pour ce lieu tout le respect qu'il exige, et tout en buvant le petit vin du pays, ils s'égayaient outre mesure, se moquant du clocher incendié comme d'un nigaud; ils apostrophèrent même à ce sujet une statue colossale de saint Michel, élevée sur le pignon de l'église, et qui, sans faire un geste, avait laissé brûler sous ses yeux le plus beau clocher qu'il y eût en France, ^''était-il pas aussi facile d'éteindre le feu que de tuer un dragon ? Nos hommes rirent beaucoup de l'impuissance de ce gros saint immobile; mais voilà que leur rire fut répété par un écho si formidable, qu'il leur sembla que c'était saint

60 TOYAGE AUTOUR DE :\IOX CLOCHER

Micliel lui-même qui riait sur son pignon. Quelquesuns tremblèrent et parlèrent de se retirer ou de causer avec pins de dévotion. Mais, trois ouvriers, trois impies, excités par le vin, raillèrent les peurenv, emplirent leurs tasses et, les élevant au-dessus de leur tète, défièrent saint Michel de descendre et de venir boire un coup de vin. de Sillery, pour se guérir de la grande peur qu'il avait eue dans la nuit précédente.

On entendit alors comme un grondement.

— Saint Michel consent, s'écria l'undes sacrilèges.

— Le voici qui se chausse pour descendre, ajouta un second.

— Mais il frappe un peu trop fort de son talon, murmura un troisième.

En effet, on entendait dans la voûte des craquements terribles. Tout à coup, avant qu'aucun des trois ouvriers eût eu le temps ou seulement la pensée de fuir, la gigantesque statue, perçant, déchirant, broyant tout sous sa masse, était descendue et tombée sur eux, qu'elle écrasa. Et saint Michel les tua si bien qu'il les enterra du même coup, et que, quand on voulut retrouver les cadavres des trois inq)rudents, il fallut creuser le sol dans lequel ils étaient enfouis sous la masse énorme qui les avait accablés.

— Que dites-vous de la légende?

Et M. Columbat s'appuyail, d'un air triomphant sur son parapluie , m me regardant du coin de l'œil.

Je dis rpi'elle ressemble au festin de Pierre et que Molière l'a racontée.

— J'en ai une autre à vous confier qui, pour appartenir, selon la tradition, à notre cathédrale, n'en est pas moins assez répandue dans le monde. Vous voyez cette belle rosace; elle fut la cause d'un drame touchant. Elle est due au talent d'un artiste de génie inconnu , qui possédait une fille aussi gracieuse, aussi svelte que ces ogives, aussi vénérée (jue ce sanctuaire. Un jeune ouvrier de son père demanda sa main.

— Je consens au mariage, dit l'artiste, mais h une condition : c'est que Tépoux de ma fille pourra prétendre à l'honneur de continuer ma tâche. Qu'il s'essaye dans une œuvre difficile, je lui promets la récompense. J'ai fait ma rosace, qu'il fasse la sienne.

Le pauvre jeune homme ne se le fit pas répéter. 11 attendrit la pierre, il l'anima du feu de ses rêves, il pâlit, maigrit sur son échafaudage; et quand enfin il crut avoir accompli sa Itàche, c'est-à-dire, avoir vaincu, il descendit tout tremblant de son échelle, alla chercher son maître et sa fille et les

amena en présence de sa rosace. Le maître sourit, la jeune tille rougit; mais, après un examen sérieux :

— Il y a là \m défaut, dit le père; on s'est trop pressé.

Et de son doigt il fit vcii' une infraction aux règles du métier. La faute était peu visible, mais elle était réelle. Le jeune artiste pleura.

— Après tout, reprit le père, tu as du génie et je te donne ma fille ! ïu étudieras et tu feras mieux : pour cette fois je te pardonne.

— Je ne veux point de pitié ! s'écria le jeune homme • je suis vaincu, je n'ai pas droit à la récompense !

— Et s'élançant au sommet de ses échafaudages, il se précipita, tête baissée, sur le pavé de l'église.

— Pauvre fou ! murmurai-je.

— N'est-ce pas? continua tristement M. Golumbat; mais n'y a-t-il pas pourtant je ne sais quel respect de l'amour dans cet orgueil intraitable? Il ne voulait pas obtenir par pitié ce qui ne devait être acquis que par le triomphe.

— Oui ; mais, au lieu de se punir, il frappa sa fiancée innocente.

— La rosace du jeune artiste manquait de solidité. 11 y a quelques années qu'après plusieurs

siècles de réparations renaissantes et inutiles on la démolit, pour la remplacer par la rosace de fonte qiie vous voyez maintenant.

Je fus étonné de l'accent triste avec lequel M. Columbat débita ces paroles; mais je compris sa mélancolie en jetant un regard sur cette rosace moderne. Légère et gracieuse, mais mesquine, elle étalait insolemment ses découpures faciles, et semblait narguer la rosace de pierre, qui la regardait doucement de tous ses yeux verts ou roses. Ajoutez à ce défaut les peintures criardes et farouches, incapables d'opposer au soleil ce réseau opaque qui en tamise la lumière, et vous approuverez la juste douleur de M. Columbat.

Les réparations entreprises à la cathédrale de Troyes sont, en général, assez heureuses; mais celle-ci est une cacophonie qui brise k chœur mélodieux du monument.

Une belle statue de la Vierge, par M. Simart, est une des rares offrandes déposées par le génie moderne dans l'antique église; mais si la pureté des lignes et la correction du ciseau ne suffisent pas à faire un chef-d'œuvre, la statue manque de cette inspiration suprême qui consacre définitivement les créations humaines. Point de tableaux, peu d'ornements; une chaire travaillée au couteau, comme les •

joujoux (le la Suisse, et remplaçant une chaire vermoulue dans laquelle saint Bernard avait prêché; un magnifique buffet d'orgue, enlevé autrefois au monastère de Clairvaux; voilà, en résumé, le bilan artistique de Saint-Pierre. C'est une magnifique châsse, mais dans laquelle il y a peu de choses.

M. Columbat, après m'avoir promené à tous les étages de l'église, me fit passer devant les yeux, dans un récit naïf et coloré, tous les hommes qui vinrent s'agenouiller et prier dans cette nef austère. Saint Bernard y a prêché la croisade ; Abeilard y a gémi peut-être, en allant au Paraclet; Jeanne d'Arc y a fait bénir son drapeau. C'était dans le chœur que se célébraient ces mystères, ces folies dont nous avons parlé; c'était devant la porte principale qu'avaient lieu les abjurations, les excommunications, les amendes honorables. En 1377, un prévôt de Troyes, nommé Jean de Rien-Val, fut conduit processionnellement dans toute l'église portant un plat d'argent du poids de quatre marcs ^ et un cierge ardent du poids de quatre livres de cire ; et, en présence de l'évêque, ledit prévôt vint déclarer qu'il avait fait appliquer injustement i\ la question deux clercs et un laïï[ue. Et, après amende honorable, on suspendit en offrande le plat d'argent à l'autel. C'était dans la cathédrale qu'avait lieu la cérémonie par laquelle on

mettait le lépreux, le ladre^ hors du seuil. On lui couvrait la tête *, il baisait le pied du curé, et celuici, lui jetant par trois fois de la terre avec une pelle, lui disait : « Mon ami, c'est signe que tu es mort quant au monde, et, pour ce, aie patience en toi. » Puis, la messe dite, on allait enfermer le ladre dans sa maison. Et alors, on lui intimait défense de boire à aucun puits; on lui ordonnait de mettre des gants pour s'appuyer au parapet d'un pont, de parler h personne sans s'être mis au-dessous du vent.

Histoire des diverses églises

Nous visitâmes dans la même joiu^née toutes les églises. Saint-Nizier est peut-être la plus ancienne. Mais, à part ce titre respectable, elle n'a rien qui puisse intéresser. Pauvre, nue, elle n'offi^e, poui' toute particularité curieuse, qu'une toiture de briques vernissées. M. Columbat avait beau m'affirmer que Vauban admirait par-dessus tout cette simple et naïve basilique, je ne pus qu'avouer ma fi'oideur. Peut-être bien aussi, Vauban ne voyait-il dans cette église qu'un local merveilleux pour une caserne ou pour un grenier à munitions.

L'ancien couvent des Cordeliers, aujourd'hui transformé en maison d'arrêt, avait autrefois une chapelle dont il ne reste aucun vestige. M. Columbat se borna à me citer l'épitaphe humoristique qui se lisait dans un des coins du monument. Je l'ai copiée et je la transmets religieusement : « Cy repose et

gist Louis Diival, écuyer, en son vivant seigneur haut justicier, moyen et bas, de la terre et seigneurie de Fay, des bois de Pompée et Sainte-Colombe, près Nogent-sur-Seine, lequel décéda en celle ville de Troyes, le dernier jour d'octobre, l'an 1602, et qui, de son vivant, avoit donné tous ses biens à son fils, réservant les usufruits pour lui, sa vie durant. Il prie tous ceux qui liront cette mémoire de prier Dieu pour lui, et qu'ils ne fassent pas comme lui, car il s'en est mal trouvé. »

Cette raillerie posthume, cette vengance paternelle me fit sourire; j'y reconnus bien la malice naïve des Champenois, et ce me fut un trait de plus pour graver leur physionomie dans mon espril.

Le couvent de Saint-Loup, qui sert de bibliothèque et de musée, n'avait non plus, ainsi que je l'ai déjà dit, rien de curieux à nous offrir. 3L Columbal se rappela seulement que le roi Charles le Chauve, dont le vestiaire n'était pas abondamment pourvu, se trouva, un jour qu'il passait par Troyes, dans une position bien délicate. Son haut-de-chausses faisait défaut à Sa Majesté et lui manquait de respect, en s'éraillant, en se déchirant. Le monarque désespéré n'avait pas même la ressource de Dagobert; car l'envers ne valait pas mieux que l'endroit.

Alors il convoqua les savetiers troyens, et, grâce

à leur fil le plus serré, h leur alêne la plus fine, sa majesté put continuer sa route dans un appareil beaucoup plus décent. Cette reprise ne fut pas perdue; car elle valut aux savetiers une belle page sur parchemin, dans laquelle le bon roi déclarait qu'en mémoire de cet événement il autorisait la confrérie à célébrer la fête patronale dans l'église Saint- Loup.

L'église Saint-Remi est une masure sans style, sans caractère; elle est coiffée d'un immense clocher, et, si l'on veut absolument s'émouvoir, il faut accorder une admiration très-complaisante à ce gigantesque éteignoir. Au pied de la tour qui supporte cette pyramide, on lit cette inscription, que M. Columbat déchiffra sans la regarder :

L'an de grâce rail trois cens Qatre-vingt-six, de léal cens, Dix jour d'avril fut commencée Cette jolie tour carrée Par les marguillers de l'église Dieu leur doint grâce et franchise.

Un Christ en bronze, de Girardon, et une plaque de marbre sur laquelle le célèbre sculpteur a gravé les titres d'une fondation pieuse, tels sont les seuls ornements de cette pauvre église. Elle avait autre-

fois de beaux vitraux, des tableaux renommés, tout a disparu. Une anecdote se rattache à une statue autrefois célèbre, et depuis longtemps émiettée. Voici en quels termes M. Columbat me transmit cette légende :

— Vous avez sans doute entendu plaisanter les Troyens sur leur façon toute particulière de parler et de changer les terminaisons des mots. Autrefois surtout, cette manie était poussée à un point extrême. C'était ainsi qu'au lieu de dire : « Le chemin de Saint- Rémi ^ » on disait et on dit encore dans quelques campagnes des environs : « Le chemi de Saint- Remin. » Depuis qu'on met moins de cinq jours pour faire les quarante lieues qui nous séparent de Paris, on a perdu ces marques touchantes d'originalité, et je ne désespère pas, monsieur, d'entendre nos compatriotes parler aussi bien qu'à l'Académie, s'il est vrai que l'on parle à l'Académie... Eh bien ! vous ne serez pas étonné d'apprendre qu'il y avait autrefois à l'extérieur de l'église une grosse et robuste statue qu'on appelait le Gros Dieu de Saint- Rcmin. On y faisait des dévotions perpétuelles, et les tisserands du quartier ne manquaient jamais de dire bonjour au Gros Dieu. Un jour, le bruit se répandit que, dans la nuit, le Gros Dieu s'était retourné et qu'il ne présentait plus exclusivement son

•70 VOYAGE AUTOUR DE :M0N f'LOCIIEK

visage aux passants. On cria au miracle, et un marchand de vin dont la boutique était précisément située vis-ii-vis de la statue cria plus fort que les autres. On accourt placer des cierges autour du piédestal, et chacun de se demander quel avertissement se cachait dans ce prodige. Le clergé seul ne crut pas au miracle ; il avertit la justice. On manda le cabaretier fanatique, et, en acculant un peu sa dévotion, on finit par lui faire avouer que c'était lui qui avait opéré le prodige, pour facihter le débit de deux muids de vin qui étaient sur le point de se gâter; et il ajoutait en pleurant qu'il était d'autant plus contrit et repentant, que sa ruse avait eu un plein succès, et qu'il avait vendu trois muids au lieu de deux, tant son miracle avait attiré de visiteurs et altéré de gosiers. On rit de la supercherie, et on remit le Gros Dieu en place. Depuis, il n'a plus bougé.

Comme nous allions quitter Saint-Remi, je saluai devant l'entrée de l'église une porte croulante, audessus de laquelle se lit une inscription grecque.

— -Ne me parlez pas de ce monument, dis-je à M. Columbat, je le connais.

C'est le collège. Fondé par les frères Pithou, dont l'un fut l'illustre collaborateur de la Satire Ménippée, et qui dotèrent la jeunesse studieuse des fables de Phèdre^ ce collège, autrefois dirigé par des orato-

riens, est aujoiircriiiii un établissement laïque important ; mais il n'offre rien de remarquable à la meilleure volonté.

