‹ voyage autour du caucaseChapitre 2 sur 9 · MO · texte numérisé non relu

MO

De Polémon r% en i4 avant J.-C. jusquli Keskouporis III en 225 de J.-C., le dessin, les emblèmes, le costume , les armes sont, tous romains; pas une trace de ce que nous trouvons dans les reliefs du tombeau : la tête du roi et le cou sont nus , ou un simple bandeau tient lieu de diadème, et le manteau romain est agrafé sur Tépaule. Le bouclier est rond et" foistodoche , si fréquent dans les époques précédentes, ne reparaît plus du tout. La barbe longue et les cheveux longs qui reviennent à \k mode avec Roïmétalke en i56 de J.-C., seraient la seule analogie; elle ne s^étendrait sur rien autre.

Du grand Mithridate à Assandre, c'èst-à-dîre pendant lie dernier siècle avant notre ère , nous avons une longue chevelure , mais point de barbe^ une dynastie qui a pu porter la mîlre et qui a adopté quelques-uns des emblèmes dutombeau , pégase, le Carquois, lè cerf; mais le cerf paissant de Mithridate n'est point le cerf terrassé des reliefs ; d'ailleurs Mithridate a été enseveli à Sinope, et nombre de raisons repoussent ridée que ce soit Pharnace.

C'est donc à Tépoque antérieure à Mithridate qu'il faut faire remonter ce tombeau, et si là tous les caractères nous manquent , ici tout concourt à i^endre la chose très-vraisemblable.

La première raison qui vient à l'appui de cette

supposition est la lettre Pqui se trouve plusieurs fois répétée sur les reliefs^ et qui chaque fois a un jambage plus court que Tautre, forme qui disparaît complètement avant le grand Milhridate. Elle se trouve répétée entre autres sur un grand yase en electrum (pK 22, fîg. 5) déforme énigmatique, trouvé dans le tombeau. Il représente on cerf couché. Sur ses fkncs sont ciselés un griffon, Un bélier ammony un lion, un chien tournant la tête (1), qui tous reparaissent sur les plus anciennes médailles de Panticapée (2)^ sur le cou se trouve FAI, qui peut $tre le miODOgramme de Pairisades.

Secondement, les deux médaillons de Minerve avec ses attributs, d\m si beau travail , ne peurr vent appartenir qu^à une çpoque où le^ rois du Bosphore se faisaient gloire d^une alliance avec Athènes, et niême d'êlrç citoyens, de.cette ville^ tels que Leucon , Pairisades P% Ëuméle. Plus tard, on ne voit pas le moindre rapport entre cette ville et les rois du Bosphore successeurs de Mithridate. .

D^ailleurs il u'^existe pas trace de Finâuenoe romaine ou de Tart romain dans aucune partiç

(i) Le chien tournant la tète paraît sur une médaille d'Euméle.

(a} Panticapée n*a pas frappé de monnaies particulières tous la domination romaine : le droit de battre monnaie appartenait aux rois du Bosphore.

— M2 — du tombeau. La construction même du tombeau pi*ouve qu^il est très-^antiqué , puisqu^on hWait pas eu assez de confiance dans la solidité de la voûte égyptienne et qu'on avait eu Tidée de la soutenir par des soliveaux et des poutres, dont on avait même fait le dessus de la porte, ce qui a entraîné Pécroulement du tombeau. On n'^a pas trouvé, dé pareils moyens employés dans d'autres tombeaux plus récents.

L'on m'objectera que les costumes scythes ne cadrent guère avec l'idée d'en vêtir des archontes du Bosphore : il est Cependant trèspk*obable que l'habit scylhe fut très en vogue sous les Leuconides , puisqu'on voit la plupart des personnages représentés sur les vases étrusques de Panticapée porter ce costume. Je dirais même qu'il devait être dans Tordre àes choses de voir ici régner les mœurs et les costûàies 9<;y thés à côté du culte grec.

Les Scythes qui avaient envahi l'Asie centrale, détruits par la ruse de Cyaxarès , en 6o5, revinrent en petit nombre , espérant rentrer dànô le territoire qu'ils avaient abandonné sur les rives dû Bosphore ; mais ils furent reçus par les enfants queleurs femmes avaient eus de leurs esclaves, pendant là longue absence de leurs maris. Repoussés de toutes parts , ils renoncèrent à passer par le Bosphore Ciniraérien, et faisant le tour de la Mer d'Azof , ils crurent for*-

~ %9â — ùw les rebelles dans leut retraite au tôixà de lâ ptesqu^ile de Kertùbe : ils traversèrent Tisthme ûé Pérékop et la presqu^Ue Taurique; mais leurs esclaves qui les avaient prévenus ^ avaient élevé un rempart en terre depuis la Met* dUzof jusgu^à la chaîne taurique. Les Scythes dëscs^ péiPés eurent recours au fouet qui épouvanta si fcnrt les esclaves qu^ prirent aur-le champ la {uite^ et les Scj thés rentrèrent traUqùillement «H possession de leurs domaines, que les escla-^ ves sitide$ cukivèriént poiir eux. Lès anciens ^Sindes. de la presqu^ile de Keviche étaient donc lés hafaitatita ou le peuple die la pânesqu^le de iKertehet et de Pile de Taoïftati^ race mélangée de Méotes, avec les restes de la population kimmé-* rienoe^ léi habitaftto tes plus anciennement i^otMius.dè btTaurîd^^ Les arisiocràtes dà fsja ^élai^nArles &eytfa0âvqiii pi^élevaient lesi tiibbts^

Getfiit dies q% peuple sindle, gouveiraépar les Scythes, que les JVhIésîeri& vinrent fonûdar bs eolômes de îFaitticapéey Nymphée, Theudo^ie, Shânagorie^ iSépos^ etx£*) unie sôixanritttne à^m^ nées nptès le Fetour -dès Scythes...

Gesc colosiies) dépéndirelit d'abotfd 'direiÉSe*^ nuait de lie. métropole^ payanlt quelque tribut piciUEtleur ééabitsaement sur un sol étranger*- Le commerce et l^ndoslrie lesi enrichisssmt et les peodaht: pki& populeusesy eUes piureat prétendre à une position plUs indépendante : c^estainsique

— ^24 — Panlicapée £ut gotiTernée par ses propres ma-* ^strats, Xesarchéanaaides qui demeurèrent à la tète' de la municipalité de 480 à 438 avant J.-C.

Mais à côté de ces magistrats, il «existait dans le Bosphore d^Ëurope et dans celui d^Asie, un pouvoir scy ihe ou maéte indigène,qùe Fàmbition porta à s^assujettir des villes grecques. En 437 avant J.-C», un certaii^ Spartocus sVmpara du pouvoir à Panticapée, et remplaça les arehéanac4ides« Pour, ne psfô efiaroucber les Grecs que la royauté auxxdt efirayés, il ne pi*it que le titre d'archonte du Bosphore (c^est à^dire Panticâpée et Phanagorie), tandis qu^il prenait le titre de roi des pays qui entouraient lés colonies et qui étaient ^on patrimoine.

Les colonies conservèrent leurs fot*mes mu^ nicipales^^qui rappellent les bourgeoisies caisses et les :villés impériales 'd'Allemagne, pràdant 4o2 ans, jusqu^à Assandre qui; prit le titré de^ T&k da Bosphore en 36 avant J.-C.

Soiis ce premier archonte et sous scm^suece^ ^^\xc Seleucus ^ le rempart du Mont d^Or était la limite du territoire de Panticapée , et Nympfaée, la colonie la plus voisine, était au pouvoir des Athéniens^ La trahison d^un ceitain.Gélon, grand-père maternel de Dandsthèn es, ouvrit les portes de Nymphée à Spartocus IJy en 4iO ayant J.-C, elles Athéniens en furent déposisédés.

SatyTus /, fils de Sparlocus II, fui néanmoins grand ami des Athéniens; ce fut lui qui agrandit le royaume sur la côte d^Asie : il fut tué au siège de Theudosie, et j'ai dit que Strabon rapporte que le tumulus du Koukouoba fut érigé en son honneur.

Leucon /, fils de Satyrus , fut reçu citoyen cVAthènes et prit Theudosie , à laquelle il laissa son administration municipale.

Pairisades /, fils de Leucon, agrandit encore la puissance du Bosphore par ses guerres glorieuses dans la Chersonèse taurique et en Asie; une partie dé la chaîne taurique et des vallées du Caucase lui obéirent (i). Il m^est impossible, dans la crainte d^'allonger un texte déjà si étendu, dVntrer dans les détails du règne de ce roi.

Seulement il y a quelque vraisemblance que son esprit de conquête Faura engagé à s^emparer de Cherson, quoique Fhistoire ne fasse mention que de ses guerres contre les Scythes de la Chersonèse taurique. Mais parmi les médailles de Cherson, publiées par Sestini , musée Chaudoir, lab. I, fig. 5 et 6, Ton en trouve deux qui rendent le fait probable. L'une a d\in côté une tête de roi, ceinte du diadème, avec ces trois lettres XEP, et au re^^ers , une Diane avec le monogramme BP : la seconde ressemble à la

(i) Voyez rinscription que j'ai citée plus haut. V. |5

première, à l'^exception d'un astérisque placé devant le front du roi. — Ce monogramme, avec la tête du roi, ne peut être que celui de Pairisades I, dont les médailles de Panticapée, trèsrares du reste , offrent aussi la tête j et pour revers un aigle, un astérisque , un sceptre et le mono gramme fîP .

Rien n'empêche à mon avis que Pairisades, roi du Bosphore, n'ait conquis momentanément Cherson, qui plus tard se soumit volontairement à Mithridate, toujours pour trouver un appui contre les Scythes de la Chersonèse taurique (i).

Diodore rapporte l'histoire tragique des trois fils de Pairisades , Satyre ^ Euméle et Prjrtan^ qui tous périrent de mort violente, ScUyre , l'aîné, voulant apaiser la révolte d'Eumêle en Asie, fut blessé au bras dans un combat et mourut la nuit suivante. Le corps, remis à Prytan, fut conduit à Panticapée, et il fut enseveli dans le tombeau de ses pères avec toute la magnificence imaginable. Ainsi les rois Leuconides du Bosphore avaient une tombe de famille.

(i) Si cette explication n'était pas reçue, on pourrait expliquer la présence du c^r/*dans les reliefs en le regardant comme Temblémedes Tauro-Scjthes, qui possédaient chez eux le principal et le plus ancien sanctuaire de Diane, sur la montagne deTAioudagh, sur la côte méridionale de la Crimée.

Pryian fut tué à Képos, près de Phanagorie, dans une révolte contre son frère Euméle, qui, pour n^^avoir plus d'ennemis , fit massacrer les femmes et les enfants de ses frères et tous leurs, partisans.

Six ans après , Euméle lui-même périt misérablement sous les 'roues de son chariot, qui récrasa un jour qu'il se rendait à un sacrifice, et que ses chevaux prirent le mors aux dents.

Spartocus IV ^ fils d'Eumêle , succéda à son père et régna jusqu'à Pan 284 avant J.-C. Il est connu par des inscriptions.

Pairisades II ^ fils de Spartocus IV, régna longtemps sans qu'on connaisse l'époque de sa mort, ni la suite de ses successeurs jusqu'à Mithridate.

Lequel de ces rois remplit le mieux les conditions voulues du tombeau?... A mon avis c'est ou Leucon ou Pairisades /, quant aux allégories des reliefs. Mais comment décider la chose, quand on n'a nulle idée de ce qui a été trouvé dans le tombeau inférieur, qui seul pourrait nous éclairer!

Je m'en tiendrai seulement à ce simple énoncé : ces tombeaux appartiennent à des Leuconides , tant par les costumes , lés emblèmes, les scènes allégoriques, la forme des lettres, l'architecture, etc.

Musée de Kertche.

Une telle profusion d^antiquités importantes demandait la fondation d^un musée , et cependant ce ne fut que très-*tard quM vint à Tidée des habitants de Kertche de songer à une institution pareille. Le gouvernêraenl jusqu^alors avait désigné pour entrepôt des objets trouvés sur le sol de Panlicapée^ le soi-disant Musée de Théodosîe, où Ton déposa en effet plusieurs inscriptions et reliefs.

Enfin, MM^ Dubrux, de Scassi^ de Blaremberg^ le général Potier, etc., sentirent la nécessité de garder à Kertche ce qui faisait la gloire des rois du Bosphore, et chacun donnant généreusement ce qu'il avait recueilli lui-même, on ^orma lé noyau primitif d'un musée qui fut ouvert pour la première fois le 2 juin 1826. Le gouvernement le prit sous sa protection et loua ad intérim une chambre de la maison de M. Dubrux, qu'on disposa aussi bien que la place le permettait. Jusqu'en i833, il n'y eut pas d'autre musée, et M. Dubrux en fut le conservateur. La place manquant , on déposa les grandes pièces dans la cour , où cet ensemble produisait un effet très-pittoresque.

En i833, on profita de l'érection d'un corps-

de-garde qu^on venait d^achever et dont on pouvait se passer pendant quelques temps pour y transporteries collections, en attendant qu^on eût construit sur le sommet de la montagne do Mitfaridate, le bâtiment que le gouvernement avait décrété sur une très-ancienne proposition de M. de Sca^si*

Aujourd'hui, le nouveau musfe est achevé.

Copie fidèle du temple de Thésée à Athènes, on peut juger deTeffet quHl doit produire de tous les points du Bosphore , surtout quand ses masses imposantes , illuminées de la base au sommet des frontons , se reflètent dans les ondes, en £ice de son souverain, qui vient saluer la ville de Mithridate.

Ce musée demande un savant consommé pour mettre en ordre , pour classer , pour déchiffrqr des nàonuments qui sortent presque tous de la routine grecque ordinaire ; ici , sur les confins de la Scy thie , du Caucase, des Sauromat^s , autres costumes, autres mqeurs, autre style. Jusqu^à présent on a songé davantage à amasser qu^à digérer; ignorant çiéme ce qu-ils possédaient^ les conservateurs ont laissé gaspiller souvent les choses les plus précieuses : je ne citerai qvi^un fait qui m^est personnel.

