HISTOIRE DUNE NAÏADE
grandes machines à vapeur à la quasi-réalisation du vœu d'Henri IV ! Voici ce que proposerait ce rêveur enthousiaste. (Nous lui laissons l'entière responsabilité de son utopie.) Par des modifications légères, et k lui connues, les chaudières à vapeur où bout une eau inutile pourraient admirablement servir à faire cuire l'humble bœuf des gens pauvres, que l'idée d'un foyer longtemps allumé chez eux effrayerait. Dans chaque pays où le bienfait de la plus petite usine à vapeur, de la moindre locomotive serait accordé, chaque habitant viendrait apporter son souper, soigneusement ficelé et étiqueté ; et la chaudière commune rendrait ensuite à chacun son bœuf, élaboré côte à côte du bœuf du voisni, peut-être d'un ennemi. Qui sait même (ceci est de la gastronomie transcendentale, de la philosophie culinaire), qui sait si la pensée d'un bouillon commun, d'une nourriture apprêtée dans le même récipient, n'éteindrait pas les haines rebelles, ne ferait pas naître dans l'esprit des gens l'idée d'un rapprochement commencé par l'élément vital? Du bœuf à l'homme, il y a si peu de distance ! la seule distance, peut-être, de la viande utile à celle qui ne l'est pas.
Louis XIV, à coup sûr, serait fort étonné de ces projets qui seraient appliqués le jour où le soleil, en se levant, se jouerait dans les bras du télégraphe hu-
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mnnitaire. Dans cet heureux temps, on se mettrait en route sans inquiétude, et en montant en chemin de fer, on pourrait jouir de la délicieuse assurance d'être précédé de son dîner et de voyager h la vapeur de son pot-au-feu.
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Dire que chaque ligne de chemin ouverte à la circulation est un progrès, une conquête, c'est répéter une vérité si banale qu'on ne la fait plus entrer que dans les discours officiels. Mais quand on écrit , comme je le fais, d'une cellule de séminaire, en face des créneaux de Philippe II, des bastions de Vauban, de toute la science du passé, cette banalité prend un caractère saisissant; on est contraint de la répéter et d'en faire la formule de son émotion.
Oui, si jamais le progrès a monté résolument à l'assaut du passé, ce fut dans cette circonstance. Cette vieille forteresse semblait inaccessible; quand
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elle vit s'allonger vers elle ce serpent leiitalenr (|iii porte en lui la science du bien et du mal, elle se révolta, elle mit la main sur toutes ses tours et défendit qu'on y louchât. iMais le serpent est intrépide; il déroula ses anneaux autotu* de l'enceinte; aujourd'hui, il est à mi-côte de la forteresse; demain il mordra les premiers remparts, et les Luxembourgeois commencent à lui demander de cueillir la j)omme, qui ne sourit guère aux Prussiens.
En d'autres termes, et pour parler sans plus de métaphores, le chemin de fer que nous venons de voir inaugurer a rencontré des obstacles bien autrement difticiles que les roches à percer, que lei abîmes à franchir; et quand entin l'énergie de la volonté triompha des résistances, il fut imposé à la Compagnie du chemin de fer l'obligation de construire une forteresse pour compenser la construction d'une gare, et on lui permit de toucher à la ceinture de cette auguste tiancée du loi de Garbe, à la condition qu'elle mettrait des bastions et des créneaux à ses viaducs, et que la science du xix*^ siècle l'aflublerait des collerettes de Philip}>e II et des vertugadins du temps de Vauban
La station du chemin de fer, qui est à une certaine distance de la ville, ne doit être rapprochée
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iju'afuès des travaux d'art considérables et la cous- Iruclioii (l'iui petit fort pour surveiller la voie; mais il y a, dans toutes ces exigences du génie militaire, une vanité qui fait soinire, et qui n'enq)éche pas (pi'en voyant [;oser, autour de solennels rem})arts, les rails égalitaires, on ne répète avec confiance ce (pie le grand poète fait dire à Claude Frollo : Ceci I liera cela.
En attendant, les Luxembourgeois n'ont tué ipie le veau gras, pour faire accueil aux invités de France et de Belgique. 11 est impossible d'iniaginer une réception plus cordiale, i)lus sympathique. Les habitants s'étaient empressés de réclamer des hôtes; et les cellules vides du séminaire en vacances ont donné l'hospitalité à une vingtaine de journalistes ([ui ont scandalisé doucement les pieux échos du vénérable édifice.
ïl s'agissait d'inaugurer la ligne d'Arlon à Luxembourg, sur le territoire belge, et celle de Thionville à Luxembourg sur la frontière de la France, .le n'ai donc pas à vous décrire le paysage de Paris h Thionville, et la faible distance parcourue depuis cette dernière ville jusqu'cà la station me dispense de l'obligation du pittoresque.
Nous sommes arrivés à Luxembourg à sept heures du soir, après un voyage que les prévenances de la
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CoiDpagiiii' (lu chciiiiii do kv de l'Est avaient sini;ulièremeiit abrégé.
Nous entrâmes à Luxembourg par une nuit éclatante (fui estompait d'une brume argentée les angles aigus des murailles. La ville est bâtie sur un rochei à pic à 289 mètres ; elle est entourée de trois côtés par une étroite vallée au fond de laquelle coulent le Petersburn et l'Alzette. L'ascension est pénible; mais le panorama ravissant, les aspects étranges que la sauvagerie de la nature et les engins de la barbarie de l'homme offrent aux regards, récompensent le voyageur.
On ne saurait imaginer un plus tidèle tableau d*une forteresse du moyen âge, quand, du belvédère du Casino, on contemple tous ces travaux accunnilés par le génie de la guerre. La ville n'a pas de monument qui mérite l'examen ; mais elle a une physionomie toute individuelle qui plaît, par un air de naïveté, de gaucherie, si j'ose ainsi dire. D'ailleurs le moyen de ne pas trouver jolie une ville dont tous les habitants vous saluent au passage, dont chaque maison vous est ouverte, où vous restez deux jours, et où vous croyez laisser des amis de dix ans !
Une seule chose m'a attristé dans cette jolie petite ville, c'est le Rother Brunnen (le puits rouge).
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A cause de sa position exceptionnelle, Luxembourg n^a pas d'eau. Ce qu'on mêle dans son verre au perfide vin de Sarre, sous prétexte d'en corriger la douceur enivrante, est une espèce de liquide jaunâtre impossible à avaler. Cette fiction d'eau pure est extraite d'un puits effroyable, situé au milieu de la ville, et dans lequel plongent incessamment deux seaux gigantesques que fait mouvoir une roue... humaine. Imaginez une roue d'écureuil, et deux soldats prussiens marchant dans cette roue pour la faire tourner. Il paraît que cet exercice, je dirais presque ce supplice, est réservé aux délinquants. C'est une salle de police utilitaire et mouvante. J'ignore, toutefois, si la ville est privée d'eau quand les soldats se sont tous si bien conduits qu'aucun d'eux n'a mérité la salle de police. Espérons que le voisinage du chemin de fer fera naître l'idée d'une petite machine à vapeur pour remplacer les soldats prussiens.
Le programme des festivités (c'est le mot local) comprenait deux jours. Le premier jour était consacré à la bénédiction des locomotives, aux réjouissances de la rue, au banquet, au feu d'artifice.
Le programme, a été rempli avec une scrupuleuse attention. Sur un seul point, cependant, la feslivité a fait défaut ; un superbe mat de cocagne
avait été dressé au milieu de la place (jiiillaume, offrant aux regards et aux convoitises des nnouchoirs éclatants, des couverts d'argent incontestable, et même, je erois, un petit jambon. Malgré ces diverses séductions, et malgré la dernière surtout, il ne s'est trouvé personne pour monter au mât et pour disputer ces divers objets : il a fallu déplanter le mat avec toutes ses grappes.
La bénédiction des locomotives était indiquée sur les affiches pour midi; elle a eu lieu à une heure seulement, et toute l'assistance a dû se laisser dévorer par le plus inhos[)italier des soleils. Le clergé surtout, qui se tenait debout et tête nue au milieu de la voie, a souffert de ce petit désaccord entre le programme et les dispositions prises pour l'arrivée des convois. Le prince Henri des Pays-Bas, la princesse son épouse, le prince d'Orange ont attendu avec une placidité que tout le monde a pu admirer et qui faisait songer à Louis XÏV. Enfin, à une heure précise, un double convoi venant, l'un de Belgique, l'autre de France, pavoisé des drapeaux hollandais, belges, prussiens, français, a fait son entrée dans la gare sur deux voies parallèles, et s'est arrêté en face de l'autel. Les divers ingénieurs de la Compagnie, des fonctionnaires en grand uniforme, des membres du ministère belge se sont alors avancés,
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et les présentations officielles ont eu lieu. Permettez-moi de me dispenser de la nomenclature des noms. Je craindrais de manquer d'exactitude dans rorthographe de quelques-uns d'entre eux, et je ne voudrais pas oublier non plus aucun de ceux qui tiennent à être cités à propos de solennités de ce genre. Diverses décorations belges et hollandaises ont été distribuées, notamment à MM. Waring frères, entrepreneurs du réseau luxembourgeois, qui ont reçu l'ordre de Léopold et l'ordre de la Couronne de chêne. Après la célébration de la messe, le provicaire, M. Aximus, a prononcé un assez long discours, fort remarquable au point de vue du style, mais légèrement empreint de ces défiances du progrès qui caractérisent plus ou moins l'éloquence cléricale. Il a notamment rangé les sciences et les arts parmi les intérêts matériels avec une complaisance entachée de paradoxe. Ce discours, écouté sous les ardeurs du soleil, eût doublé son succès s'il eût pu être débité à l'ombre.
Une cantate dont les paroles sont dues à un Luxembourgeois, M. Xeumann, professeur à l'Athénœum, et dont la musique ingénieuse et brillante fait le plus grand honneur au compositeur, M. Zinner, a été chantée avec beaucoup d'ensemble. Puis le cortège est rentré, fanfare en tête, et les neuf
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dragons de Luxembourg servant d'escorte, dans la ville, où le banquet attendait les invités.
Chacun, en (juittant la gare, se plaisait à en admirer l'élégance. Je ne crois pas me tromper en attribuant à 31. Grenier, l'ingénieur en chef du chemin (lUillaume-Luxemboui^g, tout le mérite de cette construction.
A quatre heures, la salle de l'hôtel de ville, trèsbelle et très-vaste, réunissait 330 invités autour des soni])luosités culinaires de l'inévitable maison Potel et Chabot. Dieu me garde de médire de ces ingénieux fournisseurs des galas européens ! mais je crois que plus d'un convive eût préféré un banquet franchement national, avec les imperfections pittoresques de la cuisine du cru , à cette perfection banale que nous connaissons tant, que nous connaissons trop, et qui, à mesure qu'on ouvre des chemins de fer, poursuit, harcèle les convives de ses surtouts en fleurs et de ses poidardes truffées à la Toulouse. Il est certain que , quand la Chine sera ouverte, le premier banquet qu'on y fera sera servi par Potel et Chabot. On avait pris Aristide en haine pour beaucoup moins que cela.
Le coup d'œil des trois salles du banquet était fort beau. LL. AA. RR. le prince Henri et le prince d'Orange présidaient. Le prince d'Orange est un
jeune homme de dix-neuf ans à peine (1859), qui paraît supporter avec une résignation douteuse l'ennui de ces sortes de cérémonies. Le prince Henri, au contraire , calme, silencieux , flegmatique , paraît vivre en sympathie étroite avec l'étiquette; il portait l'uniforme d'amiral. Le prince d'Orange était en uniforme de chasseur luxembourgeois.
Le prince d'Orange, l'héritier présomptif, a porté la santé du roi Guillaume, son père. Le prince Henri des Pays-Bas a bu aux souverains étrangers qui avaient contribué à l'achèvement du réseau luxembourgeois. La France était implicitement comprise dans ce toast et la Belgique aussi; pour cette dernière, le fait avait une certaine valeur historique. C'était, je crois, depuis la révolution de 1 830, la première fois qu'un prince de la maison d'Orange buvait à la santé du roi Léopold.
M. de Tornaco , président de la chambre des représentants du grand-duché, a porté un toast au prince d'Orange. M. Norbert-Metz, le chef de l'opposition parlementaire, dans quelques paroles chaleureuses et interrompues par des applaudissements, a consacré officiellement la réconciliation de son parti avec le pouvoir, et a rendu hommage aux généreux efforts du prince Henri en faveur des chemins de fer. Le prince d'Orange a repris la parole
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pour ])()ir(' ;ui grand-diiclié de Luxembourg. M. le marquis d'Alborn, mend)re du conseil d'administration du chemin de fer, a porté un toast à S. 31. la reine des Pays-Bas et à S. A. la princesse Henri.
Le prince Henri a répondu avec émotion et a Laissé échapper, à i)ropos des dissensions politiques qui avaient, à une certaine époque, agité le grandduché, et à propos des difficultés qu'il avait trouvées lui-même pour réaliser la création du réseau luxembourgeois , quelques paroles simples, mais d'une valeur politique sérieuse. M. Napoléon Duchàtel, au nom des administrateurs, a pris la parole, et, en remerciant encore une fois le prince Henri de son concours efficace, a félicité le pays qui voyait poindre une aurore de prospérité sous le double rayonnement du pouvoir et de la liberté. M. Perdonnet a clos la série des toasts par quelques mots d'hommage à la mémoire de Guillanme V'% le premier fondateur et le bienfaiteur des chemins de fer en Hollande.
Une cantate d'un jeune compositeur français , M. Gailliot, a été exécutée pendant le repas , et je vous affirme qu'elle révèle un talent sérieux et brillant. Il était fâcheux que le cliquetis du banquet ne permît pas d'en goûter toutes les délicatesses.
Cette journée , qui datera dans les fastes de Luxembourg, s'est terminée par un des plus beaux
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feux d'artifice que , de mémoire de Parisien , nous ayons eu à applaudir. Préparé sur un fort, de l'autre côté de la profonde vallée qui longe la ville , il avait devant lui tout le peuple en amphithéâtre sur les collines. Un ciel pur, un admirable paysage , aidaient aux féeries de la pyrotechnie. On a surtout applaudi un tableau illuminé du viaduc projeté, surmonté d'un convoi en marche. Des feux de Bengale , allumés de distance en distance sur les hauteurs et au bas des murailles de Philippe II , faisaient flotter la vieille ville dans une atmosphère idéale et complétaient les illusions de cette soirée fantastique.
Les fêtes du lendemain peuvent se décrire en peu de mots. On a posé, avec le cérémonial habituel, la première pierre du viaduc qui doit relier le chemin de fer h la ville. On a débité des discours, tiré le canon, chanté les cantates déjà chantées la veille, et tout s'est terminé par une rentrée solennelle. Le soir, avait lieu le bal; il était nombreux et offrait à l'observateur cette particularité, qu'on s'y rafraîchissait avec des tranches de jambon.
Tel est , aussi bref que possible , le récit des fêtes qui ont empli Luxembourg de joie et d'espérance. Un beau temps , un magnifique pays , des gens de tout cœur et de franche hospitalité, des princes inteUigents, une conquête de plus du progrès, toutes
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les gracieusetés de la compagnie de l'Est envers les invités, un souvenir- reconnaissant à ce beau et silencieux séminaire, où tout ce qui n'était pas matelas était d'une douceur prodigieuse, voilà ce qu'il faut rappeler et répéter en terminant pour acquitter une dette sacrée envers la nature , les hommes et les idées.
Luxembourg, 8 octobre 1859.
J'ai vu brûler et s'éteindre déjà bien des lampions dans ma vie. J'ai vu, au l^*" mai, à l'anniversaire des journées de juillet ; plus tard , sous la république, et maintenant, dans l'ordonnance symétrique des manifestations impériales , bien de la poudre jetée aux yeux. Jamais je n'ai rien vu de comparable à ce qui se passe depuis lundi dans la ville de Gand (1). Que dis-je ? depuis dimanche. Car, dans
(1) Ces fêtes étaient données à l'occasion du deuxième congrès tenu par V Association internationale pour le progrès des sciences sociales,
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roxpaiisioil abondante de son orgueil et de sa joie, la vieille cité d'Arlevveld commençait à se réjouir la veille du congrès , et laissait déborder son programme avec son cœur, désespérant de pouvoir tout dire et tout faire en huit jours.
Nous avons épuisé à Paris toutes les formules laudatives pour les illuminations des Champs-Elysées; il est convenu que c'est féerique. Mais comment peindre alors ces illuminations de Gand , qui ne ressemblent à rien de ce que tous les Godillot du passé, du présent et de l'avenir peuvent nous promettre? Comment raconter cette fête vénitienne qui a fait passer sous nos yeux pendant quatre heures des rêves éblouissants, des merveilles comme les contes, comme les fées n'en inventèrent jamais!
Il y a ici un génie spécial , le génie du goût, du succès , de la mise en scène ; ou plutôt ce génie , c'est le cœur d'une grande cité , fière de ses droits, jalouse de montrer tout ce que peut l'initiative des communes , et puisant, dans les inépuisables transports d'une nation libre, des splendeurs à stupéfier, à attrister peut-être des voyageurs, des hôtes comme moi.
