‹ Voyage autour de mon clocherChapitre 7 sur 16 · III^:T(JIU]<: 1) L>E DAME DE CŒUR · texte numérisé non relu

III^:T(JIU]<: 1) L>E DAME DE CŒUR

mon s;i(ut élerncl, à vous doiiinT celte clef si vous la gngnez.

— Mais la clef n'est qu'un gage.

— Croyez-vous donc que je n'aie par bien compris, dis-je avec emportement, et est-il nécessaire de me faire penser à cette honte, avant de savoir si j'aurai à la subir? Me promettez-vous, monsieur, sur voire honneur de soldat, d'exécuter loyalement de votre côté l'engagement (pie vous aurez pris?

— Sur mon honneur de soldat et aussi vi'ai que je me nomme Lopez je l'exécuterai.

— Si vous perdez, vous vous tuerez?

— Si je perds, je me tue !

— Bien! moi aussi, dans le même cas je m'acquitterai : mais Dieu ne voudra pas que je perde.

— C'est ce que nous allons voir, dit le capitaine.

Ne me demandez pas quels sentiments m'agitaient. Ce n'était plus le délire, la fièvre : c'était une folie devenue sérieuse, froide; il semblait qu'une volonté fatidique dirigeât mes mouvements. J'avais nne lucidité parfaite, une' conscience absolue de tout ce que je disais et de tout ce que j'entendais, mais en même temps une résolution irrévocable. Le capitaine et moi nous étions bien condamnés ! Si je gagnais, j'étais résolue à le tuer, dans le cas où il aurait voulu se soustraire à l'obligation de son ser-

ment. Quant à moi, vous saurez ce que j'avais résolu.

Je pris les cartes. Le hasard voulut que ce fût à moi de commencer. Je tournai, et en six cartes je décidai de mon sort; le capitahie avait gagné. Une suelir glaciale me mouilla le front ; je devais être livide.

— Eh bien , monsieur, j'ai perdu et je payerai , dis-je.

Je crus entendre un éclat de rire dissimulé. Ma fierté ne put tenir à cet outrage.

— Otez donc votre masque, m'écriai-je, que je puisse voir le visage d'un homme ([ui rit lâchement du désesjDoir d'une femme.

Le domino dénoua lentement les cordons et jeta sur la table le masque détaché. Je poussai un cri. J'étais victime d'une cruelle plaisanterie, j'avais joué avec mon mari.

— Vous! monsieur! c'est vous! murmurai-je avec stupeur. Ah ! c'est infâme!

— Je ne sais pas, senora , si vous devez vous plaindre de n'avoir point eu aflfaire au capitaine Lopez; mais avouez que , pour ma part , j'ai bien quelque raison de m'en féliciter.

— Vous, monsieur, descendu à ce misérable espionnage !

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2U0 HlSTUlltE DUNE DAM1-; DK CŒUR

— Oui, c'est moi, qui iraljuscrai pas, bien cnlendu, de ma victoire. La partie est nulle, 3enora; vous ne serez pas contrainte à payer ; nous avons joué pour l'honneur, et il me suftit que vous ayez perdu.

Mendez, en parlant ainsi d'un ton dégagé, s'était assis devant moi et me regardait avec raillerie.

Je fus pendant quelques minutes accablée; la colère me rendait muette. Je ïii'étais prise à un piège grossier, j'avais donné le droit à mon mari de me mépriser.

— Eh bien, senora, reprit M. Mendez, qu'en pensez- vous?

— Je pense, monsieur, que vous avez agi déloyalement , et qu'il n'est guère généreux de vous targuer d'une victoire qui vient d'une embûche.

— Oh! je suis modeste, senora, je sais bien que vous n'auriez pas consenti à perdre avec moi ce que vous avez perdu avec le capitaine Lopez.

— Mais, demandai-je, comment avez-vous eu l'idée de cette comédie?