Dans un premier voyage en juillet i832, j^avais remarqué trois crânes de forme extraordinaire; Tun était complet, avec la mâchoire

— aSo —

supérieure; les deux autres n^élaient que des fragments de la partie supérieure de la tête : ils étaient remarquables par Télévation du front, ce qui avait donné Fidée à M. Dubrux d^en Ëiire dès crânes de macrocéphales. Qn les avait trouvés du côté de lénikjEilé dans de trè^anciens tombeaux , et je supposais avec plus de raison qu^ils venaient desKimmériehs. Je jugeai important d^en faire un dessin avec les mesures exactes; et comme je ne passai que deux jours à Kertche, je renvoyai jusqu^en automne mon entreprise.

Dans cet intervalle , M. le pix)fesseur Ratké, qui vit ces crânes , en fut frappé comme moi, et lorsqu^il fut de retour à Dorpat , il engagea Tacadémie de St-Pétersbourg à chercher à s en procurer un- Mais quand je retournai à K^lche, le plus beau des crânes avait disparu ; inquiet, je m^in* formai de ce qu^il était devenu : un témoin oculaire me raconta que deux voyageurs étrangers Pavaient obtenu de M* Dubrux 9 moyennant ioo roubles en assignats , et que Tim dVux Tavait destiné au musée de Munich. Je fus trèsafiligé de cette spoliation , qui fiit bientôt re** mai^uée ; car Facadémie avait écrit pour demander Tun des crânes, et quand le nouveau conservateur, successeur de M. Dubrux, voulut les chercher, il ne trouva qne les deux frag-

ments dont on ne voulut pas 8e défaire. J^ai écrit ces détails pour que ce conservateur ^ache où est son crâne, et pour qu^il n^accuse pas des innocents, comme il est très-porté à le faire»

J^ai décrit à leur place la plupart des monu^ ment^ qui se trouvent au musée. Après les ins^ criptions et les trois torses de Cyhèle, d'^Hercule et d^Esculape , les tombeaux ou cippes avec bas-reliefs y forment une suite intérejssante. J^ai dessiné, IV série, pi. 26, fig, 5, Tuq des plus complets par Fensemble des objets. On a déposé aussi au musée quatre torses amenés de TAsie mineure comme lest à Taganrok. M, le gouver-^ neur de $tenipkovsky les avait demandés pour Kertche; trois de ces torses sont d^un travail trèsr-médiocre : le quatrième est* celui d^une Junon en marbre de Paros ; c^est le seul qui mérite quelque attention. Enfin, les médailles qup j^y ai vues xi^étaient ni rares , ni nombreuses.

Bxûitt^âiQii à'MjttTiekîon, à lénikalû, «lix toleansde . . ; : " boiie, cto.

Je fis i^njquT une excursion pom? visiter 'k pointe de lén^kalé.

Après avoir traversé les tumulus de la . quaraQtaine«4u milieu desquels je dessinai la vue de Kertche qui est dans mon Atlas, je me rendis à

la quarantaine qui est à 4 verst de Kertche pour y visiter les ruines de Mjrmékion. On appelle de ce nom un ensemble de constructions antiques qui ont été envahies en entier par le mur sanitaire du vaste établissement. Un petit promontoire qui s^avance dans la rade de Kertche en porte les restes les plus apparents* Un fossé avec un mur, coupant par une ligne arquée le promontoire, ferait supposer que Pacropolis ou la partie fortifiée de Myrmékion était là. Dans une première visite, je pris une construction circulaire très-solide en grosses pierres de taille semblable au tumulus rasé du Mont d'^Or, pour un ancien temple; mais un hasard a fait connaître sa vraie destination. On voulut planter un mât et hisser un pavillon au milieu de ta construction circulaire; des matelots chargés de Topération, trouvant d^abord de la résistance pour enfoncer le mât, furent très-étonnés de le voir descendre tout à coup dWe longueur considérable. On eut ridée de creuser, et Ton découvrit bientôt un double eaveau, qui malheureusement avait été spolié depuis longtemps ; mais on n^avait pu emporter un magnifique sarcophage en marbre bknc de Paros; son poids énorme n^avait pas permis de Pentraîner plus loin qu'à Penlrée du premier caveau, ou on Tabandonna, non sans Pavoirmulilé d'une manière indigne.

Ce sarcophage a 8 pieds 3 pouces de long, 3 pieds de large, et 4.pieds g pouces de haut. Avec le couvercle, sa hauteur est de 8 pieds.

Le long côté qui forme la principale face du monument se trouve dans un état méconnaissable. On ne distingue à gauche qu^un groupe de trois personnes, dont la première est une femme assise en regard de deux hommes qui occupent Textrémité du relief. Le plus rapproché de la femme est debout , en manteau et en chlamyde; il paraît vouloir partir, tandis que Paulre, habillé de même, semble écouter ce qui se dit.

A dos dé la femme, c'efet-à-dire en allant de gauche à droite, parait une femme à genoux dont on ne trouve que la partie inférieure ; après quoi vient une suite de pieds , d'après lesquels on devine qu^il y avait encore trois ou quatre personnes outre les quatre premières.

La base et la corniche sont semblables aux dessins, IV* série, pi. 26, fig. 2 et 7. Seulement aux angles, au lieu d'un lion et d'un renard*,*on a sculpté deux amours qui jouent.

Au revers du long côté, un génie placé au milieu soutient deux guirlandes de raisins et d'^autres fruits. Au-dessus de chaque^ guirlande est un amour ailé, sur un -char attelé de lions, les uns faisant face aux autres. Les deux extrémités du relief sont occupées par deux femmels dont

en a brîçé Les tètes , et quf semblent encadrer comme deux génies ces sujets si gracieuaement exécutés. Les angles du ^ soubassement sont remplis par un lièvre et par un chien.

Le coté étroit à gauche a été représenté IV* série, pL 26, fig. 2. La figure principale est celle dVn roi» reconnaissable à son diadème, assis sur un siège recouvert d^une peau de lion. Il est aveugle, à moins que les creux des yeux n'aient été faits pour y placer des yeux de pierres précieuses. De la main gauche il retient son vêtement, et paraît tendre Tautre à un homme placé à côté de lui. Devant lut un guerrier tourné de face paraît prendre congé pour monter il cheval, tandis que derrière le roi, une autre figure en tunique s'avance en s'appuyant sur son épaule, cpmme pour écouter ce qu'il dit. La tête du roi seule est intacte; lés autres ont disparu*

. . Le couvercle du sarcophage (IV* série, pi. 26, fi. 1) représente un div^n grec, recouvert d'un tapis richement dççoj'é.î . sûr lequel un homme et une femme sont à demi-çoiichés ; de leur bras gauche, ils s'appuient sur des. coussins : les têtes ont été enlevées. Je ne dpute pas que. l'homme ne soit le roi du.reliéf précédent : il a Rêvant lui un livre fermé qui repose sur le coussin. Sa main droite repose tendremen^ sur l'épaule ,.de.la reine qui est devant lui; elle porte le

costume grec, et se$. bras, sont oraéâ de bracelets.

]^e çdté court est entièrement, détrujtt* Parmi les fragments dp^t le Tâinlalisme a jonché le sol, j^en ai recoiwu un que Ton ne sait comment faire cadrer dacis pes reliefs.:. c^eftt une tête avec de petites oreilles de Satyrç.

Le travail de ce monument es^ dig«e d^^d^i-*ration^ et je ne crois pas qUe le musée ide Kertche possède rien de plus précieux. On est seulement frappé de la ressemblance étonnante qui existe, entre ce jsaircophage. et ©elui.de Sepnme Séi^èFe'{^22a^3^ de J.,*rC. )etde sa m&^eMan^méa à RomeV La disposition* dés deuK. statues couchées est à peu près^ \la méamf 'éi dans les: reliefs, on y^itrouve aussi .l^ctopereur assis, tandis ^ue d<ds: guerriers et des chevi^ux autour de lui se préparant à célébrer, -des jeUX fiinèbref (i).

Cette, analogie ferait supposer que le tombeau de Kerlçhf ^t d^uni^ époque' voisine des règnes de Rpïmjétalke et d]JSupatory les premiers rois du Bosphore qui , après Mithri^ate , se laisaent croître la barbe. Ils spnt contemporains d^Adrien^ d'Antqnin, de JVIatrc-^Aurèl^î Mais c^est avec les têtes dej Rpïmétalke , que; celle .dii; sà*^ cophage a le plua d^$nalo^e.

(i) Momfaucorfj,éd. ail. in-folio; pi SgSjCti^l.iî;, f. 5.

Entre lénikalé et la quarantaine, treize nior«ceaux de jardins et de vignes sont les campagnes des habitants de Kertche : elles sont mal exposées et souffrent de la violence des vents du N. E.

lénikalé est à lo verst de Kertche, à la pointe de lapresqulle; le château a été bâti par les Turcs pour commander le passage du Bosphore, le chenal rasant pour ainsi dire la côte , et tout vaisseau étant obligé de s^exposer au feu des batteries, s^il veut faire voile dans la Mer d^Azof «sans permission.

Au reste, la ville n^a ni port ni commerce, et «elle n^est habitée que par des Grecs , qui s^occupent de la pèche du turbot. Je me fis montrer le fameux soros ou sarcoj^ge enlevé à un tumulus de Phanagorie pour servir de bassin de fcptaine* Ma curiosité satis&ite ne m'^a pas instruit plus que Pallas, Clarke et de La Motraye. L^eau qui alimente cette fontaine arrive à la forteresse par un long aqueduc qui IVimène de plusieurs verst de distance : les sources ne sont pas loin des volcans ^e boue, ou plutôt, comme dans la presqu^le de Tainan , elles sont associées à. ce phénomène.

Les deux rangs de colKnes couronnées de pics à polypiers qui traversent en biaisant l'extrémité de la presqu^îIe de Kertche, ne s'arrêtent qu'aux rives du Bosphore, l'un à lénikalé, l'autre vm peu plus au nord ; le château çle lénikalé est

— ^37 — bâti sur Punè des extrémités, lejùnàl sur Pautre* Entre elles exista^ jadis un baie qui a été remn placée par un lac, !fermé par une barre sablonneuse. £h remontant lé Talion , depuis le lac« s^étalent en amphithéâtre les sources les plus variées, et les volcans ; les géologues trouveront ici réunis tous les phénomènes que j^ai décrils plus haut.

Le sol tertiaire et quaternaire de la cote de Kertche se compose de Pétage à argile feuilletée, recouvert par celui de la marne blanche , avec des bancs de gypse. Le calcaire coquillier, autrement pierre de Kertche^ termine cette série régulière (i). Les pics à polypiers, formation abnorme, sont semés, comme des tumulus, sur le dos des collines.

Les sources et les volcans ont leur siège principal dans les formations d^argile feuilletée et de marne blanche ; en commençant à Touestpcés du Khouter Khroné^iy la série commence par une source sulfureuse qui jaillit du pied d^une espèce de pic calcaire : sa température est de i3" de R., et le soufre nage par-dessus Teau (2).

(1) Voyez Atlas, V" série, géologie, plans et coupes.

(a) M. Ëkhart , pharmacien de Kertche, a anal jsé en gros cette source, et a trouvé qu'elle contenait du muriate de magnésie en petite quantité, du gaz hydro-sulfureuxy du gaz carbonique en grande quanti té, du natrium en petite quantité, du kalium et dvL silicium en proportions incertaines.

Dans le Toisinage de celle-ci en jaillissent d^au* très qui semblent sourdre dû mitien d^une boue noine, bitumineuse et brillante ^ qu'on ne peut remuer sans remplir Pair d^une forte odeur de sulfure d'hydrogène. Le bétail boit cette eau avec avidité.

Hus à Test , des sources d'eau pure qui alimentent Taquéduc de lénikalé et une fontaine voisine du Khouler , remplissent le fond du ravin ; et enfin en poursuivant sa marche vers lé fanal, on arrive aux sources de naphte et aux volcans de boue.

On connaît ceux-ci depuis longtemps, et toujours on les a vus en activité (i).

Le principal cratère, celui qui parait le patris^rche de toute la formation volcanique , est un tumulus complètement isolé de 5oo pieds de diamètre, de 35 pieds de hauteur. Son sommet présente un enfoncement de 6 pieds rempli par une flaque de boue et d'eau^ de 70 pieds de long sûr 35 de large. La boue grise, épaisse , exhale une forte odeur de soufre et de bitume. Çà et là sur cette vase épaisse se présentent des places liquides que percent d'instant en instant des bulles de gaz hydrogène qui ont jusqu'à 1 pied de diamètre : elles s'enflamment quelquefois , et l'on a vu ce volcan brûler assez souvent.

(1) V* série, géol. plans et coupes.

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Alors dans eetté violente commotion, la boue ^e déverse de toutes parts par-dessus les bords ; mais en temps de calme , le superflu s'échappe par une petite goulette excavée dans Pun des flancs de Tenceinte cratérique.

Des sources de naphte, de i^^ de température^ qui jaillissent à i5o pas du tumulus-cràtere ^ au milieu d'une boue fine, d'un noir charbonneux^' forment un filet d'eau qui passe entre lé tumulus et une esplanade relevée de 10 pieds au-dessus du ruisseau. La surface présente le spectacle le plus bizarre qu'on puisse imaginer : on dirait les cheminées des enferô , la croûte du sol étant percée de trous noirs surmontés de petits cdnes boueux, du milieu desquels s'échappent et la boue et les buUes de gaz hydrogène. Les points où les bulles se dégagent n'ont pas une température plus élevée que 1 1** ^ de R. Au reste^ partout le sol tremble sous les pas, et l'on craint d'enfoncer dans les antres de la terre.

Route directe de Kertche à Théodosie.

La presqu'île de Kertche a été fermée jadis par trois remparts que la politique a fait élever pour se défendre contre des voisins dangereux.