Parmi les innombrables transparents que nous avons vus aux fenêtres , j'en ai remarqué un , naïf et sincère , ipii résiune tous les sentiments de la
ville : « Illuminons pour ceux qui viennent nous éclairer ! » Voilà ce qu'ils se disent, voilà ce qu'ils proclament, voilà ce qui nous comble de reconnaissance et de confusion. Mais c'est nous, au contraire, nous les aveugles, qui emporterons d'ici quelques lueurs de plus ; c'est nous qui repartirons éclairés , échauffés de cette lumière des âmes qui s'appelle aujourd'hui l'hospitalité, la fraternité, et qui s'appellera demain, quand nous y penserons, la conscience de la liberté.
Je ne veux pas oublier la douce surprise de cette vue singulière de 6,000 enfants des écoles communales recevant , sur la grande place du marché aux grains, les membres du congrès.
Je n'insisterai pas sur ce touchant tableau ; mais, en réservant les réflexions que cette preuve magnifique de la vie communale faisait naître en foule, je ne dois pas omettre de dire qu'au point de vue pittoresque, rien de plus saisissant que cette multitude d'enfants emplissant, avec un ordre parfait, bannières en tête, tous les replis de la place.
Ils regardaient , presque pâles d'émotion , ces vieux écoliers venus de tous les points du monde ^ qui défilaient chapeau bas devant eux, les saluant avec respect, comme l'avenir d'une patrie intelligente et libre. La musique jouait l'air national; le
carillon des tours, des beffrois , se mêlait au bruit ; et, de tous côtés, l'horizon était obstrué, égayé d'étendards, de drapeaux, de banderoles, de fleurs, d'écussons, de tableaux même , qui couvraient les maisons du haut en bas, qui allaient à travers la rue, d'une maison aune autre, et qui remplaçaient le ciel par une voûte mobile et bigarrée d'étoffes de toutes les couleurs.
La Flandre est bien encore le pays de Rubens. Quel peintre n'eiit été jaloux de ce décor, de ce rajeunissement donné tout à coup aux vieux édifices, à l'Hôtel-de-Ville ! Quand , après l'installation solennelle du congrès , le cortège s'est dirigé vers une autre place, celle du Vendredi, où l'attendait la statue d'Arteweld, le plaisir des yeux s'est agrandi d'un sentiment austère , et l'on comprenait que , dans cette joie de tout un peuple, vivait un souvenir pieux, presque un deuil triomphal.
Arteweld est le héros de Gand. On montre dans chaque rue la place où il a parlé, où il s'est battu. La vieille église Saint-Jean rappelle qu'il était capitaine de la compagnie du quartier. La statue que la reconnaissance nationale vient de lui élever est précisément dressée à l'endroit où le brasseur-roi affirma « les droits de la cité » , comme le dit la cantate flamande cpii a été chantée à cette occasion :
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« Salut, place héroïque ! champ du Vendredi, salut ! Parle-nous des exploits du héros populaire ; rappelle-nous qu'il brava ici l'insolente tyrannie; qu'ici même il foula aux pieds et rendit impuissant l'orgueil de Rome î »
Plus loin, un grand drapeau marque l'endroit où Arteweld, victime d'une réaction, tomba comme Mazaniello.Parune singularité qui nous est expliquée bientôt, toute la place du Vendredi est tendue de blanc et de noir : on dirait une ornementation funèbre. Nous nous étonnions de ces sombres couleurs mêlées à des fleurs , à des guirlandes de feuillage.
Est-ce la mort du grand citoyen que l'on déplore encore le jour de son apothéose? Non; mais les couleurs de la ville de Gand sont précisément le noir avec un lion d'argent ; et sur la place , ce sont les couleurs de la ville qui s'aftirment, au-dessus et avant les couleurs nationales. Nous remarquons aussi l'écusson des Chaperons Blancs, nni partout à l'écusson belge. Jacques Arteweld était le chef d'une compagnie de soldats volontaires qu'on appelait la compagnie des Chaperons Blancs , et voilà pourquoi nous voyons sur un écusson trois chaperons , trois casquettes à la Buridan , pour ceux qui comprendraient mieux cette comparaison.
La place, garnie d'immenses tribunes, fermée à
l'une de ses extrémités par une estrade gigantesque pour la Société royale des chœurs, avait un trône en face de l'échafaudage de la statue. Le roi Léopold était attendu et devait venir saluer avec le peuple le citoyen qui avait osé résister à la royauté.
En effet, à trois heures, les fanfares, les tambours, les clameurs , annoncent l'arrivée du cortège, c'està-dire des trois voitures et des deux piqueurs qui aident au prestige royal. On ne saurait s'imaginer l'acclamation vibrante, les cris de «Vive le roi! » qui assourdissent l'air pendant cinq minutes. Les corporations des métiers qui sont venues là agitent leurs bannières de toutes les couleurs; des armuriers, vêtus en archers, comme une compagnie des Chaperons du moyen âge, ressuscites tout à coup pour recevoir l'hommage de toute cette foule , brandissent leurs larges épées, et, au milieu de ce tumulte superbe , l'air de la Brabançonne fait passer au-dessus de la tête d'Arteweld , renaissant dans le bronze , le témoignage de la fidélité des Flandres au sentiment de leur indépendance.
Ecoutez la cantate ! voici qu'elle s'écrie :
« La Flandre aime encore sa gloire, ses droits, sa liberté. Oui , la Flandre chérit sa liberté et ses droits !
« Passé glorieux , dissipe les ombres qui t'environnent. Déroule tes pages éclatantes ou sombres. Dis-nous les souffrances, les luttes, les bauts faits des aïeux ! »
( La musique de la cantate , parfaitement interprétée par la Société royale des cbœurs, est de M. Gevaert. La statue, de 3L Desvignes-Guyot (j'ai peur, ne citant que de mémoire, d'estropier le nom), a une belle attitude. Le héros étend la main dans un geste de commandement , mais aussi de conciliation.)
ce Qui donc, d'un geste souverain, rappela l'ordre et la paix ? Qui rétablit entre les combattants la concorde et la fraternité? Qui? le Ruwart , notre gloire, la gloire du pays! D'un geste souverain, il rappela l'ordre et la paix ! »
Le roi des Belges a décoré le statuaire en face de son œuvre, aux applaudissements universels.
La cérémonie terminée, la foule s'écoule en un ordre admirable, que ne trouble pas, en voulant le diriger, l'intervention de la police.
Le soir, la ville était illuminée de cette façon originale, charmante, que je voudrais bien voir imitée en France. A toutes les fenêtres, des transparents.
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des verres de couleur, des inscriptions. A peine si l'on dislingue dans ces avenues lumineuses quelques points obscurs , quelques protestations honteuses des cléricaux , lesquels ne participent en rien à cette réjouissance nationale , et encore moins à cette solennité internationale. Il a pourtant été beaucoup parlé d'eux au congrès.
Le soir, deux fêtes étaient offertes aux étrangers : l'une à la Société de l'Union , et l'autre au Cercle commercial. Une affluence considérable, des salons encombrés , des fleurs, des lustres , des jardins illuminés : voilà tout ce que je puis dire brièvement de ces deux raouts, qui ont eu trop de succès , puisqu'on semblait, pendant quelques heures, devoir s'y étouffer. La famille royale s'est rendue à ces deux réunions , où l'accueil le plus sympathique lui a été fait. Et c'est ainsi que s'est terminée la première journée du congrès.
Le lendemain , la physionomie de la ville est la même. Pendant huit jours, Gand restera pavoisé, orné , enguirlandé. Je passe sur l'inauguration du boulevard Frère-Orban. Nous sommes blasés, en France, sur les inaugurations de boulevards. J'aurais bien à établir quelque différence , à signaler quelques nuances ; mais , au fond , l'inauguration nous est si familière, qu'il n'y aurait pas là grande nou-
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veauté. Vers les cinq heures du soir, un grand concert populaire était donné devant la statue d'Arteweld. Il faut aimer la musique à Gand. On en met partout, et croyez bien que c'est de la bonne, de l'excellente musique. Les plus grandes rivalités , après celles des catholiques et des libéraux, sont entre les diverses sociétés musicales.
A sept heures du soir, une fête de nuit, un bal en plein air et dans les salons du Casino nous était promis et nous a été donné. C'est maintenant que la féerie commence ; c'est ici qu'il faudrait rajeunir les formules. Le grand et beau jardin du Casino était éclairé par des chefs-d'œuvre d'illumination. Un édifice tout en verres de coufeurs laissait voir la statue d'Arteweld tout en feu.
Cet Alhambra féerique se mirait dans une pièce d'eau , et des flammes de Bengale semblaient par instants soulever tout ce décor et le faire flotter dans des nues. Je semble avoir tout dit en parlant de verres de couleurs. Mais ce qui distingue l'illumination gantoise , c'est que la charpente sur laquelle elle s'applique est ingénieusement peinte avec des parties arrangées en transparents , de façon à produire des ombres, des reliefs , des nuances d'une adorable douceur. C'est ainsi que des guirlandes de fleurs lumineuses serpentaient à travers les arbres ;
c*est ainsi qu'un bouquet splendide, avec toutes les fleurs distinctes , avec les ombres les plus délicates, rayonnait au milieu des pelouses.
Oii étaient les 6,000 enfants des écoles , pour s'extasier et pour croire qu'une fée avait enchanté ce jardin? A cette heure-là , les enfants étaient remplacés par toutes les personnes graves, qui restaient stupéfaites, charmées, éblouies par ce tour de force. Ce n'était pas tout. Une expositiou de fleurs (de fleurs réelles) avait été organisée. Imaginez un cirque dont tous les gradins seraient remplis par des plantes rares, mêlées avec un goût extraordinaire; des statues apparaissant au milieu des fleurs.
Le milieu de l'arène est dans une obscurité absolue : c'est là que passent les spectateurs; mais les gradins, doucement éclairés par des lampes cachées derrière les tiges et les gazons, semblent une évocation , une ascension aérienne , comme un rêve embaumé qui émerge du sol obscur pour se dissiper bientôt dans le ciel. Cette façon d'exposer les fleurs le soir, d'en faire un panorama, est une idée ingénieuse , et nous sommes sortis du Casino dans les dispositions les plus poétiques , surtout pour des membres d'un congrès qui avaient discuté toute la journée la question de la peine de mort.
Croyez-vous qu'avec une journée si bien remplie
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nous n'avions plus qu'à rentrer chez nous? Détrompez-vous. La place d'Armes de Gand , illuminée d'après ce système familier au pays , avec des portiques et un kiosque plus aérien , plus léger, plus éblouissant que toutes les œuvres de contes de fées, la place d'Armes nous réservait le spectacle d'une kermesse flamande, avec quelque chose de plus fin, de plus moderne , qui épanouissait le cœur sans heurter le goût. Les hommes dansaient quelquefois entre eux quand les femmes manquaient, et ils n'eu paraissaient pas plus mal danser : c'était une joie , un éclat, un rire et un ordre admirables !
Le digne bourgmestre de Gand, M. de Kerkhove, un de ces hommes qui savent allier toutes les formes du libéralisme le plus sincère à tous les mérites de l'administration la mieux entendue, 31. de Kerkhove nous disait hier que, pendant ces fêtes, cette agglomération de plus de 50,000 personnes, venues de tous les points de la province , il n'y avait pas eu un accident, un délit, une plainte, une querelle; la' police est une sinécure, et cette grande ville de Gand a pour toute sa discipline 60 agents de police et 8 gendarmes !
Voilà ce qui me semble plus difficile à imiter, mais plus enviable encore que les illuminations.
3Iercredi , à onze heures du matin , le cercle des
Sans nom, non sans cœur^ nous offrait un concert dans la salle du Trône, à l'hôlel de ville. Tl s'agissait des récompenses à accorder à la bienfaisance individuelle. Mon Dieu ! oui ; tout en s'amusant, dans cet excellent pays, on songe aux pauvres, aux malheureux, et on encourage ceux qui leur viennent en aide. Jules Simon a prononcé un fort beau discours à cette occasion , puis il a donné l'accolade au président de la Société, et nous sommes allés entendre discuter la question qui dure encore de l'intervention de l'État dans l'enseignement public. A cinq heures, dans cette même journée , concert au Jardin zoolologique, et à neuf heures, la fête vénitienne , dont je veux vous dire quelques mots.
Gand est composé d'une multitude d'îles et d'îlots formés par l'Escaut et par un affluent de l'Escaut. Cette disposition donne , la nuit , une certaine analogie , bien lointaine , je le reconnais, mais réelle , avec Venise , avec ses canaux , et l'on comprend dès lors tout le parti qu'une imagination ingénieuse comme celle des Gantois peut tirer de cette analogie. Aussi nous attendions-nous à un spectacle curieux. Toutes nos espérances ont été dépassées. Inventez, imaginez des folies nautiques , pyrotechniques. Des cygnes de feu qui évoluaient dans les eaux, des édifices qui se promenaient étincelants sur la rivière.
des jonques chinoises, des jardins fleuris et éclatant tout à coup en feux d'artifice : c'était un long sillage de flamme dans la rivière et dans le ciel. Sur les bords, toute une population pressée , entassée , aux fenêtres , sur les toits , et acclamant chaque cliefd'œuvre qui naviguait. Par instants, tous les quais étaient couverts d'une aurore bleue, verte, rose, et la musique, cette compagne inséparable du congrès, se mêlait à ces noces du feu et de l'eau pour les célébrer, pour les chanter, pour les consacrer et les résumer dans une harmonie.
Le défilé de ces barques, ainsi transformées en palais, en bouquets lumineux, a duré plusieurs heures; il s'est terminé par une statue d'Arteweld, qu'un foyer électrique éclairait, et qui semblait marcher sur les eaux; on eût dit le fantôme du héros populaire, sortant de la tombe sanglante où l'impopularité d'une heure l'a couché, et venant s'unir à ses concitoyens pour se réjouir avec eux de ce banquet fraternel, de cette communion de toutes les intelbgences. Pourquoi donc les organisateurs de nos fêtes parisiennes, de nos enthousiasmes nationaux, n'envoient-ils pas étudier à Gand les secrets de cette décoration magique ? Quand ils apprendraient aussi que le patriotisme est une des raisons de ces splendeurs, le patriotisme qui n'est que l'exten-
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sion de l'amour de la liberté, — où serait le mal ?
Cette fête vénitienne, organisée par la Société des régates, était pour nous tous un sujet d'étonnement profond, mais paraissait familière aux habitants de la ville de Gand. Je dois dire en passant que tous les prestiges de ces solennités renaissantes ne sont pas l'effort de la vanité communale. Ce n'est ni un budget spécial, ni un entrepreneur commim, qui veut nous laisser un souvenir de la ville de Gand : chaque Société particulière a rivalisé, a offert son concours. L'initiative personnelle est ici aussi puissante que l'initiative de l'autorité.
Hier on nous a ménagés. Nous n'avons eu qu'une fête dans la soirée : une excellente musique nous réunissait dans les jardins et dans les salons de la Société royale des chœurs. Quand je vous dirai qu'on a chanté d'une façon irréprochable et que mon terrible collègue en critique, M. Johannès Weber, n'aurait pas eu assez de mains pour applaudir, vous devrez me croire ; car, dans cette atmosphère universelle de franchise, dans laquelle nous nous agitons depuis six jours, il est impossible de mentir, ou seulement d'exagérer.
Nous avons encore deux jours de congrès, c'està-dire par conséquent deux jours de réjouissances. Les drapeaux ne se lassent pas aux fenêtres ; l'ac-
cueil est toujours le même ; les prouesses toujours aussi héroïques. Ainsi, ce soir, grand concert au théâtre. Mademoiselle Sax et Yieuxtemps en fournissent les meilleurs éléments. Je vous garantis que nous serons encore gâtés. Demain le banquet d'adieu.
Après-demain, il faudra quitter cette belle ville, si intelligente, si dévouée au progrès, qui fait des triomphes populaires aux plus humbles serviteurs de la science et de l'idée. Mais nous rapporterons des souvenirs qui mettront un sourire durable à la pensée de nos travaux et de nos discussions les plus vives.
Car on se chamaille vivement aux heures de travail. J'en sais quelque chose ; et les journaux cléricaux du pays nous injurient assez pour répondre de notre activité et de notre ardeur à la lutte.
Je dois ajouter que j'ai vu, en passant, la maison de Louis XVIII. Ce n'est pas pour y frapper que nous sommes venus à Gand. Elle est laide, prétentieuse ; je ne sais si elle a illuminé comme les autres; mais elle est logeable, un peu moins cependant que le beau palais de l'Université, d'où je vous écris, au bruit des applaudissements qui accueillent un excellent discours de 31. Jules Simon sur les cités ouvrières.
Si je ne craignais de paraître donner une forme paradoxale à l'expression d'un sentiment simple et vrai, je dirais que l'ennui est le plus grand bonheur de la province. J'entends cet ennui profond, irrémédiable, qui, par sa violence, dégage en nous la rêverie, et nous initie aux voluptés de la résignation, du martyre. A Paris, l'ennui ne peut être qu'un vice personnel, dont on devient responsable, et qui par cela même nous irrite contre nous-même. 3Iais en province, c'est une loi absolue, une influence atmosphérique, on n'est pas coupable de le subir, il est de bon goût de l'avouer. En s'y résignant, l'àme cherche en elle des compensations; elle veut réagir
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contre son malaise, par le souvenir ou par l'espérance, et elle arrive ainsi à se venger, en recueillant des plaisirs très-immatériels, très-quintessenciés, à coup sûr, mais dont on ne saurait nier la réalité.
C'est surtout quand on a le bonheur de s'ennuyer dans son pays natal que la mélancolie malicieuse dont je parle trouve son compte, et qu'au fond des grondements intérieurs de son esprit on entend distinctement ce rire sardonique, cette médisance vengeresse, dont il est difficile d'analyser les charmes.