Nous allâmes faire une station à la ravissante église Saint-Urbain. Là, nous fûmes saisis de ce transport religieux que les chefs-d'œuvre de l'art gothique sont si puissants à évoquer. Rien de plus léger que ces flèches, ces clochetons en dentelles, ces arcs élancés, qui sont des prières visibles et des pétrifications de l'extase. Je fus de l'avis de M. Columbat, quand ce dernier m'assura que l'église Saint-Urbain l'emportait sur ce délicieux bijou de Paris qu'on nomme la Sainte-Chapelle. Par yialheur, ce monument sublime n'est pas achevé et le goût des marguilliers a déshonoré l'intérieur par un autel en carton-plàtre dû au talent d'un décorateur de cafés parisiens. C'est l'anachronisme le plus honteux et le plus prétentieux qu'il soit possible d'imaginer.

.Jacques Pantaléon, patriarche de Jérusalem, fils d'un cordonnier de Troyes, devint pape en i:262. Il se souvint alors de l'échoppe paternelle, et, sur son emplacement, voulut faire construire un temple au Seigneur qui l'avait appelé à lui.

L'œuvre, inspirée par une double piété, fut entreprise avec vigueur -, aussi est-elle remarquable par

runitc (le style; on sent qu'aucune préoccupation n'est venue distraire l'artiste. Quand achèvera- 1- on l'œuvre laissée incomplète par la mort du pape Urbain ?

De Saint-Urbain M. Columbat me dirigea vers l'église Saint-Jean au Marché.

Nous n'avionsjdus cette fois à admirer l'unité del'architecture. Saint-Jean a deux parties : l'une pesante, lourde, massive*, l'autre fière, imposante et ornée. Cette vieille église a beaucoup souffert, Une lui reste, comme richesse artistique, que deux tableaux de Mignard, le Baptême du Christ et le Père éternel; une Jort belle verrière, re])roduisant le sacre de Louis le Bègue, couronné roi d'Aquitaine, le 7 septembre 878, au concile de Troyes, par le pape Jean VIII; quelques médaillons de Girardon, des débris de vitraux assez curieux.

Saint-Jean a joué un grand rôle dans l'histoire locale. Ce fut là que s'accomplit, le 2 juin 1420, le mariage de Henri V d'Angleterre avec Catherine de France, fille de Charles VI et d'Isabeau de Bavière. Ce mariage complétait le triste traité de Troyes qui promettait le trône de France au roi d'Angleterre. Une couronne de plomb fut placée autour du clocher, pour consacrer le souvenir de cet événement. Henri V laissa sa couronne, dont on fit un reliquaire, et son

manlenu de brocard dont on fit une chape. Ces différentes marques de munificence ont disparu.

L'église Sainte-3Iadeleine est la senle qui ait conservé des échantillons complets du style romanobysantin. Elle ne mériterait pas un regard, sans nn magnifique jubé qui s'épanouit entre les piliers massifs de ces constructions épaisses. Ce jubé est une merveille de grâce, de fantaisie, et c'est aussi un tour de force ; les deux faces présentent chacune trois archivoltes dont les festons se nouent à des pommes de pin. La double retombée des arcs s'attache à des culs-de-lampe supportant des statues qui ont disparu.

La rampe est composée de fleurs de lis et de trèfles découpés. L'auteur de ce monument incomparable est enterré dessous-, il se nommait ./eoM Gualdo^ maçon. Son épitaphe, pleine d'un légitime orgueil, disait qu'il aHendait la résurrection bienheureuse, sans crainte cVêtre écrase.

Sainte-Madeleine possède aussi de belles verrières. Une statue de sainte Marthe, due au ciseau de Dominique et de Gentil, fut élevée contre un pilier, aux frais des servantes de la paroisse. Le temps, qui a ébréché, mutilé, détruit les tombeaux des puissants, les oflrandes des superbes, a respecté ces offrandes de la piélé des pauvres servantes.

11 ne nous restait plus que deux églises à visiter, Saint-Pantaléon et Saint-Nicolas. La première est remarcpiable par la multitude de statues plus ou moins heureuses, dues au ciseau de Gentil et de Dominique, et par les tableaux médiocres que l'admiration locale inflige à tous les visiteurs.

L'église Saint-Nicolas est adossée au rempart ; si bien qu'une des portes d'entrée est l\ la hauteur d'une rosace, et qu'on descend dans l'église par un grand escalier, à la moitié duquel on rencontre une tribune arrangée en calvaire. La tradition raconte qu'en lool, un riche paroissien, nommé Michel Oudin, fit établir à ses frais ce calvaire, ainsi qu'un sépulcre placé au-dessous, sur des plans rapportés par lui de Jérusalem. Le manteau et le chapeau portés en pèlerinage furent suspendus en offrande, par le donateur lui-même, à un des piliers du calvaire, et quand le sonneur s'avisait de déplacer ces objets, leur ancien propriétaire revenait la nuit le frapper de coups de bâton. M. Coiumbat ne sut me dire dans quel siècle le chapeau et le manteau disparurent définitivement ; mais il i)araît qu'un sonneur un peu plus déterminé anéantit le dangereux ex-voto pour couper court aux bastonnades.

— Nous avons visité toutes les églises, me dit en sortant M. Coiumbat. Vîius avez vu tou! ce ([ue

VOYAGE AUTOUK DE MON CLOCHEE 75

Troyes possède de reliques, de vestiges des temps d'inspiration et de foi. Il ne reste plus un monument complet, et, depuis vingt ans, on s'est bien exercé à démolir. Demain, nous parcourrons les rues, et, au hasard des découvertes, nous interrogerons l'histoire, la chronique, la légende; mais la plus belle page, vous l'avez vue, c'est celle qui porte une croix. Combien de temps la garderons-nous encore, cette page bénie? mon cœur, ma rebgion me disent: Toujours ! L'homme se lassera de détruire des croyances et des chefs-d'œuvre, pour y substituer des doutes et des masures. 3Iais, d'un autre côté, ma vieille expérience s'alarme: j'ai peur que l'activité moderne ne s'offusque, un beau malin, de ces vieilles maisons du Seigneur, immobiles et silencieuses, et qu'on ne donne un coup de marteau à ces fleurons illustres de la vieille couronne, pour ménager un emplacement de débarcadère ou faciliter l'établissement des rails. Oh ! le progrès ! le progrès ! Quelle terrible maladie de croissance ! elle donne la fièvre et quelquefois le délire !

M. Columbat était dans un accès de mélancolie que je respectai. >'ous sortîmes de la ville, et nous allâmes par les promenades faire une visite au cimetière. Là, nous ne demandâmes pas au fossoyeur de nous donner, comme à Hamlet, l'occasion de débi-

ter qin;l({iie amère et touchante boutade, mais nous saluâmes avec tendresse celte terre imprégnée des aïeux. En sortant de ce jardin céleste, où l'on dort d'un si merveilleux sommeil, M. Columbat me rappela l'inscription bizarre qui surmontait autrefois la porte. On lisait en effet, il y a quelques années, cette allocution de la mort :

« Passant, par où tu passes, j'ai passé ; Par où j'ai passé, tu passeras.

Comme toi vivant j'ai été.

Comme moi mort bientôt tu ?eras. »

— Le bon goût moderne, me dit en souriant de son sourire le })lus fin mon aimable compagnon, s'offusqua de cette inscription naïve : on l'effaça. Depuis, on ne sut jamais en trouver une autre, et la porte reste nue. Mais, après tout, ajouta le vieillard avec un hochement de tête, ce lieu n'a i)as besoin d'enseigne ; les morts y vont sans s'informer, et quand on frappe, le portier ouvre toujours, certain qu'on ne demandera pas à s'en aller.

Nous nous quittâmes sur ce propos humoristique et nous primes rendez-vous pour le lendemain.

Histoire de deux Champenois qui n'étaient pas bêtes. Urbain IV.

Le lendemain , M. Cohmibat , en arrivant au rendez-vous, portait sous son bras un volumineux manuscrit :

— Vous avez vu le christ de Girardon et l'église d'Urbain IV, me dit-il. .l'ai peusé qu'il était à propos de vous lire les biographies de ces deux Champenois; je les ai écrites, h loisir, dans l'ombre de cette bibliothèque où vous m'avez trouvé.

Je me résignai avec assez de bonne grâce. Peutêtre le style écrit de l'excellent M. Columbat ne valait-il pas sa prose parlée! 3Iais, puisque j'avais provoqué ses effusions, il fallait bien me soumettre. Voici donc ce que lut cet infatigable savant, dans le jardin de la bibliothèque.

Il commença par le pape.

« Urbain IV naquit à Troyes en 1185, sous le règne de Henri II le Jeune, comte de Champagne.

-8 VOYAGE AUTOUR DK :\IOX CLOCHER

11 fut liaptisé dons l'église Nolro-Dame-aux-Noiinains, et reçut le nom de Jacques Lansennes. Son père Pantaléon, dit de Coiirtpalais ^ de Ciirtopalato, appartenait à une honnête mais pauvre famille d'artisans, et exerçait la profession de chaussetier. Ce fut dans son échoppe, sur l'emplacement de laquelle on a bâti depuis l'église Saint-Crbain, que le futur pape passa ses premières années.

(■( D'un caractère doux et mélancolique, soumis à son père et à sa mère, le jeune Pantaléon semblait résigné à la vie d'artisan , se dédommageant des grossiers travaux auxquels on l'essayait par les extases de sa précoce imagination. Élevé dans les principes d'une foi ardente, Jacques ne voyait rien au delà de l'Eglise, et s'il se laissait alors, tout enfant, surprendre parfois par des rêves ambitieux, son âme, en s' exaltant, ne quittait jamais l'ombre de l'autel ni les parfums de l'encens. La chronique rapporte qu'un jour il s'éloigna de la maison paternelle, et que son père, inquiet, s'étant mis h sa recherche, le trouva, après plusieurs heures d'exploration, tranquillement assis au milieu de la boutique d'un menuisier , s'am usant avec des copeaux et absorbé dans une pensée qui mettait des plis à son beau front, écrivant sur le sol, à l'aide de ces morceaux de bois, ces trois mois : — « Je serai pape ! »

« La chronique, en recueillant, ou en croyant avoir recueilli cette histoire, ne me paraît pas avoir compris le caractère de Jacques Pantaléon. Dans aucun temps, à aucune époque de sa vie, il n'eut cette présomption de se croire appelé à de grandes destinées. Les honneurs sont venus le chercher; il les a reçus sagement, tristement même quelquefois, mais jamais il n'a eu cette fiévreuse ambition qui fait mesurer de l'œil, avec certitude d'y atteindre, les plus imposantes hauteurs.

« Jacques, entre la quenouille de sa mère et les cuirs de son père , ne songeait point au trône de Rome. Il remplissait exactement ses devoirs, rêvait souvent, priait parfois et se résignait toujotirs. C'est en cela qu'il est beau ! C'est que, partout et toujours, on le retrouve calme et attendant ce ipi'il plaît à Dieu de faire de lui; et je doute que ce pressentiment, que cette prescience, dont on aime à gratifier les grands hommes, l'ait jamais empêché de seconder ses parents dans leur humble et rude profession.

« Ses qualités aimables lui avaient fait une réputation qui du voisinage s'étendit dans la ville et parvint juscpi'à l'évêque. Celui-ci désira le voir, le fit causer, et ravi de sa douce figure, de sa candeur, de sa piété, voulut qu'on l'instruisît, aux frais de la cathédrale, dans l'école fondée par saint Loup.

« Puisque Jacques allait cesser d'être un enfant ignorant, puisque, désormais, dans les longues soirées d'hiver, il pourrait lire h sa pieuse mère les saintes Écritures, tout naturellement il devait souhaiter d'entrer dans l'Eglise*, aussi Desguerrois, dans sa Sainteté chrétienne, prétend-il que, malgré sa grande jeunesse, il fut dès l'abord nommé chanoine de la cathédrale. Je ne sais si réellement cette distinction lui fut accordée à son début; seulement, tons les historiens sont unanimes pour proclamer la grande réputation de sagesse et de science dont il jouissait tout jeune encore.

« Il était, je l'ai dit, d'une nature songeuse et extatique ; mais une remarque que je dois ajouter et qui me servira par la suite à juger plus facilement plusieurs actes de sa vie, c'est qu'il était du petit nombre des ces esprits religieux qui comprennent non-seulement le côté moral et divin du christianisme, mais encore son côté poétique. Quoique mystique, il sentait la nécessité d'une impression sur les sens : il voulait que l'idée de Dieu nous arrivât h travers les émotions, et ne se présentât pas à nous srniple et nue dans toute sa formidable grandeur. Car l'àme humaine ne comprend pas immédiatement l'intini; elle a besoin que, d'abord, tous les liens matériels qui l'embarrassent soient à leur tour en-

chaînés, assujettis par des impressions puissantes; et quand la musique, les parfums et la magnificence ont fasciné l'ouïe, l'odorat et la vue, l'âme quitte le corps resté en proie aux sensations et s'élève plus libre et plus rapide vers l'idée éternelle qu'elle veut embrasser. Jacques Pantaléon avait compris cette philosophie de la sensation : aussi, s'occupa-t-il souvent de l'organisation du culte; aussi, dans sa jeunesse, étudia-t-il avec ardeur la chant sacré, et plus tard, institua-t-il cette magnifique apothéose de l'hostie qu'on appelle : « La Fête-Dieu. ^)

« Un des caractères de la vie d'Urbain IV, c'était l'uniformité dans le bien. On ne doit donc pas s'attendre à trouver, en la parcourant, d'accident héroïque. Elle a cette limpidité, cette sérénité d'une nuit de printemps, sans éclairs et sans tonnerre; elle rayonne comme une lampe à la clarté paisible, et n'a pas ces fulgurantes rougeurs qui annoncent un incendie.

« Le haut rang auquel Jacques est parvenu, il l'a atteint par la persévérante progression d'un esprit ferme et résolu dans le bien; et cet exemple, rare dans l'histoire, console et rétablit l'équilibre. On en veut moins àTintrigue de triompher souvent, quand on rencontre ça et là la droiture qui triomphe ainsi par sa seule puissance. Je me bornerai donc à exposer

succinctement les diverses haltes que le iilsdu cliaiissetier Pantaléon a fail'.s dans son ascension régulière vers le trône de saint Pierre, me réservant de revenir ensuite sur des épisodes qui m'ont semblé plus particulièrement dignes d'attention.