Le plus ancien est celui SiAssandre. Il part

de resLtrémllé de la chaîne taunque , et Ta aboutir à la Mer d^Azof en dehors de la langue d^Arabal. Les esclaves scythes, sindes d^origine, Pavaient élevé pour se défendre contre leurs maîtres à leur retour d^Asie (i). Assandre , roi du Bosphore de 49 ^ ^4 avant J.*C., le fit renouveler et fortifier de tours pour se défendre contre les invasions des Scythes ; c^est pourquoi il porte son nom. Son allure est encore reconnaissable, ainsi que remplacement qu'^occupaient les^ tours (2).

Le rempart du Mont (F Or était la frontière primitive du royaume du Bosphore et de la colonie de Panticapée. Les succès des Leuconides Pavaient transportée hors de la presqulle de Kertche*, en réunissant Nymphée et Théodosie au royaume. Assandre la fixa au rempart des esclaves scythes, qui, pendant plusieurs siècles, fut la limite du royaume.

Cependant les Chersonésieâs avaient remplacé les Scythes de la Chersonèse taurique : ils avaient pris Panticapée pendant 'Pabsence de Sauromate V, qui était allé piller FAsie Mineure, malgré Farmée que lui opposait Constance. Pour rentrer dans sa capitale, Sauro-

(1) Hérodote, IV, c. ao. Les trois remparts sont dessinés dans la carte de Clarke.

(2) Slrab. 1. VII, lui donne 36o stades de long.

mate V avait dû rendre les prisonniers et le bu-* tin. Soa petit-fils, Sauromate VI, qui régnait de 3o2 à 3iO de J.-C, voulut se venger des Cher* sonésiens : il fut battu par eux auprès du rempart d^Assandre, forcé de jurer une paix par laquelle il promettait de ne pas passer ce rempart à main armée. Violant sdn serment, il reprit les armes, et consentant à terminer le différent par un combat singulier avec Phamace, chef des Chersonésiens, il fut tué, et son armée subissant le joug des vainqueurs, fut obligée de se retirer jusqu'à moitié distance de Théodosie à Kertche, où les Chersonésiens permirent aux Bosphoriens de fixer leur frontière. Ceux*ci érigèrent alors le rempart d'^ktos ou de Cybernicus^ qui commence au lac salé de Itar-Altchik, et va aboutir à la Mer d^Azof. Il est très-bien conservé; le fossé tourné vers la Crimée est encore profond, et des tumulus qui longent le rempart feraient croire qu^il était soutenu par des tours (i).

Ces .trois remparts, par la route directe de Théodosie, sont presque les seuls monuments anciens qui s^offrent à la curiosité. Le chemin par lui-même n^est rien moins que pittoresque.

(i) Const. Porph. De adm. Imp, cap. 53. Pallas, Foy. dans les gQuvern* mér. t. II. Dessiné dans ma carte du royaume du Bosphore, P* 8ërie,pl. 2.

Quand on a quitté les collines de Kertche^ ses tumulus et ses pics à polypiers, le pays devient d'huile monotonie semblable, à celle dVne steppe. Partout des villages tatares abandonnés , de vastes cimetières^ et fort peu d^habitants le long de la route.

La première station de Soultanoufka est à 23 verst de Kertche. Cette station a des sources, des puits ; ceux qui vont de Théodosie à Kertcfae voient d^ici, pour la première fois, cet horizon couronné de tumulus el de pics à polypiers qui caractérisent les environs de Kertche (2).

A moitié chemin entre Soultanoufka et Arghin^ deuxième station de 28 verst , on passe le rempart à^Akkos.

La troisième station est celle de Porpatche^ à 27 verst d^Arghin. Porpatche est à peu de distance en dedans du rempart d^Assandre.

D^ici Ton a 22 verst jusqu^à Théodosie.

Ceux qui se rendent à Simféropol et qui ont des chevaux à eux, peuvent éviter le détour de Théodosie, en se rendant tout droit par le milieu de l'isthme à Krinitski. On passe alors par Armeil et par Karagos^ célèbre par sa mosquée antique qui appartient au style primitif de Tarchitecture tatare en Crimée. C'est une des quatre

(2) V* série, géologie, coupes, plans, etc.pl. i5,

fig. 5.

plus anciennes. J^en ai donné un dessin III* série, pi. 28.

Cest un grand dez , surmonté d^un^coupole circuWire. Tout est ligne droite ou plein cintre.. Ceci rappelle Téglise de la forteresse de Soudag. A Fun des angles s^élève le minaret à douze pans avec sa galerie.

Le commerce appelle quelquefois les habitants de Kertche à se rendre au nord de la Mer d^Azof. Dans un cas pressant , quand on fait la route par terre, on passe par la langue d^Arabat, entre la Mer Pourrie et la Mer d^Azof. On quitte alors la grande route à Arghin. Ce trajet d^Argliin à Arabat est célèbre dans les légendes tatares ^ un berger qui ne craignait pas Dieu, disent-elles, fut changé en pierre avec tous ses moutons, et on vous montre en effet, à quelques verst d^ Arghin , une multitude de pierres couchées à côté les unes des autres dans un lac qui se dessèche en été. Une plus grande pierre au milieu représente le berger. Un Tatare tremble d^approcherde ce lieu terrible, et n^ose y passer pendant la nuit. Près de là sont sept puits excellents qu'on appelle les sept /hères.

Route indirecte de Kertche à Théodosie par K jmpliée et Kimmerion.

J'ai suivi les différentes routes que je- viens dHndiquer, à Fexception de celle de Tonki par Arabat. Il en était une qui devait m^offrir plus de charmes et une plus belle moisson d^observations. M. de Stempkovsky me fit mon itinéraire, m'instruisit de ce que j'avais à visiter, et je partis avec M. Karéïche, dont je n'ai pu lasser la complaisance : car il m'accompagna jusqu^à Opouk au commencement de novembre i832.

Et lors de mon retour du Caucase en i834, se rappelant que M. de Stempkovsky lui avait fait la remarque qu'il avait négligé de me montrer quelques points intéressants , il voulut reÊûre encore une fois la course avec me». Ainsi mon journal est le résultat de ces deux courses, qui ont pour but principal l'exploration de la côte de la presqu'île de Kertche, le long du Bosphore jusqu'à la Mer Noire.

Nous dirigeant vers l'ancienne quarantaine dé Kertche, nous traversâmes le dos du cap Blanc (Akbouroun), hérissé de pics à polypiers. Deux groupes de tumulus se mêlent à ces jeux de la nature. L'un , composé de sept énormes tumulus, termine le cap Blanc (i). Lautre, lon-

(i) V" série, géologie, plans, coupes, pi. i5, fig. 3.

géant les pics par le revers méridional de la colline^ s^étend jusqu^au tronçon méridional du rempart du Mont d^Or que j'^ai décrit, et qui passe entre le derijier et Tavaiît-demier tuxnuluSt

De ce dernier groupe, en nous dirigeant directement vers la côte, nous abordâmes une baute falaise, dans laquelle une révolution a entaillé un enfoncement semi-circulaire^qui a Tair d^ua immense théâtre ouvert en face de la mer quMl domina.

Cest là quW avait placé FanaW/i/i^ quarantaine^. qix^on a abandonnée depuis qu^onra établi celle de Myrmékion. On a cédé les maisons à des Grecs qui sont venus s^établir ici , dans une combe qui leur promettait de récompenser leurs peines, £Ue était jadis plantée de vignes, qui prospéraient fort bien dans cette exposition au midi ; il reste encore des traces des plantations et des murs de séparation. La nature de la culture.avait fait appeler anciennement ce quartier jémbélaki^ vignoble, du mot grec afxTreAoç, vigne*

Mais ce. n^est pas pom:* ces vignes , que nous venions dans un coin si reculé de la côte. La pointe de terre qui ferme la combe au sud-ouest, est une riche mine, de fer phosphaté et carbonate aussi intéressante que celle de Taman , et où les fossiles que M. de Verneuil a publiés se trouvent avec une profusion incroyable.

La couleur que la falaise a empruntée à la mine de fer, lui a fait donner le nom de cap Bleu (Kamiche-bouroun), en opposition avec le cap Blanc (Ak-bouroun).

Entre la mine de fer et une campagne à laquelle on donne le nom de Kamiche*bouroun, sont les ruines de Dia , qui occupait ainsi Fextréme pointe septentrionale qui marquait rentrée de Tancien golfe de Nymphée, aujourd'hui lac de Tchourbache ; cai' les attérages du courant du Bosphore ont fermé^ Tentrée du goUe, et une large plage sablonneuse fait ceinture autour d'un premier lac qui occupe le fond du golfe, et de trois autres lacs qui se sont formés successivement. Leur fotmation appartient à Fhistoire moderne, car avant i83o, les vaisseaux marchands de Kertche allaient hiverner dans le plus septentrional des petits lacs. Depuis lors, une baiTe de sable a fermé le port ; on reconnaît sur la barre les bourrelets successifs des matériaux que le com^ant y a charriés : car, par la disposition du Bosphore , on voit que la longue langue de sable, dite du Sud , en grandissant a repoussé le chenal tout près de la côte d'Europe, et le courant contre la pointe méridionale du golfe de Nymphée, qui s'est présentée comme mxx éperon natur'el pour ramasser les sables et les attéris^ments.

L^ancienne ville de Nymphée occupait préci-

fiément cette pcHnie méi^dionale ; mais pour aller la Tisiter , nous sommes forcés de faire le tour du golfe , et nous nous rendons d^abord à Tchom^bâche, village et campagne de M. A« V, Gourief, qui se trouve au fond du golfe, sur un sol plat autrefois sous les eaux. Il est plus commode de suivre cette route que de traverser la barre sablonneuse, en partie couverte d^eau , qui entretient la saturation des lacs ; dans des années très^ chaudes, ils peuvent produire un pea de sel ; mais sa nature naphteuse en défend Tusage pour les salaisons; il n^ a dans la presqu^Ue de Kertohe que le sel du lac Tcholirak qui soit parfaitement bon à cet usage.

Avant de nous rendre à Nymphée, que je dise un mot d-une ruine qui est dans le voisinage de Tchourbache. En remontant un petit ruisseau qui se jette dans le lac , nous vîmes bientôt les parois des rochers qui bordent son lit grandir insensiblement, et à 2 verst du village elles ont déjà Pair de deux murailles à pic , sur Tune desquelles, celle qui est à gauche en remontant , nous aperçûmes des tas de dé^ combres. Un chemin antique nous mena sur le sommet du rocher, à Pentrée d'un grand châ-»

teau carré, qu'entourait une muraille aujourd'hui complètement ruinée et presque enseveUe sous le gazon. Un fossé défendait l'abord de la muraille. Nous fîmes vainement le tour de l'in-

térieur pour y trouver les traces d^un édifice quelconque ; tout a disparu.

Ce château antique n'^est point entouré de tumulus comme Pantîcapée ou Phanagorie; les tombes sont taillées dans la muraille de rochers, où M. Dubrux père en a ouvert plusieurs, sans y trouver rien dHmportant.

Donner un nom à cette ruine est plus embarrassant que la décrire : il est fort possible que ce soit le Tyrictaca de Ptolémée. Son éloignement estde i3 verst de Kertche (i).

Après cette première excursion , nous nous rendons enfin aux ruines de Njrmphée avec M. Gourief, qui veut bien nous servir de guide. Elles sont à 6 verst de Tchourbache, et après avoir erré au milieu de quelques pics bizarres à polypiers, nous nous trouvons bientôt, en suivant un chemin qui me paraît Tancienne voie grecque, au milieu d^une profusion de tumulus qui bordent la route à droite et à gauche»

comme aux abords de la porte Théodosienne à Païiticàpée. Des traces de murailles et de champs rident la surface du plateau gazonné.

(i) Une carte manuscrite de M. de Stempkowsky, Tindique sous le nom de Kar miche Kélessi ; c'est celui d'un village voisin du rempart d'Akkos. Deux collines couronnées de calcaire de Kertche le dominent : on prétend qu'il existe une ruine sur l'une de ces collines.

A Tangle même qui marque la limite entre Tancien golfe et le Bosphore, ét^t la ville, bâtie sur une espèce de plate-forme , appuyée sur quelques rochers à polypiers. Il nous fut facile de suivre le rempart qui fermait une partie de la ville et la défendait même du côté du rivage; les Êiubourgs détendaient autour de cette awor polis.

Partout dans Pintérieur du rempart Top retrouve des amas de décombres qui indiquent des construction considérables. En général, le sol, à plusieurs pieds de profondeur, n^est qu^un amas de débris de vases , parmi lesquels on en reconnaît beaucoup d^étrusques.

Des tumulus font cercle autour de la ville, n^en approchant qu^à une demi-verst : leurs rangs confus se terminent à la i^Uaise qui borde la mer. Quelques-uns sont très-grands et coni^ ques. M. Gourief, qui en a fait ouvrir plusieurs, n^ a pas trouvé des objets précieux comme à Panticapée.

Le port excellent dont parle Strabon n^existe plus , et au lieu des eaux du golfe, on voit à perte de vue des bancs de sable qui attristent les yeux, comme le glacier qui se serait emparé d^uu champ fertile. Au milieu des ruines, on distingue fort bien les trois chemins par lesquels on descendait de la ville et de TacropLolià sur la plage, pu étaient amarrés les vaisseaux. Les sables ont

tout envadbi, à Texception d^un rocher corallique isolé qui s^élevmt jadis à -pluneurs centaines de pas des qaai& du port, et que nous allâmes visiter à pied sec pour examiner une grotte creusée dans ses flancs par les flots : les Tatares y font hiveî^er leurs troupeaux; mais malheur à celui qui se hasarde en été à fouler la paille qu'ails ont abandonnée : la grotte des Nymphes ne le préservera pas du supplice qui Fat tend.