La ville de Troyes, chef-lieu du département de l'Aube, ancienne capitale du comté de Champagne, satisfait à toutes les conditions nauséabondes qui font de la province un lieu d'exil. La trivialité de son aspect, l'activité qui absorbe ses habitants, tout convie à une somnolence sans rêves. Les jolies promenades ne manquent pas, mais elles ne sont ni assez fréquentées, pour aider à l'échange des pensées, ni assez désertes pour qu'on y puisse rêver seul et à l'aise.
Troyes était, il y a une quinzaine d'années, une ville obscure et sale, encombrée de constructions chancelantes et vermoulues. On a démoli les murs, élargi les rues, et, sous prétexte de canal, établi au centre une grenouillère qui donne l'illusion d'un port. Troyes n'est plus aussi laid, mais, en revanche, il
est commun, elles constructions modernes viennent contrarier, par les couleurs criardes d'un badigeon récent, le ton vénérable des anciennes maisons.
Cette capitale de la Champagne paraît avoir eu, de tout temps, la réputation que je revendique aujourd'hui pour elle, et les anciens comtes, qui l'honoraient comme leur ville principale, se gardaient bien de l'habiter. Thibault, le faiseur devers, s'y fût senti mal à l'aise, et Provins, cette contrefaçon champenoise de Jérusalem, que les croisés saluaient, au retour de leurs expéditions, comme un souvenir de la ville sainte. Provins, avec ses roses, sa montagne et son aspect pittoresque, était la résidence préférée de ces spirituels suzerains.
Que penser, en effet, d'une capitale dont on a pu sérieusement et plausiblement contester l'authenticité? Troyes avait gardé si peu de trace de ses antiques destinées, que des savants ont pu prétendre que Reims, ou que Chàlons, ou que Provins, avait été la capitale de la Champagne. Troyes a pulvérisé sous les in-folio les contradicteurs, mais sa victoire n'a servi qu'à faire ressortir davantage son indigence de souvenirs féodaux et d'invocations poéques.
Troyes a un théâtre, mais on y va le moins possible, et un proverbe local assure que les acteurs y
débarquent en escarpins, -et s'en vont en sabots. Elle a aussi une société de belles-lettres et d'agriculture, fort décente, qui ne hait rien tant que de faire parler d'elle. Voilà pour la vie intellectuelle.
Quant aux Troyens, je ne vous en parlerai pas, par discrétion de Champenois. Il y aurait trop d'humilité à en dire du mal, trop de vanité à en dire du bien. Mon sarcasme ressemblerait à un suicide, mon éloge serait de l'égoïsme. Qu'il suffise de savoir que le plus grand nombre semble assez content de son sort, et que j'aurai, sans aucun doute, grand tort à ses yeux de confesser ainsi l'ennui du sol natal.
Pendant un séjour forcé de quatre années dans cette température stupéfiante, je n'entretins en moi de chaleur et de mouvement que par des promenades fréquentes et que par une gymnastique, d'ailleurs obligée, de mon esprit. A Paris, le journalisme use l'imagination ; en province, au contraire, ce piétinement continuel de la réflexion garantit de l'ankylose.
Dans mes excursions quotidiennes sur le mail^ la promenadepar excellence, je m'étais habitué à compter les arbres, les bancs, tous les incidents du terrain •, je crois que j'aurais fini par compter les grains de sable, tant il y a de force dans l'ennui. Les bonnes d'enfants, les vieux rentiers, les oisifs, en assez pe-
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tit nombre, qui veiiciient animer la promenade, m'étaient connus. Je les retrouvais aux mêmes heures, accomplissant le même nombre de tours, s'arrêtant aux mêmes endroits, s' asseyant sur les mêmes bancs, s'acquittant enfin, avec une admirable régularité, des fonctions automatiques dont se compose la vie de province.
Une vieille femme surtout, par sa ponctualité, par une sorte de mystère répandu sur sa personne, par la préoccupation visible de son esprit, par son costume, avait fini par éveiller ma curiosité et par devenir nécessaire à mes promenades de chaque jour. Elle était l'indispensable accessoire des mornes allées. Je ne comprenais pas le mail sans cette apparition.
Cette respectable inconnue semblait être septuagénaire. Sa figure était jaune et creuse; ses yeux avaient de l'éclat; son nez long et crochu paraissait mordre sa bouche qui ne pouvait plus rien mordre ; le menton était carré; des cheveux blancs affectaient de chaque côté des tempes trois petites frisures qui s'échappaient de sa coiffure comme trois mèches de crin d'un coussin décousu. Un chapeau noir d'une soie impossible et d'une forme chimérique abritait cette figure grimaçante, qu'un air de bonté et de sérénité parfaite empêchait d'être ridicule et rendait
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seulement singulière. Un chàle de couleur saumàlre énioussait les angles aigus que devaient former les épaules, les coudes, les hanches; une robe de couleur puce, sans ampleur, mais garnie d'un petit volant, descendait jusqu'à trois pouces de ses pieds. Un grand sac vert, de ceux qu'on appelait autrefois ridicules, se balançait à ses côtés et trahissait par son cliquetis les clefs, la tabatière, l'étui de lunettes, qu'il renfermait. Cette vieille était fort alerte, et trottinait sur le mail d'un pas assuré et pimpant. Quelquefois , elle s'arrêtait , s'asseyait sur un des bancs de pierre, tirait de son ridicule une petite tabatière en écaille, ornée d'un portrait, bourrait avec vivacité son nez de tabac et tombait dans des méditations fort profondes.
Cette infatigable promeneuse, que je rencontrais tous les jours et toujours seule, m'intriguait. Oti devinait à la régularité de ses allures, à sa concentration, une manie. Mais il y avait dans son regard vif et net une rectitude qui excluait toute pensée de folie. Elle ne s'arrêtait jamais pour causer. On la saluait, mais à peine si une légère flexion des jarrets annonçait de sa part l'intention de répondre à cette politesse. Tl y avait en elle quelque chose de la fierté, des dédains du génie méconnu. Celte petite vieille misanthropique , avec une si bonne, une si tran-
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quille figure, me semblait une énigme intéressante.
Je m'informai; j'apppris qu'elle se nommait Argine Picquet. C'était une demoiselle; et lors des fêtes de la Vierge, elle réclamait toujours avec vivacité le droit de porter la bannière. Ces jours-là, le fourreau couleur puce cédait la place à une robe blanche , le chapeau noir à im voile , et rien n'était plus bizarre, mais en même temps plus touchant, que de voir cette vierge plus que septuagénaire conduire avec orgueil le charmant cortège des jeunes confréries.
Les uns assuraient qu'il y avait une grande histoire d'amour dans le fait du célibat de mademoiselle Picquet , d'autres conjecturaient que c'était une joueuse repentie. On la surprenait quelquefois chez elle avec des jeux de cartes. Peut-être se livrait-elle tout simplement à des études de cartomancie, et n'était-elle qu'une diseuse de bonne aventure!
Peu satisfait des renseignements obtenus , mais excité plus que jamais, je fis en sorte de pénétrer par moi-même la vérité. Dans mes promenades , j'affectais de me reposer toutes les fois que mademoiselle Picquet se reposait ; je venais m' asseoir sur le même banc ; si bien qu'au bout de quelques jours, en dépit de ses préoccupations constantes , la petite vieille s'aperçut de mes assiduités. Elle me jeta de côté un regard railleur qui sembla me demander si j'étais
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aveugle ; puis, voyaut que je ne lue décorilenanrais pas et que je paraissais déterminé h ne point lâcher prise, mademoiselle Argine se tourna brusquement vers moi et me dit :
— Eh! eh! on dira que vous me 'faites la cour; vous me compromettez !
Puis elle rit d'un petit rire sec et joyeux qui dansait dans son gosier comme un volant sur une raquette. Je me joignis franchement à celle liilarilé, et, voyant une bonté si vraie, si spirituelle , dans les yeux fins et malicieux de la vieille demoiselle, je pris le parti de lui avouer ma curiosité, m'excusant sur la sympathie que ses habiludes de promenade et son isolement établissaient entre elle et moi.
Mademoiselle Argine devint sérieuse.
— Ah ! ah ! vous êtes curieux comme les autres. Vous voulez savoir qui je suis, pourquoi je me promène toujours ainsi toute seule, sans caniche ou sans vieilles gens à côté de moi? et, quand j'aurai tout dit, vous vous moquerez, n'est-ce pas?
Je fis des protestations.
— Après tout, que m'importe? continua-l-elle; si vous vous moquez de la vieillesse, vous n'ajouterez pas une désillusion bien nouvelle et bien inattendue à toutes celles qui m'ont frappée dans la vie, mais
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VOUS aurez fait une mauvaise action , que votre conscience vous reprochera sans doute et que Dieu punira peut-être.
Je fus surpris de la solennité avec laquelle ces paroles étaient prononcées. Mademoiselle Picquet remarqua mon étonnement.
— On a dû vous dire que j'étais folle, reprit-elle, et l'on a dit vrai, car je ne comprends rien à la raison du monde. J'ai quatre-vingt-dix ans et je n'en parais que soixante-dix ; eh bien ! monsieur, c'est grâce à ma volonté que je ne vieillis pas plus vite. Oh ! ne souriez pas et ne croyez pas que je m'imagine imposer aux années. J'entends par là que je commande à mes émotions et que j'ai réglé mes besoins. Je suis un grand mathématicien , telle que vous me voyez , et je ne veux pas mourir avant d'avoir trouvé la solution de mon problème.
— Quel est-il? demandai-je, persuadé que mademoiselle Picquet me pariait par métaphore.
— Vous êtes bien curieux, me répondit-elle; et d'ailleurs, il faut avoir vécu, comme moi, d'algèbre et de calculs, pour entrer dans mes fantaisies et dans mon ambition.
Cette fois j'étais confondu. C'était bien décidément d'un problème de mathématiques que la vieille
demoiselle voulait parler. J'eus une peur effroyable. J'étais en proie à quelque maniaque, et je m'étais • exposé à des confidences doublement inintelligibles, les mathématiques ayant toujours été pour moi ce que les inscriptions sinaïtes sont pour les membres de l'Institut.
Mademoiselle Picquet avait tiré de son ridicule sa tabatière en écaille et se mettait sous le nez de volumineuses prises de tabac, qu'elle aspirait ensuite avec une sorte de reniflement sauvage.
— Monsieur, reprit-elle après quelques secondes de réflexion, nous sommes fort mal ici pour causer, mais si vous n'avez pas trop peur d'un tête-à-tête dans la chambre d'une vieille fille comme moi, je vous attendrai ce soir.
J'acceptai avec empressement le rendez-vous ; et le soir même, je frappais à la porte de ma nouvelle connaissance. Pourquoi n'avouerais-je pas que le cœur me battait un peu ? La curiosité produirait-elle donc la même émotion que l'amour? Hélas! dans bien des cas, celui-ci diffère-t-il beaucoup de celle-là ?
Je trouvai mademoiselle Picquet assise dans un fauteuil de vieille tapisserie. Deux tourterelles de haute lisse, un peu fanées, se becquetaient derrière son dos. Un grand portrait d'un personnage du dix-
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septième siècle était suspendu \is-à-^1s la cheminée, sur le mur. Des boîtes de jeu étaient rangées sur une commode. On remarquait un loto, un damier, une boîte d'échecs; et, dans un angle, une table de trictrac attestait les sfoûts variés de mademoiselle Picquet. Des livres de science étaient ouverts sur un petit guéridon à proximité du fauteuil. Du reste, tout dans cette chambre dénonçait l'ordre, la propreté, mais en même temps la bizarrerie de celle qui l'occupait, et la pensée que mon héroïne était tout simplement une tireuse de cartes me revint plus forte, plus persistante.
— Dites-moi donc un peu pourquoi vous tenez tant à me connaître? me demanda-t-elle, quand je fus installé à ses côtés. Eh bien ! vous allez être attrapé, car je ne suis ni une vieille princesse déguisée, ni une fée, comme mon nez crochu pourrait vous le faire croire; je suis tout simplement une vieilh^ fille un peu folle, Champenoise jusqu'au bout des ongles, Troyenne jusqu'à la moelle. Mais ce qui vous a étonné en moi ne vient pas de moi. 11 y a un grand homme dans la famille. Je lui ressemble, dit-on, parle visage; j'ai voulu lui ressembler autrement. Sa m; moire m'a jetée dans des idées dont j'ai bien peur de ne pas sortir. Oui, monsieur , tenez . regardez ce portrait.
Et en parlant ainsi, avec un accent orgueilleux, mademoiselle Picqiiet m'avait pris la main , et me désignait le grand portrait que j'avais déjà remarqué.
— Cette belle tête souriante, sur une collerette, c'est la tête vénérable de mon trisaïeul , Jean Picquet, notaire et maire de Troyes, sous le bien-aimé roi Louis XIÎI, et l'un des plus grands mathématiciens de son temps. Il était en correspondance avec tous les géomètres; et comme il n'y avait pas alors de vraie science sans qu'un peu d'infatuation égarât la pensée du savant jusque dans le domaine de l'impossible , mon trisaïeul quittait parfois la lerre et s'élevait, à l'aide de ses équerres et de ses compas, jusqu'aux astres, qu'il prenait la peine de consulter sur les événements humains. Il participa à la publication de ïAlmanach avec grandes prédictions que faisait paraître Pierre l'Arrivey, le jeune, mathémacien. astronome, astrologue et tireur d'horoscope, un autre Champenois de talent. 3Iais vous comprenez qu'un notaire n'est pas de sa nature essentiellement prédisposé aux divagations astrologiques, et si mon trisaïeul faisait des calculs sur les météores, c'était plutôt par jeu, par délassement, que pour en tirer des conséquences rigoureuses. Un homme qui rédige des contrats et des testaments a du plomb au bout
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des ailes, et ne se noie pas dans le bleu. Maître Jean Picquet était donc un grand savant et un charmant esprit. Le cardinal de Richelieu le consulta pour la digue de La Rochelle, et dans plusieurs autres occasions. Mais le titre de mon trisaïeul à l'estime éternelle le voici.
Notre vieille ville de Troyes qu'on rajeunit trop, a été jusqu'à Colbert une grande fabrique de cartes; elle partageait avec Rouen le privilège de fournir une grande partie des jeux du royaume. Les impôts qu'on établit depuis ont ruiné ce commerce; mais, du temps de mon trisaïeul, cette industrie était florissante, et Troyes en lirait plus d'un million.
Maître Jean Picquet était un notaire méditatif, que les études ne rendaient, d'ailleurs, ni bourru, ni brutal, et qui ne se croyait pas dispensé d'être aimable et bon compagnon parce qu'il était savant. Y a-t-il encore des notaires et de« savants de cette espèce ? Vivant dans l'intimidité de libraires, d'imprimeurs, de fabricants de cartes, il forma le projet d'utiliser quelques règles de mathématiques au profit des amusements du monde; et, un soir, il s'enferma dan^ son cabinet avec un jeu de cartes, et passa la moitié de la nuit en grandes réflexions. Sa femme l'entendait marcher, compter sur ses doigts, puis, avec des jetons, aller, venir, pousser des exclama-
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tions. Qiiancl il vint rejoindre madame Jean Picquet dans son lit à baldaquin, il l'embrassa sur les deux joues en lui disant :
— Réjonissez-vous, ma mie , votre époux vient de découvrir l'Amérique !
Gloriole d'inventeur , monsieur , mais qui ava'î quelque chose de juste !
C'était véritablement un monde qu'il venait d'inventer, un monde de calculs, de joie, d'émotions. Le lendemain au matin, maître Jean Picquet donna congé aux clercs de son élude. Il défendit qu'on ouvrît les paperasses ; les apprentis gardes-notes furent attablés avec des jeux de cartes, et mon trisaïeul s'amusa h leur faire étudier la combinaison savante et profonde qu'il avait trouvée dans la veillée.
Jusqu'à lui, les cartes, inventées, ou plutôt importées en France pour amuser un pauvre roi en démence, servaient d'instrument au hasard. Les rapprochements fortuits auxquels elles donnaient lieu faisaient pencher la fortune tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Mon trisaïeul fut le premier qui fit entrer véritablement le calcul, la combinaison, dans ces jeux incertains, et, grâce à lui, les cartes purent devenir, non plus seulement les distractions d'esprits fatigués et étourdis, mais des ressources sérieuses et toujours nouvelles do jouissances délicates pour les
esprits graves et réfléchis. Grâce à maître Jean Picqiiet, on peut jouer pour le jeu et non plus seulement pour le gain. Ce fut ainsi que mon trisaïeul opéra une révolution, moralisa la passion la plus démoralisante, et dota la France et le monde du nohle et difficile jeu qui lui doit son nom.
— Quoi ! le jeu de piquet?
— Oui, monsieur, le jeu de piquet a été inventé à Troyes, sous le règne de Louis XIII, par maître Jean Picquet, maire et notaire, mon trisaïeul (1). Plus heureux que Christophe Colomb, auquel il se comparait plaisamment, l'inventeur donna son nom à son Amérique. Hélas! à quoi lui a servi de s'associer ainsi, pour toujours, au résultat de ses études? Qui connaît, de nos jours, l'origine d'un jeu si universellement joué? Les livres eux-mêmes, les livres qui devraient s'inspirer de l'histoire et s'inquiéter des origines, les livres ne savent rien ou ne veulent rien savoir de l'inventeur. Croiriez-vous, monsieur, que dans une vieille édition des règles du piquet, publiée chez Saugrin, libraire, grand' salle du Palais, et qui a pani
(1)M. Paul Boiteau, dans son charmant livre, les Caria à jouer et la Cartomancie, conteste cette origine: mais on sait que les érudits sont des sceptiques.