— Je vous expliquerai cela plus tard, senora, quand vous serez tout à fait remise de votre émotion. Vous m'aviez raconté autrefois l'aventure du capitaine Lopez; j'ai pensé que le carnaval autorisait la supercherie à laquelle j'ai eu recours; vous-même ,

m'avez aidé, en voulant bien me laisser croire que vous ne reconnaissiez pas le son de ma voix.

— Après tout, repris-je en relevant la tête et en regardant mon mari en face, comme vous le disiez, tout est pour le mieux; j'ai eu une fausse peur, voilà tout, et vous aussi , car je n'aurais pas exigé votre mon, en cas de gain.

— Vous auriez peut-être eu tort , senora , dit gravement mon mari , c'eût été une revanche complète ; mais je vous fais mon compliment, vous êtes une joueuse exacte , et je ne doute pas que vous n'eussiez remis au capitaine la fameuse clef qu'il avait gagnée.

— Je l'aurais remise, monsieur, mais j'aurais fait mme Lucrèce, je serais morte après avoir payé.

— Oui, le 3Iançanarez ! Il n'a guère plus d'eau aujourd'hui qu'autrefois, et ses bords ne sont pas assez solitaires pour qu'on puisse s'y jeter sans être vu.

— Vous abusez de votre triomphe, monsieur.

— Je n'abuse de rien, mais j'use et je prétends user. Écoutez-moi , senora, continua mon mari après une pause. Quand vous avez consenti à porter mon nom , à devenir la femme d'un homme pauvre , mais ambitieux , je ne vous ai pas posé de condition , je vous ai seulement demandé de m'être fidèle : vous

avez fait à cet égard les plus solennels serments : je n'en demandais qu'un et je me suis contenté de votre parole. Je ne vous reprocherai pas l'ennui, la lassitude que notre ménage vous a procurée, la faute en est peut-être à moi; j'avais compté sur l'énergie, sur le conseil, sur l'inspiration d'une compagne ambitieuse comme moi, fière comme moi, associée à mes efforts; je me suis trompé et je ne peux pas vous accuser de mon défaut de perspicacité. Vous avez cherché dans les cartes, dans les dés, dans tous les jeux des émotions factices, pour suppléer à celles que le devoir et la vie ne savaient pas donner ; vous avez gaspillé le fruit de mon travail , joué, perdu pièce à pièce, tout ce que je gagnais péniblement. Quand je vous ai avertie de prendre garde aux tripots que vous fréquentiez et à mon nom que vous emportiez là-bas, vous m'avez répondu fièrement que je devais m' estimer bien heureux de vous voir ce vice-là , qu'il vous préservait d'un autre; il m'a bien allu accepter ce bonheur relatif; mais je croyais à votre bonne foi, sans croire à ses effets , et je tenais à vous prouver qu'involontairement , en vous mentant à vous-même , vous m'aviez menti. Le jeu ne pouvait pas garder longtemps mon honneur : si j'avais été le capitaine Lopez, dites-moi madame , ce que fût devenu votre serment?

J'étais vaincue, écrasée; je pouvais pourtant me défendre; je pouvais, en recourant aux subterfuges , dire à mon mari que je l'avais reconnue! que j'avais joué la comédie de cette partie sérieuse pour le punir; mais c'eût été m'avilir par un mensonge. Je pouvais , avec plus de raison , lui reprocher le piège véritable qu'il m'avait tendu ; sa mise en demeure signifiée au nom de mon père, ce défi jeté à la superstition du jeu. Mais non , j'avais reçu une atteinte directe dans ma fierté; j'avais été surprise en flagrant délit de félonie conjugale; je n'avais plus le droit de me vanter de mon serment; j'étaisune parjure.

— Quel parti , monsieur, prétendez-vous tirer de vos avantages? demandai-je froidement à mon mari.

— Je n'en demande qu'un : l'aveu sincère que vous êtes dans votre tort.

— J'ai déjà fait cet aveu. Après, qu'en conclurezvous?

— Vous avez trop de raison , trop de logique pour ne pas comprendre qu'ayant mal usé de votre liberté , il est de bon goût de consentir à quelques restrictions.

— Ah ! c'est la tyrannie que vous voulez obtenir de moi.

— Je reconnais bien là le langage de l'opposition.