Une petite colonie de Russes s^est établie au pied de Tacropolis, sur la partie du rivage qui borde le Bosphore : là se remarquent d^autres constructions et des puits d^excellente eau qui daj;ent encore de Nymphée. La colonie est occupée de la pèche des harengs, dont les bancs annuels bordent le rivage. On a des exemples de coups de filet qui en ont amené jusqu^à 5o milliers, M. Gourief s^est beaucoup occupé de cette bitinche dUndustrie, et le gouvernement a fait ^ venir de Hollande, en 1 833, un maître saleur

pour enseigner Fart de les saler et de les fiimer. D^près son dire d^expert , lés harengs de la Mer Noire ne le cèdent en rien à ceux de Hollande; mais ceux de Komiche^Bouroun sont encore plus gros et plus délicats que ceux du " Panube. La pèche «e fait du i5 octobre au

i5 mars, seul temps où Pon trouve ce poisson. M. Julés'd^ Hagemeister (Mémoire sur le commerce, p. 147) estime le produit de la pêche à

Kamiche-Bouroun de 2,000,000 de harengs. Le débit en est assuré dans le midi de la Russie. Peut-être .était-ce aussi une branche du commerce de Nymphée ; car Ton sait que les Grecs tiraient du Bosphore une bonne partie de leurs salaisons.

Nymphée , colonie milésàenne, fondée à la même époque que Panticapée, tomba au pouvoir dés Athéniens sous Périclès. Un certain Gilon du Céramique, grand-père maternel de Démosthènes, livra ensuite la ville aux rbis du Bosphore : cet événement eut lieu sous le règne de Spartocus II, vers Tan 4iO avant J.-C.

Nymphée, du temps de Mithridàte, était encore une place forte, où il avait logé une partie de son armée destinée à sa grande expédition par le midi de PEurope, contre les Romains. La défection de Nymphée et de Théodosie qui suivirent Pexemple de Phanagorie, renversa tous les projets du roi , qui fut forcé de se donner la mort.

Il paraît que depuis lors, Nymphée tomba rapidement; Pline la cite comme une ville qui nVxistait plus que de nom : les guerres et surtout Tencombrement rapide de son excellent port ont été les causes de son abandon (1).

(1) Notice historique sur la ville de Nymphée, par J. Stempkowsky . Ce savant, dans ceUe notice , place Nym-i

Qn De connaît aucune médaille de Nymphée* jikra , autre Tille grecque, occupait la pointe du Takil-Bouroun , à en juger diaprés Strabon. Ce cap qui est le point de transition entre le Bosphore et la Mer Noire , est aujourd'hui couronné d'un phare. Il nous aurait fallu &ire un si grand détour que nous ne tentâmes pas même d'aller -visiter cette partie de la côte , malgré Pespoir d'y faire des découvertes. Nous nous dirigeâmes vers l'extrémité d'un ancien golfe changé en lac comme celui deNymphée, avec cette différence que la barre est moins considérable et que le lac est plus grand : on l'appelle Tchougoulekf il est salé , et la Comtesse Langeron et M. Dubrux avaient pari au produit du lac. De petits filets d'eau entrent au fond du lac, rongeant le pied des collines qui Fentourent : je n^ vis

phée entre le Cap Blanc et la Batterie de Saint-^Paulj suivant le témoignage de M. de Blaremberg. J'ai visité cette localité, où aucune ruine quelconque ne justifie Topinion de M. Blaremberg, D'ailleurs on ne bâdt pas des villes dans des positions aussi peu commodes, sans port et sans abord facile du côté de la mer. Les dalles que M. de Bla-r remberg prend pour ui;ie jetée qui aurait abrité le port ai^ nord, à la pointe du cap Akbouroun , sont les. restes de couches de rochers sous- marins. M. de Stempkowsky s'était aperçu de cette grosse erreur, et c'est lui qui m'a indiqué la position de Nymphée oii je suis allé la chei*cher. Je crois] qu'il lavait visitée lui-même.

qu\me marne blanche semblable à celle qui forme le cap blanc.

De là, nous traversâmes un plateau uniforme, coupé de plusieurs enfoncements que les pluies d^automne remplissent d^eau. Enfin, a ^5 verst deKertche, nous atteignîmes Opouk^ village tatareaufondd^une belle rade que le cap Elkenkalé défend contre les vents du N. et de PO.

Nous logeâmes chez le préposé du Cordon , et dès que le jour put nous le permettre, nous courûmes aux ruines voisines.

Ici quelques notions géologiques doivent précéder Tarchéologie» Une catastrophe volcanique a travaillé la surface du sol dont les accidents H^ont rien de commun avec le reste de la presqu^ile. Tout est ici Teffet d^un phénomène isolé (i).

Un effort plutonien agissant sous la formation de calcaire tertiaire de Kertche , à couches horizontales, qui compose ici la surface du sol , a brisé cette écorce épaisse et compacte et en a soulevé les fragments à différentes hauteurs , sans trop les déranger de leur horizon taUté.

Le plus gros fragment est la montagne même d^Opouk , bloc horizontal approchant d^un

(i) Voyez V* série, géologie, plans, coupes, etc. pi. |5,

fig. 10.

paraUèlogramme qui aurait i verst de long et I verst de large.

La surface est élevée de 5<v pieds environ audessus de la ma^se chaotique des autres fragments qui s^abaissent comme des degrés jusqu^à la mer , formant d^un côté le cap Ëlken-kalé qui ferme à Fouest Pentrée de la baie d^Opouk , et de Tautre un cap rocailleux tout pareil qui marque à Test Tentrée d^un ancien golfe aujourd^hiû fermé par une barre comme tous ceux que j^ai décrits.

Ce déchirement ne s^est pas fait sans présenter tous les accidents de rupture ordinaire en pareil cas. Par exemple, la montagne d'^Opouk qui a été soulevée le plus haut , est séparée des fragments voisins par une fente profonde, large de 3o pieds , où les angles rentrants et les angles sortants correspondent parfaitement.

Le fragment qui la flanque au S. O. est luimême fendu dans toute sa longueur par 3 ou 4 fentes si profondes, qu^on n^en voit souvent pas le fond , et de 4 à 8 pieds de large. On dirait des fentes de glaciers. Les parois des fentes sont perpendiculaires , et de gros blocs de pierre servent de ponts par dessus. Ce second massif est élevé de 3o à 4o pieds au-dessus de Fétage inférieur qui borde immédiatement la mer , et qui est le plus accidenté : tout est rempli de fentes, de brisures et de fragments isolés; ici les couches

montrent leurs, têtes ; là elles font Ventormôir la chaud&re^ei la terre végétale qui s^ est accumulée, favorise une belle végétation parmi ces rochers.

Enfin à quelque distance du rivagese présentent encore q uelques pics de rockers isolés qui percent la surface des ondes et qu^on appelle Karwi.

Des porphyres pisiformes à noyaux de zéolitbe qui jonchent la côte, me font croire qu^il s^est fait dans la mer une irruption qui a été cause de ce soulèvement isolé.

C^est là que très-anciennement une population nombreuse est venue s^établir, jouissant d^une position très-forte et très-avantageuse, Tensemble des rochers s^avançai^t comme un large et magnifique môle entre deux ports excellents. Celui de Test est fermé actuellement, mais celui de Pouest, qui est celui d^Opouk, est encore un des mouillages les plus sûrs et les plus commodes pour les vaisseaux de guerre, qui sont parfaitement à Tabri des vents du nord et de Fouest (i).

Mais avant d'errer au milieu des ruines muettes, n'aurions-nous point un nom à lui donner, un nom qui nous guide, qui réchauffe noire imagination en nous disant que nous ne sommes pas sur une terre étrangère?

(i) Pallasy yoyf^g^y elc. t. II, p. 871 et 378^

Je crois qu^un passage de Sjr/nnUs de Chio^ qui vivait ioo ans avant J,-C. lie peut laisser de doute sur ce nowi; Je le transcris en entier.

« De la ville de Lampade au promontoire élevé de la Tauride, qu'on appelle le Front du Bélier^ ou compte 120 stades. Cest là que plusieurs prétendent quVriva Iphigénie, lorsqu'elle disparut autrefois de PAulide.

« Les Taures surtout y pullulent ^ et leurs tourbes nombreuses mènent dans les montagnes une vie errante. Barbares par leurs cruautés et par leurs meurtres , ils adorent une divinité aussi barbare qu'eux par ses crimes impies.

« Tout le pays qui s'étend ensuite depuis l'Athénéon jusqu'à Kytas, appartient aux Scythes.

(( Plus loin s'étepd le Bosphore Cimmérien et la ville de Kimmericum^ où s'ouvre aux vaisseaux un porty lorsque les vents se déchaînent depuis Voccident. En face surgissent deux îles rocheuses^ mais 'petites, très-peu distantes du conti* nent..

« Panticapée , la dernière ville , s'élève à l'ouverture même du Palus Méotis; elle est surnommée la capitale du Bosphore. »

Aux caractères que Scymnus assigne à Kimmericum^ il est facile de reconnaître notre ruine, que les deux îles rocheuses, qui sont les Karaviy distinguent de toutes les autres positions de la presqu'île.

Maintenant nous comprendrons le texte de Strabon, quand il dit : « Dans les montagnes des Taures, on rapporte qu^il y a aussi une montagne nommée Trapezus , comme la ville qui appartient à la Tibarénie et à la Colchide» Dans la même conti^ée est aussi le mont Kimmericum^ souvenir de la puissance des Kimmériens sur le Bosphore des Palus Méotis, que Ton a aussi appelé, d'après eu\, Kimmérien. » Nous croirons quHl veut parler de la montagne d^Opouk, et nous ne ferons pas comme Ptolémée, qui place Kimmericum au centre de la Crimée , n^ajant pas compris Strabon qui réunissait ces deux localités à cause de leur analogie avec des noms étrangers à la Crimée.

Au reste, il paraît que Kimmericum, ainsi que la plupart des villes de la presqu^île de Kertche, était presque déserle du temps de Strabon et de Pline.

Le nom de Kimmericum^ dans Constantin Porphyrogénète, est altéré sous la forme de Kibemicus^ dans Fendroit où il raconte que les Panticapéens, battus par les Chersonésiens, furent forcés d'ériger pom* frontière le rempart d'Akkos, quis'éfendait de la Mer d'Azof à Kibemicus (i).

Encore un souvenir des Kimmériens, et de

(i) Const. Poip. De adin, imp. dh. 53. Il ne dit pas V. 17

leur puissance sur le Bosphore avant Parrivée des Scythes : peut-^tre même avaient-ils déjà creusé le rempart d^Akkos pour se fermer sur la côte d^Europe, comme ils Pavaient fait sur la côte asiatique du Bosphore : les Panticapéens ne firent que renouveler le rempart des Kimmériens , qui fut longtemps leur frontière. Pallas qui l\ mesuré, a trouvé qu^il avait 80 pieds d^épaisseur par la base, et. que le fossé avait 40 pieds de large (1 ) .

La montagne d^Opouk était une forteresse naturelle , le rocher était à pic tout autour, excepté vers le N. E. où Ton a construit une muraille*

L^extrémité S. E. du rocher avait été réservée pour Pacropolis ; un mur de 200 pas de long et de 9 pieds d^'épaisseur coupait cette partie du plateau qui formait une bande de 60 à 70 pas de large. Cette muraille épaisse était construite en gros quartiers de roc calcaire tiré des fiUncs de la montagne où les carrières sont encore ouvertes , et où des blocs , à demi-détachés, attendent en vain depuis deux mille ans la main qui doit terminer ce travail.

Le coin de la grande muraille aboutissait au

qu'ils creusèrent le rempart, mais que ce fut leur frontière depuis Tévénement qu'il raconte .

(i)Pallâs, Foyage, etc. t. II, p. 294.

N. Ë. à une construction de$ plus solides. Les murs qui formaient ua carré de 5o pieds de long, sur 4^ de large, n^avaient pas moins de 12 à 1 3 pieds d^épaisseur ; ils étaient construits comme la longue muraille, et rappellent les formes cyclopiques de la Grèce et du tombeau du Mont d^Or. Un fossé taillé dans le roc yif séparait ce bâtiment de la ville extérieure : rentrée s^ouvrait sur Pacropolis; un mur la coupait en deux. Je ne puis dire quelle était la destination d^une pareille construction.

Le reste de Pintérieur de l^acropolis est rem* pli de ruines, de creux, et quelques couches du rocher faisant retrait sur la muraille à pic, on y avait taillé une suite de grottes informes qui servaient d^habitations.

Devant Tune des plus grandes , tout au bord du précipice, on a donné à un bloc isolé la forme d^un piédestal, comme pour y placer la statue d^une divinité : on voit les deux trous qui servaient à Tassujettir. Les abords du piédestal étaient aplanis comme une plateforme à laquelle on montait par trois degrés.

Un puits carré taillé dans le roc fournissait Feau à Pacropohs ; il est presque comblé aujourr d'hui.

J^ai trouvé parmi les ri^nes des pointes d^amphores et une poterie semblable à celle de Kertche.

Une grande porte mettait TacropoUs en <îomtnunication avec la yille , dont leâ maisons étaient adossées en partie contre le mur extérieur ; mais le quartier le plus populeux et le plus considérable m'a paru s'être concentré le long du bord du rocher qui regarde le S. O.

M. Dubrux y a fait des fouilles et y a trouvé une espèce de pavé en mosaïque à 7 ou 8 pieds de profondeur. Une terre mêlée de briques , de débris de vases et de coquilles d'huîtres et de moules le recouvrait. L*'on peut suivre avec facilité les fondations des murailles des maisons et des enceintes des cours. Le reste du plateau a été moins habité, à ce qu'il paraît , et de longs tiiurs indiqueraient' qu'une partie du sol a été occupée par des jardins. Aujourd'hui une tulipe bigarrée et une fleur ponceau , voisine des Pceonia , sont les seuls ornements de ce plateau abandonné.

Telles étaient la ville et l'acropolis ; mais les moyens de défense ne se réduisaient pas à ces simples fortifications : il fallait défendre le reste de la presqu'île entre la baie et le golfe , il fallait rester maître de la mer et des ports , dans le cas où l'on serait attaqué du côté de terre.

La première mesure qu'on prit fut de construire une longue muraille qui part de l'angle S. E. de l'acropolis , et qui , par une ligne polygonale sortante, va aboutir au fond de la baie d'Opouk,

après un circuit de i,4qo pas. Une tour carrée marque le pi*emier angle en partant de TacropoUS) et des ruines d^anciennes habitations et de cours s^étendent au pied du rocher le long des deux côtés de la muraille , qui a 6 à 7 pieda 4^épaisseur et qui défend ainsi Tabord du côté de Vesi où le village d^Opouk s^élend dans la plaine.