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du temps de mon trisaïeul, on lit que le nom de ce jeu lui vient d'un des coups qu'il comprend et qu'on nomme pic? Ne voilà-t-il pas une belle découverte ! D'où vient le mot pic dans ce cas? C'est ce que le malicieux auteur ne dit pas. Un autre ne s'avise-t-il pas de prétendre que le nom de piquet, donné à ce jeu, vient de ce qu'il est très-piquant! Pourquoi donc alors ne l'aurait-on pas appelé piquant au lieu de piquet? Je n'ai trouvé nulle part la vérité sur l'origine de ce jeu illustre, et c'est là im de mes chagrins. Aussi, puisque la Providence m'a fait vous rencontrer, jurez-moi, monsieur, vous qui écrivez, qu'un jour vous penserez à notre conversation, h ma prière, et que vous rendrez justice à l'inventeur méconnu!
— Je le jure, répondis-je en souriant, mais d'un ton qui annonçait plus de condescendance pour la fantaisie de ma vieille interlocutrice que de foi dans ses paroles.
— Ali ! vous êtes un sceptique, me dit-elle après avoir arrêté quelque temps ses petits yeux perçants sur les miens, et pourquoi doutez-vous?
J'avouai à mademoiselle Argine que je croyais le jeu de piquet plus ancien et qu'autant que le souvenir de mes lectures, je m'imaginais qu'il avait été inventé sous le règne de Charles VII, à la suite d'un ballet exécuté à Chinon.
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Un éclat de rire moqueur m'interrompit .
— Nous y voilà, s'écria mademoiselle Picquet, lui aussi croit au ballet! Eh bien, je vous fais juge; vous allez voir si cette complication si savante a pu résulter de ces arrangements de pirouettes.
S'élancant alors avec vivacité de son fauteuil, elle alla chercher un petit livre qui paraissait marqué à une page souvent lue, et, sans avoir besoin de ses lunettes, tant elle savait par cœur le passage en question, mademoiselle Arginelut ce qui suit dans le premier volume des Essais historiques sur Paris de Sainte-Foix :
« En 1676, on représenta sur le thécàtre de l'hôtel de Guénégaud une comédie de Thomas Corneille, en cinq actes, intitulée le Triomphe des Darnes^ qui n'a point été imprimée et dont le ballet du jeu de piquet était un des intermèdes. Les quatre valets parurent d'abord, avec leurs hallebardes pour faire faire place. Ensuite, les rois arrivèrent successivement, donnant la main aux dames, dont la queue était portée par quatre esclaves. Le premier de ces esclaves représentait la paume; le second, le billard; le troisième, le dé; le quatrième, le trictrac. Les rois, les dames, les valets, après avoir formé par leur danse, des tierces, des quatorze, après s'être rangés, tous les noirs d'un côté, tous les rouges de l'autre.
finirent par une contredanse où tontes les couleurs étaient mêlées, confusément et sans suite. »
— Eh bien ! me dit après cette lecture mademoiselle Picquet, ne voilà-t-il pas une belle objection! Que vous semble de ce ballet du jeu de piquet où figurent le billard, la paume, le dé, le trictrac? Mais je veux bien admettre un instant que ce ballet ait eu pour objet de glorifier cet admirable jeu, en quoi cela contrarie-t-il les prétentions de ma famille? Mon trisaïeul mourut en 1680, à l'âge de soixante-huit ans, il fut inhumé dans l'église de Saint-Pantaléon. Est-ce que ce ballet, exécuté en 1676, précisément à l'époque où le jeu de piquet était inventé, n'était pas un hommage à l'inventeur? ou, du moins, ne profitait-on pas de la vogue attachée aux cartes par l'ingénieuse découverte du notaire troyen, pour exécuter un ballet dans lequel les principales combinaisons du piquet étaient représentées?
— Mais, repris-je, Sainte-Foix, que vous venez de citer, ne dit-il pas aussi que ce fameux ballet de 1676 n'était que la répétition de celui que Charles YII avait fait danser à Chinon.
— Oh ! oh ! triple incrédule ! me dit avec une colère riante mademoiselle Argine, vous êtes bien l'enfant de ce siècle! est-ce que vous croyez de bonne foi que du temps de Cliailes VII on avait
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songé à ce jeu si savant , si moderne , si calme dans sa vivacité? La bataille, voilà le grand jeu de cette époque guerrière. Que l'on ait eu l'idée d'imaginer des danses avec les costumes des cartes, rien de plus admissible ; mais conclure de ces fantaisies l'invention du jeu de piquet, c'est pousser loin l'imagination. D'ailleurs, qu'avez-vous à objecter à une tradition de famille religieusement transmise, et au témoignage d'un Troyen qui fait autorité en matière d'histoire locale ?
Et l'invincible vierge alla chercher un volume de Grosey, Mémoire sur les Troxjens célèbres , et me montra le nom et la biographie de son trisaïeid , h côté des noms de Pierre et François Pithou.
Je voulais bien, cette fois, consentir à passer pour convaincu. Il y avait d'ailleurs, dans l'assurance de mademoiselle Picquel, quelque chose d'émouvant qui se communiquait; une sorte d'enthousiasme mettait des lueurs dans ses rides.
— Vous ne savez pas , reprit-elle avec chaleur, tout ce qu'il y a de bienfaits réels, de services rendus dans la découverte de ce jeu illustre. Le père Daniel publia h ce sujet une dissertation qne je devrais vous lire.
Je fis un soubresaut qui interrompit mademoiselle Argine.
— Oh ! n'ayez pas peur, je ne vous la lirai pas. Qu'il vous suffise de savoir qu'en 1720 le père Daniel publia une dissertation dans laquelle il démontre clairement que ce jeu est symbolique , allégorique , politique , historique , et qu'il renferme des maximes très-importantes sur la guerre et le gouvernement.
— En vérité', que la philosophie est une belle chose! m'écriai-je en riant. Comment! elle a vu tout cela dans le jeu de piquet?
— iSierez-vous donc, im])itoyable railleur, reprit mon interlocutrice, qu'il y ait dans ce jeu une tactique dont on puisse appliquer les préceptes à bien des actions humaines? Qu'est-ce que la vie, sinon un jeu?
--Oui, un jeu où l'on perd toujours, ajoutai-je.
— Qu'en savez-vous, jeune homme? répliqua la vieille fille ave^ gravité. Quand on réglera les parties en haut, ([ui vous dit que votre enjeu n'aura pas doublé? Mais vous n'êtes pas venu pour un sermon. Quoi qu'il en soit, il y aurait une étude curieuse à faire, et qui aiderait à l'étude des passions humaines, ce serait Tétude de divers jeux de cartes en vogue aux différentes époques de l'histoire. Croyez-vous (pi'on n'était pas plus calme, plus réfléchi quand on jouait le piquet, et que votre bouillote avec ses fièvres n'a pas répondu aux tourmentes
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de VOS cœurs révolutionnaires? De nos jouis, ce jeu n'était pas encore assez rapide, assez violent, assez fugitif; il fallait un jeu de chemin de fer, et vous avez ressuscité l'insolent lansquenet , cette débauche de corps de garde !
— Je suis fâché de contrarier vus théories, dis-je en hochantla tête, mais le whist , si froid, si muet, si diplomatique , fait les délices de cette génération impatiente et folle dont vous parlez.
Mademoiselle Argine ne parut pas ébranlée de mon objection.
— Eh ! parbleu' me dit-elle, les grandes passions vont-elles sans de grandes hypocrisies? Don Juan n'est pas toujours enivré et haletant ; il a ses heures démesure, de morgue. Les jeunes gens aiment le whist depuis qu'ils f'int de la politique. C'est un jeu diplomaticpie , vous l'avez dit. On joue au whist comme on fait empeser ses faux-cols, pour se donner un air anglais, sévère, profond. Mais depuis quand la diplomatie n'est-elle pas un mensonge? Le whist est un masque.
Votre objection me conduit à vous dire la part que j'ai prise dans l'héritage de ma famille.
La mémoire de mon trisaïeul fut toujours vénérée, et ce portrait a été transmis avec la religion qui s'at^ tache à l'épée d'un héros. 3Ion père, dans sa piété
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filiale, voiihil que mon nom indi(|iiàl doublement ma naissance , et l'on me donna le nom de la dame de trèfle, Argine, l'anagramme de Régina. Oui, je suis une reine; j'ai pour sujets les valets de cœur, de pique, de carreau , de trèfle. Voilà mon royaume; et quand je mourrai, ma dynastie s'éteindra.
Dès ma jeunesse, j'aimai les caries; jeune fille, j'avais une aptitude étrange pour les sciences exactes, pour les calculs, et j'inventais des jeux de mathématiques qui faisaient rire mon père et ma mère. Quand vint l'âge de la coquetterie et des amours, je fus assez rebelle aux zéphirs, et ma pauvre mère, en hochant la tête, me disait souvent :
— Argine, tu ne te marieras jamais! nous te mettrons au couvent.
— Bah! répondais-je, il y aura un malheureux de moins parmi les hommes !
Eh bien, je faillis pourtant trébucher tout comme une autre. Il y avait un officier du régiment de Penthièvre qui venait à Troyes, dans sa famille, lime parut beau comme le dieu Mars, et il jouait au piquet comme mon trisaïeul. Il se nommait Hector, comme le valet de carreau; et jamais nom glorieux ne fut plus glorieusement porté. Je me trouvai un cœur en le voyant. Moi, qui n'avais jamais voulu apprendre h faire la révérence, je sentais mes jambes
flageoler, et je m'asseyais presqu'à terre quand je l'entendais. Il avait une façon de relever sa moustache qui me ravissait. Je rêvais de son uniforme, de son sabre ; je me voyais affublée de son casque et galopant à ses côtés, comme Pallasqui a donné son nom à la dame de pique. C'était un fier gentilhomme, que j'aurais pourtant contraint de déroger. Un jour...
Mademoiselle Argine s'arrêta. Son visage de cire avait pris une teinte blafarde qui trahissait une émotion violente; sa main tremblait en cherchant sa tabatière sur ses genoux. J'eus pitié de celte douleur.
— Eh bien! dis-je, voulant abréger le récit, qu'arriva-t-il?
— Hélas ! il aimait le jeu , vous ai-je dit , il l'aimait trop, il l'aimait mal. Un soir, à la suite d'une partie, un soufflet fut échangé entre celui que j'aimais et un rustre qui essayait de tricher. On tira les épées. Mon héros avait le bon droit pour lui. Le ciel ne manqua pas cette occasion de donner une rude épreuve à la vertu ; mon bel officier fut tué. Oh ! je le pleurai vraiment de toutes mes larmes, car, depuis, je n'ai jamais sentîmes paupières humides. Voilà son portrait ; n'est-ce pas que j'avais bon goût?
Et essayant de comprimer son émotion sous un petit rire, mademoiselle Argine me tendit sa taba-
222 AI^GïNE PTf'QrET
tière. Le couvercle représentait un jeune et brillant officier; il me sembla que le verre fragile qui recouvrait cette imai^e avait été aminci par les baisers.
— Depuis lui , continua ma vieille amie , je n'ai plus aimé, je me suis résignée au célibat; j'ai voulu porter en paix le deuil de son souvenir; j'ai vécu , j'ai vieilli, comme on vit , comme on vieillit en province. Seulement, au lieu de tricoter, d'élever des chats ou des chiens , j'ai fait de l'algèbre. Je trouvais les femmes de mon âge si vieilles, si folles, si ridicules, que je me suis condamnée à la retraite. Depuis vingt ans, une idée me poursuit sans relâche et prolonge ma vie. Je me suis imposé un grand problème; j'ai résolu d'inventer un jeu simple et savant comme le piquet, mais qui soit en même temps plein de violence et de mouvement comme la bouillote. Si le bon Dieu me laisse vivre encore un an ou deux, je crois que je réussirai. Je voudrais guppilmer complètement le hasard et combiner les cartes de façon h amener une lutte savante , comme aux échecs, avec des repos pendant lesquels la fantaisie, le caprice, l'instinct, aurait sa part. lime semble qu'un jeu pareil conviendrait à votre génération, si vieille et si jeune à la fois, et c'est un cadeau que je veux lui faire en mourant. Si vous
avez encore quelques moments à me donner, je vous expliquerai les premiers éléments de ce jeu nouveau.
Je fis un geste d'assentiment. J'étais pris. J'allais expier enfin ma curiosité. Jusque-là j'avais eu la part des souvenirs; je devais endurer aussi celle de la manie. Avalant un soupir, je me disposai à écouter.
Mademoiselle Argine attira à elle le petit guéridon; puis, avec des cartes et des jetons, elle entra dans une démonstration si confuse, si laborieuse, malgré ses efforts pour la simplifier., qu'au bout de quelques secondes je renonçai à comprendre et je pris le parti de hocher régulièrement la léte, à la façon chinoise, comme si je ne cessais d'être éclairé et émerveillé. Le supplice dura à peu près une heure. Heureusement que mademoiselle Picquet n'avait pas encore complété sa découverte, car je ne sais pendant combien de temps alors sa leçon eût pu se prolonger.
En me reconduisant, et sur le seuil de la chambre, ma vieille amie me serra la main et me dit avec solennité :
— N'oubliez pas, jeune homme, que je vous ai révélé ce soir le nom d'un bienfaiteur de l'humanité. Endormir les douhnirs par l'attrait innocent d'un jeu
284 ARCtINE PICQUET
honnête, donner une diversion aux calculs, bercer le cœur d'espérances sans cesse renaissantes, en un mot, faire oublier le plus possible la réalité, croyezmoi, c'est acquérir des droits précieux à la reconnaissance des hommes. On bénit celui qui bâtit des hôpitaux pour les plaies saignantes, on dresse des statues à cebii qui met au service de l'ambition son courage et son génie, et l'on méconnaît le philosophe charmant qui pose sur les plaies invisibles le baume qui endort et fait rêver. Vous m'avez promis de réparer cette injustice; tenez-moi parole.
Je renouvelai à cette bonne vieille, si naïve dans son enthousiasme, si sincère dans ses exagérations, la promesse que je lui avais faite, et je sortis assez indécis de ce que je devais conclure de ses confidences.
Quelques jours après, je quittai Troyes. J'ai appris que mademoiselle Argine Picquet était morte et qu'on avait vendu à l'encan le portrait de son trisaïeul. Avait-elle résolu son problème? je ne le crois pas. La génération s'en tiendra donc au piquet, à l'écarté, à la bouillote, au lansquenet et au whist.
Quand viendra celui qui opérera la glorieuse synthèse rêvée par mademoiselle Argine, et destinée à
AKGIXE PICQUF.T 225
réunir, h confondre les émotions et les calculs divers de tous ces jeux?
En attendant, j'ai tenu ma parole, et j'apprends le piquet.
FIN d'aEGINE PTCQUET
Une bonne éducation.
Je suis née à Madrid. Je ne vous dirai pas que j'appartiens ii une illustre famille et que je descends en droite ligne du soleil. Mon père était un soldat, ma mère seule était de race. Mais les guenilles, qui vont assez bien aux hommes, vont mal aux femmes, et ma mère se trouvant orpheline, sans ressources et sans autre perspective que celle de mourir de faim, en pensant à des aïeux qui avaient regorgé d'or et
de toutes choses, ma mère épousa un capitaine qui lui donna du pain... et des coups. Seulement, la pauvre âme mit sa fierté dans le silence, subit son sort et ne se plaignit jamais.
Se vengea-t-elle ? Peut-être. Je voudrais, par piété filiale, vous laisser croire que ma mère était une sainte et que je ne lui ressemble pas. Mais je suis obligée, au contraire, de vous laisser supposer que le capitaine eut à se plaindre d'elle. Pourtant, comme il ne pouvait la battre sans cesse, il s'escrimait avec d'autres, et j'ai entendu dire que le deuil porté par ma mère n'était pas seulement une fantaisie de mode, une économie de toilette, mais aussi une muette et énergique protestation contre l'emploi de l'autorité conjugale portée jusqu'au meurtre. Il est bien convenu que le capitaine n'était pas un assassin, mais un duelliste.
Je fus le seul enfant de cette union orageuse. J'aurais pu en être la réconciliation, car mon père et ma mère m'adoraient également, et entreprirent l'un et l'autre mon éducation. Mais, hélas! au lieu de m'épanouir dans l'harmonie, je fus battue par tous les vents. Je me sers du mot battue avec intention.
Le capitaine m'emmenait quelquefois à la caserne, me faisait passer les troupes en revue et me disait :
— Quel dommage que tu ne sois pas un homme, ma petite Dolorida ! Promets-moi au moins de n'être pas une femme, et de n'être ni frivole, ni coquette !
Je promettais à mon père tout ce qu'il voulait, tant j'avais de joie de toucher à son épée ornée de glands en or. tant j'étais fière d'être sakiée par les soldats du capitaine.
Quand je rentrais auprès de ma mère, elle me dépouillait bien vite de tous mes habits, sous prétexte qu'ils sentaient le tabac. Elle me parlait de ses ancêtres, qui eussent rougi de voir leur petite-fille donner des poignées de main à des factionnaires, et elle me disait :
— Quel bonheur que tu sois une femme ! Juremoi, ma Dolorida bien-aimée, que tu porteras haut ton cœur, et que tu seras une femme digne de ce nom.