«Vers le commencement du treizième siècle, Jacques Pantaléon fut envoyé à l'Université de Paris. 11 y continua ses études et y fut connu sous le nom de Jacques de Troyes. Là, sa facilité et son aptitude lui eurent bientôt acquis une grande réputation parmi ses condisciples, et il y prit successivement les degrés de maître es arts, de docteur en droit, et enfin de docteur en théologie, dernier titre qui lui fut confirmé par l'École de Bologne. Alors, couronné de science et de vertus, regardé par tous, au dire de Grégoire de Baveux, comme un homme plein de Dieu, vir Deo plenns, il prit les ordres et entra dans le sacerdoce. Dès ce moment, les dispositions méditatives qui avaient signalé son enfance, augmentées par son érudition, par la connaissance qu'il commençait à avoir des hommes et des choses, devinrent une tendresse mélancolique, une perpétuelle communion de son cœur avec Dieu dans le silence des églises et au pied des autels. Il avait une dévotion si fervente pour l'Eucharistie, qu'en célébrant la messe il lui arrivait très-souvent de fondre en lar-

mes. Hélas ! cpiel est celui, de nos jours, qui pleure en rompant l'hostie ? Quel est celui qui, ne pouvant contenir les torrents de la foi, écarte les bras et tombe renversé parles clartés d'en haut?

« Jacques de Troyes, comprenant que la mission du prêtre ne doit pas se borner à prier dans l'ombre, mais à évangéliser devant tous, se livra avec ferveur à la prédication. Doué d'une belle tigure, vemistus facie^ d'une voix grave et pénétrante, il avait cette éloquence, humectante pour ainsi dire, qui filtre à travers toutes les résistances et inonde les pensées; sa parole faisait jaillir, comme la baguette de Moïse, l'eau du rocher, la prière du cœur de l'incrédule, et il devint en peu de temps un des prédicateurs les plus célèbres de son siècle.

« En 12lo, l'évêque de Laon, Anselme de Maulny, un de ses compatriotes, voulut se l'attacher en qualité d'aumônier, et lui donna un canonicat dans son église avec le titre d'archidiacre. Ce fut le premier pas dans la route des honneurs, le premier échelon gravi. Jacques s'en servit pour aider et honorer sa famille. Son père, qui venait de mourir, fut enterré dans l'abbaye de Notre-Dame-aux->'onnains; sa mère se retira à Notre-Dame-des-Prés, sous les murs de Troyes ; deux de ses sœurs prirent également le voile, et un de ses neveux obtint p;:r

ses soins un canonicat dans l'église de Saint-Pierre de Laon, et devint le cardinal Aucher. On le voit, toute la famille était prédestinée : Dieu les prit tous et n'en laissa point au monde.

« Dans un voyage qu'il fit à Rome pour son chapitre, Jacques gagna l'estime du pape Innocent IV, qui le nomma son chapelain, et le retint près de lui. Ce fut vers cette époque que sa sœur Sibylle, abbesse de Montreuil, lui écrivit pour lui demander l'image de la sainte Face qu'il avait en dépôt. Le pape ne voulut pas consentir à ce que cette relique quittcàt Rome, et Pantaléon en fit faire une copie qu'il envoya à sa sœur avec une lettre où il lui disait :

« — Nous envoyons la sainte Face, et n'ayez « égard si la trouvez flétrie et défaite; car, comme « ceux qui toujours résident sous la fraîcheur tem- « pérée et continuellement respirent ès-lieux voluj)- « tueux ont la chair blanche et délicate, et, au con- « traire, ceux qui ne bougent des champs sont hâlés, « noircis et altérés, ainsi a été celte Face bienheu- « reuse décolorée par le soleil et ardeur des tribula- « tiens comme lisez ès-cantiques , au temps que « Notre-Seigneur travailloit au champ de ce monde «mortel pour notre rédemption. Pour ce, vous « prions affectueusement, que, pour la révérence « d'icelui (pi'elle représente, la receviez comme la

« sainte Véronique, qui vaut autant dire connue la « vraie image ou semblance, la traitiez doucement, a dévotement et honorablement, afm que par la .tf contemplation d'icelle il vous soit de mieux. »

« Tour cà tour archidiacre de Liège, député au concile de Lyon, légat en Pologne, en Prusse, en Livonie, en Poméranie. Jacques, dans toute la force de son âge, dans toiHe la paisible puissance de son génie, se trouva mêlé k la grande querelle de la maison de Souabe avec le Pape. Envoyé en Allemagne, comme nonce apostolique, pour soutenir les prétentions du comte Guillaume de Hollande contre Conrad, il obéit peut-être trop rigoureusement aux volontés du saint-père, et s'acquitta de sa mission avec un zèle qu'Innocent IV reconnut en le nommant, en 1252, à l'évêché de Verdun. Mais cette nomination purement honorifique ne devait pas astreindre Pantaléon à la résidence. Le souverain pontife avait trop besoin de lui pour les affaires du saintsiége, et, malgré l'immense désir que le nouveau prélat manifesta de se consacrer h ses ouailles, malgré son peu de sympathie pour la politique, il fut forcé de retourner en Allemagne soutenir Guillaume de Hollande et solliciter les princes d'abandonner le parti de Conrad. Mais cette négociation n'eut pas un succès aussi heureux que les précédentes. Vn parti-

86 VOYAGE AUTOUR DE MON fLOCHER

sari zélé de la maison do Soiiabe le fit arrêter et mettre en prison, d'où Thierry de Vanconlenrs, poëte et historien contemporain, le fait s'échapper à l'aide d'un miracle, mais d'où, je suis contraint do l'avouer, il ne sortit qu'à la mort d'Innocent IV.

«'Enfin, délivré de ses liens, et espérant pouvoir s'arracher aux ennuis des affaires, il quitta Rome pour son évéché de Verdun. Mais, à peine y étaitil installé et y avait-il opéré quelques heureuses réformes, que lesuccesseurd'Innocent,AlexandreIV, le rappela pour avoir so^ avis sur l'affaire de l'Évangile éternel de l'abbé Joachim et sur celle de Guillaume de Saint-Amour, qui avait écrit contre les Ordres mendiants. Sur ces entrefaites, le Patriarche de Jérusalem mourut, et Pantaléon fut jugé digne de le remplacer.

« Ce poste allait bien h Jacques. La Terre Sainte en proie aux dissensions, avec un fantôme de roi, tremblait sous les pas des infidèles qui la ravageaient en tout sens; Jérusalem levait ses bras enchaînés et ensanglantés vers l'Occident, mais l'Occident épuisé laissait la Rachel désolée crier dans le désert. Saint Louis, revenu à peine de sa première expédition, n'osait encore demander cà son peuple de repartir; et, comme si ce n'était pas assez de l'abandon des chrétiens et des persécutions des Sarrasins, la Pales-

tine se voyait déchirée par la guerre civile. Les Génois s'étaient brouillés à Saint-Jean d'Acre avec les Pisans, et cette querelle, d'abord sans conséquence, compromit pour jamais les affaires de la chrétienté d'Orient.

« Tout autre eût été effrayé à la pensée d'occuper le siège de Jérusalem. MaisTévéque de Verdun avait ce courage simple et tranquille qui, dans les grandes occasions, s'élève sans trouble, sans rumeur, sans hésitation, jusqu'au martyre. Le pape le désignait pour une souffrance glorieuse, la Palestine désolée avait besoin qu'on lavât ses blessures, et il se dit qu'il ne devait pas refuser sa part de dévouement dans cette grande passion des chrétiens. En conséquence, malgré ses soixante-dix ans, la longueur de la marche, les périls de la mer, les dangers à franchir et ceux qu'il trouvera à son arrivée, Pantaléon n'hésite pas un instant; il dit adieu à sa patrie, qu'il n'espère plus revoir, et s'embarque.

« Le 24 mai 1256, il prit terre à Saint-Jean d'Acre, où il se fixa, Jérusalem étant occupée par les infidèles. A peine arrivé, Jacques se mit à l'œuvre et s'appliqua à panser les plaies saignantes, à relever, autant qu'il le pouvait, tous les cœurs abattus; mais les ressources étaient bien insuffisantes ! Il appela, il invoqua l'Occident : on ne lui répondit point.

Alors, triste, désolé, mais voulant, par une dernière tentative, essayer de réchauffer le zèle qui s'endormait, ne comptant pour rien la fatigue, s'il avait le bonheur, en soufflant sur l'âme des princes de l'Europe, de réveiller le feu des croisades, il revint en Italie et alla trouver le pape à Anagni, où il résidait. Le pontife et les cardinaux le reçurent avec distinction, lui prodiguèrent les plus grands éloges et lui promirent de s'employer pour des subsides. Mais, peu après, toute la cour étant allée à Viterbe, le pape Alexandre IV y mourut, en 1264 , jour de la Saint-Urbain.

« Me voici arrivé au point culminant de la carrière de Jacques de Troyes. J'atteins l'époque de sa vie, sinon la plus belle à ses yeux, du moins la plus glorieuse aux yeux du monde. Peut-être, je l'avouerai, aurais-je mieux aimé que le fils de Pantaléon n'eût pas touché à la tiare ! Ce n'est pas que je ne reconnaisse le beau spectacle d'une fortune ainsi acquise ; ce n'est pas que je n'aime à n'assister toujours qu'aux luttes de la vertu et jamais à ses triomphes. Si la Providence se réserve ordinairement pour une autre vie la rémunération des belles actions, parfois aussi, elle permet à l'homme d'avoir un avant-goût des intentions célestes et de toucher, pour ainsi dire, ici-bas, l'usufruit des récompenses qu'on lui garde

là-haut. Mais, quoique je sois plein de respect et de vénération pour ces arrêts de l'éternelle justice, il m'en coûte de voir s'achever à la trop grande lumière une vie qui a dii tout son charme, sinon à son obscurité, du moins au demi-jour pur dans lequel elle s'écoulait. La tiare n'a pas ajouté un mérite de plus à Pantaléon, et elle lui a ôté quelque chose de cette sérénité modeste de l'apôtre. Le fils du chaussetier est déchu en montant sur un trône. C'était un prêtre, un prélat idéalisé; ce n'est plus qu'un souverain. On aimait à le savoir digne de tous les rangs auxquels il n'était pas; maintenant qu'il a reçu toutes les consécrations, il n'est plus qu'un grand de la terre, qu'un roi dont les actes politiques éveilleront l'envie, et dont la diplomatie aura souvent peut-être à se heurter eontre la piété.

« J'aborde avec ce sentiment de défiance le récit de l'exaltation de Jacques de Troyes. C'est qu'il m'a semblé que, ces doutes, il les avait eus lui-même, et qu'en les exprimant, je n'ai fait que répéter ici ce qu'il laissait entrevoir à sa sœur dans une lettre dont j'aurai à parler. A la mort d'Alexandre IV, le sacré collège, qui n'était composé que de neuf cardinaux, dont un était alors en Allemagne, se réunit pour nommer un successeur à la chaire de saint Pierre; mais il arriva que la jalousie s'interposa entre les

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élerleurs, et, pendant trois mois, les eniprclia de fixer leur dioix. L'Église attendait en munniirant que la paix finît par habiter parmi ces hommes de peu de bonne volonté, quand un cardinal, Gaëlan des Ursins, cédant, disent les chroniqueurs, aux secrets desseins de la Providence, proposa, pour couper court à de scandaleux débats, de nommer Jacques Pantaléon, quoiqu'il ne fût pas cardinal. Cette proposition satisfit tout le monde. Pourvu que son confrère ne fût pas nommé, chacun en particulier, n'espérant plus pour soi, n'avait aucun motif de refuser un homme, célèbre d'ailleurs par son érudition et sa sagesse. En conséquence, le 29 août 1261, parle fait du hasard ou d'une manifestation providentielle, Jacques de Troyes fut, à l'unanimité, élevé sur le trône pontifical. Cette nomination eut un grand retentissement ; le clergé s'en réjouit, la France en fut pleine de joie, et la Champagne pleine d'orgueil. Jacques seul fut attristé : il sentait combien ce fardeau était lourd; les ambitions humaines allaient forcément prendre une part de sa vie; il avait désormais un royaume temporel à garder, à défendre, à augmenter. Et puis la guerre était partout, sinon à l'état d'incendie, du moins à l'état de bouillonnement, de fusion intérieure et de foyer, latent. Rome n'appartenait plus aux papes; les

VOYAGE AUT0U2 DE MON CLOCHER Jl

sfiielfes et les gibelins divisaient l'Italie et l'Allemagne, et le royaume de Xaples, surtout, était une source intarissable de querelles entre le souverain pontife et les princes de la maison de Souabe.

« Ce fut donc en soupirant que Jacques accepta la papauté. Il écrivit avec beaucoup d'onction et de simplicité à tous les prélats, à saint Louis et au comte de Champagne, pour leur apprendre sa nomination. Une de ses sœurs , nommée Agnès , religieuse au monastère de Notre-Dame de Montluisant, de Montelucido, près de Pérouse, n'avait pas été prévenue, et ne devait qu'à la renommée la nouvelle de l'élévation de sou frère. Elle lui écrivit pour lui reprocher son silence, et Jacques répondit avec mélancoHe qu'il n'y avait pas Là de quoi se réjouir; il éprouvait une grande tristesse. — « Si vous saviez, disait-il, « la vivacité de mes inquiétudes, loin de me témoi- « gner votre joie , vous répandriez un déluge de « larmes , et vous affecteriez d'ignorer plutôt la « dignité à laquelle il a plu à la Providence de m'é- (( lever que de savoir le trouble et l'agitation dont « je suis affecté... Les difticultés qui m'environ- « nent m'épouvantent... Dans le silence de la nuit, « mon cœur est agité... Vous donc qui, tran- '( quille, aux pieds du Seigneur, joui^-sez d'un « sort plus heureux, accordez-moi le secours de

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« VOS prières dans un niinistèro si re<loulal)le... » « Voilà avec quels sentiments il rerut la tiare. Avais-je donc tort de dire qu'au lieu de lui rien ajouter, elle lui avait plutôt enlevé quelque chose? N'est-ce donc rien que le repos de l'àine, et tous les empires rachètent-ils une nuit d'insomnie?