Des tronçons de murailles indiquent qu'on avait défendu de la même manière le côté de Touest, entre le rocher et le golfe. Le mur s'appuyait à Fangle qui marque la transition entre la mer et le golfe, sur un château bâti en gro.s quartiers de roc calcaire sur des rochers ^ pic.

Les habitations d'un bourg qui accompagnai^ le fort étaient épaisses au*Klessus de la forteresse sur la pente do la montagne et sur la plage qui borde l'intérieur du golfe. Un puits taillé dans le roc vif au pied du château fournissait d'eau les habitants. Un mur qui partait du point de contact entre le fort et le bourg ouvert, et que le sable a presque recouvert, m'a paru être une ancienne jetée ou un môle qui s'avançait dans le golfe; ce qu'on en voit a 6 pieds de largeur.

Tel est l'ensemble des fortifications de Kimmericum^ qui embrassaient un espace de 7 verst carres , dont tout ce qui n'était pas château; ville, ou locher stéiile, avait été occupé jadii^

par des maisons dé campagne, des jardins, dont on voit çà el là les murailles en pierres.

Des chemins dont la trace n^est point efiàcée menaient d^un cbàleau à Fautre ou d'un port à Tautre : des portes s'ouTraient sur la campagne. Une belle fontaine d'eau excellente qui ne tarit jamais au milieu de ce vaste ensemble de ruines où je ne rencontrai pas trace d'un être vivant, est la seule chose qui en interrompe la solitude. Les habitants tatares d'Opouk viennent puiser Veau dont ils font usage à Tantique fontaine de Rimmericum : ils y viennent avep des chai^ traînés par des bdeufs , et ils n'ont pas d'autre source pendant la plus grande partie de l'année.

Kimmericum, avec un bon port, est une position dont il serait facile de faire quelque chose; mais pour cela , il faut une autre population que des Tatares.

Kimmericum n'a pas plus été' une ville milesienne que le château caiTé qui est^s^ 2 versl de Tchourbache : on ne voit pas un seul tumulus ni sur la montagne, ni aux alentours ; il est probable qvk les tombeaux sont creusés dans le roc, peut-être aussi que quelques-uns d^ amas de pierres qu'on voit semés ça et là au pied du rocher sont d'ahciennes pierres levées dégradées.

MM. de Blaremberg et Koehler croient que Tes Génois ont pris les pierres des ruines de ILinmiericum pour bâtir Kqfàf en effet, îes

— 263 -^ géographes Méléti et Sanson y du dix^septième siècle, assurent qu^elles ont été prises à Touâ^ la (i). Or, Tousla était un village aujourd'hui détruit^ bâti non loin des ruines de Kimmericum, sur les rives orientales du lac Salé, Taecien golfe que jV décrit. Selon Chardin, Tomh signifie saUnes (2).

Course d*Opouk à la station d' Arghin,

Je quittai M. Karéïche à Opouk , et je conti^": nuai ma routé en allant reprendre le chemin de poste à Arghin, qui est à 3o verst d'Op^uk. Que ceux qui veulent savoir ce que c'est que de voyager chez les Nogaïs me suivent pendant cette longue journée , où seul, ignorant la langue, je fus oblige de passer par tous les caprices des habitants des steppes.

JPavais un ordre du gouverneur pour obtenir des chevaux dans les villages : ceux qu'on me donna à Opouk étaient de si mauvaises montures, que nous ne pûmes aller qu'au pas. Mon guide tatare, qui n'était rien moins que Vombaçhi ou dizenier du village, s'excusait de son mieux, disant qu'il n'y avait chez eux ni foin,

(1) Krimskii sbornik de P. doKoppen, p. 106.

(2^ Cai*te<ie la Crimée, par M. le général MouLhin, Carte du voyage de ChaidÎD, eo «673.

ni herbe , ni ayoine. 11 me fit espérer qu^au village prochain je serais mieux servi. D'ailleurs le vent du nord soufflait dans tout son plein.

KovMSS était le premier village ou nous devions nous arrêter; cependant il n^était qu^à 3 verst d^Opouk, sur le sommet dVu plateau, derrière un lac desséché. Il était sans eau, et chaque jour quatre boeufs étaient obligés d'^en aller cherchera la source de Kimmericum , qui était à 4 2 ^^^^^ cle là.

Après 3 verat de marche, attendre deux heures avant qu^on ait fait venir des chevaux fi^s de la Tabouni^ n^est pas amusant, surtout dans la plus misérable hutte tatare qu'on puisse voir dans la steppe, sans fenêtre ni aucune commodité quelconque qu'un feu de chaume. L'ombachi n'avait pas à m'offrir d'autre asile, que celui des étrangers qu'on trouve dans chaque village et ou la commune donne l'hospitalité. La règle générale est qu'on ne peut pas exiger que les Tatares vous mènent plus loin que le village le plus rapproché.

Le mouUah fut mon nouveau guide jusqu'au village à^Ouzdunlar^ qui est à 8 verst de Kouïass : nous avions de bons chevaux et nous allâmes au bon .trot, laissant à gauche une montagne isolée comme celle d^Opouk, et le lac d'Itar-AUchik.

Ouzounlar (vignobles en tatare) est dans un

bas-fond à rextrémité en lac, au milieii des formations d^al'gile feuilletée. Je n^ ti'Ouvai , à forcé de patience, qu^un cheyal éreinté , que Vomhachi^ cagneux^ aux yeux rouges,^ enle^ sans façon à un Tatare qui venait de ramener ses chameaux de la steppe. Qu^on juge du zèle de cette bète qui venait de pourchassa des chameaux aux longs pas. Un guide qu^oo me donna jusqu^au village de Tchakoul^ distant de 3 verst, allait à pied plu6 vite que moi monté sur mon coursier; désespéré de ne pouvoir faire avancer ma monture, je changeai de rèleavec le guide; je passai entrele lac et Pextrémité du rempart d^Akkos, qui se termine entre Tchokoul et Ouzounlar . . A Tchokoul j point d^ombachi , personne ne répond à notre appel ; toiat le mènde-se cache : alors mon guide pareil son grand courage et me mène jusqu'à Kénég'hezj k ± i vers! de là, où dWtres contretemps m'attendaient. Point d'om* bachi; labarraque desétrangerafest-fermée;- Tombachi a la. clef dans sa poche : n;ion gui^ me dépose d^vaiftt la porte et s'^en va. JWréte les passants qui me renv<Hènt à Tonabachi , sachant bien qu^il est absent. Enfin un Tatare a pitié de moi et me mène chez un vieux moullah qui mVU lume un feu de/umer'-'tourbe (i), et me donne

(i) Expression par laquelle PaQas désigne le fumier seché ou kU'pùche deBKtkBses.

~ a66 — un morceau de pain pendant quW court sur la steppe chercher des chevaux.

Ils étaient excellents et jVrîvai bientôt à Dautéli^ grand TiUage tivec des sources d'eau douce et deux grandes mod^uées, dcmt Tune était décorée dW minaret. Leur élégance contrastait avec la pauvreté des nietchets des villages que je venais de traverser , où je ne vis que de misérables huttes sombres^ avec un. feutre, pour tapis au milieu, rien de plus :^ elles ne sont ni blanchi^ , ni même grossièrement plâtrées ; un vestibule dont le toit est empcHrté ou dont la mui^aillp e$4 à moitié r^iversée , n^en augmente pas IVpp^rence»

NouveUe halte ; il était quatre heures du soir et je nVvais ^en^ore &ii.que 2i | verst* Cette fois-ci Foinbachi me donna un pavoska^ esçèce de chariot russe, et je croya^alléi* tout droit a Arghin \ mus , pour mon malheur , il y avait encore un village nommé - Sédjéout sur. ma route : mon guide, pour aucun prix, ne voulut aller pAus loin; il me remit comme on remet-^ trriât un ballot de marchandises, àrômbâobi du nouveau village, et paHit sans vouloéride>paie^ ment.

La nuit s^approchait^ jesuf^liai donc Pom-*' bachi de m^expédier le plus vite possible, pour Arghin. Poui' toute réponse il me montra le ciel et me déclara qu^il était impossible^^ d^aller

plus loin. — Boyar (1), restez che£ nous , me dil-il. -^ Chez vous? mais je n^ai rien à manger ! — Qu?à cela ne tienne ; nous avons à boire^t à manger a foison : nous vous traiterons splendidement; vous aurez un bon bote et un bon lit , et demain , au i^etnier cri du coq , nous vous donnerons une bonne voiture qui vous mènera tout droit à Arghin. D^ailleurs c^est haimm (fête) chez nous , et aujourd'hui personne ne voudra vous y conduire : c'est impossible.

Contre de telles raisons, il n^y a rien à dire, et je suivis en soupirant Tombachi qui me fit entrer dans la maison d'un des premiers habitants du village; un longvieillard, avec des traits antiques qui contrastaient avec lestraits delaracenogaïe, à laquelle on voyait bien qu'il n^appaitènait pas*

Etendu autour d'un feu de/umier^tourbe^ je pensais à la longue soirée que j^allais passer en bâillant, quand l'ombachi vint me reprendre pour me prier de passer chez l'un des richards du village chez lequel se célébrait la féte^ dont je n^ai pu savoir le motif; car les registres des^ fêtes ta tares n'indiquent rien de pareil auK' environs du 6 novembre. Ce jour*là personne n^avait osé rieii manger avant le coucher du» soleil.

(i) Terme qui répond à Monsieur j à GtntUhùmmej que les Tatat^s ont pYis îles Russes.

L'ombachi me fit passer par deux portes si basses^ qu^elles nWaient que 4 pieds de haut, et je me trouvai dans le salon du noble tatare. Cest encore TOrient en Ëurppe. Tout le tour de la chambre^ ^ui n^ayait pas i5 pieds de loog sur autant de larg^^ était meublé d^un divan bas, couvert dç tapis d,e fabrique tatare. Le milieu 4^ Faire, en glaise, battue, était recouvert "^ d^un grand feutre gris, sur lequel paraissait un petit. tabouret bieu bas qu^éclairait une qban-r délie.

En face de la porte, Fhôte en pelisse de drap brun, bordée de chien jaune, accroupi à la façQn tiu*que, caressait une petite barbe peu épaisse et me salua, dé concert avec toute la société, d'un koche^keldime (soyez le bien venu), ea me désignant une place à côté de lui.

Une dizaine dé Ta tares en pelisse .de mou-^ ton, le bonnet d'agneau noir sur la> tête, s'étaient déjà rassemblés, et à chaque imtant il arrivait de nouvelles recrues. Debout, vers Ja porte, chacun, droit cpmmç un piquet, portant la main fermée sur le coeur , prononçait ' le koche^kekbime d'usage, auquel toute l'assemblée répondait par un idllah raz» olsoune (Dieu vous^ vous le rende), fortement accentué.

Quelques Tatares , peut-être des étrangei», remplissajesit une autre cérémonie. Comment . çant par les plus vénérables qui leu,i* .tendaient

ia main droite, ils la tenaient entre leurs deux mains ouvertes et la portaient à leur front, faisant ainsi le tour de l^assemblée* D^autres fois, ils s^en tenaient aux plus ancieniSi

Quand un moullab ou un hadji (pèlerin de la Mecque) entrait, chacun se levait et c'était à qui lui prendrait la main pour la porter à son fi'ont : les places d'honneur leur étaient réservées.

Les plus jeunes se contentaient de faire leur salutation, et se retiraient dans une chambre voisine, où ils osaient donner essor à -leurs jeux et à leurs folies.

Bientôt aussi arriva la musique. La musique à Sedjéout ! Bon Dieu, quel tintamarre : mes oreilles en frémissent encore de terreur : cependant Torcheste n'était composé que d'une espèce de flageolet ayant l'air d'une clarinette et le son aigu d'une digne musette, et d'un énorme tambour de basque. Il n'y a que des oreilles tatares et bohémiennes capables de jouir d'une pareille harmonie. Le tambour était célèbre comme artiste dans tout le canton , par l'adresse qu'il mettait à manier son instrument.

Suivant l'air du flageolet, il ralentissait ou hâtait Ija mesure : tantôt c'était le pas lourd et long d^un chameau, tantôt le trot d'un cheval; ou bien Ton croyait entendre le feu de file d'un régiment, entremêlé de gros coups de l'artillerie; enfin c'était aussi une batterie de pièces de 48

— ^yo —

Élisant brèche dans une muraille qui s^écaroukût; et le braTe homme ne ménageait pas ses fwces il frappait au risque de ci^yer son tambour, pour exciter Fadmiration de ^s auditeurs, qui étaient tout oreilles.

On me demandait si je trouvais cela joli; que répondre à une question aussi insidieuse ? Je leur disais qu^oui , et je les enchantais de cette louange que d^autres auraient trouvée suspecte, en me voyant dans ce petit trou bas, froid, où j^étais serré par vingt Tatares, qui me forçaient à écouter gi^avement ce tonnerre et ces coups de canons , au milieu d^un nuage bleu produit par une dizaine de calumets sans cesse aUnmés.

Pour comble d^honneur , on voulut - Êdre exécuter pour mon arrivée un morceau choisi où je pourrais juger de toute Tadresse des musiciens î^en effet, j^avoue que le tambour était un artiste merveilleux dans son genre, tant il mettait d^adresse à exécuter ses roulades sur le tour de son instrument; enfin i alla jouer ailleurs, prodiguant ses talents pour amuser les jeunes gens et le cercle des femmes.

Pendant ce temps, vers les sept heures et demie, on servit la première collation. On retourna le tabouret; on posa dessus un grand plateau de cuivre étamé, chargé de morceaux de graisse de mouton taillés en forme de caramelles, et de cinq à six espèces de pâtisseries,

des feuilletés, des pâtes découpées en rosace | eil carré, en iigures^rès-'variées ; les femmes j avaient mis tout leur art; On servit ausâ un ragoût de volaille; on mangea du miel avec des galettes si compactes, si tenaces, si mal cuites, qM je vis quelques Tatares faire la mine, et être forcés comme moi de les abandonner.