Je promettais à ma mère le contraire de ce que j'avais promis à mon père, mais avec une entière bonne foi. Tiraillée en sens contraire, forcée, malgré la plus invincible répugnance, de me mentir à moi-même, je sentais se développer en moi des forces contradictoires, pour ainsi dire; et à quinze ans j'étais la créature la plus passionnée, mais tout h la fois la plus rigide ; complaisante pour les défauts de mon père, pleine de tendresse pour la résignation de ma mère.
232 HISTOITÎF I) UNE DAME DE rŒI'R
Quand je parle de résignation, je n'entends pas par ce mot la soumission humble et discrète aux misères de ce monde; je n'entends pas rimmolalion de la volonté, du caractère; j'entends ce pacte conclu parles âmes fières, qui jurent de boire leurs larmes, de cacher leurs douleurs sous un sourire, et de ne pas donner h la méchanceté, à la sottise humaine, le triomphe d'une intelligence élevée s' abîmant dans la douleur.
Telle était la résignation de ma mère. Elle se repentait d'avoir eu peur de la misère et de n'avoir pas eu peur du capitaine; mais si elle ne dissimulait pas à celui-ci son mépris et sa haine*, si elle trouvait une joie sauvage à l'accabler de ses sarcasmes dans l'intimité, devant le monde elle souriait, ne permettait pas qu'on la plaignît et semblait prendre plaisir à faire admirer ma parfaite ressemblance avec mon père.
Celui-ci n'était pas un méchant homme. C'était un soldat plein d'honneur, c'est-à-dire décidé à mourir plutôt que de trahir son drapeau, mais ne se piquant pas d'une fidélité à toute épreuve dans l'accomplissement des engagements de l'ordre civil. C'est ainsi que je reconnus, h l'âge de raison, qu'il ne payait pas ses dettes et qu'il dissipait dans le jeu la meilleure partie de son revenu.
Le capitaine avait aimé ma mère, c'est-à-dire qu'il l'avait trouvée fort belle, qu'il avait été charmé de son grand air, de son attitude de reine, au milieu de sa pauvreté, et qu'il avait été ravi d'empêcher la descendante d'une vieille et noble famille de l'Estramadure de faire des ménages ou de faire pis que cela.
Mais ma mère, après l'élan de reconnaissance pour le procédé du capitaine, n'avait pas pu tenir à ces habitudes de garnison, à ce pittoresque continu de langage et d'allures. Elle avait essayé d'abord de n'y pas songer; mais l'odeur de la pipe la poursuivait jusque dans sa chambre; mais les propos grossiers ne se laissaient pas intimider par elle, et quand elle voulut faire acte d'autorité, on lui répondit par des actes. de tyrannie.
Que se passa-t-il alors? Il n'est pas rigoureusement du devoir d'une fille de vous le dire. J'ai entendu raconter depuis des histoires scandaleuses et dramatiques qui expliquent l'air de sombre résignation qui ne quittait pas ma mère et, ainsi que je vous l'ai dit, le deuil qu'elle a constamment porté.
Ma mère était instruite et voulut m'instruire; mon père, qui me trouvait, sinon jolie, du moins en passe de le devenir, prétendait qu'avec du jarret et des éclairs dans les yeux je pourrais être, sur un des
théâtres do Marlrid, de Londres ou de Paris, une piquante danseuse; que c'était un état productif, même en le faisant consciencieusement, et que, comme il n'avait pas de dot à donner k sa (ille, il n'entendait pas qu'elle eût des prétentions.
Ma mère répondait que si à l'âge où l'on se marie je ne trouvais pas un homme qui voulût de moi, je devais entrer dans un couvent, et qu'il était bon de m'orner l'esprit et. la mémoire pour m'aider à accepter la réclusion.
J'étais tour à toiu' de l'avis de mon père et de l'avis de ma mère. Je dansais à ravir, j'écoutais avec des palpitations infinies le récit des fêtes qui attendent les grandes artistes; et quand, les joues enflammées, le regard brillant, je retournais près de ma mère, celle-ci me lançait dans des extases, dans des prières qui prolongeaient l'exaltation et finissaient par m'enivrer.
Vous croyez sans doute que, dans cet intérieur bizarre, avec ces tendresses hostiles qui se disputaient mon cœur, en n'étant d'accord que pour développer mon, imagination , je dus me pervertir? Détrompez -vous. Cette gymnastique violente me donnait des appétits; mais une idée, qui naquit de bonne heure et qui s'incrusta dans ma cervelle pour n'en plus sortir, me préserva de l'abîme qui attend
les femmes élevées comme je le fus. Ma mère me répétait si souvent le conseil d'être fière, et mou père me recommandait si souvent d'être un homme, que je devins femme sans avoir été jeune fille et sans avoir passé par ces rêves qui amollissent l'àme et conseillent l'amour.
La plus étrange corruption, la plus inouïe, me défendit contre toutes les autres. Les livres me devinrent odieux, parce qu'ils parlaient tous du drame de deux cœurs invinciblement attirés l'un vers l'autre et empêchés longtemps de s'unir. Il me semblait que tous les mariasses devaient ressembler à celui de mon père et de ma mère; et, si cela était, je jurais bien de ne jamais me marier. '
En grandissant, je recherchais plus volontiers la société de mon père ({ue celle de ma mère, non pas que j'aimasse moins celle-ci ! Je crois, au contraire, que s'il eût fallu lui donner une grande preuve d'affection, j'aurais dépejisé pour elle tout ce trésor, toute cette fureur de tendresse que je sentais vaguement s'amasser en moi. Le capitaine m'associait à des distractions bruyantes. Avec lui je n'é!feis jamais tentée de réfléchir, de méditer, et je n'étais pas exposée aux pièges du sentiment. Nous montions à cheval pendant toute la journée, et le soir je venais m'accouder au coin d'une table et regarder jouer mon père.
•23fi HISTOIRE D INE DAME DE CŒUR
Cela peut vous sembler étrange, et vous allez concevoir de moi une idée bien défavorable ; mais le jeu remplaçait tout et me préservait de tout : une passion sans objet qui me donifait la fièvre se satisfaisait par les dés et par les cartes. Ma mère essaya de lutter : elle fut vaincue. Lorsqu'elle me conseillait d'utiliser autrement mes soirées, je lui répondais que l'amour platonique du roi de carreau et du roi de trèfle devait la rassurer ; et je la conjurais de me laisser me préserver à ma manière des malheurs qui l'avaient accablée.
— Je n'aimerai jamais personne, lui disais-je ; laissez-moi aimer quelque chose.
Mon père était ravi (k m' avoir pour complice. H était joueur effréné. Combien de nuits n'ai-je point passées à regarder les cartes tomber une à une sur le tapis î Mes mains aimaient à remuer les jetons. Peu à peu je remplis des vides, je devins utile, quand un partenaire manquait, et le capitaine, qui mettait une petite bourse à ma disposition, fit de moi un siijet distingué.
Toutes les parties n'avaient pas lieu à la maison. Le capitaine passait quelquefois des nuits dehors. Ces nuits-là je ne dormais pas et j'avais d'effroyables insomnies, dont je me consolais en entendant, le malin . le récit des prouesses ou des malheurs de la
veillée. Je conjurais mon père de m'emmener avec lui.
— N'ayez pas peur, lui disais-je : je suis un homme , un page ; je ne m'offusquerai pas des jurons que je pourrai entendre, et j'imagine que je vous porterai bonheur.
Je ne sais pas si ce fut cette dernière raison qui triompha des scrupules du capitaine. Mais je sais bien qu'il Unit par consentir, qu'il me donna im costume d'homme, et que je le suivis dans les cabarets illustres et dans les cercles où il allait jouer.
Oh î les douces jeunes filles qui n'ont jamais quitté l'œil maternel et qui , gardées par une tendresse vigilante, s'épanouissent saintement k l'ombre du foyer domestique, les jeunes filles auxquelles l'amour et la piété du ménage sont révélés dans de chastes leçons, sont bien heureuses, et n'ont pas plus tard ces âpres souvenirs qui dessèchent et troublent la vieî Mais j'ai besoin de vous le répéter souvent, pour ne pas vous faire horreur : je devenais une joueuse, sans que ma pureté implacable se sentit menacée sur d'autres points; je mettais un certain héroïsme de jeune fille dans le culte de cette passion qui me préservait des autres.
J'allais donc partout avec mon père ; je ne sais pas s'il me fallait traverser d'autres scandales que
celui du jeu, et si je ne coudoyais pas d'autres vices dans ces tripots ; mais je sais bien que je ne voyais que les cartes, et que, quand j'évoque ces effroyables souvenirs, j'ai l'éblouissement des bougies éclairant les enjeux, les mains flétries, les visages pâles, et que je n'aperçois rien au delà du cercle des joueurs penchés sur lé tapis vert.
Ma mère n'essaya pas de lutter; elle avait un sombre désespoir. Elle se demandait s'il valait mieux que je fusse ainsi qu'exposée aux entraînements dont elle ne s'étaît pas assez bien défendue. Quant au mariage, j'en semblais fort éloignée, lorsqu'une catastrophe vint me mettre plus tôt que je ne le redoutais face à face avec la vie et avec le devoir.
Où l'on prouve que toutes les dettes de jeu ne sont pas des dettes d'honneur.
Une nuit, dans un des cercles où mon père avait établi son quartier général, je remarquai que la veine se déclarait avec une persistance fcàcheuse contre le capitaine : il perdait plus que d'habitude, et il perdait trop pour lui , pour ses maigres appointements, pour ses ressources possibles. Malgré moi, et bien que tous mes instincts me portassent à soutenir, à encourager fièrement la lutte, j'exhortai mon père à s'arrêter, à remettre la revanche à une autre nuit.
— Reculer, dit-il avec fureur, jamais ! va te coucher, rassure ta mère, pauvre colombe effarouchée , si ce spectacle viril te fait peur.
Je m'étais levée, pâle et frémissante, pour fuir et pour entraîner mon père. Son sarcasme me défiait. Je craignis de paraître lâche; je me rassis en comprimant les battements de mon cœur, et j'assistai avec
nngoisse à celle partie, à ce duel dont je pressentais vaguement l'issue fatale.
Ce que le capitaine perdit sui- parole, sur son honneur, comme on dit, je ne nje le rappelle plus bien ; mais ce que je sais , c'est qu'il lui était impossible de payer, en abandonnant même pendant vingt ans toute sa solde. Son adversaire était un certain capitaine de cavalerie nommé Lopez, qui, dit-on, se vengeait sur la bourse du mari de son échec auprès du cœur de la femme. Mon père se sentit perdu. Au fond de l'abîme , une lueur de raison traversa son ivresse, il voulut se disposer à partir.
— Déjà , dit en raillant le capitaine Lopoz.
— Je n'ai plus rien à jouer, et vous n'êtes pas le diable pour accepter mon âme comme enjeu , répondit mon père.
— Fi! je suis trop bon chrétien pour vouloir disputer une âme, repartit Lopez; mais, si vous le voulez, je vous joue tout ce que vous avez perdu contre le joli petit page que vous avez là.
Le capitaine me désignait en parlant ainsi. Je me dressai avec une inexprimable colère; mais mon père, moins par horreur peut-être de cette cynique provocation que pour satisfaire sa rancune, avait jeté les cartes au visage de son adversaire , en oubliant, je crois, de retirer sa main.
Le capitaine Lopez devint horriblement pâle.
— Vous n'êtes qu'un escroc , dit-il à mon père; car de toutes les façons, maintenant, vous me faites banqueroute, soit que je vous tue , ou soit que ma mort vous donne quittance. Je devrais, pour vous punir, n'accepter un duel qu'après que vous vous serez acquitté.
— Lâche! Si tu faisais cela, je t'assassinerais ! rugit mon père.
— Allons ! je suis trop bon , répondit Lopez en se levant , demain vous recevrez mes témoins.
— Non pas demain , à l'instant même !
— Vous êtes pressé ! je veux bien encore ; quoique les cartes m'aient fatigué le poignet; où sont vos témoins?
— Je n'en veux pas d'autre que Dolorida, dit mon père qui avait les lèvres pleines d'écume.
— Vous êtes fou ! un enfant, une jeune fille î
— Regardez-la , misérable , et voyez si le cœur doit lui manquer.
Je vous avouerai qu'en effet j'étais muette et droite comme une statue, et qu'on eut pu faire honneur à mon courage de ce qui venait surtout de ma surprise et de mon effroi. Je n'ai jamais eu de ces petites faiblesses qui se trahissent par des cris ou qui se résolvent en évanouissements. La sin-
M2 HISTOIRE D INK 1>AMK 1)K (ŒUK
gulière éducation que j'ai reçue m'a un peu bronzée. En tout cas, je faisais un ai)|)el si désespéré à ma volonté et à mon énergie, ([u'il n'est pas tout à fait étonnant que j'eusse assisté avec une apparente impassibilité à la scène rapide qui venait de se passer.
Les autres personnes qui jouaient dans le cercle voulurent s'interposer; mais il était difficile d'éviter une rencontre entre deux soldats, et il était impossible d'amener l'un ou l'autre à des excuses. Mon père se prétendait l'offensé, à cause du défi grossier de Lopez, défi qui était, disait-il, une injure à sa fille et à lui. Lopez montrait sa joue considérablement rouge, et ne voulait pas concéder qu'il eût des torts à se reprocher.
Il faut bien le dire, d'ailleurs, il n'y avait pas dans ce tripot un seul homme d'assez de sang-froid ou d'une autorité morale assez sérieuse pour faire entendre le langage du bon sens. Le duel fut convenu, et on décida qu'il aurait lieu sur l'heure. Je ne , fus pas le témoin de mon père; on lui en donna deux, malgré lui, et l'on offrit de me reconduire chez ma mère ; mais j'insistai en termes si nets , si brefs, si absolus, que l'on me permit d'assister au combat.
Ces mœurs sont étranges , et il paraît sinon impossible, du moins fort peu croyable, qu'une jeune
HISTOIRE d'une DA:ME de cœur 248
fille joue un pareil rôle dans un drame qui met en jeu la vie de son père ; mais je vous répète que mon caractère avait reçu une empreinte qui n'était pas banale, et je me hâte de vous faire remarquer que la passion du jeu déprave vite et change les conditions normales de la vie. Dans cette atmosphère embrasée, les préjugés ou les convenances du monde n'ont plus d'espace ni d'air. Le jeu nivelle les âges, les sexes et les rangs. Les dés et les cartes sont les plus énergiques égalitaires. Jamais, jusqu'à l'insulte du capitaine Lopez, ma fierté déjeune fille n'avait eu à rougir dans ce milieu équivoque , où les passions de mon père et ma passion naissante m'entraînaient chaque soir. 11 est bien évident que j'aurais pu entendre un langage qui n'était pas toujours correct ni décent; mais je venais là pour voir jouer , et non pour écouter. On ne faisait donc pas attention, ordinairement, à cette jeune fille déguisée en homme, et les mœurs excentriques que donne le jeu autorisaient ma présence à côté d'une table el sur le terrain.
On alla dans un jardin derrière la maison. La nuit touchait à sa fin. Le ciel se décolorait à l'horizon ; mais, comme c'était pendant une des plus belles nuits de l'été , on eût pu se battre à la clarté de la lune.
Quand je vis tirer les épées de leurs fourreaux et choisir le terrain; quand le capitaine Lopez et mon père eurent mis bas leurs habits, l'impénétrable cuirasse que je portais autour du cœur parut s'entr'ouvrir; une émotion tendre me pénétra: un spasme, un sanglot me vint aux lèvres. Je joignis les mains avec ferveur et je priai de toutes les ardeurs de mon âme pour la vie de mon père. Je l'aimais bien alors !
Je n'ai jamais grimacé les sentiments que je ne ressentais pas, et il n'existe pas sous le ciel une créature qui puisse me reprocher d'avoir dissimulé la haine ou l'amitié. Je puis confesser que jusqu'à cet incident je me plaisais dans la compagnie de mon père , sans jamais m'étre demandé si je l'aimais. Il était pour moi plutôt un camarade , un instituteur de jeu, qu'uu tuteur respectable et sacré. Je lui en voulais de ses brutalités envers ma mère; je lui en voulais aussi peut-être des vices qu'il me donnait, et je n'avais jamais éprouvé pour hii de véritable tendresse.
Mais, au moment où je le vis ramasser une épée pour défendre sa vie, j'eus un élan , un soulèvement de tout mon être ; quelque chose de tendre, de doux, d'inconnu, se dilata dans mon cœur; j'eus l'intuition rapide des douleurs et des miséricordes de la femme; je me sentis bien réellement la fille de l'homme qui
HISTOIRE D rXE DAME DE CŒUR -^45
allait se battre, et je jure Dieu que mon oraison fut dite avec des larmes secrètes qui ne vinrent sans^ doute pas à mes yeux , mais qui m'inondèrent le cœur.
Je priais des lèvres et de l'âme; mais je regardais avidement. Mon père, après quelques passes heureuses dans lesquelles il avait blessé son adversaire, chancela et porta la main à sa poitrine.
Je courus à lui.
— Je ne t'ai pas vengée! murmura-t-il en tombant.