« Jacques prit le nom d'Urbain IV. C'était le jour de la fête de ce saint qu'Alexandre TV était mort. Il eut pour armoiries, écartelé aux premier et quatrième d'orà une fleur de lis d'azur, aux deuxième et troisième d'azur à une rose d'or. Orviette fut sa résidence : c'est là qu'il s'occupa d'abord de rendre au Sacré-Collége son ancien éclat et qu'il commença à créer quatorze cardinaux en deux promotions. »

i( Il y a dans la vie du pape Urbain IV deux grandes parts à faire, deux cotés d'observation, le côté politique et le côté purement religieux ; il y a les actes du souverain et les œuvres du prêtre. Ces derniers fixeront surtout mon attention. Comme pape, Urbain IV se trouva trop mêlé à l'histoire contemporaine pour que je puisse faire un récit suffisant des grandes agitations de ces temps-là. D'ailleurs, ce que j'ai voulu, c'était étudier l'honime, c'était lire au fond de lui fintûs etincule)^ c'était savoir s'il avait cette mansuétude et pourtant aussi

celle force champenoise. Eh bien, il est resté évident pour moi que le fils de Pantaléon avait au cœur cette fibre généreuse. Qu'importe maintenant qu'il ait pris parti pour ou contre Conrad? Qu'importe qu'il ait eu tort d'offrir à Charles d'Anjou la couronne de Naples? Qu'importe qu'il ait mis trop d'opiniâtreté dans ses poursuites contre Mainfroi? Qu'importe même qu'il ait prêché une croisade pour reconquérir Byzance? Qu'importe qu'il soit intervenu entre le roi d'Angleterre et ses barons? Tous ces faits appartiennent à l'histoire générale et ne me touchent en rien : je ne veux ici que le visage et l'âme d'un compatriote et d'un ami. Le pape, l'allié de Charles d'Anjou, regarde les chroniqueurs et ne me regarde pas; mais le sujet de Thibault V, comte de Champagne; mais le fils pieux qui fait bâtir une église sur l'emplacement de l'échoppe de son père; mais le grand chrétien qui institue la fête splendide du Saint-Sacrement, celui-là m'intéresse, ^es mesquins intérêts des princes d'Italie et d'Allemagne ne valent pas ces deux ou trois entreprises pour les grands intérêts de la reconnaissance et de l'amour. Peut-être que, dans la balance éternelle, toute la vie politique d'Urbain pèsera moins que quelques pieuses œuvres du prêtre Jacques Pantaléon.

« La hauteur du rang ne fait rien (juanl à la hau-

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leur des actions, el il est aussi beau d'être un grand homme h la façon de saint Vincent de Paul qu'à la façon de Grégoire VII. Voilà })Ourquoi je n'insisterai pas sur la participation d'Urbain IV aux affaires de son temps; voilà pourquoi je dis (pfen cessant de prêcher pour le roi du ciel et en bataillant avec les rois de la terre, le fils du chaussetier était descendu ; voilà i)ourquoi je donnerais toutes les lettres relatives à la couronne de Naples pour cette lettre dans laffuelle Urbain IV prescrit au clergé de Troyes l'oilice qu'il devra célébrer à la mort du comte Thibaut, et pour une autre par laquelle il demande à acheter, au couvent de iXotre-Dame-aux-Nonnains, l'emplacement nécessaire à l'Eglisj qu'il veut y faire bâtir en souvenir de son enfance î il y a des régions sublimes au-dessus des choses de la terre, où l'on ne reconnaît plus la couleur des partis, où toutes les actions paraissent suffisamment habiles si elles sont pures*, où la polftique n'est plus que de la vertu. C'est dans ces régions lumineuses que je dois me tenir pour apprécier Urbain IV. Je laisse les pédants discuter, s'ils le veulent, la diplomatie du pontife : je sais, par le généreux tressaillement que son àme fait éprouver à la mienne, que le fond de sa diplomatie n'était que le fond de sa vie, et que, s'il s'est trompé, ce ne fut jamais qu'à la >ur!ace, mais (pi'intérieurement.

il resta le même, F homme de Dieu, vir Deo plenus. homme digne d'être aimé de Dieu et des hommes, vir Deo dilectus et hominibus. Seulement, je constaterai qu'au milieu des préoccupations et des querelles auxquelles il était, malgré lui, forcé de prendre part, l'ancien patriarche de Jérusalem n'oubliait pas la Terre Sainte. Le vicaire de Jésus-Christ tournait de loin des yeux obscurcis de larmes vers le Calvaire et demandait des secours à tous les princes, à tous les évêques : « Clamât^ disait-il, clamai inslanier « ad Nos pro festino succursu Terra Sanda a Cliristî aspersa sanguine : — Elle crie vers nous, « sans relâche, pour qu'on lui donne un prompt a secours, la Terre Sainte couverte du sang de « Jésus-Christ. » — Mais les princes d'Occident avaient bien autre chose à faire qu'à relever le trône d'Orient; ils aimaient mieux s'arracher des lambeaux de province que de repartir encore pour c^s magnifiques expéditions; et, chancelant sur son trône pontitical, Urbain versait à la fois des larmes de compassion sur la Palestine qu'on laissait agoniser et sur la chrétienté qui perdait le souvenir et le courage. Saint Louis, seul, aurait bien voulu le prendre au mot ; mais le pieux roi n'osait pas, et, craignant de mécontenter ses nobles , il paraissait se résigner, tandis qu'au fond il ne faisait qu'attendre

« Lrbaiii, ;ii-je dit, gardait avec attendrissement le souvenir de sa ville natale et du berceau de son enfance. En effet, comme l'évêque de Troyes, Nicolas de Brie, faisait reconstruire la cathédrale sur les plans donnés au commencement du siècle par Hervé, un de ces prédécesseurs, Urbain voubit y contribuer. Il lit la remise des dîmes de Riceys et envoya de grandes sommes d'argent dont une partie fut destinée à la restauration de Saint-Pierre et l'autre partie à Nolre-Dame-aux-Nonnains, où il avait été baptisé et où reposait son père. Il fit encore des dons nombreux aux éfflises et aux monastères de Troves •, mais son œuvre de prédilection , le bienfait dont il eut réellement de l'orgueil, ce fut la fondation de l'église Saint-Urbain. Il voulait qu'on pût dire de Troyes à son égard ce ([ue l'Écriture dit de Bethléem qui donna naissance au Messie. Le 20 mai 1262, il écrivit à l'abbesse de Notre-Dame-aux-Nonnains pour acheter le terrain nécessaire à son projet. Il désirait qu'à l'endroit où si souvent il s'était endormi, pauvre et obscur, sur les genoux de sa mère, on élevât un îemide qui fût un monument de son amour pour le Dieu qui l'avait tiré de l'abaissement et pour sa famille qui l'avait rendu digne d'être remarqué de Dieu. Sa letlre, quoique pleine de tendresse et de douceur, respire un noble sentiment de fierté. Pan-

taléon est lier pour sa ville luitale des liumieiirs qu'on rend au pape Urbain IV. Il rêve des ogives et de s})lendides vitraux sur la terre où il essaya ses premiers pas; il veut consacrer, entre toutes, la maison, écrivait-il, — « quœ nohis et nostrœ na- <f tivitatis die quo peregrinaturi seculi hujus « iter assumpsimus prœparavit hospitiinn; — » et, selon son désir, l'ogive, comme deux mains jointes, se réunit sur l'endroit de son berceau et semble une prière éternelle suspendue vers le ciel par sa piété. Il croyait ne laisser qu'un beau et pur témoignage de sa dévotion à sa ville, et il dotait ses concitoyens d'un chef-d'œuvre , de l'hymme le plus magnifique que la foi du moyen âge ait composé avec ses pierres intelligentes. Quand le soleil enveloppe de ses rayons caressants les flèches délicates de l'église, la douce lumière semble comme un sourire, comme une àme revenant à ce beau corps; les vitraux paraissent les regards d'un siècle d'amour et de foi ouverts sur notre siècle d'indifférence et d'égoïsme, et la vieille nef audacieuse porte cet air de jeunesse éternelle que donne l'habitation sous le regard de Dieu. Tandis qu'Urbain IV donnait à sa ville un témoignage d'affection, il donnait au monde un témoignage de sa foi.

c< Il était lié avec saint Thomas d'Aquin, la gloire

(le i'onlrc de Saint-Uoiiiiiii(|ue, eUe iul luncuiTciiiment avec ce saint docteur qu'il institua en i263 l;i fête du Saint-Sacrement. J'ai signalé dans Urbain IV une grande disposition à liarmonier les cultes et les sens; j'ai dit comment il s'occupait du luxe des cérémonies, comment il étudia avec ardeur la musique sacrée.

« Or, un jour, il se demanda s'il n'y aurait pas une grande impression religieuse à obtenir d'une fête à l'hostie, oii les fleurs pourraient être jetées en pluie sous les pas, où le printemps mettrait une auréole à l'ostensoir, où la nature, en se réveillant, serait d'accord avec l'homme pour prier et pour chanter. Une fois dans cette idée, Urbain s'exalta, communiqua ses rêves à Thomas d'Aquin, et ces deux grands chrétiens eurent ensemble de lon::jfnes et pieuses conférences, à la suite desquelles Thomas composa l'office du Saint-Sacrement d'après les intentions d'Urbain ; touchante communion que ce travail en commun de deux puissants docteurs pour fonder une cérémonie. Ah ! qu'Urbain IV se sentait plus ému mille fois, plus jaloux de son autorité, quand il donnait ses ordres pour l'institution de cette fête, que quand il songeait aux guerres de N.iples et à Tempereur d'Allemagne.

« Les chroniques ne manquent pas de mir.iclcs.

VOYAGE AUTOUR DE MON ri.OCHER * 99

pour ajouter aux prestiges de cette fondation. Selon les uns, l'idée en vint à Urbain IV, après le récit que lui avait fait d'un songe une recluse nommée Julienne du Mont-Cornillon. Elle avait vu, plusieurs nuits de suite, dans un ciel calme, une lune éclatante, mais avec un grand trou au milieu; et Uibain IV, qui n'était alors qu'archidiacre, en avait conclu que la lune représentant le Saint-Sacrement, la déchirure exprimait le défaut d'une fête en son honneur. D'autres affirment que du sang s'était répandu d'une hostie et que la contemplation de ce sang précieux avait excité la foi d'Urbain IV.

« Quoi qu'il en soit de ces récits naïfs, de ces erreurs de l'imagination, n'en rions pas trop fort. Ceux qui croient portent en eux-mêmes quelque chose de respectable qui les fait absoudre d'avance. Heureux les hommes qui se persuadent être en communication perpétuelle avec Dieu ! Heureux ceux pour qui le monde extérieur est plein de révélations! Mieux vaut leur ingénieux amour qui voit partout des motifs de tendresse que cet affreux scepticisme qui flétrit les plus vrais témoignages ! Mieux vaut l'exagération que l'épuisement ! Mieux vaut un ciel trop peuplé qu'un ciel vide !

(( Urbain IV institua donc la fête; Thomas d'Aquin en écrivit l'office avec tant d'éloquence, au dire des

mêmes chroniqueurs, qu'un jour qu'il priait devant un Christ, une voix se lit entendre pour lui dire : « Benè scripsisli de me, Tkoma ! — Thomas, vous « avez bien écrit de moi ! » Quant à Urbain, il donna à son ami, pour le récompenser, une colonne ou une colombe d'argent.

« Cependant les affaires d'Italie n'en allaient pas mieux, et pendant ces préoccupations délicieuses qui faisaient oublier au pontife le dégoût de la politique et la méchancheté des hommes, 3Iainfroi le menaçait et le forçait à fuir devant lui jusqu'à Pérouse. Mais, en chemin, une fièvre ardente saisit Urbain IV : il fut forcé de s'arrêter à Todi dans le duché de Spolète. Cinq jours après il vint à Apise, où il demeura quinze jours et d'où on le transporta en litière à Pérouse. Des figues empoisonnées, selon les uns, le chagrin de voir l'Italie divisée, selon les autres, hâtèrent sa fin; et le 2 octobre 1264, à l'âge de soixante-dixneuf ans, peu de jours après avoir publié la bulle d'institution de la fête du Saint-Sacrement, ayant occupé le siège apostolique trois ans, un mois et quatre jours, Urbain IV rendit à Dieu l'àme que Dieu s'était toujours conservée en lui.

« Si j'avais eu la prétention de donner une histoire détaillée de l'époque dans laquelle a vécu Urbain, ce serait ici l'occasion d'apprécier les actes de

siJ vie politique; mais, oiilre que cette lâche serait trop longue pour les bornes étroites de ce récit, elle serait encore parfaitement inutile. Je le répète, ce n'est pas parce qu'il a été souverain trois ans et qu'il a lutté contre les princes de l'Europe, que le fils de Pantaléon m'est cher; c'est parce que, pendant tout le cours de sa carrière, il fut pieux et tendre, portant en lui la flamme évangélique, le génie chrétien.

« Je n'ai pas songé à faire honneur à sa patrie d'un grand politique, mais d'un honnête homme. Je tiens moins à ses calculs qu'à ses vertus, et les guerres qu'il soutint font moins battre mon cœur que le sentiment qui lui fit instituer, pour secourir les veuves et les orphelins, un ordre militaire et rehgieux, nommé la Milice de la Vierge.