La collation faite, le premier des teioullahs (il n^ en avait pas moins de quatre et j'étais entre deux d^entre eux) fit la prière d'usage, en tendant les mains comme s'il voulait qu'on lui versât de l'eau dessus ; puis il les passa sur son front et sur sa barbe , ce que tout le monde fit avec lui. Puis la musique pour dessert.

La collation n'était que l'avant-coureur du souper, qui devait se lionner à minuit, selon l'usage, et pendant les quatre longues heures d'attente , la politesse ne me permit pas de quitter le coin que j'occupais dans cette grave assemblée, qui ne se mouvait que pour* changer de point d'appui , se balançant tantôt sur une jambe repliée, tantôt sur l'autre. J'en ai vu plusieurs qui ne prononcèrent pas quatre paroles pendant ce longs laps de temps, et dont l'unique occupation était de se bourrer pipe sur pipe , de les fumer, et de, taper sur le tabouret pour les vider,

La conversation était à peine animée et ces airs grandioses, ces barbes blanches , cette im-

mobililé, cette fumée qui s^échajppait lentement, aurait fait croire à une assemblée des dieux qu^on encensait daas TOlympe^ Mais un coup d^œil jeté sur rassemblée faisait yite disparaître ce songe riant, et dé larges figures rondes comme la pleine lune, des sourcils noirs ar^piés comme deux arches de pont , des yeux noirs à fleur de tête ^ écartés Fun de Fautre, des os déjoues si proéminents, des nez courts et épa^tés, une large bouche , n^avaient rien de commun avec la Grèce et les héros d^Homère :

j^étais Kimri (1) égaré au miUeu d^une tribu hunnique.

Il paraît que le temps commença aussi à paraître long à mes hôtes : car , à la façon des Arabes, Pun d^entre eux se chargea de le rendre moins long en racontant unehisloii^ de sa façon. Le conteur qui se livra ainsi à Sa douce inspiration était un moullah , mon yoisin de droite, un long homme de soixante ans, à barbe noire et grise^ à figm^e allongée , sur laquelle saillait un long nez aquilin qui séparait deux yeux noirs enfoncés, personnage qui formait disparate dans le reste de la compagnie, et qui venait sans doute de quelque village de la côte, où nombre de ^^estes de peuplades kimmérienne, taure, gothe,

(1) M . W.-F. Edwards croyait trouver dans mes U*aits ceux qui caractérisent la race KimrL

grecque et même génoise, ont ^é obligées de se faire Tatares.

Quoique je ne comprisse rien de tout ce qu^il disait, je m^amusai longtemps à le regarder et à récouter* Sa façon de parler lente, accentuée, ses mots répétés avant de pouvoir trouver les suivants, son hésitation qui engageait fréquemment quelqu^un de rassemblée à lui souffler le mot quHl cherchait, tout cela se sentait de son improvisation. Presque point de gestes : à peine un mouvement qui dût aider matériellement la parole et la pensée ; au contraire des conteurs orientaux qui multiplient leurs gestes à Tinfini et qui font eux-mêmes' tableau dans leurs histoires»

De temps en temps un plaisant s^avisait de IHnterrompre pour dire une plaisanterie ou faire une question* Quant à lui , il ne perdait jamais son sérieux, malgré les rires de rassemblée^ dont les cous tendus, les yeux fixés sur le conteur et rimmobihté diversifiée , semblable à une fascination, auraient fait le sujet d^un beau tableau de genre.

LHmprovisateur paraissait avoir partagé son histoire par chapitres; car tout à coup il s^arrétait, rentrait pour quelques minutes en lui-même, malgré la vive impatience des auditeurs.

Cette histoire entre-coupée de la mélodie du tambour dura jusqu'à Fheure du souper : je ne V. . i8

Venlendis pas ju^qu^au bout ; cadié par les deux moullahs, mes voisins, je* m^enfonçai dans mon coin, et bien appujé contre un coussin , je m^endormis jusqu^an moment où je ressiNitîs une espèce de tremblement de terre,.. Toute rassemblée se levait pour se déban^asser des pelisses incommodes; Theure du festin était là, et Thilarité s^emparait de ces Tatares, que la gravité n'abandonne guère.

On fit pour les dix-huit ou vingt assistants deux tablées : des essuie-mains de io aunes de long furent passés de Fun à Tautre pour faire le tour de chaque tablée. Un serviteur entra avec un grand bassin de bois et une cruche d'eaa tiède et Ton commença les ablutions, en présentant le bassin au plus vénérable ^ mon tour vint aussi : un gros essuie-main épais et rude comme une serpillière servait pour tous.

On ne mit pas beaucoup de temps pour c^tte cérémonie, tant on était pressé de manger.

On replaça sur le tabouret renversé le grand plateau de cuivre de 4 pi^ds de. diamètre. Chacun reçut sa cuiller de bois : de longues tran*^ ches de pain furent placées entre chaque deux convives, et le service commença par un grand plat.de bois rempli des plus grands os de mouton bouillis et chargés de graisse : le moullah en prit le premier morceau , et chacun se jeta dessus avec avidité.

JVurais eu peu de chose ^ si le conteur, mon voisin ) n -eût pensé à moi; jayais à peine commencé que déjà le plat se trouva vide. Ces Nogais m^étonnaient par la vitesse inconcevable et les délices avec lesquels ils avalaient d^énormes lambeaux, de graisse.

Au premier mets succéda avec rapidité un second plat, consistant en êôtelettes de mouton bouillies, qui disparurent en un clin d^oeil, et le plateau fut bientôt jonché de monceaux d^os à moitié rongés : au reste , ces mets si simples étaient assez bien cuits.

Pour troisième plat, nous eûmes une soupe assaisonnée d^énormes morceaux de bœuf gras bouilli ; rien de rôti. Toutes les cuillers se pos^ ^ tèrent avec avidité à la gamelie^ et quand il n^ eut plus rien, on servit aussitôt du lait cuit dams lequel nageaient de petits morceaux de pâte, enveloppant des lambeaux de graisse* Cest le plat appelé klouski^ que Ton sert sur les tables polonaises, où il est fort goûté : il a été emprunté sans doute aux Tatares»

Pour cinquième plat parut avec pompe le mets de rOrient, un grand bol de bois chargé de riz cuit à la graisse de mouton, et orné de petits raisins secs. Il n^en resta rien, pas plus que des mets précédents, tant Tappélit tatare sut y faire honneur. On trouva moyen, de savoiir«r encore une gamellée de tchorba ou bouillie d'avoine,

semblable à du grois kiiêk polonais bien épais (i).

Le dernier ragoût rendit le festin complet :

on avait voulu imiter les sorbets de FOrient et de Constantinople, en faisant tremper pendant vingt - quatre heures des morceaux de figues dans de Feau ordinaire, ce qui lui avait communiqué un léger goût sucré. Au contraire de l'Orient, on servit ce sorbet dans un vase profond et à col étroit, et ce fut une bataille de grosses cuillères de bois qui se heurtaient ^t s^embarrassaient dans Félroit passage.

Telle fut la conclusion du festin qui ne dura pas beaucoup plus d^un quart d^heure : un grand pot vert rempli d'eau passa de Fun à Fautre ; ce fut toute la boisson qu^on servit> Le mouUah prononça la bénédiction, puis recommença la cérémonie des ablutions des mains, de la barbe et de la bouche avec de Feau tiède^ Un gros morceau de savon passait de main en main; il était nécessaire après tant de graisse.

Quand le plateau fut enlevé, un serviteur vint balayer sur le tapis les miettes qui pouvaient

(1} Le tcliorba est de la viande hachée menue> bouillie avec du blé (frament ou avoine) et du cumin. Les riches l'assaisonnent avec du beurre et des épices. On fait aussi le tchorba avec du millet cuit dans Feau, auquel on ajoute 'du katik ou lait aigri et épaissi. V. de la Motraye et C.-H. Montandon.

y être restées , et la musique recommeuea ses trois pièces d^usage.

Les Tatares Nogaïs ne mangent pas de légumes; leurs villages n^ont pas de jardins pour en cultiver; ne vivant que de lait, de mouton, de bouillie , ils n^ont que des cours fermées en pierres pour y garder leur bétail.

Parmi les mets qui ne parurent pas sur la table et dont ils font cependant grand usage, il faut compter le kaimak et le fromage de mouton, ti^ès-salé. On obtient le premier mets, qui est délicieux, en enlevant successivement sur le lait qu^on fait cuire, la peau grasse que Ton dépose dans un vase. Cest leur beurre.

Il ét^it plus de minuit; je fis signe à mon hôte, qui me comprit fort bien, et qui en souriant me ramena chez lui.

Un Tâtare n^est pas embarrassé pour donner un lit. Son seul luxe consiste en piles de matelats , épais de 3 pouces , doublés d^étoffe de coton à grands ramages et repliés en trois ; en piles d^oreillers de la même étoffe ; en piles de couvertures épaisses, pareilles au reste. Petidant le jour ces piles, rangées au fond de la'çhambre, en font la richesse et Tornement. Un Tatare peut ainsi distribuer en un clin d^œil une douzaine de lits, qu^on étend à odlé les uns des autres sur le feutre de (a chambre.

lue&Maurzas ou les^ Tatares plus riches ne se

contentent pas de cotonnade ; tout est doublé en soie ou en ch^i.

Je m^endormis fort contint de voir celte journée écoulée. Reveillé à Taube du jour par mon bote qui allait faire sa prière et ses ablutions, f éprouvai quelque mécompte en mettant le nez à Tair , de voir que le vent nous avait amené la neige et les fiîmats. Je m^en consolai et en attendant mon équipage, j^allai me diauffier au &U'd^ fumierrtourbe qui brû)|iit d^à d^une flamme attrayante et qui répandait une douce chaleur dans la hutte , malgré les fenêtres sans Titres et les portes mal jointes.

Mon hôte s^as^t à côté de moi, et bi^itôt sa feiQilie., encore parée depuis la fête de, la veille, étant rentrée, vint aqssi s^accroupir à côté de nous. Sa figure était agréable, quoique Id nature n'eût riei». oublié de ce qui camctérise la r£^^e.»og9ï#: de grands sourcil^ arqués, des yeux noirs .^ de longs cheveux jcfcoîjps et rudes, qui lui descendaient derrière les 4>reilles jusque sur W cou^ sous 'le vioile ijui reGOuvrail sa iête. Une grande pelisse :bleue,. bordée de fourrure, lui descend^ jusqu^auxgen(Mix. De grands pan ta*- Ions 4urcs d^étofife rouge à ^prands bouquets lui couvraient jusqu^à la cheville du pied.

. La conversation rjoulait sur ce qui s^étaît passé la veille de part et d^aUlre cbi8« les,iiomiae$ et chez les femmes, quand la fille de moAi bote se

présenta sur le seuil de la porte : elle avait quinze à seize ans. Vive, elle eut bientôt chassé le chat du coin du feu pour s'y accroupir elle-^ même, et j'eus tout le loisir de Fexaminer.

Jamais je n'ai rien vu de plus élancé : c'était une rose sur une tige de roseau , car elle était jolie. Son père étant de la raoedes Tatares des montagnes qui ont des traits presque grecs, et S9 m&é étant Nogaïe ; il en étmt résulté un mélange qui ne manquait pas d^agrément. Elle avait de sa mère des yeux noirs à fleur de télé et ses beaux sourcils; mais sa figure ovvle et non ronde et le bas du visage était de son père, et rappelait les traits des jolies Grecques de Kertche. Sa taille élancée est au$si quelque chose qui n'appartient pas à la race nogaïe ou tatare pure.

Elle portait un /èz^ (calotte rouge) avec un grand galon d'or et une petite chaînette de paras et d'autres petites pièces de monnaie. Sa longue -robe bleue, ouverte par devant , lui serrait la taille ; un jupon et de grands pantalons rouges à la turque, formaient le reste du costume. Elle me regardait d'un air curieux, et moi-même, je ne me lassais pas de l'examiner, quand on vint me dire que mon équipage était là. Il en était temps : oubliant incivilement ma jolie Tatare, je courus charger mon bagage. En croirai-je mes yeux et oserai-je avouer la nature de ce pom-

— 28o — peux équipage tant promis, tant vanté! Une paire de bœu& attelés à deux roues, surmontées de deux râteliers I ! La tourmente devenait affreuse j une pluie glacée, mêlée de neige, se mêlait à la tourmente : comment se laisser traîner nonchalamment dans une pareille Toiture et par de pareils coursiers ? Je fis le trajet à pied jusqu^à Arghin , où j^arrivai à une heure après-midi; je pris aussitôt la poste, et le soir j^étais logé commodément à Théodosie, à la Ville de Constantinople^ auberge desservie par des Allemands.

La partie de la presqu^île de Kertcbe qui s^étend d^ Arghin à la chaîne Taurique , est pauvre en som-ces : pour y suppléer, les Taf ares ereusent des bassins dans le sol ; ils élèvent les bords au moyen d'une forte digue; ils n^^ont pas pour leur bétail d'autres abreuvoirs ; ils les appellent août. JLa presqu'île est d'une nudité extrême; pas un seul petit taillis d'arbre : le bétail tatare détruit tout; cependant on retrouve des traces d'anciennes forêts qtii ont recouvert uue partie de la presqu'île^

Théodosie ou Kala.

Théodosie est encore dans la presqu'île de Kertche, en dedans du rempart d^Assandre.

Son port et sa large baie sont la limite où les

— 28i — terraihs monotones de la steppe tertiaire sont soulevés insensiblement par les approches de formations plus anciennes que les forces volcaniques ont rejetées du sein de la terre. Elles s^élèvent ainsi jusqu^au Karadagh.

A une époque inconnue, les Milésiens fondèrent ici une de leurs colonies, qui,d^abord indépendante, résista à la puissance des rois du Bosphore. Satyrus I fut tué en 3g3 avant J.-C. sous ses murs qu'il assiégeait. Leucon I, son fils et son successeur, fut plus heureux ; Théodosie fîit unie au royaume du Bosphore, mais sous une forme qui prouve que ce fut par un traité ; car la colonie garda ses attributs municipaux, et le roi du Bosphore n'en fut que Tarchonte comme à Panticapée.