991 HISTOIRE D'UNE DAME DE f'ŒUR

dit en riant M. 3Iendez. Je suis un défenseur du régime constitutionnel et des libertés tempérées. Estce que j'ai des allures de Barbe-Bleue ?

— Si je me soumets, si je m'incline sous votre tutelle, que ferez-vous de moi, monsieur?

— J'essayerai d'en faire une femme du monde intelligente el noble, ayant l'ambition des idées et n'ayant plus l'ambition des cartes; se passionnant pour le devoir, pour les intérêts du ménage.

— Je vous arrête à ce mot, dis-je à mon mari, je ne me passionnerai jamais pour vos canditatures ministérielles et pour vos ambitions parlementaires.

— Alors, madame, si j'échoue, vous deviendrez libre de chercher le capitaine Lopez pour acquitter la dette paternelle; j'aurai fait mon devoir.

— Je serai libre, dites-vous?

— A coup sûr, libre jusqu'au Mançanarez, et au delà.

— Vous raillez, monsieur ; mais je ne resterai pas au-dessous de votre bonne humeur. J'accepte, mais je jure bien...

— Oh ! ne jurez pas, dit mon mari ; les serments vous portent malheur.

Je soupirai, je courbai la tête sous cette dernière épigramme. Je voulais être belle joueuse et ne pas chicaner la chance mauvaise.

— Allons , monsieur , si vous n'avez plus à vous travestir, sortons du bal.

— Pas avant d'y avoir figuré avec vous, senora, reprit ironiquement M. Mendez.

Je me levai et donnai le bras à mon mari.

Il était resté sur le tapis vert un monceau d'or, toute la somme gagnée d'abord et perdue par moi.

— Vous n'emportez pas votre gain? dis-je à M. Mendez.

— Cet argent-là n'est pas à moi, il est au capitaine Lopez; vous ne l'auriez pas risqué contre votre mari.

— Est-ce que le capitaine est ici ?

— Non, et vous avez raison, il vaut bien mieux que j'emporte ces restes, trop abondants pour les valets.

Je souris h la pensée que cette somme considérable allait entrer vertueusement dans le ménage, et que, voulant me faire perdre, M. Mendez m'avait fait gagner.

Il devina le sens de mon sourire.

— Senora, nous irons demain matin déposer dans le tronc des pauvres cet ar^^ent qui n*a pas de propriétaire légitime.

La dernière leçon que me donnait mon mari avait

son mérite. Il n'était pas indifférent à notre budget d'accepter ou de repousser cette somme; l'héroïsme de 3[. 3Iendez me toucha.

— Vous vous vengez trop ! lui dis-je, et vous allez me donner des remords.

— Je manquerais mon Lut, Dolorida; je ne veux que vous donner des regrets.

Si l'amour avait été possible entre nous, cette minute eût décidé de ma destinée ; mais je ne dépassais jamais l'estime dans mes élans de ferveur conjugale, et d'ailleurs j'emportais un vif ressentiment.

Débarrassé de son domino , mon mari me donna le bras et se promena quelque temps à travers le bal; puis nous rentrâmes, sans que, le long de la route, un mot, un reproche, ou une tentative de réconciliation eût remué les douloureuses réflexions que chacun de nous portait en soi.

En rentrant, M. Mendez laissa tomber le petit poignard qu'il portait à sa ceinture et qu'il avait détacjîé.

— Vous avez manqué h l'obligation du costume, monsieur, m'empressai-je de lui dire. Ce poignard vous a fait un reproche. Il fallait tuer l'infidèle.

— Je suis un jaloux du dix-neuvième siècle dans un déguisement du temps du duc d'Albe , ré-

pondit mon mari : la ruse m'était aussi recommandée.

— Allons ! vous prévoyez tout et vous répondez à tout.

J'allai m'enfermer dans ma chambre ; j'avais hâte de me trouver seule. En posant la main sur cette fameuse clef symbolique de mon appartement, Je tressaillis et je pensai que je serai morte s'il eût fallu remplir l'engagement pris envers le capitaine Lopez.