Je crois que le premier instinct de ma douleur, ou plutôt de ma colère, eût été de me précipiter sur Tépée et de m'en servir pour assassiner le capitaine Lopez; mais le sang qui couvrait la poitrine de mon père me pénétra d'horreur. Je me mis à genoux devant lui, j'essayai avec mes mains de fermer la plaie, j'appelai au secours. J'étais seule dans le jardin : les témoins , des soldats familiarisés avec des scènes de ce genre, étaient allés chercher un médecin. Quant au capitaine Lopez, il s'était approché et avait regardé sa victime avec un regard de curiosité triste. Peut-être avait-il pensé que son tour viendrait aussi, et il était parti en soupirant.
Je ne pleurais pas ; j'ai les larmes rebelles. Je n'ai jamais, d'ailleurs , lutté beaucoup dans aucune
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circonstance pour les faire couler. Au rebours d'une héroïne de Lope de Vega , je n'ai pas les yeux enfants. J'arrachai l'herbe autour de moi , je la posai comme une première compresse sur la blessure , et avec mon mouchoir j'essayai d'arrêter le sang.
Mon père était évanoui. Au bout de quelques instants, il revint à lui.
— Tu as du courage, Dolorida, me dit-il en s'interrompantà chaque mot pour respirer. Ah! si tu étais un homme !
— Que me demanderiez-vous?
— De jouer et d'acquitter mes dettes, reprit le capitaine : les dettes de sang et les dettes d'honneur. Quoique j'aie peut-être assez payé ! . . .
— Ne pensez pas à cela, mon père.
— A quoi donc veux-tu que je pense? A Dieu, n'est-ce pas? Tu as raison; je ne l'offenserai plus; je vais m'efforcer de rentrer en grâce.
Le médecin arriva et trouva mon père qui essayait de joindre les mains et de balbutier des prières.
' — Allons, vous vous êtes conduit en brave et vous mourez en chrétien, dil-il.
Le jour était venu; il éclairait cette scène de mort. On voulut faire un brancard , mais mon père s'y opposa.
— .le ne veux pas qu'on dise que je suis mort
dans mon lit. Ceci est mon champ de bataille. Docteur, vous reconduirez cette enfant. Et toi, ma fille, prends garde de t'enrhumer. Tu m'excuseras auprès de ta mère ; tu lui diras c[ue je me serais battu pour elle, comme je me suis battu pour toi. Vous me ferez une petite place dans vos oraisons.
Le médecin, cpii avait examiné la blessure, défendit à mon père de parler; mais celui-ci, dont le visage se contractait horriblement , fit signe que la défense devenait inutile et qu'il ne pourrait bientôt plus rien dire. En efifet, un quart d'heure environ après ces paroles, qui furent les dernières prononcées, mon père s'efforça de se retourner sur le côté et rendit le dernier soupir.
Pour déjouer les premières informations de la police , on cacha le cadavre , et le médecin me ramena vers ma mère.
Celle-ci n'était pas couchée , ou plutôt elle était debout depuis les premières lueurs. Elle ne s'opposait pas à ces sorties dans lesquelles j'accompagnais mon père. Elle savait que la résistance à cet égard aurait attisé les passions qu'elle redoutait. Mais quand je rentrais épuisée , fatiguée, pleine de ce dégoût que laisse toujours une nuit de jeu, elle me caressait et s'efforçait toujours de profiter de ma lassitude pour me donner des conseils.
Ce malin-là, je ne sais quel pressentiment l'agitait; aussi, quand elle m'aperçut avec mes mains rougies, elle ne m'interrogea pas; elle tomba à genoux, comprenant qu'elle était veuve et que j'étais orpheline.
Je me suis souvent demandé si, malgré elle, en priant poiir son mari, ma mère n'adressa pas quelque discrète action de grâces au Ciel. Cette mort la délivrait d'un esclavage horrible et lui donnait le droit et le devoir de m'aimer seule , à son aise , tout entière.- Le soir de ce jour, mes travestissements d'homme étaient brûlés, et il ne restait plus une carte dans la maison. Hélas ! il ne restait pas non plus beaucoup d'argent , et quand on eut payé des cierges pour l'église , acheté une robe de deuil pour moi , il se trouva quelques pauvres pièces pour le pain d'une semaine.
J'avais eu l'intention, dans le jardin, sur le cadavre de mon père , de faire le serment de ne jamais me laisser tenter par le jeu. Je ne sais quel incident m'empêcha, dans ce moment, d'accomplir cet acte solennel. Depuis, j'y songeai bien , mais je craignis d'attacher trop d'importance , trop de gravité, à une résolution morale ; et il y eût eu dans ce serment, pris par moi contre moi, une défiance de ma force que je ne consentais pas volontiers à subir.
Parallèle entre le suicide et le mariage.
Notre situation n'était pas brillante. La misère nous apparaissait si proche, que l'épouvante paralysait toute notre volonté. Ma mère parla de travail : je la laissai dire. Je prévoyais cette épreuve ; mais le travail répugnait à ma fierté et me faisait l'effet d'une prison. Il n'y avait pourtant pas h choisir ; l'alternative était rigoureuse : ou le pain du labeur pénible et quotidien, ou le pain du vice et de la charité. Le premier paraissait trop dur, le second me semblait hideux; je ne voulais ni me courber ni m'avilir. Une indomptable fierté remplaçait dans mon cœur toutes les vertus qu'on avait craint de développer. Ma mère me supplia; mais je m'obstinai, muette et résignée à attendre.
Qu'attendais-je? Un hasard, un coup du ciel, une fortune ; l'instinct de la joueuse se montrait en moi : je comptais sur la chance ; c'était de la folie. Mais
l'éducation que j'avais reçue me donnait des forces insurmontables pour me roidir dans une délermination.
3Ia mère n'essaya pas de lutter; mais elle s'y prit de la meilleure façon pour que je cédasse. Elle chercha de l'ouvrage pour elle, en trouva, et sortit un matin pour le rapporter à la maison. Quand je vis que, sans m'adresser un reproche, un seul mot de blâme, une exhortation, la pauvre femme travaillait pour nous deux, je rougis et je jurai de me tuer.
Tout ce que je raconte là doit sembler absurde, mais c'est ma vie. On s'était appliqué à faire de moi un être qui restait femme par la persistance de la volonté, et qui n'avait plus les douces résignations, les tendresses de la femme.
J'avais jusqu'à présent une seule passion : l'amour de la richesse, de la puissance. Je me considérais comme déchue de mon rang et j'aspirais à y remonter. Mais comme les souverains infatués de leur droit, qui comptent sur un miracle, sui' une coopération du ciel, j'aspirais par mes rêves, sans agir ; et, comme je l'ai dit, une souillure m'eût semblé payer trop cher toutes les richesses et toutes les couronnes du monde.
Je n'étais pas avare ; je ne l'ai jamais été; j'ai re-
HISTOIRE D UNE UAME DE CŒUR -Zôl
mué avec frénésie des piles d'or et des diamanls. Eli bien, j'ai eu des convoitises qui me serraient les dents et me crispaient les poings; mais je voulais la richesse pour la dépenser et non pour l'enfouir. Le travail ne m'eût promis que le pain de chaque jour et la médiocrité : voilà pourquoi je ne voulais pas du travail. Mais comme il ne m'était pas possible do demander ma splendeur à autre chos.% je me considérai comme vaincue, et à dix-huit ans, avec toute ma beauté (laissez-moi convenir que j'étais belle), sans avoir aimé, sans avoir eu de remords, et sans avoir eu de fautes à effacer, pure, mais obstinément attachée k mon rêve, je résolus de mourir.
Profilant d'un moment où ma mère était sortie, je quittai la maison; je traversai Madrid, et dépassant les portes de la ville, je me dirigeai vers le Mançanarez, bien décidée à m'y jeter. Je marchai résolument, ne craignant rien dans l'obscurité, et ne regrettant rien de la vie; mon affection pour ma mère, (|uoique réelle, ne me sollicitait pas et ne me retenait pas.
Comme il n'était pas convenable de mourir sans avoir fait ma prière du soir, j'entrai dans une église, qui se trouva sur ma route, et je demandai à Dieu la permission d'aller plus tôt vers lui qu'ilne paraissait me l'avoir ordonné. Je lui demandai en njcme tenqîs
252 HISTOIRE D l NE DAME DE CŒIR
de ne pas troj) souffrir et d'être })réservée des regards indiscrets (juand je serais morte. L'idéal pour moi, c'était de disparaître sans être retrouvée.
J'étais dévote, et mes prédispositions de joueuse me poussaient à la superstition. Il ne me suffisait pas d'avoir prié; je voulais une réponse, un oracle en quelque sorte.
Dans une chapelle devant laquelle je m'étais agenouillée, quelques petits cierges se consumaient et faisaient de leur mieux pour enfumer un magnifique tableau qui était au-dessus, et au(|uel on attribuait une vertu miraculeuse. Je remarquai un des cierges, celui qui touchait à sa fin, et je me dis : S'il s'éteint avant que ma prière soit dite, c'est que Dieu me permet de me tuer. Je ne trichai pas, je dis loyalement les prières que j'avais l'habitude de dire; mais avant que la dernière fût terminée, il se fit un vide dans les étoiles de la chapelle, et un petit filet de fumée, plus opaque que les autres, monta entre les blancs cierges. C'était ma réponse. Je crus voir mon àme s'exhaler et se perdre dans le sein de Dieu. Mon parti était irrévocablement pris; je n'avais plus ni à hésiter, ni à reculer, ni à m'effrayer. Le bon ^Dieu était pour moi.
Croisant donc ma mante avec une résolution éner-
giqiie, je sortis de l'église et je conliimai ma route, le cœur entièrement allégé, aspirant l'air avec force, et marchant h h mort comme à la i-éalisation de mes plus beaux rêves.
Le 3Iançanarezn'a pas des bords engageants. Cette nuit-là, la lune, éclairant comme un soleil anglais, me montrait, toute l'aridité du rivage , et je voyais distinctement, au fond du fleuve, les gros cailloux sur lesquels se briserait ma tête. Je me promenai quelque temps, chercliant un endroit un peu moins à sec, et attendant qu'un nuage voilât la lune dont l'opiniâtre espionnage me gênait beaucoup. Enfin je parvins à un endroit où un petit murmure annonçait de l'eau, et me tenant debout au bord du fleuve, rejetant ma mante, les bras croisés, j'attendis lesignal que devait me donner l'obscurité. Au moment où, profilant d'une légère éclipse, j'allais m'élancer, je me sentis retenue par le bras. Je me retournai brusquement et je me trouvai face à face avec un homme encore jeune qui me regardait avec compassion.
Je n'attendis pas qu'il m'interrogeât :
— De quel droit me retenez-vous? Hassez vo4re chemin, dis-je rudement à l'inconnu.
— Un peu de patience, senorita, me répondit-on avec une voix légèrement railleuse. Je vous laisserai
â54 HISTOIRE D UNE DAME DE CŒUR
continuer votre... ])roniennde, (juantl j'en connaît! ai le motif.
— Vous êtes bien curieux !
— Non, je suis journaliste, et demain, en annonçant à Madrid le suicide d'une jeune et jolie lille, je devrai, pour l'enseignement de la foule et pour son amusement, expliquer les raisons, donner la généalogie de la vi(^time. Veuillez m'excuser, senorita, je suis l'esclave des faits divers.
Le sang-froid poli avec lequel ces propos étaient débités me lit sourire.
— Et si je consens à vous donner ces détails, monsieur, me laisserez-vous libre ? conliiiuai-je en raillant à mon tour.
— Quel droit ai-je sur vous, senorita? Vous serez parfaitement libre.
— Eh bien, monsieur, répliquai-je, je viens chercher la mort parce que je suis pauvre et que je ne veux pas mendier.
— Vous tuer pour si peu ! jolie connne vous Têtes ! demanda mon interlocuteur.
— C'est précisément parce que je suis jolie que je*metue. L'argent serait trop dur à gagner.
Je parlai sans doute avec une énergie sincère ; le jeune homme en fut frappé et garda quelques instants le silence.
HISTOIRE D U-\E DAME DE CŒUR 2ôo
— Étes-vous satisfait, monsieur? lui demanda i-je.
— Encore une ou deux questions, senorita^ et je me retire.
— J'écoute.
— La misère vous répugne, je le conçois ; on n'est pas maître absolument de ses instincts. Vous préférez l'honneur à la richesse; c'est là un sentiment fier et tout-i)uissaut. Mais il y a autre chose que les guenilles et que la honte, pardon de vous dire cela : il y a le travail.
— Et si le travail me fait peur ! si je me sens faite pour autre chose que pour l'esclavage des artisans ! si avec des aspirations vers la fortune et vers la gloire, j'aime mieux la mort que le dégoût d'une existence manquée ou que la flétrissure d'une lutte inégale !
— Il y a des batailles, scnorita, qui se perdent faute d'alliés, et qu'on peut gagner lorsqu'on est deux !
Je regardai le jeune homme qui me parlait ainsi : la lune, un instant obscurcie, éclairait en plein son visage. Sans être beau, cet inconnu avait un air d'intelligence et de courage qui me frappa. Je prenais plaisir à causer avec lui.
— Vous me parlez d'alliés ; je n'en veux pas, répondis-je ; les alliés se payent et je suis pauvre.
— Vous n'êtes pas pauvre d'ainour , senorita , puisque vous venez jeter toutes vos économies dans le fleuve ; et un peu de monnaie suffirait.
Je souris sans être offensée. Cette plaisanterie était un hommage.
— J'ai peur de l'amour comme du travail, monsieur.
— Alors vous avez raison, senorita , vous n'êtes bonne à rien sur la terre ; je vous fais mes adieux et j'assiste à votre départ.
Ce persiflage me provoquait à la riposte.
— C'est un plaisir cruel, monsieur, que d'assister à l'agonie, à la mort d'une jeune fille ; puisque vous avez promis de ne pas me sauver, continuez votre chemin.
— C'est précisément pour être bien sûr que vous ne vous sauverez pas que je reste, dit le jeune homme sur le même ton. Si le 3Iançanarez ne veut pas de vous, j'ai un autre genre de suicide à vous proposer.
— Quel est-il? Nommez-le tout de suite. Je le préférerai peut-être.
— C'est le mariage !
— Monsieur, vous vous moquez de moi.
— Dieu m'en garde, senorita, puisque je m'expose à être pris au mot.
HISTOIRE D UNE DAME DE CŒUR irr.
— Le mariage, dites-vous, et c'est vous sans doute...
— Oui, senorita, c'est moi qui me porte en concurrence avec le Mancanarez! Oh! je le vaux bien, pour la pauvreté!
— C'est possible , répondis-je avec un peu de gaieté; mais vous ne me briserez pas la tête et vous ne me débarrasserez pas de ma misère.
— Peut-être !
— Comment?
— Tenez, senorita, reprit le jeune inconnu, je ne vous connais que depuis cinq minutes , je ne vous ai jamais vue, et je puis même convenir qu'en ce moment encore je vous vois fort mal. Eh bien, je crois que le hasard, la Providence, si vous voulez, nous a mis sur la route l'un de l'autre. Vous avez de l'ambition et moi aussi ; vous avez de la fierté, je ne suis pas d'une humilité parfaite ; vous êtes pure, moi je me souviens avec plaisir que je l'ai été. Associonsnous honnêtement, en mariant nos deux misères. J'ai du pain, c'est déjà beaucoup ; j'aurai quelque chose de plus dans quelque temps, car je travaille, soit dit sans reproche, et la politique me fait de belles promesses. Consentez, ou du moins réfléchissez.
Il y avait dans cette brusque déclaration une al-
•i.'iS HISTOIRE DINE DAME DE ((EUH
lare romanesque qui me plaisait, .le n'avais jamais aimé et je ne sentais rien en moi qui pût m'assurcr que j'aimerais ou que je pourrais aimer cet inconnu ; mais son esprit, sa résolution prompte me tentaient. Et puis, en définitive, le Mancanarez était toujours là, à quelque distance de Madrid; il ne fallait pas une heure pour s'y rendre ; je restais toujours libre de m'y jeter mariée, aussi facilement que je me fusse noyée jeune fille. Mes instincts de joueuse s'éveillèrent. C'était un jeu que me proposait cet inconnu, un jeu de grand hasard sans doute. Mais j'aurais eu horreur de la vie arrangée mesquinement, d'un mariage prosaïque. A vrai dire, je n'avais jamais songé au mariage. Si j'avais pu traverser la vie, m'y mêler, comme une amazone, seule, sans amour, vierge de tout sentiment, j'eusse repoussé bien loin toute proposition de mariage, toute parole d'amour. Mais j'avais conscience de ma faiblesse sociale qui raillait si cruellement mon ambition, et je me disais que ce jeune homme était peut-être un ami, un partenaire prédestiné.
Pourtant je ne voulus pas faire céder ma résolution devant des paroles. Je pris encore le hasard pour arbitre. J'avais au cou une médaille bénite. Je l'ai encore, elle ne m'a jamais quittée. Je l'enlevai rapidement.
— Monsieur, dis-je à l'inconnu, permettez-moi de me recueillir avant de vous répondre.
Il salua et s'éloigna de quelques pas.
Je tenais et je retournais la médaille en question dans ma main : — Si c'est l'effigie de la Madone que j'aperçois d'abord, je refuse, me dis-je intérieurement -, si c'est la légende, j'accepte !
Mon cœur battait. Je n'osais pas prier. J'ouvris la main toute grande ; la lune qui mit un rayon sur la pièce me fit lire distinctement le verset de psaume qui y était gravé. J'avais perdu ; du moins j'interprétais ainsi le sort.