On a des monnaies autonomes de Théodosie ; eWe^ t'appellent Peffigie et les emblèmes de Leueon I,. qui consacra ainsi ses droits sur sa nouvelle coHquête.

Du temps de Stràbon et de Pline , Théodosie existait encore; mais déjà sous le règne d'Adrien, selon Arrien, ce n'était qu'une ville déserte, que l'invasion des Huns, en 376 de J.-C. acheva de renverser de fond en comble. Procope n'en parle pas, et Théodosie ii'était plus qu'un endroit vague qu'on appelait Kapha. C'est ainsi que le désigne Constantin Porphyrogénète, lorsqu'il parle du combat qui eut. beu entre les Cherso--

nites et les Bosphoriens, .du temps du'^*and Constantin.

Pendant que Théodosie reposait* sous ses ruines, combien de fois la Gâmée ne changeât-elle pas d^habitatits et de iiiaitres ? Les Crolhs, puis les KJhazares, en 679 : dans le oeuvlème siècle^ Les Pétchénègues qui chassent les KJia-^ zares.. Viennent les Konuuis ou Polowtses, qui se retirent enfki devant un pouvoir plus Srtablp^^ celui des Mongols et des Tatares,

En 1266, Oran-'Timour reçoit pow apaaage 5o/^afe (Eski-Krim) avec le sol d? Kq)^^ Alojns deux républiques célèbres, Gênes et Venise , se disputaient le commerce de la Mer Noire.

Le premier éiabUssemeiit officiel des iQéiioi^à Constantinople eut lieu en i i55.

Ep 127a y Gênes et Michel Palégjk^ue fif^^rent par un traité les liipites d^ pouvoir 4u po4t^f^y ou consul général géqoi^ à Coastan^inppl^^

En 1266, selon Odérico^ les Génois fir^pt leur premi^ établissement à Kafa, etc.

^o. 1280» 1^ nouyelle ville fiit fondée (i).

. . En 128 1 , traité entre les VéiHtiens et Dcbc»*

ghisUian; à la même époque les G^ois ^sçaî^ent

.d^étendre leur commerce jusqu^à la Tana : ils

s^établissent alors à Cerco (ILertche) et à Mor^

(1 ) MuFawieffi-Apostol y Reùe t^ch Tauriey p. %^^.

i^rca (Taman) : ils avaient le monopole du blé et du se^.

En 1295, grand massacre des Vénifiens |Kftr les Génois à Constantinople...

En 1296^ 22 juillet, grande b^tmlle entre le» Vénitiens et les Génois ^ sur le Bosphore d« Constantinople : les Génois la perdirent. Kafa^ détruit par les Vénitiens et reconsiruît par )es Génois.

En i3i8, érection d^unévêché catholique (i) par le pape Jean XXII à Kafa, qui était g<Huver*né par un consul; le podesta résidait toujours à Galata* ....

En 1345 , 18 décembre, bref de la c^99saile prêchécipar Clémeiit VI en feypur de J^fai menacé par ]>janibek, empereur du Kaptçtyk^ . '

En i353 furent commences, , p^i: Godefreii de Zoagtioi, les fortifications de Kafdjelle^fureq^ achevées en ji380 par Bpnoît Xîni9aldi..0n supr pose que les Génois o%it pris i^ne p^tie4? llBu^s matériaux dans le^ ruines de Kimn[ieficmn , aujourd'hui Opouk, I^iBi^ jÇet intervalle fftt construite la tour du pape Clément.

En i365, eut lieu la conquête de Cembalo

(i) Son éparchie s'étendait « A villa varia in Btjlg^riapâ^r que ad Seray inclusive in longitudineixi.; et ja Miari Pontiço usque ad terram KpthçjQQrum in laUtfi^iMgii;^^ f BuUa Joh. XXn , apud Wading, t. yi, p. 54i?. ;,^

(BalaklaTa) et de Soldàia (Soudak), colonies grecques tributaires du khan, qui devinrent places fortes des Génois.

En i38o, 28 noTembre, par un traité conclu aux Trou Fontaines de Kafa avec Ellias, bey de Salgate, qui agissait au nom de Tokat-Myche, khan du Kaptchak, les Génois obtiennent en propriété la Gothie^ depuis Cembalo jusqu'^à Soldaïa, ce qui les rend maîtres de toute la côle (1).

En 1475, 6 juin, prise de Kafa par les Turcs sous fe règne de Mahomet II (2).

En I774i *7 juillet, par le traité de Koutchouk Kaïnardji, Keriche et lénikalé sont cédés à la Russie.

En 1779 , révblte des Tatares contre leur khan- Siahim-Ghiréï : ils sont conduits par le <;ûmmdndant de Kafa et battus par leur prince, que soutenaient les garnisons de Keriche et de lénikale. Les habitants de Baktchisàraï et dé 'Kafa sont passés au fil de Pépée.

* En 1783, la Crimée est incorporée à Tempire russe, et Kafa est détfuît.

(1) La Gotia con V\ sui casai et con il soi povotiy li quaii son christiani dalo Cembalo finp in Sodaia sea dello gi^ande Comtih ét'seon fi-anchi/LecomteG. Serristoii, Hainmer Séhwarzès Méerj-p. i3 et ±4'^'

(2)|Liééz les détails dans l*ôùvragé de Mburawiew Apostoi , cité plus haut', p.* 192. ' "

En 1672, Chardin coi^ptâit à Kafa 49Û00 tnaisons, dont 3, 200 appartenant à des musulmans, le reste aux chrétiens. Peyssonel en estimait la jpopulation de 85,ooo âmes avant la prise de possession des Russes. Cest par erreur que Clarke compte 36,ooo maisons dans Tenceinte >des murailles, et 45^000 dans les faubourgs : il a voulu dire « habitants, w Aujourd'hui les documents officiels ne donnent à Kafa que 49^00 habitants (1). En 1829, on n'en comptait que 3,700 (2),

Ce fut donc en i353 que les Génois, en faisant de Kafa le centre de leurs étabUssements en Crimée et dans la Mer d'Azof, sentirent la nécessité de le fortifier contre les attaques des Talares du Kaptchak. Ils entreprirent de Teniouret d'un large fossé régulier, revêtu, ainsi que le rempart, par une solide a)dconnerie en pierres de taille. De distance en distance, de fortes tours complétèrent le système des travaux, auxquels on ajouta, aux deux extrémités de l'enceinte qui venait aboutir à ce rivage, deux espèces àe châteaux ou de citadelles.

Ci) Guide du voy , en Crimée, ip^r C. H. Montandon , i834, p. 324. Jules de Hagemeister , Commerce j etc. restime de 5 à 6,000 habitants en i835.

(2) Notes sur les Provinces russes au^elâ du Caucase , par le comte L. Serristori.

Je n^ose dire ce que je ressentis en voyant ces beaux ouvrages des Génois si ruinés et bien à tort. Le gouverneur russe de Théodosie , Fanshave (Fensch), fit enlever le revêtement des remparts et des fossés pour en construire de mauvaises casernes. Les suites inévitables de cette imprudence se firent bientôt sentir ; ces magnifiques fossés servaient autant à Pécoule— ment des eaux de pluie et des torrents qui descendent momentanément des montagnes rapides et nues qui entourent la ville, qu^à la défrise de la ville : en les démolissant , on les a comblés sur plusieurs points^ et pas plus loinqu^en iB34y Ton a vu les eaux de pluie des montagnes , pénétrant par-dessus les fossés dans la ville, en ravager les maisons, les jardins, et y causer^ dans Fespace de quelques heures, un dommage de plus de 3oo,ooo francs.

Toutes les tours qui longeaient le rempart sont ruinées ; celle dite du Pape Clément présente encore trois pans de ses murailles ; elle était placée à Tangle le plus important et le plus élevé des remparts vers le nord, Élisant face aux montagnes d^où Fartillerie peut , avec le plus de facilité, foudroyer la ville.

Cette tour est un souvenir de la grande croisade prêchée en j345 par Clément VI, pour venir au secours de Kafa, menacée par Djanibek et les Tatares du Kaptchak : les secours qu^on

— i87 — porla aux Génois leur permirent d^augmenter leurs fortifications , et ils firent placer en signe de reconnaissance au haut de la tour, une inscription en rhonneur du pape. Descendue du faîte où elle était inintelligible aux yeux des plus «xercés , elle fut déposée au pied de la tour et transportée de là au musée de Théodosié, où elle excite la sagacité des voyageurs. J^en ai donné un dessin fidèle dans la vue de Tbéodosie que j'ai prise du pied de cette tour, et où tout voyageur qui visite ces ruines , vient jouir de la belle vue d'ensemble qu'on a sur la ville et sur la baie (i).

Au milieu de ce vaste tableau s'élève Van^ cienne citadelle génoise, aujourd'hui démantelée; ses? murailles abandonnées menacent ruine de toutes parts. En avant de la citadelle un bàdhment, reconnaissable à ses deux hauts contreforts, maris sans aucun luxe extérieur, fut autrefois la principale église arménienne , que des émigrés de cette nation vinrent construire sot* la proteclion des Génois peu après le terrible tremblement dé terre de i3i9, qui détruisit Ani

(i) Cette inscripdon, écrite en lettres gothiques du qtiàtortiëtDe stècte, e$t presque incompréhensible tant sa rédaction latine est pleine de fautes et de solécismes. Du temps de Waxel , elle était encore enchâssée dans la tour. Voy. 11* série, pi. 43.

et qui épouvanta tellement une partie de la nation arménienne , qu'elle vint se réfugier chez les Tatares du Kaptchak ^ dans ■ les environs d'Astrakhan : de là elle envoya des colonies en Crimée; elles s'établirent en i34o avec l'approbation des Génois à Kafa, à Eski-Krim , et dans les environs de Soudak (i). Avant la prise de possession de la Russie en 1 788, Peyssonel dit que les Arméniens avaient 24 églises à Kafa , et Le Vasseur de Beauplan, un siècle plus tôt, en compte même 32. La plupart sont détruites et ont passé à d'autres usages. Une seule n'a pas changé de destination; j'en parlerai plus bas. Celle dont il est question ici sert de magasin ; son intérieur a conservé la distribution des édifices religieux de l'Arménie, un grand oratoire pour portique, et plus loin la nef, le dôme et le chœur avec les sacristies latérales.

J'ai copié sur les murs extérieurs deux inscriptions arméniennes, dont voici la traduction : . ^

i"* Que ce saint signe (la croix) intercède pour Grégoire .... en 886 (1437 de J.-C.).

(1) Saint-Martin, Mémoire sur T Arménie y I, p. 114. — P. deEoeppen, Krimskii Sbornik^ p. 28. Une inscripticm (lu monastère de S t. -George, près d'Eski-Krim en fait remonter la fondation , à la fin de la quatrième dizaine du quatorzième siècle.

2'' Que ce saint signe intercède pour le sei* gneur George, pour Ëranouy, pour Osky-Kha^ num, Fan 9:^1 {±A7^ de J.-C).

Ka& i^it conquis par les Turcs onze ans après quWeut posé la dernière de ces inscriptions.

A droite de mon dessin, dans Tangle qui restait entre les anciennes fortificatk>QS et la citadelle, à la pointe méridionale de la baie, s^étendènt les bâtiments de la quarantaine nouvellement construite , mais sans grande importance commerciale depuis que Ton a transporté à Kèrtche les marchés de la Mer d^Azof. Quand j'ai passé à Théodosie en juillet i834, il n^ avait que 4 vaisseaux en rade, dont aucun ne faisait quarantaine. Cet établissement est fort bien entendu, et m'a paru propre et soigné : je visitai dans Tenceinte de ses murailles une petite mosquée, une petite église arménienne et un^ fontaine avec une inscription arménienne placée aii-dessus d'un relief représentant un agneau. La quarantaine s'est trouvée une des premières exposée aux ravages de l'inondation dont j'ai parlé ci- dessus.

A gauche du tableau s'étend le long du rivage de la mer, qui présente une plage assez unie, la partie habitée de la vaste enceinte de la ville. C'est là qu'étaient, du temps des Génois et. des Tatares, les principaux édifices ; il en reste à peiné un aujourd'hui. La grande place de Théo- V. jg

dosie sVsl élargie outre mesure par le vandalisme d^un gouverneur^ et Téglise catliolique, ci-devaiU mbsquée, avec sa belle .coupole et son minaret tronqué changé en camtâniUe^ est presque te seul beau reste 4e Pancien JLa&. Derrière se voit, au bord de la mer, la grosse iruine du château génùis^ qui fermait la ville du côté de la presqu^île de Kertche, dont la. steppe unifonne cerne de ce côté*-là la baie. très-vas)e. et très^-profonde, mais mal sûre et entièrement découverte au nord(i). Elle abonde en poisscms voyageurs de la Mer Noire,

Après cette vue générale , je vais pjissef à la description de Ce que Tbéodosie offrait de plus intéressant.

Bïouk-'Djam (église-lbosquée principale de Théodosie} et les Grmds'Bains.

Cette grande mosquée , dont Pallas vante la magnificence et la noble simplicité, avait été

(i) Cest ainsi que s'exprime Peyssooel, Traité sur ie Commerce, etc. 1, p. i4 : il ajoute qu'elle est impraticable en hiver, et que les marchands qui y font hiverner leurs bâtiments , sont obligés de les tirera terre pour éviter qu'ils ne se brisent sur les roches.qui sont au fond de Feau. M. Jules de Hagemeister, Commerce de laNouVelie-Russiey ne lui trouve pas tous ces inconvénients et dit gu'il n'est presque jamais amvé de malheurs dans ce port. (P. 58.)

— agi — constmte par les Génois, dont elle était Téglise épiscopale : elle datait du commencement du quatorzième siècle. Devenue temple maliométan, on lui conserva sa belle coupole de 9 toises de diamètre, et on Pentoura de otize plus petits dômes sur trois de ses faces. Peut-être qu^une partie avait déjà servi à Tédifice chrétien. On flanqua en outre la mosquée de deux minarets d^ 16 toises de hauteur, avec des escaliers en colimaçons. Cet édifice , tel que je viens de le décrire^ existait encore dans son entier quand Pallas le fit dessiner dans sa vue de Théodosie, en 1794(1).