« On a contesté sa valeur comme souverain; qu'importe? pourvu qu'il soit reconnu que personne n'a jamais contesté sa valeur comme apôtre! Après tout, est-ce sa faute s'il a trouvé la papauté descendue des hauteurs inaccessibles du Calvaire et orgueilleusement grimpée sur un trône? Il rêvait l'Église comme la mère des peuples et non comme leur reine ; il eût voulu (toute sa vie en est garant) réaliser l'hyperbole de l'Évangile, être le pasteur des nations et se sacrifier pour ses brebis; mais est-ce sa faute si les brebis étaient alors des boucs et des béliers qu'il

J02 VOYAGE AUTOUU DE ^lON CLOCHER

a (lù loinbattre? Url)aiii, dans les premiers siècles du Christianisme, eût été un martyr; il n'a pu être de son temps qn'un véritable prêtre, homme pétri d'amour et de foi! Son eœur le portait vers ces régions idéales où le Christ nous apparaît splendide et radieux parmi ses disciples : mais le monde le retint dans son essor, et du grand saint, du grand prophète, n'a pu faire qu'un prince médiocre. C'est là son éloge. Ce que les autres lui reprochent est pour moi un titre glorieux : plus estimé des hommes d'État, il le serait peut-être moins des hommes de cœur.

« On a voulu, depuis, obtenir sa canonisation; la cour de Rome s'y est refusée. L'affaire du royaume de Naples a semblé une pierre d'achoppement qui lui fermait le ciel d'azur des légendes. Je ne m'en plaindrai pas. li est ainsi plus homme, plus près de nous que si on l'offrait à notre dévotion dans une châsse, sur un autel. Il n'a pas dans les tableaux d'auréole peinte au front; on ne cite pas ses miracles; mais moi qui connais sa vie, je sais qu'il portait en lui l'auréole invisible, la clarté éternelle. Il manque aux vitraux de nos églises, mais soyez sûr qu'il ne manquera pas à la grande revue que Dieu fera un jour de ses élus.

« Quoique d'une profonde érudition et d'une grande aptitude pour les lettres, il a laissé peu d'ouvrantes :

une Notice sur la Palestine; une Paraphrase du psaume 50; des Décrétales; des Lettres contenues au deuxième volume du Thésaurus novus anecdotonnn; mais ces écrits, au contraire de ce qui arrive souvent parmi les hommes, malgré leur mérite et le sentiment qu'on y trouve, en disent moins pour sa gloire que ses actions. »

Suite de l'histoire de deux Champenois. — François Girardon.

31. Coliimbat était ravi de sa Notice sur Urbain IV. Je lui laissai ses illusions, et après un repos dont j'avais besoin autant, sinon plus que lui, quoique je n'eusse fait qu'écouter, je le priai poliment de me lire son Étude sur Girardon.

Il n'attendait que ce signal, et après un petit accès de toux qui lui éclaircit la voix, il commença ainsi :

<( L'histoire des hommes qui se sont illustrés dans les arts devrait toujours renfermer ces deux conditions d'intérêt : utilité spéciale pour plusieurs, utilité morale pour tous. Aux efforts opiniâtres pour atteindre à l'idéal des formes qui tourmente leur pensée, les maîtres devraient joindre toujours des aspirations sublimes vers l'idéal spirituel qui est la

source des grandes vertus. Leur historien devrait toujours constater en eux, comme nous pourrons le faire dans la vie de Girardon , cette généreuse fermentation du cœur qui fait accomplir le bien , tout en rêvant le beau.

« François Girardon naquit à Troyes le jeudi 16 mars 1628 (d'autres disent 1627 et 1630), de Xicolas Girardon et d'Anne Saingevin. A peine fut-il dans l'âge de comprendre et de raisonner, que des voix intérieures commencèrent à murmurer dans son âme. Il restait des heures entières en contemplation devant la nature; puis une fièvre, qui devait être plus tard du génie, lui faisait chercher, dans d'innocentes parodies à la plume ou au crayon , cette interprétation du monde extérieur qui le tourmentait. L'instinct de l'idéal rendait ce jeune front pensif. Le souffle de Dieu, qui féconde l'inspiration humaine, agitait déjà cette jeune poitrine. Sa vocation d'artiste était décidée; le petit Girardon n'avait plus qu'à grandir.

« Ici se place l'histoire de cet inévitable martyre que la famille a toujours fait souffrir au génie précoce.

(( X'icolas Girardon, honnête fondeur de métaux, avait amassé quelque argent dans le but de donner à son fils de l'éducation et de lui assurer, par suite, dans le monde, une position supérieure à la sienne.

lOG VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCHER

Ce qui rovirMit à dire qu'il lui avait fait a])preiu]re à écrire, et qu'il ne rêvait rien moins, pour notre héros, ([u'une place de procureur. En conséquence, il le prit un beau jourpar la main, et après unerevue des témoiguages calligraphiques qui attestaient ses excellentes études, il le conduisit et l'installa, plein de contiance, dans l'étude de Pierre Geoffroy, procureur à Troyes, dont la femme avait bien voulu être sa marraine.

« D'abord, tout alla bien. L'obéissance comprima quelque temps la vocation-, Girardon faisait sa besogne, maître Geoffroy était content , et le fondeur n'osait regarder l'avenir, tant il le trouvait éblouissant ! Cependant, peu à peu, le jeune clerc laissa échapper des signes non équivoques de distraction, d'indifférence, peut-être d'antipathie. Il fut surpris faisant des copies sur des papiers surchargés d'ornements qui ne pouvaient guère remplacer le timbre royal. On n'eut aucun scrupule de porter une main sacrilège sur les innocents barbouillages dont il commençait à remplir l'étude de maître Geoffroy ; son père fut mandé, le procureur se plaignit vivement, et le coupable vint , la tète baissée, entendre les touchantes récriminations du fondeur, qui sentait chanceler son ferme espoir dans la destinée de son fils.

« CommeGirardon,pendantle cours des doléances paternelles, n'avait cessé, avec un soin extrême.

de tenir sus deux luains sur ses deux poches, mailre Pierre Geoffroy, irès-expert en fait d'instruction criminelle , soupçonna quelque chose : il fouilla luimême le jeune prévenu et trouva dans les susdites poches une énorme quantité de morceaux de craie auxquels le jeune artiste essayait , à l'aide de son couteau, de donner une forme quasi humaine. Le délit de sculpture était flagrant. Maître Geoffrov hocha la tète, remit gravement les pièces de convii-tion dans les mains dangereuses du fondeur, et dit qu'il voyait bien que cet enfant était incorrigible; qu'il fallait renoncer à en faiie un procureur; il était trop frivole; il n'avait pas cette àpreté nécessaire à la profession cju'on lui destinait. Le procureur [)ressentait que l'antre obscur de la chicane ne devait pas convenir à celui qui rêvait déjà peut-être le grand soleil et les grandes avenues pour ses œuvres. Le fondeur s'en revint donc chez lui, bien désolé, avec son fils qui souriait. Il veut une grande scène de reproches et de menaces dans laquelle le bon père Ht l'irrité , joua la colère , et parla de mettre l'enfant ingrat en apprentissage chez son voisin Baudesson, scidpteur et menuisier. Un éclair de joie que ne put éteindre assez tôt le jeune rebelle, et qui parut un défi aux yeux du pauvre fondeur, détermina ce dernier à mettre ses menaces à exécution. Dieu préside

lOS VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCHER

toujours aux colères injustes des pères. Comme il veut que le chef de la famille demeure vénéré, même dans ses erreurs, il permet souvent que le châtiment dévie, et que le mal reste dans l'intention. Certes, c'était une étrange façon de punir Girardon que de l'envoyer chez un menuisier sculpteur ! On eut beau recommander de ne lui donner que des ouvrages fatigants et capables de le rebuter, le jeune néophyte regarda ce rude labeur comme une précieuse initiation. 11 travailla sans se plaindre, sans murmurer, et il ne lui vint pas à l'esprit de demander à quitter l'humble marteau d'apprenti menuisier pour reprendre la plume de procureur. Il était là dans son centre. Cette activité mal contenue chez maître Geoffroy déborda tout ta coup, si bien que Baudesson s'en fut chez son voisin le fondeur, et lui dit que ce serait un crime de lui reprendre Girardon. Cet enfantlà avait une aptitude et une facilité qui tenaient de la prédestination -, il était inutile de lutter plus longtemps contre le démon intérieur qui le tourmentait; il fallait le laisser aller, il irait loin. Le père , honteux et fâché de voir sa feinte si mal réussir, ne voulut plus tenter une seconde épreuve. 11 consentit, non sans peine, 'et abandonna, disait-il, son fils François à son malheureux sort.

« Girardon pu t donc se livrer enfin, sans contrainte.

VOYAGE AUTOLTv DE MON CLOCHER 100

à toute son inclination. Il se mit à étudier avec ferveur, et il avait à peine quinze ans, lorsqu'il peignit la vie de sainte Jules dans une chapelle érigée en l'honneur de celte sainte près de la porte de la Madeleine, à Troyes, chapelle entièrement détruite aujourd'hui , et cpie j'aurais voulu voir conserver comme un pieux monument, comme le premier jalon d'une route glorieuse. Girardon, par son amour de son pays, a ôté pour jamais à Troyes le droit d'être ingrate envers lui. Pourquoi a-t-on laissé détruire ces peintures naïves, d'un mauvais goût même, s'il faut en croire les contemporains, mais qui n'en étaient pas moins les tâtonnements du génie? Ces ébauches ressemblaient aux lueurs premières et timides que projette le soleil. A cette clarté encore incertaine, les couleurs sont douteuses, les ombres mal placées; mais le voyageur se retourne déjà avec joie et avec respect pour saluer le grand jour qui se lève derrière la montagne.

« Girardon eut bientôt compris que les leçons du sculpteur chez lequel il travaillait ne lui suffisaient pas. Alors il lui arriva souvent de quitter l'atelier et d'aller dans les églises se recueillir et rêver. Souvent, l'extase lui faisait ployer le genou sous les superbes arceaux de la cathédrale , et il se mettait à prier, confondant dans son adoration le Dieu qui inspirait

si magnifiquement les artistes et les artistes qui savaient si bien honorer Dieu. 11 entendait ce poëme sublime chanté par toutes ces ogives et par tous ces vitraux ; et en sortant de cette retraite mystique , l'œil en feu , le front agrandi , Girardon étendait les bras vers l'avenir et criait le fameux : « Moi aussi ! » qui a toujours été la révélation des grands hommes.

« Troyes possédait dans ce temps-là, en plus grand nombre qu'aujourd'hui, des ouvrages de deux sculpteurs célèbres, François Gentil et Domenico. François Genty était Troyen, et Domenico était de Bologne, élève, dit-on, de Primatice, auquel François P^ avait donné à Troyes l'abbaye de Saint- Martin-ès- Aires. Girardon développa ses heureuses dispositions par l'analyse des œuvres de ces deux maîtres, œuvres qui avaient déjà éveillé, avant lui, le sentiment de Pierre Mignard; œuvres si belles et si abondantes, au dire des contemporains, que le chevalier Bernin passa deux mois à les copier, et avoua en partant que Troyes était une petite Rome. Hélas! qu'est-elle devenue cette Rome?...

« Girardon, nous l'avons dit, se servit utilement

de ces grands modèles, et quand son âme fut assez échauffée, quand il se crut digne enfin de toucher le ciseau, il prit un bloc de pierre et en tira une vierge, empreinte de timidité et d'aimable gaucherie, ébauche dont la grâce naïve faisait sourire, et que le jeune sculpteur offrit, en tremblant de joie, comme un pieux liommage à sa sœur. Le premier pas était marqué dans la carrière, et il n'avait plus qu'cà continuer, lorsqu'une occasion, comme la Providence en tient en réserve pour les belles intelligences, lui fournit les moyens de compléter son éducation artistique.

c( Son maître, Baudesson, travaillait pour M. le chancelier Séguier, dans son château de Saint-Lyébaut, à quelques lieues de Troyes. Girardon l'y accompagna. Son air rêveur, sa jeune figure doucement préoccupée, sou regard voilé, qui semblait lire intérieurement, tout enfin frappa le chancelier. Il alla droit à cet enfant, qui avait la gravité d'un homme, et le fit causer. Girardon, ému de cette démarche, parla avec attendrissement et amour de la sculpture, ouvrit son àme, et se révéla tel qu'il a toujours été depuis, passionné pour son art, et cependant doux et modeste, plein de cette candeur et de cette urbanité champenoises dont on a pu se moquer, mais qui n'en sont pas moins les glorieuses

1J2 VOYAUE AUTOIK DE MOX CLOCIILU

marques (runc intelligence sereine et élevée. M. le chancelier se prit d'affection pour Girardon, et, sur le bon témoignage que Baudesson lui rendit de son élève, il le fit partir pour Rome, s'engageant à supl)léer, pendant tout le temps que ses études l'y retiendraient, aux petits secours qu'il lirait de sa famille.

« Le voyage de Rome est le pèlerinage obligé pour tous ceux qui veulent s'initier aux secrets de l'art. Ce n'est que là-bas, parmi les ruines immenses du monde païen; sous ce ciel qui a vu passer tant de grands hommes, qui a abrité de sa tente d'azur tous les empires, toutes les royautés, qui a doré du même rayon le fronton du premier Capitole et la coupole de Saint-Pierre, qui a servi de portique à l'Olympe et d'auréole au Calvaire; ce n'est que là-bas, sur cette terre prédestinée où Raphaël a marché, et des flaiics de laquelle Michel- Ange a fait surgir ses œuvres de Titan; ce n'est que là-bas que l'esprit s'exalte assez par la contemplation pour sentir souffler en lui cet autre esprit invisible et éternel qui devient une partie de l'àme des grands poètes, des grands peintres, des grands musiciens, des grands sculpteurs, et qui n'est autre chose que l'àme entière du monde! Partout on peut étudier les règles; mais à Rome, elles se transtigurent et deviennent des

routes lumineuses où l'on se sent emporter par l'aile de Dieu.