Je m'avançai vers le jeune homme.
— J'accepte, monsieur, lui dis-je, en principe, l'offre que vous m'avez faite.
— En principe ?
— Oui, je me réserve d'y renoncer si les détails d'application laissaient quelque chose h désirer.
— C'est-à-dire que, dans le cas où vous découvririez que je suis un coquin, un aventurier et que je vous ai indignement trompée, vous en reviendriez à votre première idée.
— Vous avez de la pénétration, repris-je en riant . Oui, vous dites vrai, je suis fiancée avec le Mançanarez et avec vous dès ce moment.
— Je ne crains pas mon rival dit l'iaconnu.
260 HISTOIRE D'UNE DAME DE fŒUR
— Revenons ii 3Iaclri(l ; lua mère doit être inquiète.
Le jeune liomnie mNtffrit son hras avec respect, s'abstint pendant la roule de toute espèce de propos galants, et se conduisit comme s'il eût eu la reine d'Espai^nie à son bras.
Comme nous rentrions dans la ville par la porte de Ségovie :
— Vous ne m'avez pas demandé mon nom? disje à l'inconnu.
Il sourit.
— C'est une façon indirecte de "me demander le mien, senorita. Je me nomme Alonzo Mendez.
— Mais je vous connais, monsieur, vous avez un nom déjà célèbre.
EnelTetjM. Mendez s'était acquis parla littérature et par la politique un commencement de réputation ; c'était un journaliste boniiète, habile, ambitieux, qu'on redoutaitpour sa raillerie, qu'on estimait pour sa probité, n)ais qu'on n'aimait pas. Mon père, qui avait des opinions de sgldat, c'est-à-dire très-hostiles aux hommes de plume et d'intelligence, s'était exprimé plusieurs fois sur le compte de M. Mendez avec une brutalité qui me revint en mémoire et qui m'avait rendue parfois très-curieuse de connaître cet éi'iivain tant discuié.
HISTOIRE l) rXE DAME DE CŒUR 261
Ma mère était rentrée et était dans une horrible inquiétude. En ne me trouvant plus au logis, elle n'avait pas pensé au suicide ; mais elle avait cru que ma répugnance pour le travail et mes goûts de luxe et d'indépendance m'avaient emportée pour jamais loin de sa pauvre chambre. Elle priait et pleurait quand je frappai.
— C'est toi , Dolorida ? demanda la pauvre femme d'une voix étranglée par les larmes, h travers la porte :
— Oui, l'est moi, ouvrez, ma mère.
Elle fut surprise de me trouver en compagnie d'un jeune homme; mais il y avait tant de convenance et de dignité dans l'attitude de M. Alendez, je portais le front si haut, que ma mère eut un cri de joie.
— Merci, mon Dieu! dit-elle en joignant les mains; j'avais calomnié mon enfant. D'où viens-tu donc, Dolorida ?
J'allais avouer que je revenais du Mançanarez, quand je compris que ma fuite avait été bien cruelle et bien ingrate ; je ne voulais pas ajouter une douleur aux tortures que ma mère avait subies.
— Je viens de chercher un mari, répondis-je en souriant. Ma mère , je vous présente M. Alonzo Mendez, qui sollicite l'honneur d'entrer dans notre famille.
'2m TIISTOTHK DUNE DAMK DE CŒUR
— Un'fiï^t-re que cela veut diieï (lemaiida ma nuTc en fronçant le sourcil.
— Kicn que la vérité la plus exacte , reprit M. Mendez en s'inclinanl. Au surplus, c'est assez que la première rencontre ait eu lieu ce soir; je me borne à vous prier, madame, d'autoriser des visites dont vous connaissez le but loyal.
Ma mère ne savait trop que permettre; elle autorisa la recherche de M. Mendez; et, quand il fut parti, elle voulut savoir dans les plus grands détails tout ce qui s'était passé. Je fis ce récit.
— Hélas! dit ma mère quand j'eus fini, tu as un orgueil qui t'a sauvée aujourd'hui, qui demain peutêtre te perdra.
— Me perdre ! reparlis-je avec éclat. Si vous entendez par ce mot la vie avec la honte, je puis vous assurer que je ne cours aucun danger ; si vous voulez parler de la mort, il est possible, en effet, que je me perde un jour ou l'autre.
— Dolorida, reprit ma mère, je ne te demande qu'un serment : jure-moi sur le Christ, jure-moi sur ton salut éternel que si tu épouses 31. Mendez, tu lui seras fidèle et que tu resteras jusqu'à la fin une honnête femme.
— Je le jure, dis-je en levant la tête : si j'épouse cet honnête homme, je vivrai comme une honnête
HISTOIRE D UNE DAME DE CŒUR •2tia
femme; si je me trompe, je jure de mourir plutôt que de déchoir h mes yeiL\ .
— C'est assez, mon enfant; tu ne mens pas et tu ne mentiras jamais ; j'accepte la caution de ta franchise. '
Un ménage hcnnète.
Je n'aimais pas M. Mendez. J'avais été surprise (le sa rencontre; j'avais été touchée de ses offres; mais je ne ressentais pas pour lui cette affection enthousiaste qui doit être l'amour. Il revint le lendemain; je le retrouvai, comme la veille, poli, discret, doucement ironique. Il m'expliiiua sa vie; au bout de quelques jours , il me laissa comprendre que ce n'était pas non plus pour obéir à l'entraînement d'une passion irrésistible qu'il m'avait demandée en mariage. Ambitieux et résolu à parvenir, il s'effrayait parfois de se trouver seul dans la mêlée. L'idée d'une compagne lui était venue, comme l'idée d'une alliance pour son cœur et pour son esprit. ^lais il ne voulait donner son nom qu'à un caractère éprouvé, qu'à une conscience droite. 11 s'était dit au premier aspect que j'étais sans doute tout cela, et il m'avait fait la singulière proposition que j'ai
HISTOIRE n UNE DAME DE CŒUR -265
rapportée, encouragé surtout par l'étrangeté de la rencontre et par la solennité de l'heure.
Je sus gré au journaliste de sa confiance. Un grimacier de paroles galantes m'eût fait horreur. Ce prétendant de sang-froid, qui m'estimait, me parut un homme digne d'estime. Après une semaine de visites, je consentis, ou plutôt je ratifiai mon premier consentement, et, un mois après ma rencontre au bord du Mançanarez, je me mariai.
M. Mendez était modeste quand il parlait de sa pauvreté. Comparée à la nôtre, sa misère était relativement du luxe. J'entrai dans un appartement convenablement meublé : j'atteignis tout d'un coup à une espèce de rang. Les relations de mon mari, en attirant chez lui des hommes politiques, me permettaient de faire les honneurs d'un salon. J'eus un jour de réception; je sus bientôt dire mon mot sur les événements quotidiens, sur les crises ministérielles; et plus d'un pronunciamenlo s'écrivit sur mon guéridon. J'étais naturellement entourée d'hommages. Quelques-uns même prirent un accent assez tendre pour que j'eusse le droit de les repousser et de m'en moquer.
Quand nous nous retrouvions seuls, mon mari et moi, nous nous amusions de ces galanteries. Mendez me conseillait de ménager celui-ci, de rudoyer im-
pitoyablement celiii-l;j. Bien assuré de mon lionneur et do ma loyauté, mon mari voulait que j'eusse de la prudence dans la vertu, et que, sans m'exposer personnellement, je n'exposasse pas tout à fait son influence.
Ce petit calcul me fit sourire d'abord ; peu à peu il me donna quelque impatience, car je le retrouvais partout et sous toutes les formes, et c'est ici l'occasion de définir M. Alonzo Mendez et d'apprécier au juste le bonheur et la paix de mon ménage.
Mon mari était ambitieux sans lâcheté; il n'avait pas fait sur ma beauté d'ignobles calculs, et je crois qu^il était aussi honnête qu'un homme peut l'être; mais il avait pensé qu'une femme jeune et se révélant à ses côtés l'aiderait sans doute à faire meilleure figure dans le monde et lui donnerait un prestige que son talent et son esprit ne suffisaient pas toujours à lui garantir. Il avait peut-être cru trouver en moi la promesse d'une de ces muses de la politique ({ui savent embellir les questions de portefeuille et idéaliser par un sourire le trafic des votes électoraux ; car il est bien évident que la probité de M. Mendez ne l'empêchait pas de manœuvrer, selon l'usage, dans l'intérêt de son parti.
Quoi qu'il en fût de tous les calculs décents et avouables, après tout, de mou mari, il est certain
t{iril m'avait épousée pour plusieurs motifs, parmi lesquels l'amour n'entrait pour rien. Je ne dis pas qu'une pitié, qui lui fit illusion, ne lui suggéra pas ses premières paroles, et qu'une fois engagé, il ne voulut pas reculer. Ce que je tiens à bien faire comprendre, c'est que notre intimité fut douce, mais resta froide ; que je n'eus jamais le pressentiment d'une tendresse plus vive que la reconnaissance; et que lui, de son côté, courtois, affable, égal, ne fit jamais un effort pour me donner ou pour se donner à lui-même les illusions de l'amour.
Notre mariage avait été un mariage de curiosité réciproque, de défi loyal et chevaleresque ; notre ménage fut dans les premiers temps un échange d'estime.
Ah! Dieu vous préserve d'estimer quelqu'un, mesdames! et vous, messieurs, Dieu vous préserve d'être seidement estimés ! Rien d'horrible pour une âme jeime, ardente, neuve, comme la mienne, que cette estime qui coupe les ailes à tout enthousiasme, qui fait vivre loin du ciel , sur le terrain battu où tout le monde marche. Je suis née pour les passions. L'influence de mon père , les douleurs de ma mère m'avaient fait comprendre les orages et m'en avaient préservée ; mais j'avais jusqu'au fond de l'àme un besoin d'ivresse, d'émotions, que les devoirs de la
2G8 HISTOIUK 1) l'NK DAMK DK CŒUR
vie mondaine irritaient jusqu'au dégoût. Ce terre-àlerre élégant, ce petit vol à mi-côte, ces ambitions subtiles que je voyais se machiner et s'écrouler à côté de moi, commencèrent par me distraire et tinirent par me lasser. Au bout d'un an, dans la position la plus enviée, épouse d'un mari qui faisait son chemin, et qu'on désignait comme un des futurs orateurs de la nouvelle chambre, mais épouse sans enfants, condamnée à l'oisiveté, m'ennuyant des livres qui m'affamaient sans me rassasier, j'étais plus malheureuse que la nuit où j'étais allée m'offrir à la mort.
M. Mendez était trop intelligent, trop perspicace pour ne pas s'apercevoir de cette disposition ; il m'en parla franchement, doucement, comme un médecin qui cause avec sa malade.
— Vous vous ennuyez? me dit-il.
■ — C'est vrai.
— Mais que voulez-vous de moi ?
— Rien. Je préfère mon ennui à toutes les distractions que vous pourriez m'offrir.
M. Mendez souriait tristement, m'accusait d'être une mauvaise tête, allait à ses affaires et me rapportait une loge pour le théâtre, un livre nouveau ; quelquefois, quand il était le plus mal inspiré, une parure, un bijou que je jetais dans un coin.
■ — Je raconte mon cœur, je ne prétends pas
l'expliquer ni en déduire logiquement les raisons' et les principes; ce que je sais, c'est que j'avais en moi un volcan qui s'exhalait en fumée et qui voulait se répandre en lave, et que, me débattant dans cette implacable prison des convenances mondaines, j'aspirais après je ne sais quelle liberté turbulente dont il m'était impossible de dire le nom.
Je me confesse et je dois tout dire : j'eus des tentations; quelquefois je m'approchais de l'abîme pour en mesurer la profondeur et je me demandais si le désordre, en me faisant oublier, en m'enlevant à la régularité de la vie, ne me rendrait pas plus heureuse ; mais ces faiblesses passaient vite. Je uiettais mon point d'honneur à garder le serment que j'avais prêté. J'avais juré d'être une honnête femme et de rester fidèle à M. 31endez ; je n'ai pas failli à cet engagement ; je n'ai pas même songé sérieusement à y manquer.
Mon mari fut nommé député; sa fortune financière, secondée par sa fortune politique, s'était accrue; les modestes réceptions que j'avais présidées jusque-là devinrent des soirées plus élégantes où l'on entendit des artistes, où l'on joua.
La première fois que je vis dresser une table de jeu, un frisson m'agita; quand j'entendis remuer de l'or, j'eus un éblouissement et je pensai à la mort de
'mon père. M. Mendez crut remarquer en moi de la répui^uance pour ces distractions.
— Il le faut bien, me dit-il : le monde devient un tripot; je vous ai fait votre caisse de jeu , Dolorida ; il est convenable que vous présidiez.
— Prenez garde! monsieur, lui dis-je, moitié riant, moitié épouvantée, je suis la fdle d'un joueur.
— Oh je connais votre volonté! D'ailleurs la femme de M. Mendez a trop le sentiment de l'honneur pour faire jamais d'un plaisir un vice et d'une distraction une passion.
Quand on en appelait, dans ce temps-là, à ma fierté, on était toujours sûr de me convaincre. Je m'imaginai, en effet, que le jeu serait sans danger pour moi, et ne voulant pas me redouter moi-même plus que ne me redoutait mon mari, je laissai jouer ou plutôt je commençai à faire jouer chez moi.
Ces parties, forcément contenues par le monde, circonscrites d'ailleurs dans leur durée, me mirent en appétit sans me corrompre, et elles eussent été sans péril, si tout s'était borné aux tables de jeu qu'on dressait et que je présidais chez moi.
Rappelez- vous que j'avais dans l'àme, ou simplement dans les veines, une ardeur sans but, une flamme sans ahment-, qu'épouse sans enfants d'un homme que j'estimais seulement, j'avais besoin de
vivre, de tromper mon inquiétude, d'aimer enfin quelque chose. La politique m'avait tentée, raaisje la trouvai mesquine; la religion m'attira, mais elle ne suffit pas h me consoler de l'inconnu ; et la dévotion, exaltée, fiévreuse, qui me faisait courir aux églises, avait une impatience bien éloignée du recueillement. Je ne cherche pas h m'excuser; j'explique les causes d'une indomptable passion. Il me fallait un désordre; la régularité m'étouffait; la vie normale, paisible, m'eût poussée au suicide. J'avais juré de rester fidèle à mon mari; je tins mon serment en trompant l'amour sans cause qiù me consumait, et en m'éprenant d'une tendresse folle, insensée, pour les grâces du roi de carreau, du roi de trèfle et du roi de pique.
11 semble que la frénésie du jeu soit une exception dans le cœur de la femme. J'ai reconnu souvent la preuve du contraire. Le jeu est une passion féminine que les hommes nous empruntent. La mobilité <les sensations, leur àpreté, la futilité des prétextes qui les font naître, sont des mirages décisifs pour la femme qui fuit l'ennui et qui n'a pas devant elle, pour l'arrêter, quelque infranchissable barrière, comme le berceau d'un enfant.
Je me sentis devenir joueuse, d'abord avec eâYoi, puis avec un indicible raotivement de triomphe. Je
272 HISTOIRE D INK DAMK DE CŒl'H
comprenais, au déhiil de cette vilaine passion, que j'avais un tort d'iniprohité en (pielque sorte envers mon mari; puis peu à peu les joies farouches, les terreurs convulsives, les spasmes que donne le jeu, me firent tout oublier, tout méconnaître-, je melaissai aller au torrent, au vertige, ne discutant plus avec ma conscience et l'étoulTant sous ce sophisme : M. Mendez doit être bien heureux que je lui sois infidèle seulement pour les cartes !
Le jeu du monde ne me suffit bientôt plus. Je veux dire le jeu du monde décent et officiel dans lequel la position de M. 3Iendez me donnait droit d'entrée et droit de préséance. Je me laissai inviter par quelques femmes de cette société intermédiaire qui sert de transition entre la bonne et la mauvaise société. Dans ces salons, où j'entrai en rougissant un peu et où mon mari me vit aller avec peine, je fis des connaissances qui m'amenèrent à descendre encore plus dans l'échelle des concessions; et, au bout de trois mois, j'avais franchi toute la distance qui sépare le grand monde des tripots les plus suspects.
J'abrège. Je ne vous initie pas, détail par détail, à tout ce drame de ma chute. Mon mari, indulgent d'abord pour les distractions qu'il avait autorisées, qu'il avait demandées même, souriait à mes premières ardeurs.
— Si VOUS abordiez la politique avec celle passion, me disail-il, vous seriez une femme de génie.
Je souriais aussi et je me sentais flattée ; j'étais fière de dépenser pour mon plaisir une activité et un talent que je dédaignais d'employer pour mon ambition ou pour ma vanité.
Quand M. Mendez comprit ({ue j'étais entraînée, il eut sans doute des remords, et il me présenta, avec une bienveillance sensée, avecime amitié ferme et respectueuse, des observations qui me firent plaisir en me donnant le sentiment de la peur que mes passions pourraient inspirer. Mon mari devenait ricbe et ne me mesurait pas l'argent. J'usai de cette faculté; je perdis beaucoup, je perdis trop. M. Mendez alors eut l'imprudence de me parler avec plus d'autorité. Il voeJut faire appel à son droit. Il évoqua la nuit de notre rencontre et me convainquit d'ingratitude.
Ces reproches, trop fondés poiu' être adressées à une àme orgueilleuse, loin de me ramener à la soumission, m'irritèrent et m'affranchirent. L'autorité me contraignit à la révolte*, je subissais mal un patronage, une tutelle bienveillante : l'idée d'une lutte me séduisit. Dès ce moment, commença pour moi l'existence horrible, haletante, qui a décidé de mon sort et qui a fini par un naufrage.