Ce que j'éprouvais ne saurait se définir en un mot, à moins que la colère ne serve à désignei; et à résumer les sensations multiples et confuses. Oui, je débordais de fureur : fureur contre moi , qui m'étais prise à un piège ; fureur contre mon mari, qui m'avait exposée à une humiliation; fureur contre le jeu, et contre la vie plate et régulière qui ne pouvait fournir d'aliment à l'activité de mon cœur. Si le suicide ne m'eût pas semblé une lâcheté et l'aveu solennel que je me déclarais vaincue, j'aurais été, non pas me jeter dans ce fleuve lointain cpii m'avait refusée déjà une fois, mais chercher un poignard ou du poison.

Mais la mort ne tente pas les véritables joueurs. J'avais voulu me tuer quand je ne voulais plus jouer; maintenant, le problème de ma vie m'inté-

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ressait, me donnait une Apre curiosité. Je résolus de lutter d'abord contre moi, puis, si je me sentais invincible, de retourner mes armes contre mon mari, ou plutôt contre l'existence nouvelle qu'il voulait m'imposer.

Une conversion.

Oui, je luttai contre moi. J'essayai de reprendre au démon du jeu ce cœur qui ne [louvait se rassasier ni du ménage, ni de la politique, ni des hommages vulgaires. •

J'imaginai d'aimer mon mari; c'était m'y prendre un peu tard. L'estime froide que j'avais professée pour lui jusque-là ne donnait guère de prétextes à une passion, et lui-même ne m'aida pas dans cette tâche. Je pensai que la religion étoufferait, noierait cette fièvre sans but et sans cause : je fréquentai les églises, je me livrai aux pratiques les plus minutieuses; mais je n'étais pas d'une nature mystique. Il y avait en moi une ardeur des veines que les rosées divines n'éteignaient pas.

Je n'essayai même pas de m" intéresser à la politique. J'eusse volontiers conspiré; j'aurais joué à l'ambition, si l'enjeu eût valu une couronne au vain-

noo HISTOIRE D UNE DAME DE CŒUR

queiir, ou réchafaud an vaincu. J'aurais suKvi un bandit dans les montagnes, et niàché les halles pour un partisan. J'avais en moi une force, une énergie qui eût convenu également h l'iiéroïsme et au brigandage! Mais la compagne d'un député constitutionnel devait faire trop de chemin pour rencontrer un héros ou un bandit. Les exploits d'antichambre ministérielle ne pouvaient me ravir.

Les soins du ménage, quand je m'efforçais d'en faire un calmant, me semblaient un suicide. J'étais trop fière de souffrir, trop fière de ces élans qui m'égaraient dans le vague, pour préférer le repos absolu d'une ménagère! Quelles tortures! quel invincible ennui j'eus à combattre ! Le jeu laisse dans le souvenir de ceux qu'il a corrompus une soif d'acides, un besoin d'émotions rapides qui me manquaient toujours.

Quand je vis que je ne pouvais me vaincre et que j'avais assez lutté contre moi, je songeai à mettre M. 3Iendez en mesure de tenir sa promesse et à lutter contre lui.

Il ne me laissa pas le temps de lui confesser l'état de mon cœur.

— Vous avez bravement et loyalement combattu, madame; mais je vois bien que vous ne suffirez jamais à vous guérir.

— Alors, monsieur, que prétendez-vous pour ma guérison ?

— Le jeu était la distraction forcée du ménage; quand vous étiez enfermée dans les tristes devoirs conjugaux, vous remplaciez la liberté absente par un mouvement fébrile. Je vous rends la liberté. Je fais plus, je vous l'impose.

— Que voulez-vous dire ?

— Hélas ! j'aurais peut-être agi plus sagement pour votre repos en ne contrariant pas votre résolution lugubre, la nuit de notre rencontre. J'en parle sans crainte, parce cpie je sais qu'il n'y a plus de danger. Mais je veux réparer autant qu'il est en moi cette maladresse. Vous êtes libre, à partir de cette

Jieure, libre de me quitter, d'agir de toutes façons, excepté sur un seul point : vous n'êtes plus libre de rester avec moi.