« Girardon, lui aussi, allait visiter la cité immortelle. Il partait jeune et plein de courage, le cœur desséché de cette soif d'apprendre qui tue quand elle n'est pas satisfaite. Il trouva à Rome Philippe Tliomassin, son compatriote, qui l'accueillit avec bonté, voulut le loger, se chargea de le diriger dans ses études, le lia avec tous les maîtres les plus célèbres et lui ouvrit l'antiquité. A cette source féconde, Girardon, altéré, but à longs traits. 3Iais, disons-le en passant et pour y revenir plus tard, ce n'était pas l'antiquité qui devait le plus inspirer notre jeune ar-* tiste; ces lignes droites et nues, cette sévérité de la pose l'intimidaient un peu, et il interrompait ses études en face des majestueuses et froides statues pour marcher dans la campagne, pour sentir sur son front ce soleil qui fait bouillonner le sang dans les veines, et qui peut rendre fou, s'il ne donne pas le génie! Nous le répétons, ce qui distinguait Girardon, c'était la tendresse. Il avait plus besoin de la mélancolie, de l'extase dans les temples et de la vue du ciel que de l'analyse des chefs-d'œuvre antiques.

« Quoi qu'il en fût, quand il revint, en 16o2, il était digne de se joindre au cortège qui commençait

à rayonner autour du jeune roi Louis XIV; mais i! consacra une année aux amis du pays. Avant d'aller prendre sa place parmi les demi-dieHx de la cour de France, Girardon passa une année tout entière à travailler luimblenient pour ses concitoyens. Ceci est, par-dessus tout, digne d'éloges. Il n'a pas cette impatiente ambition de la jeunesse. Lui, (pii revient de Rome, tout brûlant d'inspiration, il n'est pas désireux d'un plus grand théâtre que sa vieille ville ; il donne une première offrande de son talent à ses compatriotes, il fait des bustes pour un M. Quinot, des statues pour des cheminées; il n'est pas pressé de briller autre part-, on dirait qu'il a le sentiment de sa force et le pressentiment de sa longue carrière, et que, certain d'arriver toujours, il juge inutile de se hâter. Il se repose dans sa famille, et il attend. Cependant ses amis, ambitieux pour lui, l'excitent; on lui donne des lettres pour Colbert et pour Mignard, qui venait d'achever les peintures du Val-de- Gràce, et on l'envoie à Paris. Une fois à Paris, dans cette atmosphère glorieuse qui dilatait alors les poitrines, quand il a serré la main de Mignard, coudoyé Molière et rencontré Pujet, il comprend que c'est là son terrain, qu'il y a aussi de grandes choses à accomplir, et il se met à l'œuvre. En 1660, il remporte un prix de trois cents louis d'or; ce succès

l'enhardit; Mignard se sert de son crédit pour le pousser avec éclat; les faveurs du roi viennent le trouver; des amitiés illustres remplissent sa demeure; La Fontaine et Boileau le nomment leur Phidias, Santeuil le chante en latin; Versailles, qu'il a vu commencer et finir, le demande pour peupler ses solitudes, et, en 1687, l'Académie lui ouvre ses portes.

« 3Iaintenant, juscpi'à sa mort, qui n'arriva qu'en 1715, toute sa vie fut une longue suite de triomphes. Aimé du roi, aux volontés duquel il fut constamment dévoué, estimé de tous ses rivaux, il garda au front, pendant tout le cours de son existence patriarcale, sans aucun nuage, cette précieuse auréole dont il n'était fier qu'en pensant à son pays!

a Ah ! l'amour de son pays, ce fut, après la sculpture, la grande passion de Girardon. Au milieu des innombrables travaux qu'il accomplissait, dans cette grande quantité de statues, de fontaines, de vases et de bas-reliefs qu'il répandait dans les jardins royaux, et notamment à Versailles, il gardait toujours dans un coin de son atelier un bloc de marbre choisi dont il faisait, en cachette et avec dévotion, un chef-d'œuvre pour son pays. En 1687, il vint à Troyes avec un grand médaillon de marbre blanc représentant Louis XIV, que le maire et les échevins

11(5 VOYAGE AUTOI'R DE MON CLOrHER

allèrent, à la tête de tentes les compagnies, recevoir de ses mains. Ce jour-là, Girardon se sentit bien heureux. En entendant les acclamations et les applaudissements du peuple, il se prit à pleurer en souriant. Ce fut, dit-il, le plus beau jour de sa vie; l'amitié du grand roi lui donna moins d'orgueil. Ce médaillon fut placé, en 1690, dans la grande salle de l'hôtel de ville, où il est encore maintenant.

« L'année suivante, il fit fermer d'une grille de fer, faite à ses frais et sur ses dessins, le devant du chœur de l'église de Saint-Remy, où il avait été baptisé, et le 30 mars 1690, il vint lui-même placer au-dessus de celte grille un Christ en bronze, qui est regardé comme un de ses plus beaux ouvrages. Ces voyages à Troyes et ces surprises étaient les distractions du grand artiste. Environ dans le même temps, il exécuta de grands travaux au maître-autul de l'église Saint-Jean ; et là, remarquons encore un trait caractéristique de cette âme pieuse et reconnaissante. 11 avait fait ses premières études sur les dessins de François Gentil, il ne l'oublia pas, et trouva moyen déplacer dans son œuvre deux statues de son premier maître. C'était une façon d'acquitter sa dette et d'associer l'avenir au passé.

VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCHER ir

ÏII

« Les églises n'étaient pas seules à jouir de sa munificence. Il avait conçu, avant la mort de Colbert, un projet qu'il ne put réaliser. Il voulait se servir de la protection du ministre pour faire bâtir devant l'hôtel de ville de Troyes une place au milieu de laquelle il aurait mis une statue équestre de Louis XIV (11. En 4695, il eut l'intention d'orner la bibliotlièque publique des bustes des grands hommes de Troyes. Il y avait déjà fait ceux de Passerat et d'Urbain IV; mais ses ouvrages pour le roi l'empêchèrent d'achever cette entreprise. Ses amis particuliers recevaient aussi des marques glorieuses de son souvenir. Il avait exécuté pour le chcàteau de Villacerf , appartenant aux Colbert , ses premiers protecteurs, des bas-reliefs et des bustes, parmi lesquels on remarquait ceux de Louis XIV et de la reine Marie -Thérèse (maintenant au musée de

(1) Pourquoi n'élèverait-on pas un monument de reconnaissance au grand sculpteur dans l'endroit même que ce grand sculpteur avait choisi pour le monument de son patriotisme? »

Il s VOYAGE AUTOUR DE M0^' CLOCHER

Troyes). Ils sont en marbre l)lanc, d'une ravissante délicatesse et d'une incroyable perfection de détails.

« Girardon épousa, en 1670, Catherine Duclicmin, célèbre par sa beauté et par la vérité avec la([uelle elle peignait les fleurs et les fruits. Ce fut là une louchante et sainte union! Ces deux âmes d'artistes se fondirent en une seule. Du jour où elle épousa Girardon, Catherine Duchemin se dit que c'était assez de lui pour glorifier la maison; et, sacrifiant ses grands talents à ses devoirs, elle laissa les pinceaux, se fit épouse économe, mère dévouée, se contenta de lui donner parfois des conseils, et ne se laissa jamais surprendre par un regret, par un soupir sur son art, auquel elle avait irrévocablemenl renoncé.

« Il me semble voir d'ici ces deux figures calmes et souriantes dans l'atelier du sculpteur. On cause de la chère province, des vendanges qu'on ira y faire an mois de septembre et que Girardon ne manque jamais d'aller surveiller. On emmènera La Fontaine pour rire un peu; M. Simon, l'indendant de M. de La Feuillade, a promis que le P. Bouhours et Fontenelle y seraient; on fera de ravissantes promenades à Rosières, qui rappellera un peu Versailles, comme un bosquet rappelle une forêt; on ira revoir tous les vieux amis; les amis de

chair et d'os, qiii peuvent mourir, et les amis de pierre et de marbre, cpie la mort a plus de peine à emporter. Girardon accomplira, comme tous les ans, son pèlerinage aux fresques de Sainte-Jules, qu'il clierclie à défendre contre les douces railleries de sa femme; et l'entretien se prolonge longtemps ainsi, et les larmes viennent aux yeux des deux époux/ qui se quittent à grand'peine, l'un pour aller où l'appellent les devoirs de chancelier de l'Académie et d'inspecteur général des ouvrages de sculpture ; et l'autre, qui a été aussi de l'Académie., pour porter, heureuse mère, heureuse épouse, le surplus de ses caresses à ses enfants. Sur le seuil de l'atelier on se retourne, on jette un long regard à tous les hôtes qui sont là, attendant le dernier coup de ciseau qui doit les détacher du tronc et leur donner la vie; on ne peut, en se séparant, s'empêcher d'adresser un salut respectueux à Louis XIV, à cheval, dépassant de la moitié de son corps tout un peuple de dieux et de déesses qui forment sa cour. Oui, ces deux êtres privilégiés, ces deux cœurs d'élite, ont dû avoir ensemble de saintes et ravissantes causeries, commençant par l'art et finissant par la famille, deux religions pour ces deux anges !

<r Girardon survécut à sa femme, morte en 1698. 11 la pleura chrétiennement, et après l'avoir cousue

dans son lincenl, il se recueillit gravement, eoninrio ïiutoret devant sa fdle morte, songeant à lui donner un cercueil de marbre qui fût digne de sa gloire et de son amour pour elle.

<^( Comme notre sculpteur se faisait vieux alors, et que sa main tremblait, il a confié l'exécution de sa tâche sacrée à deux de ses élèves, Nourrisson et Le Lorrain ; mais c'est lui-même qui a fait le dessin ; c'est lui qui a présidé au travail ; c'est lui qui d'avance, et avec ses larmes, amollissait pour le ciseau le sarcophage où reposait l'autre moitié de lui-même ! Ce tombeau, élevé dans l'église Saint-Landry, représentait Jésus-Christ descendu de la croix et la Sainte Vierge offrant son fils au Père Éternel. Touchante image, qui allait bien au tombeau de la femme chrétienne.

«Il semble que Girardon, comme la Fontaine, son candide ami, et comme tous les profanes honnêtes de ce temps-là, demandait pardon à Dieu, dans ses derniers ouvrages, d'avoir si longtemps consacré son ciseau aux dieux païens. Il n'avait pas assez fait de Christs pour toutes les Vénus et pour tous les amours qu'il avait fait sourire et s'embrasser dans les bosquets de Versailles ! L'approche de ces bords glacés et sinistres, où chacun vient aborder à son tour, éteignait en lui cetle chando inspiration qui s'étai(

VOYAGE AUTOUR DE MON f'LOCHEK 121

répandue si longtemps sur les pas de Le Nô(ro. A la fin de sa vie, on le voit préoccupé de travaux d'églises ; sainte expiation de la faute innocente d'avoir donné des chefs-d'œuvre h la France !

« 11 vécut encore dix ans après sa femme, toujours le même, plus triste, seulement, mais toujours affable, toujours simple, malgré l'immense renommée dont il jouissait; et quand il sentit qu'il avait fini son magnifique pèlerinage; quand le patriarche qui avait vu naître et mourir tous les sculpteurs du xvii^ siècle comprit qu'il n'avait plus qu'à refermer sur lui la porte, il rassembla ses dernières forces pour accomphr un voyage à Troyes; et là, comme ses jambes ne voulaient plus le soutenir, il se fit porter dans un fauteuil en face du portail de l'église Saint-Nicolas, et se mit à le contempler tout à son aise. C'était son adieu à l'art et à son berceau, c'était son salut à sa tombe. Tl revint ensuite auprès de son roi bien-aimé, qui semblait l'avoir attendu, et, la même année, le même mois, le même jour, peut-être à la même heure, le 1^^ septembre 1715, ces deux augustes vieillards, ces deux fronts couronnés, le roi Louis XÏV et le sculpteur Girardon, partirent ensemble, appuyés l'un sur l'autre, pour se faire juger par l'autre roi du ciel, qui avait donné à chacun sa mission et son génie.

c( Si maintenant nous examinons les nombreux ouvraiçes que Girardon a laissés, l'influence incontestable qu'il a exercée sur son époque par sa renommée et par la charge d'inspecteur général des travaux de sculpture dont il fut revêtu à la mort de Lebrun, la paix profonde dont il a joui, le silence admirable qui régna au dedans et au dehors de sa demeure; si nous considérons que soixante années de cette glorieuse vie furent employés sans relâche à façonner le marbre, à consacrer les fontaines des jardins royaux, à mettre toujours son nom à côté de celui de Louis XIV, qui a mis le sien partout, on conviendra que jamais existence ne fut plus digne d'envie !

« Aussi, voyez comme les contemporains l'admirent! Tous les sculpteurs, ses rivaux, se proclament ses élèves, et abaissent respectueusement devant lui leur ciseau, ne reconnaissant d'autres ordres que les siens, d'autre inspiration que la sienne. Tous, excepté Pujet, trop d'un seul bloc pour obéir h quelqu'un, tous défilent silencieusement devant hii : Auguier, Coysevox, Renaudiu, Coustou, sont sos courtisans, et, soit par

déférence, soit par conviction, s'emparent de sa manière, multiplient ses formes, et n'ont pas d'autre originalité.

«Le tombeau de Richelieu, qu'on voit encore à la Sorbonne, passe généralement pour son chef-d'œuvre . Quelques-uns ont prétendu qu'il avait exécuté ce mausolée sur les dessins de Lebrun ; mais cette opinion est sans fondement; et s'il était vrai que Lebrun y fût pour quelque chose, Girardon était trop loyal pour mettre au bas du monument l'inscription F G T. invenit et fecit, et Lebrun trop jaloux pour la souffrir. Il avait fait fondre en bronze et d'un seul jet une statue équestre de Louis XIV, qui décorait la place des Victoires. Cette statue fut détruite en 1793, avec tant d'autres choses, qui n'étaient pas de bronze et qu'on croyait plus solides encore.

<( L'Enlèvement de Proserpine , la Fontaine dv. Saturne, la figure de I'Hiver, des bustes nombreux de Louis XIV, celui de Boileau, un médaillon représentant le Grand Conde, et auquel il ne manquait, disait le neveu du héros, qu'un peu de tabac au bout du nez pour que la ressemblance fût parfaite ; tels sont les morceaux de lui qui méritent surtout l'admiration de tous et l'examen approfondi des adeptes. Nous ne donnerons point ici la description de ces ouvrages, qu'on peut trouver indiqués dans tous les

124 VOYAGE AUTOUR DE MON CT-OfHER

catalogues, et que chacun peut visiter à Versailles et dans les musées ; mais nous résumerons ce travail sur Girardon par l'exposé de l'opinion que nous nous sommes formée de sa manière et de l'école dont il est le chef.