Le goiivernement russe a pour système ée convertir en églises grecques les plus bellts mosquées des villes conquises, surtout quand les populations mahométanes les ont abandonnées. On voulut par conséquent faire de cette belle mosquée un temple chrétien. On commença d^abord par enlever* le plomb qui recouvrait le toit, et qui fut vendu je ne sais au profit de qui. Le gouvernement assigna ensuite , d'après les devis des changements à faire, une somme de 40,000 roubles-assignats, valant alors presque le rouble en argent , et Ton commença les travaux en abattant une partie des petits dômes qui devaient faire place aux portiques à

(1) Allas,!, 11, pi. 1 4.

colones doriques qui se répètent d^une extrémité de la Russie à Fautre.

Mais après avoir abattu ces dômes élégants , après avoir amené à grands frais les tambours de colonnes qui devaient orner les portiques « dont on posa les bases , Targent vint trivialement à manquer, et le gouvernement ne voulut plus faire d'autres avances. D^ailleurs les projets de Fimpératrice Catherine II subirent pendant un certain temps Teffet dW grand refroidissement de zèle en leur faveur, et pendant maintes années Téglise projetée présenta le tableau d^une vraie ruine, dont Taspect serrait le cœur. Un gouverneur de Théodosie , celui qui fit enlever l0s lions de Phanagorie, en vint jusqu^à faire transporter les plus belles colonnes destinées à l^église , dans son jardin hors de la ville , ou étaient déjà les lions. Il fut mis en jugement et condamné à retransporter les colonnes et les lions ; mais les uns et les autres sont encore dans son jardin.

Lorsque j^ai dessiné cette ruine en i83a (i), il existait près de là un autre monument, les Grands Bains turcs , que Fexigence des ablutions nécessite dans le voisinage des mosquées. Ce bâtiment d^une grande proportion se composait de deux vastes salles éclairées par deux superbes coupo-

(i) Atlas, m» série, pi; î8.

les, La corniche extérieure de i^édifice pouvait servir de modèle par son élégante simplicité : on s^élait servi de la brique pour faire des dentelu» res aKgnées sur le même cordon. Ce bâtiment entouré d^une multitude de petits dômes , sous lesq^uels étaient pratiquées les étuves , était susceptible, de devenir un baEar public des plus grandioses , dès qu^on ne voulait pas lui conser*^ ver sa destination primitive. D^ailleurs c^était le plus beau monument de Théodosie dont il ornait la grande place (i).

Mais il offusquait la vue de M. le gouverneur Kaznatchéïeff, homme d^une ignorance profonde pour tout ce qui est beau et monumental. Il trouvait qu^il n^y avait pas assez de places au milieu d^une ville de 45oo habitants , pour y faire manœuvrer une armée , et il se mit dans la tête d'agi'andir celle-ci , en faisant disparaître la ruine de la mosquée et les bains. II. proposa la chose au gouvernement , prétextant que ces deux bâtiments menaçaient ruine de toutes parts et devenaient dangereux. M. le comte Vorontsof, gouverneur-général de la Nouvelle-Russie , qui dans ses tournées ,n^avait peut-être pas porté son attention sur ces deux bâtiments, que son goût pour farchitec titre lui auraient fait conserver ,

(a) Pallas, roy. etc. t. Il, p. a86. Muvawiew-Apoatol, Mehe rlurrh Taurîen, p^ aoi.

ctut, sur la foi du gouverneur mil , qu^il alkal faire une œuTre miéritoire et donna Tordis de les abattre. Le comte était à Simféropol. A peine le gouverneur Kaznalchéïeff eut-il Tordre enmain , que sans perdre un momÉntil le fit mettre à exécution. A la vue dW sacrilège pareil la population de Théodosie m récria et: envoya en toute bâte un député au comlepour le supplient de faire arrêter a« moins la démolition des bains. -^ Mais, répond le comte, ce3 édifices menacent ruine. — On a trompé Votre Excellence ; le^ bains sont d\me solidité à toute épreuve, et VL serait facile d^eu faire un superbe monument en créant un bazar sous ses nobles CQupolçs. -^ £h bien soit, nous verrons , qu^on expédie aussitôt, une estafette avec Tordre dWréter les démolitions.

Mais le gouverneur KaznatcbéïefT avait si fort à cœur son odMvre, et craignait tellement un re* tour du comte, qu^il n^avait pas perdu un instant, en accumulant une grande masse d^oUvriers sur le même point ; il était parvemi, malgré rextrêmc solidité des coupoles et des murailles , à causer de M^ ravages dan$ Tédifice des bains ^ qu^il ne put plus être questioQ de le conserver, Tœuvre dé destruction estaccomplie, et au beu de la vue que f ai dessinée IIP série, pi. a8, Ton a sQusles yeux une immense j>lace vide, autour de laquelle se perdent quelques maison^ sans apparence , dont les teintes blanches, reflètent Tardent soleil

de Crimée , et cet espace désert est là pour attrister les yeux et pour constater rignorance ar* tistique dèltll.le gauYWueur ICaznatchéïeff.

Eglises catholique et arménienne.

Heureusement pour Tbéedosie qiiHl s^est trouvé encore parmi ses h^bilantâ des amis de Tari : sans cda la vilte aurait pu perdre pour des raisons .aussi plausibles deux, autt^ea édifices intéressaq^s, les églises caibolique et arménienne, les deux seub monumei^s qui ra|{^eUent à pré* sent dans tout Tbéodosi^, roccupalion des Génois et des Tatares,

Lors de la conquête de la Crimée et de la prise de Kafa, le gouvernement assigna au culte ca-^ tboUque pour église , unemosquée moins vaste, il est vrai, que la première, mais dont Tarchitecture était imposante. Sur un cube repose uii dôme circulaire, éclairé par 16 fenêtres en ogive écrasé oriental; la coupole en plein cintre a 4^ à 5o pieds d^ouverture. Un wûnaret d'mje hauteur considérableflanquait la mosquée. Tel était Tiédifice ; mais avant de le consaqer au culte catholique , il avait déjà subi de notables déprédations; la partie supérieure dtt minaret était tombée , et la coupole avait été dépouillée de sa toiture en plomb* Longtemps la paroisse catholi-

que s^adressa au gouyernemenl pour demander des secours , afin de restaurer Téglise qui se dégradait par les eaux de pluie quis^infiltraientpar la coupole. Le gouvernement répondit que la paroisse était assez riche et assez nombreuse pour le faire à ses frais. Elle prit courage, et lors de mon dernier séjour à Théodosie en 1834, Téglise venait d^étre entièrement restaurée à ses dépens.

il en fut de m^ede Téglise arménieotte , Pua des plus anciens temples de cette nation à-E.afa. Celui-ci intérieurement et extérieurement est une copie des édifices consacrés aa culte en Arménie , et la tradition artistique s^ est conser^ vée pure (i). Le portique surtout fi:appe les regards comme la pat*tie la piu& ornée de Tédifice. On se rappellera en le voyant la disposition et les ornements de celui d%tcfamiadziu:mais au lieu du plein-cintre nous avons ici r.ogive génois. Les moulures et les rosaces sont aussi variées que dans les styles gothique et bizantin. Dans Içs angles de la bordure qui encadre Farcade du portique , on voit deux images de saint George, ce saint si fêté auquel les Géorgiens et les Arméniens ont tant de foi . Les murs^intérieurs et extérieurs sont enchâssés de croix tumulaires placées les unes sur les autres comme en Aripénie.

(i) Atlas, IIP série, pi. ii.

Il est intéressant de;voir avec quelle Qonslanoe TArménien , dans ses calonisations lointaines, a conservé fidèlement. les traditions artistiques de sa première patrie. J^en ai donné la preuve dans la plandieoùj^ai représenté régliseannénieiine de Kafa, et oii Ton trouve en même temps des monuments de la grande Arménie et de la Galicie (i).

Le bazar de Théodosie a été construit ayeo des colonnes turques de tous genres qu^on a réunies,

La ville de Kafa était entourée de noml^'eux jardins dont la fraîche verdure recouvrait en majeure partie les pentes aujourd'hui nues et stériles des collines. Théodosie n'a rien conservé

(i) L^une des plus anciennes églises arméniennes* se trouvera ZvanietSi près du Dniestr en Podolie : Tîntériettr en est revétû de pierres de taille (grès dé transition de Kitaïgrod) , couvertes de ciselures d'une exécution trèssoignée. Cette petite église date de la fin[du 45® siècle; le château de Jasloviets en Galicie , dessiné III* série, pi, 1 1 , a servi de résidence à la célèbre famille polonaise des Konietspohki j dont «le dernier rejeton périt m tomhant dans un puits qu'on montre enéore. L'autre bâtiment servait de résidence à Tévèque armâiien.de Ja^)o^iet$ y av^nt que les ipdignités commises par le père du dernier àe» Konietspolski sur les Arméniens , les eussent forcés de quitter cette ville pour se retirer à Léopol ou Lemberg > dont ils opt fondé la grandeur et la ridbesee actuelle^.

de oe.l€§s^ des Tatwes^ et dpuit régiments russes en un seul hiver ^ lors delà rérolie de Kafii et àt^ Tatares en 1779^ ^ ' ^^^ ^ ^^^ chauffîs quHts^n^ ont pas laissé un seul arbre : aussi Faspect 4^ paysage qui. encadre Théadoeaa est-îl dhine aride tristesse. Il n^y a que la nouTelle promenade plantée la long de la mer du coté du petit château génois, qui promette de Tombrage pour Tavenir.

Musée de Théodosie. ' •*

Avant de quitter la nouvelle Théodosie , jetons encore un regard sur Fantique colonie milésiennej car j^espère quVn allant visiter le musée de la v^le, j^y verrai les souvenirs de cette éjMKjue déjà si reculée. M. le docteur Graperon a la bouilé dem^introduire danace sanctuaire 4^r^' ehéologie théodôsienne et il me mcMitre non loin de Téglise calhohque, à Pangle d^une des ^^^andes places , dont Thépdosie est riche , un petit édifice isolé, avec .u«e coupole, que je reconnais pour une petite musquée turque (i). Le fatalisme a fait place aux pierres» Deui:K boas en marine blanc , amples de Phanagorie, et placés à droite et à gauche de la porte en gardent Tentrée. La

(1 \ Atlas, m série, pi. aS .

porte lourde s^oiivre ; on ouvre un volet , et dans Tatiente des nouveaux faits dont je vais enrichir rjbistoire delà Théodosie antique, je suis bien surpris de ne m^ voir entouré que de monu- ^lentsdeKertche j pas une insc^ption de la cq^ J^nie milé^ienne. . •

Pendant près de 3o ans^ Théodosie eut le pas sur Kertcbe^ qui n^était pour ainsi dir^qu^un vil* lage; Théodosie fut le centre des afiàires et du commerce de cette partie de la Crimée ; elle eut un gouvernement. On y créa même un musée ^ et dès-lors tout ce qu'o» trouva è Kertche et à Phanagorie , y fut déposée Cest ainsi que. la plus ancienne deà inscriptions de Panticapée^ celle de Leiicon , s'y trouve, à côté dVn certain nomlu^ d'autres plus pu moins importâmes. L^une venait de Nikita ; j'en parlerai en son Ueu.

Les seules inscriptions qui concerMutThéodo*sie sont génoises et ont é:té. eujievées de^ tours qui défendaient la ville. C'est là qu'est celle du pape Clément VI. Il semble inoui qu'on n'ait rien tix>uvé de la ville grec^^e ; le fait est cependant vrai; Théodosie a été. longtemps eu ruini^. Un millier d'années après,, les Génois sont venus «'ér tablir sur ce sol , l'ont fquillé et recqiivert de ^ft* tes fortifications'; les Tatares venusi^iprès^il^ accunmlèrent 1^ déblai^ pendant plusiwva siècles sur une étendu^ ^e terrain qui a.dà ^oufeniit 80 miUe habitants; en un mpt^ tout est si bien

effiicé et enfoui sous les différents âges àe con«struction, que Fan tique position deThéodosié est une énygnue, et que ce n'^estquepar conjecture qu^on ia place sur 1& sol de la Quarantaine actuelle. On y a fait des fouilles qui ont produit un petit nombre d^antiquités grecques, des vases étrusques de terre rouge, vernissés en noir. D^autres fouiUes' opérées aux alentours de Théodosie, dans les nombreux tumules qui s'étendent vers la presqû^le de Kertche, ont amené à peine quel-* que résultat. En ouvrant deux ou trois tumulus qui devaient servir d'essai, on s'est contenté de les raser sans pénétrer dans le sein de la terre. On n'y a trouvé que deux vases d'une poterie très-grossière , un glaive, etc.

On conserve au musée des figurines en terre cuite, semblables àcelles de Kertcheet qui vien* nent des environs deThéodosie. On peut les comparer à celles qui ont été achetées en Anatolie par un ancien gouverneur qui les a données au musée. C'est encore la même fabrique. En fait de relief , il n'y a d'intéressant que le griffon dont j'ai fait déjà mention en parlant de Panticapée où il a été trouvé. Le travail de cet emblème de la capitale du royaumedu Bosphore est fort beau, et il est à regretter qu'il ne retourne pas orner, soit le musée , soit un monument quelconque de la ville d'où il a é(é tiré : car à présent que Kertche a reconquis ses droits de ville, et s'est

— 3oi — créé un magnifique mus^, il mesemble que tout ce qu^on a déposé en attendant dans celui de Théodosie, doit retourner dans son lieu natal; ce serait de toule justice. D'ailleiirs en réunissant ainsi tous les monuments si importants de Thistoire du Bosphore dans le même local, n^estce pas en faciliter Tétude?

M. le docteur Graperon montre encore le torse d^une statue de femme, trouvé dans son vignoble de Koze ; il serait difficile d^en donner une explication qui ne fût pas hasardée»

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