— Alors vous me chassez !

— Dieu me préserve d'une pareille violence. J'avais pris sur vous des droits que j'abdique. Nous nous rendions réciproquement malheureux. Allez ' jouer votre jeu, laissez-moijouerlemien, puisque nous n'avons pas pu nous associer dans la même partie... J'ai fait quelques économies pour vous. Soyez assez brave, assez orgueilleuse pour les accepter. Si je vous avais laissé faire, dans quelques mois, dans

quelques semaines peut-être nous étions ruinés. Je ne veux plus qu'un pareil danger me menace. C'est donc hors de l'Kspagne que vous tenterez la chance.

— La liberté que vous m'offrez, c'est un exil.

— Non, c'est une distraction. Vous n'avez pas essayé des voyages : goûtez-en. Si vous restiez en Espagne, il arriverait h coup sûr quelque événement qui exposerait une fois de plus ou mon nom, ou mon honneur, ou mon argent. léserais obligé alors d'agir comme un mari brutal qui invoque la loi et la force, ou bien comme un mari sans intelligence et sans volonté, qui tend le cou et subit les malheurs qu'il pouvait empêcher. Je m'efforce de donner à cette crise un dénoùment spirituel. Je vais répandre le bruit que vous êtes partie pour la France, l'Angleterre, l'Amérique même, si vous voulez, afin de recueillir une succession. Je serai très-heureux de recevoir de vos nouvelles. Vous emporterez la clef de celte chand)re que le capitaine Lopez ne viendra pas vous réclamer. Je m'en rapporte à votre probilé de joueuse. Quand vous vous sentirez guérie radicalement, et prête à subir la vie régulière, j'annoncerai votre retour et j'irai au-devant de vous avec joie. Si vous vous trouvez incorrigible, alors vous me le direz encore pour que je puisse, sur mes économies, sur mon travail, thésauriser votre bourse de jeu. Je

tiens à ce que, partout où vous serez, vos dettes soient exactement payées. Si, enfin, car il faut tout prévoir, la passion sans cause et sans idéal qui vous torture rencontrait un prétexte, ou un idéal, ne m'écrivez pas; car ces confidences sont toujours pénibles et choquantes à faire. Renvoyez-moi seulement la clef de votre chambre. Je saurai ce que cela veut dire. A partir de ce jour-là, je serai veuf. Vous serez affranchie de tout scrupule et je porterai votre deuil, en annonçant votre mort.

— Monsieur, vous êtes un honnête homme et un mari spirituel.

— C'est précisément pour rester l'un et l'autre que je prends envers moi et envers vous ces précautions. La patience aurait pu me trahir un jour. De cette façon-là, je puis jurer qu'elle me restera.

— J'accepte toutes les conditions, dis-je à mon mari. Je pourrais vous laisser cette clef que vous me tendez comme un reproche, peut-être comme une menace; mais je l'emporte comme le gage et la preuve de ma liberté.

Deux jours après, je quittais Madrid. Je vins en France. J'avais entendu dire que les femmes, du moins, y étaient libres. Je trouvai Paris fort ému par l'apparition d'un livre où l'on discutait les égards qu'un mari doit aux amants de sa femme. Les théà-

très étaient devenus des succursales de modistes, où le monde honnête allait prendre modèle sur le monde qui ne l'est pas. Tout le monde jouait , mais avec avarice et sans passion. Les femmes qui jetaient un billet de banque sur un tapis songeaient h leurs épargnes et à payer leurs dettes. Les jeunes filles remuaientles cartes pour trouver une dot. Leshommes jouaient à la Bourse. J'aurais été une monstruosité dans cette élégante cohue, où des demi-vices suffisaient pour équilibrer des demi-vertus. Les ménages que je pus étudier me rendirent fière de M. Mendez. En France, le mariage a de fréquentes analogies avec mes fiançailles sur le bord du Mançanarez. Il n'est pas besoin de se rencontrer cinq minutes pour se lier indéfiniment; et il semble que la délicatesse des mœurs et le raffinement tiennent surtout à unir des gens qui n^ se sont jamais parlé ni jamais vus.