« Comme nous l'avons dit dans le cours de ce récit, l'antiquité sévère ne devait pas éveiller les sympathies du sculpteur troyen ; et d'ailleurs, les besoins de son temps dispensaient de la copier.

« Girardon vint à une époque de luxe et de galanterie où l'amour passait des mœurs dans les arts. Pour égayer les feuillages animés déjà des poétiques visions de mademoiselle de la Vallière et de tant d'autres, ce que demandait Louis XIV, ce n'étaient pas ces figures graves et froides, au nez grec, aux bras glissant le long du corps, aux attitudes compassées ; ce qu'il fallait, c'était, dans le marbre, cette coquetterie que l'on applaudissait dans le monde; c'étaient ces bras arrondis, ces gestes gracieux, ce voluptueux, en un mot, qui détend l'âme et fait doucement soupirer.

« Il y a deux façons d'atteindre à l'idéal : par l'énergie et par l'amour. Pujet était dans la sculpture à peu près ce que Corneille était dans l'art dramatique. Ses conceptions avaient cette beauté mâle qui étonne; il taillait des héros qu'on admirait, mais .

auxquels la syuipatliie n'était pas toujours fidèle. Ils étaient trop en dehors de nos proportions. Comme Corneille, Pujet devait son triomphe à ses hardiesses; comme Corneille, il était plus grand que vrai, plus surhumain que tendre. Girardon, au contraire, comme Racine, avait cette beauté qui trouble l'àme, beauté humaine, et cependant divinement harmonieuse, moins grande que l'autre et plus vraie. Tous les deux arrivaient au génie, l'un par l'élan de la pensée, l'autre par sa flamme. Corneille drape ses amants, Racine les fait pleurer; Pujet déride rarement ses figures, Girardon les laisse rarement calmes. Corneille et Pujet sont Romains en France; Racine et Girardon sont Français à Rome. Les deux premiers imposent l'admiration; les deux derniers la laissent doucement venir à la suite de l'émotion. Les deux premiers sont des Titans qui veulent faire de leurs enfants des dieux; les deux derniers sont des Prométhéesqui mettent dans leurs oeuvres le feu du ciel. Girardon, en un mot, n'eut pas cette réflexion, cette exactitude de la pose qui distingue la statuaire antique ; mais il eut à un degré sublime l'instinct des sensibilités de la chair. Quand on frôle les moelleux contours de ses statues, on croit les sentir tressaillir, et on tressaille soi-même.

« Qu'il nous soit permis de dire ici toute notre pen-

sée. Pujet et Corneille ont travaillé surtout pour les philosophes ; Racine et Girardon surtout pour les amants; comme, en somme, il y a au monde plus d'amants que de philosophes, nous croyons que le magnifique à-propos des derniers compense la majestueuse profondeur des premiers, et que ces quatre génies brillent au ciel de l'art d'un éclat fraternel! »

Les maisons de pierre et les maisons de bois.

Il est bien convenu que je ne donne ici qu'un résumé de mes courses avec M. Columbat. Aussi, je ne songe point à entrer dans le détail des visites et des explorations prolongées auxquelles nous nous livrâmes les jours suivants.

Quand on a vu les églises, on a vu Troyes monumental. A part l'hôtel de ville, le reste ne vaut pas un regard. Sur l'emplacement du palais des comtes, on a creusé un bassin pour le canal.

— Ah! me dit au milieu de sa narration l'excellent M. Columbat, on ne fera jamais passer assez d'eau sur cette place pour effacer le sang qu'on y a versé. Ce fut là, dans des prisons démolies depuis, que l'on massacra les huguenots vers la Saint-Barthélémy. Les cachots regorgeaient: le sang baignait les pieds des travailleurs : on creusa une rigole qui allait à la rivière, et qui mêla, pendant toute une

journée, des flots rouges à l'eau verdàtre. Ce crime que la politique essaya de prêter à la religion, fut d'autant plus odieux à Troyes que Charles IX, mû par une sorte de remords, avait écrit qu'il faisait grâce, et que la ville de Troyes ne devait pas suivre l'exemple de Paris. Malheureusement le bailli de Troyes, Anne de Vaudrey était un de ces monstres pour qui toule bonne action à faire est un désappointement : il dissimula la lettre et ne feignit de l'ouvrir qu'après le massacre. Ce fut dans le château des comtes qu'en 1629 le roi Louis XIII, allant rejoindre son armée dans le Dauphiné, reçut une hospitalité splendide. Le récit en est imprimé, et vous avez pu voir, sur des vitraux enlevés autrefois à l'établissement de l'arquebuse, et transportés dans la bibliothèque, le tableau exact et naïf des somptuosités troyennes. Les maisons étaient pavoisées. Louis XIII vit venir au-devant de lui un chariot enrichi de 'peintures et de dorures, qui paraissait flotter sur la mer, d'oii sortaient des sirènes, des tritons et des dauphins. Il paraît que Sa Majesté fut émerveillée; elle partageait le préjugé commun, et ne croyait pas les Champenois susceptibles de cette imagination. Sur ce char une magnifique jeune fille se tenait debout, offrant au roi un cœur d'or pur, quun ressort faisait ouvrir et à Vouverture

duquel on apercevait une fleur de lis du même métal ^ couronnée^ émaillée et portée sur une double L, qu entouraient deux branches de laurier en or émaillé. Le château des comtes, poursuivit M. Golumbat, communiquait avec l'hospice dont vous avez pu admirer la grille. La maison des princes a disparu, la maison des pauvres est restée; c'est la seule dynastie qui ne périsse pas. L'hospice de Troyes est un grand et vaste édifice bien aéré, bien distribué, riche de donations successives, possédant de belles fermes, d'ex<'ellentes prairies, mais n'ayant à offrir sous le rapport artistique, que sa grille armoriée, qui est un merveilleux échantillon de la serrurerie la plus délicate et la plus savante du dix-huitième siècle. Il ne reste rien de la célèbre abbaye de Notre-Dame aux Nonnains. Sur son emplacement, on a élevé une Irès-lourde, très-vilaine, et très-triste caserne qu'on a appelée l'hôtel de la préfecture, sous le prétexte qu'on y loge le préfet. Ce monument, dressé presc^ie en face de la flamboyante église du pape Urbain, semblait tout honteux, tout penaud; la commisération municipale lui vint en aide d'une étrange façon. Au lieu de le démolir, on lui donna un compagnon : on bâtit à côté de lui une effroyable halle aux grains, qui a l'incontestable avantage de remplir la seule belle place de

la ville, (le barrer la seule belle rue, et de former le plus choquant contraste avec la plus belle église gothique. Mais, à ceux qui se plaignent de ce manque de goût on raconte que le conseil municipal faisait jadis de l'opposition, et qu'en posant cette halle sur le pied de la préfecture, on voulait jouer un bon tour à M. le préfet. Le préfet est parti, le monument est resté : qui donc est attrapé?

A quelque distance de l'hôtel de ville, M. Columbcit m'arrêta sur une place, et, évoquant les souvenirs de mon enfance, me rappela que j'avais vu autrefois dans ce lieu d'ignobles et puantes masures, à la vieillesse desquelles le marteau vint un jour en aide, et qu'on démolit parce qu'elles ne finissaient pas de crouler : c'étaient les boucheries de Troyes. Elles furent célèbres par le précieux privilège dont elles jouissaient, de n'être jamais obsédées par les mouches. Le peuple attribuait cet avantage à un buste de saint Loup qui dominait l'édifice. Les savants hochaient la tête, et alléguaient l'essence du bois qui avait servi à la construction des étaux. Quoi qu'il en fût, maintenant les bouchers débitent la viande chez eux.

L'évocation des vieiHes boucheries amena la conversation sur les maisons de bois. Troyes possédait, il y a quelques années encore, dans ce genre, d'assez

nombreux échantillons de rarchitecture du seizième Fiècle. On a démoli, modernisé, ces vieux abris de nos pères, et il en reste tout au plus deux ou trois qui peuvent offrir un spécimen de quelque importance. Çà et là, à l'angle des rues, om rencontre pourtant des pignons sculptés, historiés; mais l'affreux badigeon et les soi-disant embellisements modernes, font gémir ces vestiges égarés. La maison de l'Élection est la seule qui n'ait pas trop perdu sa physionomie ancienne. Des pilastres cannelés, encadrent le rez-de-chaussée, au-devant duquel est un entresol avec corniche. Uue fausse galerie, à plein cintre, appliquée sert d'appui aux fenêtres du premier étage. Une tourelle située en retraite accompagne la maison. Une belle girouette en plomb, formée de figures de salamandres et de couronnes combinées, termine la toiture.

Après avoir salué encore l'hôpital de la Trinité, grande et vieille maison du seizième siècle; l'hôte des Chapelaines où Louis XIII coucha en 1629 et où, en 1814, après l'affaire de Montereau, l'empereur de Russie et le roi de Prusse décidèrent avec l'empereur d'Autriche, qu'ils ne traiteraient plusavec Napoléon; l'hôtel de Juvénaldes Ursins, qui reçut Isabeau de Bavière, lors du fatal mariage célébré à Saint-Jean; et enfin l'hôiel de Vaulidsant, l'échan-

l.",2 VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCHER

tillori le plus remarquable de l'architecture civile de Troyes au seizième siècle, il ne nous restait plus qu'à visiter l'hôtel de ville.

L'hôlel de ville : c'est là le centre, le cœur de la cité; c'est là que les artères battent violemment et se rompent quelquefois aux jours de crise. C'est là qu'on vient à la naissance, à la mort, et que s'accomplissent tous les actes importants : le mariage qui fait l'homme, l'élection qui fait le citoyen. L'hôtel de ville de Troyes n'aurait besoin que de quelques réparations intelligentes pour être un charmant et coquet édifice.

Une statue de Louis XIV occupait la niche de la façade principale. En 1793 on changea la tête et le sexe de la statue, on en fit une Liberté. La Pveslauration lui mit un casque et un bouclier, ce qui la convertit en Minerve. Espérons qu'on en restera là!

Au premier étage, la grande salle est ornée d'un grand médaillon de Girardon, représentant Louis XIV. Le sculpteur troyen fit de ce délicieux morceau une offrande à la patrie.

Des bustes des principaux Troyens célèbres sont rangés au fond de la salle et ont pour principal usage, de servir à placer les chapeaux de MM. les musiciens, quand la ville de Troyes se donne des concerts dans son hôtel de ville.

Un petit beffroi domine l'éditice; sa cloche sonne le tocsin dans les incendies et les révolutions ; et , hélas ! elle ne chôme pas souvent.

Enfin, nous avions à peu près tout visité. Je connaissais maintenant ma ville natale. Je remerciai avec effusion mon cicérone, qui semblait triste de l'achèvement de sa tâche. Mais je répétais si souvent que Troyes s'était transfigurée à mes yeux, grâce aux évocations puissantes de 3Î. Coîumbat ; je parus si vivement pénétré des beautés du sol troyen, que le brave savant s'épanouit, et fut d'une vivacité presque enfantine dans ses dernières paroles.

Où l'on démontre qae Voltaire n'était qu'un sot.

— Ah! mon ami, me dit-il, ne perdez pas cette foi précieuse que vous paraissez avoir désormais dans la beauté de la muse champenoise! Vous avez vu des débris illustres; ouvrez l'histoire, vous verrez des faits éclatants. Les Champenois sont fidèles et leur placidité fait la constance de leurs opinions. Soyez Champenois., vous méritez bien de l'être i

— J'ai vu des monuments, répondis-je avec un sourire; vous m'avez expliqué les légendes; mais les hommes, les rivants me paraissent, en dépit de vos illusions, prendre à tâche d'oublier leurs traditions et de démolir leurs monuments.

— Ah! vous voilà retombé dans vos défiances, répliqua avec un peu d'aigreur mon aimable compagnon ; vous pensez encore à la Béotie. Mais songez donc que la Béotie eut Pindare et que la Champagne eut La Fontaine.

— Oui, celui que madame de la Sablière appelait sa bêle, comme si elle eût dit son Champenois, La Fontaine, le Pindare des animaux!

— Hélas ! vous avez le mal de votre temps, me dit avec une effusion douloureuse l'excellent M. Columbat, vous aussi, vous êtes atteint de Voltaire.

Je souris encore.

— Est-ce que vous en voulez au philosophe de Ferney d'un mot qui lui échappa un jour? « La preuve que les Troyens descendent des guerriers de l'ancienne Troie, dit-il, c'est qu'ils n'aiment pas le grec. »

— Voltaire est un impie et un sot, s'écria M, Columbat avec une généreuse colère.

— Permettez-moi, répliquai-je, de trouver votre second terme au moins exagéré.

— Je le maintiens pourtant! Est-on forcément bête parce qu'on n'aime pas le grec ! Qu'est-ce donc d'ailleurs que la bêtise? Si c'est la conscience, l'honnêteté, la douceur, la bonté, en un mot, les Champenois sont bêtes, j'en conviens; et tous les méchants, les traîtres, les intrigants sont gens d'esprit. Mais n'est-il pas plus conforme aux destinées humaines, n'est-il pas plus naturel de trouver l'esprit, le véritable esprit, l'inspiration saine et droite dans le dévouement, dans l'égalité d'humeur, dans la

bonhomie? Être mécliant, c'est nuire aux autres et à soi-même. Je ne vois pas pour ma part que ce soit si spirituel !

— Ainsi, interrompis-je, vous persistez h conclure que Voltaire, ce chef-d'œuvre de malice, est un sot ?

— Pourquoi pas? continua M. Columbat. 11 y a des sots de génie, et beaucoup de grands hommes n'ont jamais eu le sens commun. Au surpkis, je di:; cela sans colère*, j'ai pardonné au démon de Ferney.

— C'est fort heureux, murmurai-je, et vous mettez ma conscience bien à l'aise.