L'infidelc par fidélité.
Le jeu est comme l'ivresse : il ne garde pas longtemps des précautions hypocrites, et il faut qu'il s'exerce à la face du ciel. Je ne me contraignis pas, puisque mon mari, le seul qui eût le droit de se plaindre, s'était plaint et ne m'avait pas convaincue. Je fis du jeu mon occupation, ma mission, mon but.
— La société m'ennuie; les intérêts chélifs ou menteurs qu'on y discute me révoltent, disais-je à mon mari. Vos succès d'homme politique ne suffisent pas à me donner l'ivresse. Je suis une créature maudite : j'avais à choisir entre l'exemple de mon père et celui de ma mère. J'ai fait comme le capitaine; mais je tiendrai le serment que j'ai fait à ma mère.
Quelquefois M. Mendcz hochait la tête et semblait croire que je m'abaisserais jusipi'à mentir à ce serment lui-même. Ses doutes m'exaspéraient.
Quand vous m'aurez ruiné el déshonoré, madame, me disait avec un superbe sang-froid 31. Mendez, je crois que nous ferons bien de retourner ensemble, bras dessus bras dessous, au Mançanarez.
La ruine, je n'y croyais pas; l'autre déshonneur, je ne pouvais pas le redouter, et je haussais les épaules.
— Ne craignez rien , monsieur, répondais-je à M. 3Iendez ; le jour où vos prédictions sinistres devraient avoir raison, je vous épargnerai une scène pathétique, et vous pourrez porter mon deuil.
Les ressources personnelles devinrent bientôt insuffisantes pour alimenter le jeu. J'eus recours aux emprunts, aux trafics, à la mise en gage, à la vente de mes bijoux, à de petits vols conjugaux. Je connus et je bus jusqu'à la lie cette humiliation d'aller frapper à la porte des usuriers, des complices de nos passions cachées. Je vécus de privations : je n'avais plus le sentiment du luxe, de la toilette; d'ailleurs je vendais tout à l'occasion et je me contentais d'oripeaux fanés qui eussent rebuté des mendiants. Me reprochant le pain que je mangeais au domicile conjugal, je subissais de gaieté de cœur la faim et ses tortures, comme si ces macérations, souffertes par fierté, dussent me rendre la chance favorable ! Ah ! les superstitions des joueurs, je les ai toutes
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connues, tontes pratiquées. Des cierges brûlés aux églises, des auspices tirés des moindres incidents, les dates, les chiffres cabalistiques, les jours de telle ou telle semaine, la façon de m'asseoir, de toucher aux dés ou aux cartes, tout prit pour moi une iujportance énorme. J'allais quelquefois, avec des transports de piété sacrilège, me jeter à genoux devant un crucifix, lui demandant la réussite de combinaisons insensées, et mêlant des actes de foi à d'odieux calculs. On me procura des dés fameux par les gains énormes qu'ils avaient rapportés. J'en fis un chapelet; je devins folle, tant j'adorais réellement les figures peintes sur les cartes; toutes les manies, tous les enfantillages me devinrent habituels.
Ma mère essaya de m'arrêter sur cette pente. Je lui répondis avec vivacité, en faisant allusion aux torts qu'elle avait eus autrefois envers son mari, et que je n'aurais pas envers le mien. La pauvre femme prit un prétexte pour ({uitter Madrid, et peu de temps après se retira dans une communauté.
Le désordre que cette passion introduisit dans mon ménage, la réputation singulière que j'acquis dans le monde furent un coup sensible, le plus terrible peut-être qu'il pût recevoir, pour M. Mendcz. Cet homme d'esprit et de bon sens, ambitieux, avait M)mpté que je serais l'élément romanesque, senti-
mental, poétique de sa vie; mais il s'épouvanta de l'abîme que je creusais sous ses pas. Il craignit de recourir aux moyens extrêmes, d'employer la violence légale ; il attendit l'occasion de me faire un piège de ma passion elle-même, et de me sauver par l'orgueil qui m'avait perdue. En conséquence, il s'abstint de tout reproche, il n'essaya pas de lutter, et parut prendre son parti de ma conduite. D'ailleurs, si l'on parlait dans Madrid de ma passion pour le jeu, si la position de mon mari rendait la curiosité plus impitoyable, la médisance me savait et me reconnaissait inattaquable sous d'autres rapports, et l'étrangeté de ce vice, adopté par l'amour exclusif de lui-même, me donnait une sorte de prestige qui n'était pas exempt de consolation pour M. Mendez, et qui me permettait de lever la tête.
Je ne fais pas un cours de morale; je n'insisterai donc pas sur les nuits c{ue je passais au jeu dans des maisons que les honnêtes femmes ne fr^ queutaient sans doute pas et où j'étais peut-être la seule qui n'eût rien autre chose que le jeu en vue et qui allât jouer pour le seul plaisir de perdre ou de gagner. Combien de fois ne suis-je pas rentrée vers l'aurore, pcàle, enfiévrée, mais jurant de me venger, concevant des jalousies meurtrières pour un joueur plus heureux que moi ! La probité peut résister au
jeu, mais la probité de fait seulement. H y a une improbitc d'intention ou de circonstance qui déprave intérieurement le joueur. Je veux dire qu'on se considérerait comme un Lâche de tricher manifestement, mais qu'on pactise volontiers avec certaines exigences; et celui qui se met devant un tapis pour courir la chance de perdre ce qu'il n'a pas, en essayant de gagner à un autre ce qu'il a, suscite une lutte inégale pour son adversaire, trop avantageuse pour luimême, et manque évidemment à l'honneur étroit, à l'inflexible probité.
Tous ces beaux sentiments, toutes ces belles sentences me sont revenues depuis h l'esprit. A cette époque, je n'analysais pas philosophiquement mes sensations. Je jouais sans vouloir penser à autre chose qu'au jeu.
L'hiver dernier, le carnaval fut brillant à 3Iadrid. Jamais on ne donna tant de bals, et jamais on n'eut tant d'empressement h s'ctmuser. Les travestissements surtout, les travestissements rigoureux, furent à la mode, et l'on remit en honneur l'habitude de se masquer et le respect des masques. Il suffisait que le maître de la maison sût à peu près h (fuoi s'en tenir sur l'identité des personnes, pour que les conviés eussent le droit absolu de s'habiller et d'agir à leur aise et à leur fantaisie.
HISTOIRE DUNE Da.ME DE fCEUE -219
J'allai dans le monde. Mon mari fut d'une docilité charmante pour m'y conduire, et d'une complaisance plus grande encore pour m'y laisser longtemps, toutes les fois qu'il put constater que je ne m'y ennuyais pas. 3Ies moyens de combattre l'ennui, pour n'être pas variés, n'en étaient pas moins très-infaillibles : je jouais.
Une nuit, le duc de R... donnait une grande fête, d'autant plus superbe, qu'il s'agissait de dissimuler des intrigues électorales et de faire danser les invités sur le petit volcan d'une crise ministérielle. Mon mari était une homme politi([ue trop important pour ne pas assister à ce bal, et il tenait trop à cacher le motif de sa présence pour ne pas m'y amener. Le costimie était obligatoire. Je me souviens que j'étais déguisée en bohémienne et ([ue j'avais des sequins d'or dans les cheveux.
— Prenez garde, me dit, avec un peu d'ironie, M, Mendez au moment de monter en voiture; n'allez pas jouer toute votre parure.
J'essayai de rire.
— Vous êtes une énigme, monsieur, répondisje, et il y a des moments où je ne sais pas au juste si je dois me réjouir ou m'offusquer de votre façon d'agir.
— Senora, je suis un mari modèle, repartit d'un ton singulier M. Mendez.
Mon mari était costiiiné en officier du temps de Philippe II. II portait une petite dague suspendue à son pourtour de velours noir.
— Vous êtes tout k fait beau et terrible dans cette toilette, lui dis-je.
— N'est-ce pas? j'ai l'air farouche. Voici le poignard pour me venger de l'infidèle.
J'éclatai de rire, mais je trouvai un insupportable accent de malice à mon époux. Nous nous masqucàmes en montant dans l'escalier du duc de R..., et après quelques tours dans les galeries où Ton dansait, M. Mendez dégagea doucement mon bras du sien, me salua et me dit :
— Je reconnais là-bas le futur président du conseil ; j'ai à lui parler. Permettez-moi de vous laisser libre, Dolorida.
Vous comprenez, n'est-ce pas, que le premier usage que je fis de ma liberté fut d'aller vers la salle dejeu. Surle seuil, j'ôtai mon masque; on me reconnut. Je trouvai là des îmies,des camarades des deuxsexes,que je rencontrais un peu partout; chacun avaitfait comme moi, et il n'y avait pas d'incognito pour les joueurs.
Une demi-heure après mon arrivée, j'étais engagée dans une furieuse partie du lansquenet, et j'avais déjà gagné une somme formidable. Je remuais avec dédain le tas d'or que j'avais devant moi, et
je trouvais pourtant à ce bruissement une harmonie délicieuse.
— Qui veut jouer tout cela? demandai-je d'un ton superbe de défi, mais avec le secret désir de n'être point prise au mot, et de pouvoir conserver, pour réparer des brèches toutes récentes, ce gain prodigieux, devenu bien rare depuis quelques semaines.
Un domino noir, qui était debout devant la table et qui me regardait jouer depuis quelques instants, répondit :
— Moi !
Je tressaillis; non pas que la voix de cet inconnu, dissimulée et dénaturée par le masque, me rappelât rien, mais parce que, précisément depuis qu'il était arrivé, ce domino m'inquiétait et me troublait. Les joueurs ont des pressentiments. Sans savoir au juste qu'il lutterait directement avec moi, je redoutais dans ce domino un adversaire neuf pour la veine, et par conséquent plus dangereux pour moi que ceux que j'avais déjà vaincus.
— Vous tenez tout cela? balbutiai-je.
— Tout, dit l'inconnu.
Eh bien, alors, j'attends que vous mettiez votre enjeu.
J'avais remarqué, en effet, que le domino ne se pressait pas d'avancer son argent.
'i^-2 IIISTOIRK 1) CM-: DAMK DE f'ŒUR
— .II! joue sur |);irolo, reprit mon adversaire.
Je respirai el je souris; j'étais bien libre de ne pas in'exposer avec un inas(jnc (jiii ne payait pas d'avance. Un petit munnure avait accueilli la réponse du domino.
— Nous jouons à visage découvert, monsieur, dit un de mes voisins; et si madame veut vous faire crédit sur votre mine, il faut au moins qu'elle puisse la voir.
— Oh ! madame me connaît bien , dit l'homme masqué.
Je me semis frissonner; pourtant je voidus faire bonne contenance :
— Je vous connais, dites-vous? Je ne crois pas.
— Est-ce que la senora Dolorida a oublié le capitaine Lopez?
Les cartes que j'avais prises s'échappèrent de ma main ; j'eus peur. Cet homme, que j'avais vu couvert du sang de mon père et qui m'était apparu un jour comme le châtiment, revenait-il pour exiger de moi une expiation? Devais-je bien réellement acquitter la dette paternelle ? Est-ce que pour moi aussi l'heure solennelle avait sonné? Pour les joueurs, il n'y a rien d'insignifiant ni d'ordinaire dans la vie. Ils sont superstitieux jus([u'à la puérilité.
Don Juau était surtout un fat et un voluptueux;
à ce litre, les émotions violentes lui plaisaient, et il a pu recevoir, sans trembler, la statue du Commandeur. Si don Juan avait seulement été un joueur, il se fût évanoui au premier coup frappé à sa porte, et il fût mort en apercevant son convive.
Tout le monde autour de moi me regardait et s'étonnait de mon émotion; je voulus échapper h ce spectacle et me roidis de toutes mes forces.
— Certes, répliquai-je, je connais le capitaine Lopez, et nous avons, je crois, un compte à régler ensemble.
— Comme il vous plaira, dit le domino.
— Ainsi vous me tenez toute cette somme? L'homme ntiasqué s'inclina en signe d'assentiment.
Je tournai les cartes; elles étaient lourdes à manier. J'étais convaincue que j'allais perdre. En effet, il suffit de cinq ou six cartes pour que j'amenasse celle du capitaine ; il avança la main comme pour prendre possession du tas d'or amoncelé devant moi, mais il ne toucha pas à une pièce.
— Je vous offre une revanche, me dit le capitaine Lopez. Puisque nous avons un petit compte, l'occasion est bonne.
Tout le monde entendit cette proposition. Je pouvais parfaitement bien la décHner. Les joueurs ont le droit d'être capricieux. Mais refuser, c'était avouer
que je redoutais un échec, c'était entamer la brillante réputation que je m'étais faite par mon audace et par mon impassibilité.
— J'accepte, murmurai-je.
— Toutefois il me parut impossible de permettre à tant de spectateurs de savourer mes angoisses.
— Messieurs, dis-je en essayant de sourire à ceux qui nous entouraient, permettez-nous de rester seuls en tête à tête. C'est la revanche d'un duel que j'ai à demander au capitaine, mais d'un duel sans témoins.
Il paraît que ma voix avait un éclat inaccoutumé ; les assistants se regardèrent avec surprise, saluèrent et sortirent sans insister. On respectait les caprices des joueurs. Quand nous fûmes seuls :
— Eh bien, monsieur, que voulez-vous? demandai-je au domino.
— Continuons, s'il vous plaît, senora, la partie commencée.
J'avais un peu d'or sur moi : je fis deux parts, et j'avançai la première.
— Voilà ma réponse, dis-je en m'efforçant de sourire.
Le capitaine avait les cartes, iJ tailla^ et retourna deux cartes semblables : j'avais perdu.
— A mon tour! m'écriai-je en saisissant les cartes.
Je gagnai le premier coup, je perdis au troisième. Comme le capitaine, qui s'était assis près de moi, se levait et faisait mine de se retirer :
— Vous ne voulez plus jouer? lui dis-je.
— Puisque vous n'avez plus rien, senora...
— Mais je joue sur parole.
Le masque remua la tête :
— J'avais joué sur parole avec votre père, et vous savez, senora, que mal m'en a pris. Votre père m'a fait banqueroute.
Je me levai, la pâleur de la honte me couvrait le front, la rage de la défaite m'emplissait le cœur. Devais-je fuir, accepter le conseil, la leçon qui m'était si brutalement donnée , ou bien fallait-il relever fièrement, témérairement le défi de cet homme?
Je pris le parti le plus audacieux :
— Monsieur, répondis-je à mon adversaire, je ne vous ai pas donné le droit de m'insulter.
— C'est un droit qui s'est transmis par héritage, dit le masque.
— Il me semble que vous avez plus d'esprit qu'autrefois, capitaine Lopez.
— C'est poin^ cela sans doute, senora, que je veux jouer au comptant.
— Eh bien, alors, nous ne jouerons pas, dis-je pour l'éprouver, mais bien persuadée qu'après ses
2R6 HISTOIIIE DUNE DAMI-: DK CŒUK
insultes le capitaine accepterait sans tlGiile ma partie.
— A moins, reprit le masque, que nous ne reprenions le jeu de votre père, à l'endroit où il l'a si maladroitement interrompu.
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire, senora, que le capitaine m'a fait tort de l'argent que je lui gagnai, parce qu'il n'a pas voulu m'accorder un autre enjeu.
— Je me souviens, en effet, dis-je avec ironie.
— Eh bien, la senora Mendez ne peut-elle relever le défi?
— Quoi! monsieur, vous osez...
— Oui, senora, repartit le masque, j'ose proposer à la joueuse la plus vaillante de 3Iadrid, une partie, un duel digne de son courage. Fi! l'argent salit les jolis doigts des dames. Je suis convaincu que la clef de votre chambre est un délicieux ouvrage de serrurerie; c'est ce chef-d'cruvre que je veux jouer et que j'espère gagner.
Je ne saurais vous dire quelle sourde et formidable colère s'agitait en uu)i; j'eus l'idée du meurtre. L'humiliation de cette offre, ce hideux souvenir du dernier jeu de mon père, cette insultante façon de traiter une femme que la calomnie avait du moins épargnée sur un point, la pensée que c'était un chà-
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timent que le hasard m'imposait, tout me révolta, et pourlant tout me décida à ne pas reculer.
— Si j'acceptais, monsieur, que mettriez-vous en balance avec cette clef?
— Hélas! senora, nous autres homn^es nous sommes bien forcés de parler d'argent, c'est notre infériorité.
— Ah! quelle horreur! dis-je en riant avec effort.
— Que voulez-vous, senora ? ma clef ne vaut pas la vôtre.
— A'otre argent, votre or, ne vaut pas non plus ma clef, repartis-je. Ce n'est pas un jeu que j'ai accepté, monsieur, c'est un duel, vous l'avez dit. Je me bats et je ne joue pas. Si je perds, c'est-cà-dire si je suis vaincue, vous aurez ce que vous demandez; mais si je gagne, à mon tour, j'exige plus que cet argent qui salit les doigts et qui me laisserait une tache ineffaçable.
— Que voulez-vous donc ? demanda gravement mon adversaire.
— Je veux que notre duel soit un duel à mort... Je veux que vous mouriez si vous êtes vaincu. Faisons un pacte ; engagez-vous par serment à vous tuer, sur un mot, sur un signe de moi, si vous perdez; et moi, je m'engage sur mon honneur, sur