Je m'ennuyai de cette société, qui n'a ni le charme austère de la vertu, ni l'étourdissante ivresse de la corruption. Ce désordre hypocrite et mesquin me fatigua et me révolta. Je serrai ma clef avec force. J'aurais été désespérée de la laisser tomber au milieu de cette foule si bien gantée. Ils se seraient mis deux ou trois pour la ramasser.

J'allais passer en Angleterre, non pas, grand Dieu, pour y trouver plus de distraction, mais pour

boire tout de suite l'ennui jusqu'à la lie, quand, au Havre, l'idée me vint de m' embarquer sur un navire qui allait en Australie. Les voyages lointains, l'inconnu, les dangers pouvaient me plaire, m'occuper.

— Essayons, me disais-je, de faire entrer la nature et l'inconnu dans ce cœur vide.

Je ressentis un effet bizarre de ce remède. Quand je quittai l'Europe, quand je me trouvai au milieu de l'Océan; la solitude morale dans laquelle j'avais vécu jusque-là m'apparut plus distincte, plus poignante. La mer a reçu la première larme que j'eusse encore versée. Quoi! je partais, j'allais dans un monde barbare, sauvage, chercher des émotions qui ne fussent pas les vieux penchants et les vieilles passions de TEurope, et personne, au départ, ne m'avait adressé d'adieux; personne ne souffrait de mon absence ; personne n'était avec moi pour partager mes dangers, pour m'embrasser devant la mort, si le vaisseau qui me portait devait s'engloutir.

Les amours humaines que j'avais traversées et coudovées m'avaient éloiernée de l'amour. La solitude de l'Océan m'initia tout à coup. Je me sentais inutile sous le ciel ; je me disais que cette flamme de mon cœur me dévorerait vainement, et que je ne trouverais peut-être jamais l'emploi de ces facultés

précieuses que j'avais trompées jusque-là par le jeu et par les superstitions. Je pensais à ma mère, qui se mourait peut-être au fond d'un couvent d'Espagne, et je me sentais des tendresses de fdle et des ardeurs maternelles.

— Elle me pleure ! m'écriais-je. Ah ! si j'avais des enfants à pleurer et à attendre !

Mon mari ne se doute guère du supplice auquel il m'a condamnée. S'il m'était apparu tout à coup, je me serais jetée dans ses bras en le conjurant de m'aimer. Le devoir me luisait comme un mirage ; je trouvais des joies dans le sacrifice, dans l'immolation de tous mes instincts, au bonheur d'une famille, à la gloire d'un ménage...

Un jour, des matelots qui jouaient se prirent de querelle, et, pour une misérable question de caries, s'assassinèrent entre eux. J'étais là, j'avais suivi la partie, je vis tirer les couteaux et je vis jaillir le sang. La passion du jeu m'apparut dans sa manifestation la plus grossière, la plus naïve, la plus sincère. J'eus horreur de moi et des cartes, et quand je pensai à tous les mouvements de haine que j'avais parfois ressentis, je faillis sauter par-dessus le bord et me jeter dans l'Océan, comme complice de ces joueurs féroces.

Je ne sais pourtant si je suis guérie, et si la fré-

nésie qui m'a dévorée me torturerait encore; mais je sais bien que j'ai place maintenant dans mon cœur pour d'autres sentiments. Je pourrais être encore joueuse; je ne serais plus la joueuse exclusive et égoïste qui n'aimait rien. Mon cœur s'est amolli; ce qu'il y avait de viril dans ma nature a disparu. L'influence de mon père a cessé ; c'est au tour maintenant de ma mère. Elle voulait que je fusse une femme; je le deviens; je veux aimer... j'aimerai mon mari.

Voilà pourquoi j'écris pour lui cette confession, que je lui montrerai au retour... car je reviens en Europe, sans avoir même touché les rives de l'Australie.

DOLORIDA MeNDEZ.

Écrit à bord du Cyclnpe.

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