— Oui, je lui pardonne; car il a dû faire, au delà du tombeau, une pitoyable grimace en voyant les singuliers honneurs rendus à sa mémoire. Il semble que la bonhomie champenoise, dont il avait pu se moquer, ait été chargée de quelque sublime vengeance. Voltaire meurt le 30 mai 1778. Où va-t-on l'enterrer, ce dieu défunt de l'esprit, de la malice et de la satire ? On prendra, n'est-ce pas, la terre la plus chaude, la plus imprégnée de vie, pour lui faire un tiède oreiller, qui l'inspire encore? Point; et remarquez bien ceci : c'est en Champagne, dans cette pauvre et froide argile sur laquelle paissent les moutons, qu'il vient chercher le repos; c'est à l'abbaye

de Seellières, près de Nogent, qu'il va demander aux innocents Champenois le gîte, l'abri qu'iï ne peut trouver ailleurs. Voltaire enterré en Champagne ! n'est-ce pas un enseignement, un triomphe de la justice, une réparation éclatante ? L'auteur de Candide se délassant de son sourire sarcastique à l'ombre du fameux proverbe des quatre-vingt-dix^ neuf moutons, n'est-ce pas le comble du sublime dans l'ironie? Eh bien, ce n'est pas tout encore. J'ai vu, monsieur, moi qui vous parle, j'ai vu en 1791 (j'étais un enfant), j'ai vu paraître au soleil ce masque grimaçant et à jamais refroidi ; on le retirait de sa retraite pour le ramener en triomphe à Paris. Mais la Champagne avait des droits qu'elle ne voulait pas perdre entièrement. Voltaire était son otage. Comme on l'exhumait, ce vieux cadavre tomba en lambeaux, et des Champenois gardèrent comme des témoignages, comme des trophées, l'un, un calcanéum, qui est resté dans la possession d'une famille troyenne*, un autre, deux dents de cette mâchoire qui avait tant mordu. On avait déjà expédié son cœur àFerney, et M. Mitouart, pharmacien à Paris, gardait son cervelet dans de l'esprit-de-vin -, si bien que ce pauvre génie fut dépecé el débité en reliques. Mais il y avait encore tant de malice dans une seule de ses dents, que le possesseur de ce débris, An-

toine-François Lemairc, depuis rédacteur du journal le Citoyen français, ayant commis l'imprudence de porter toujours sur lui cette dent incrustée dans un médaillon, finit par mourir fou à Bicêtre. Depuis, cette dent glorieuse et dangereuse est tombée entre les mains d'un dentiste. Mais le supplice de cet homme qui a osé s'attaquer à la plus sublime bergère et aux moutons, dure encore pour l'enseignement de l'avenir, et Voltaire, l'auteur du poëme que vous savez, n'a quitté la Champagne que pour être enterré dans les caveaux de Sainte-Geneviève, d'une église consacrée à une humble gardeuse de moutons ! C'est ainsi que les Champenois sont vengés !

En achevant cette triomphante démonstration, M. Columbat souleva son chapeau, auquel sa perruque adhérait, et un rayon de soleil enveloppa d'une chaude auréole le crâne dénudé de ce naïf savant; une sorte de rire béat éclairait ses lèvres; j'admirai ce patriotisme, ingénieux jusqu'au paradoxe le plus insensé, et ardent jusqu'à la superstition la plus comique. Hélas ! combien de gens encore en France sont susceptibles d'éprouver ces infirmités sublimes! Pour moi, je prenais un grand plaisir h ce dialogue; et, craignant qu'il ne fût épuisé, je m'empressai de lui susciter un nouvel aliment.

Qui traite de la métamorphose des moutons en hippogriffes.

— Ainsi donc, mon cher monsieur Coliimbat, les Champenois sont des gens d'esprit?

— Je n'ai pas dit tout à fait cela, répondit le Troyen modeste en rougissant (comme si sa réponse affirmative eût pu constituer une fatuité personnelle); mais il y a esprit et esprit. Sans doute, nous ne brillons pas par cette fine fleur d'éloquence, par cette vive repartie, qui n'est que l'épanouissement de la frivolité. Une de nos illustrations les plus sérieuses, un grand homme véritable, qu'on ne connaît pas à Paris, et qui a été dans son genre une sorte de petit Voltaire provincial, M. Grosley, a tracé en ces termes, dans l'une de ses excellentes études sur son pays, le caractère du Troyen : « Le vrai Troyen est franc, peu souple, arrêté dans ses sentiments, opiniâtre dans ses desseins et dans ses goûts. Son esprit plus ingénu que délié, moins brillant que solide,

140 VOYAGE AUTOT-R DE MON" r'LOfHER

est capable de tout ce qui demande une certaine application. Naïf, aisé, sans apprêt dans le commerce de la société, il aime la plaisanterie, la raillerie et les plaisirs bruyants... Économe, attentif à ses intérêts, il sait allier le faste même avec Téconomie... L'ambition, des vues de fortune l'ont-elles dépouillé de son caractère, il devient laborieux, actif, infatigable; il snit flatter, s'insinuer, s'impatroniser*, on le prendrait pour un Gascon s'il n'ouvrait jamais la bouche. Au reste, il est rare qu'un Troyen ait quitté son pays avec le ferme propos de parvenir et qu'il ne soit pas parvenu.... Par la force de ce même caractère, un Troyen qui a le malheur d'être un J^ot, l'est plus qu'un autre, il l'est à perpétuité. » Voilà au vrai notre caractère.

Le dernier trait est le plus dangereux, c'est celui qui a pu nous faire soupçonner de sottise. Il ne faudrait pas vous imaginer que, luttant avec tant d'ûpreté contre le fameux proverbe, j'aie voulu ériger notre province en Académie de bel esprit. Ce n'est point une quintessence; et je vous avouerai, monsieur, qu'on y fait et qu'on y débite des sottises, comme partout ailleurs et aussi bien que partout. Mais cette denrée, pour ne pas nous être étrangère, ne nous est cependant pas exclusivement réservée. Seulement, quand on est bête, en Champagne, on

l'est naïvement; et j'ai entendu dire qu'à Paris on l'était avec outrecuidance et prétention.

Le révérend père Binet, dans la vie de saint AïdéraJd, fait dire à son saint que la ville de Troyes est pleine de beaux esprits et de langues bien pendues; et Amadis Jamyn, défendant nos compatriotes du reproche de douceur excessive, disait, dans son sonnet :

S'ils n'aiment les procès que la fraude accompagne, C'est faute de malice et non d'entendement.

Bref, monsieur, si vous vouliez étudier l'histoire de Troyes, vous trouveriez partout des traces d'une naïveté parfois ingénieuse, qui rachète bien des balourdises. La Fontaine est un Champenois assez complet; il aimait les moutons, celui-là, et les montons ne furent pas ingrats. C'est grâce à eux, à leurs inspirations, que l'on a pu le comparer à Pindare !

— Sans compter, repris-je, que la Béotie n'a pas seulement produit Pindare, elle eut aussi Épaminondas; et, à ce compte, la Champagne sut évoquer de ses sillons toute une légion d'Épaminondas, quand l'ennemi eut passé nos frontières.

— C'est vrai, s'écria M. Columbat, ravi de mon élan patriotique ; cette pauvre vieille province si

ridicule, si dénigrée, si bafouée, se fit prendre au sérieux en combattant à chaque étape de l'invasion. S'il n'eût dépendu que d'elle d'empêcher l'ennemi d'arriver à Paris, Paris était sauf. Mais les temps étaient venus, et nos laboureurs n'eurent plus qu'à se coucher tout sanglants au seuil de leurs cabanes incendiées par les Cosaques. Ah ! ce fut une terrible épopée. J'ai vu passer l'Empereur; il était bien pâle, monsieur, en traversant les rues de Troyes. 11 venait de Brienne, son second berceau. Il pleurait en dedans; et nous pleurions tous nos plus grosses larmes; car il nous aimait et nous l'aimions. Il était un peu Champenois par les premières années; il savait qu'on élève autre chose que des moutons dans nos plaines, et il gémissait sur les tas de héros qu'il laissait amoncelés aux revers des routes.

M. Columbat, absorbé dans ses souvenirs, s'interrompit tout à coup. En regardant son front, il me semblait voir défiler dans sa pensée ce cortège sinistre, cette coliue effarée, qui poussait Napoléon à la déroute, à l'exil. Je compris sa douleur, et j'essayai, non de l'apaiser, mais de lui ouvrir une issue. Je lui dis en lui prenant les mains :

— Je vous ai parlé d'un grand poëte qui ne mangeait pas de mouton et qui ne voulait pas en voir tuer. 11 y en a encore un autre qui mérite une place

dans votre estime littéraire. Celui-là a tout particulièrement vengé la Champagne. Il lui a consacré de nobles pages; il a très-bien établi que la patrie de Danton avait une énergie formidable au besoin, et qu'en l'appliquant à cette province, le mot de bêle changeait de sens : « Il signifie alors seulement, ditil, naïf, simple, rude, primitif; au besoin, redoutable. La bête peut fort bien être aigle ou lion; c'est ce que la Champagne a été en 1814. »

— Bravo! bravo! s'écria M. Columbat en ôtant d'une main son chapeau et de l'nutre sa perruque dans un paroxysme d'enthousiasme. Cela est bien dit ! se peut-il qu'il y ait des poètes qui s'occupent de la Champagne et que je les ignore ? Le nom de celui-là, monsieur, s'il vous plaît?

— Victor Hugo !

— J'inscrirai ce nom à côté de l'autre, de Lamartine, et je lui enverrai de mes nouvelles. Ce Victor Hugo est-il Bourguignon ?

— C'est un Franc-Comtois!

— Je ne m'étonne pas alors de n'en avoir pas entendu parler; je ne connais personne en Franche- Comté. Vous me prêterez ses œuvres; je les lirai. Il a raison, monsieur. En 1814, la Champagne fut à la fois aigle et lion. Pauvre pays, si bien dévasté, qu'en 1813 la Marne comptait 311,000 habitants.

et ({u'elle n'en avait encore que 309,000 en 18;j0. Quinze années n'avaient pas suffi pour Taire rentrer dans les chaumières autant de berceaux qu'il était sorti de cercueils.

— M. Victor Hugo donne précisément aussi ce détail de statistique, ajoutai-je.

— Qu'il soit béni alors, ainsi que tous ceux qui ont jeté des larmes et des Heurs dans cette fosse sanglante qui a failli engloutir la France !

Je vis que la conversation prenait un tour attendrissant. Voulant maintenir mon respectable cicérone dans une parfaite liberté d'esprit, écarter les pensées lugubres, je lui demandai si l'on pouvait substituer la formule : « Les Champenois sont des aigles » à la formule : « Les Champenois sont des moutons! »

— Taisez-vous, répondit-il en souriant. 3Iais, je le répète, en 1814, ce pays a été l'aigle et le lion de la France.

— Savez-vous, repartis-je, que s'il fallait symboliser par une peinture, par un dessin, la Champagne, d'après nos conversations, nous arriverions à ce résultat de représenter un mouton avec des griffes de lion et une tête d'aigle if

— Eh bien, où serait le mal?

— 11 ne man([ucrait plus alors ([uc des ailes pour

VOYAGE AUTOUR Dr] MON ri.OUKEK 145

avou' tail un hippugritit' l'ouiiiic dans l'Arioste !

— Alors, soyez vous-iiièiiiL' le sorcier Atlaiil, me dit avec un charmant sourire mon nouvel et vieil ami; et, quand vous vous ennuyerez dans le présent, cntouî'chez cet hippogrifife, qui vous emportera dans le passé, dans l'histoire, dans les régions élhérées et sublimes.

— Je vous le promets, répondis -je solennellement.

Ai -je tenu parole à M. Columbat? Ai -je fait preuve suffisante de repentir h l'égard de la Champagne? Et ne dira-t-on pas, après m' avoir lu. que je suis digne d'appartenir au pays illustré par le proverbe dont il s'est agi! C'est ce que j'ignore, et c'est là itourtanl toute mon ambition 1

HISTOIRE Bl^NE NAÏADE

HISTOIRE Dl'NE NAÏADE

C'est un beau spectacle que de voir Louis XIV, jeune, aimant, ayant en lui tous les prestiges de la nature et de la puissance, s'avancer, avec une majesté souriante, à la réalisation de ses fantaisies olympiennes. Je ne me dissimule pas cpie cet échafaudage pompeux était un pilotis au-dessus des larmes et des sueurs; je sais bien que toutes ces richesses avaient un lourd contre-poids dans la misère du peuple; je sais bien que la construction du palais de Versailles a pu coûter la vie k une armée; mais pourquoi reprocherait-on plus amèrement les sacrifices faits à l'art et à la science cpie ceux exigés par l'ambition ? Hécatombe pour hétncombe. je préfère celles qu'on im-

mo HISTOIRE D'UNE NAÏADE

mole au génie à ces stupides massacres pour des raisons d'État. Est-il moins honorable de mourir pour un chef-d'œuvre que pour venger la vanité humiliée d'un ministre ou réparer les inepties d'un ambassadeur imprudent?

Nous ne passerons pas en revue tous les joujoux titaniques dont s'est amusé le caprice de Louis XIV; nous ne parcourrons pas ce poëme épique taillé dans la pierre (la seule épopée véritable dont la Frauce puisse être fière;, et nous irons bucoliquement, à travers les riants coteaux et les bois, parler à la naïade dont la conque puissante souffle l'eau dans les. fontaines de Versailles, et la soufflait autrefois aux nez de pierre des chevaux de Marly; ce qui veut dire, sans plus d'hyperbole, que nous allons visiter la machine hydraulique dont l'aqueduc, avec ses arches énormes, se mêle si pittoresquement au paysage de Bougival, et rappelle, en égayant la verdure, un de ces fonds de campagne d'ItaUe, un de ces horizons qui a voisinent Tivoli.

Si nous étions encore à cette époque éminemment artistique où l'art remplaçait sur le crâne les ornements naturels, où des chevelures factices entretenaient dans une douce chaleur l'inspiration des poètes, où l'illusion, dont on usait fréquemment, portait à croire à cette mythologie d'opéra qui trô-

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