COTE DE L'OUEST
Cratère d'éruption et de soulèvement du Kastète, an Koutchouk-Ouragaj de FAithodor.! — Terrain erra-*tique et chaos de Sunenkaïa. — Karabagh. — Bïouk- Lambat. — Koutchouk-Lambat.
Quelle intéressante excursion que celle que je vais commencer! Que n^ai-jeTéloquence digne d^un pareil sujet ! Comment approcherai-je de la grandeur des tableaux qu*. vont se dérouler à mes yeux ! Comment m'élèverai-je à la hauteut des œuvres de Dieu^etmon intelligence sufiirat-elle pour les comprendre ? Nfe m^égarerai-jc point en remontant si loin dans les domaines de la création et des^sources de Thistoire ? Hélas ! je me suis lancé en aveitgle dans cette carrière; je prendrai courage, puisqu^il faut Fadiever,
En voyant les cratères d'oplntone de Djin-^ sofou et de Béchev, et les puissants amas de poudingue rouge, dont les efilorescences ont pénétré jusque dans les marbres du Tchatyrdagh et deKisilkoba, on s^expUque le Tchatyrdagh, isolé
comme une île et les profondes yallées qui le séparent des deux longs tronçons de la chaîne Taurique. Mais on n?a va que la moindre partie des agents plutoniens, et en jetant les yeux vers. Pouest, au départ d^Aloucheta, on a bientôt jugé de Pensemble du phénon^ène, à Faspect de la 3abougan-yaïla, la rivale du Tchatyrdagh, s^appuyant si haut sur les dômes d^ophitone du Bïouk-Oun^a et du l^asti^e qui sori sa tête arrondie du nnlieu de^^^ schistes qui bordent le ri* vage, La vue géologique que j^en donne (i) n'a pas besoin de long commentaire.
Deux chemins ici laissent aujourd'hui le voyageur dans rembarras du ohoix. La nouvelle chaussée se dessinant au milieu des ruines de Panei^n Alouoheta , sur les collines schisteuses, 3'élàye asses pour doubler coramodémetit lé col qui joint le Kastèle au Koutdiouk<-Ounga. Elle est remarquable par la beauté des points de vue ; on plane sans oes«e sur le beau golfe marqué entre le Méganome et rAiouda^^^dont Fenêrâte est digne du pinceau d'uH habile ptiolM« L'aûqienne rouie ootOyait d'abord le rivage de la mer, jusqu'au pied du Kastèie) oà cessait tctule possibilité de se frayer pitts loift un passage, si ce n'est en montant jusqu'à mi-côte de la montagne, où la nature avait ménagé une étroite
(i) V"* aérïe.f gëol. pUtis^ ooupeâ^ etc. pi. io.
ferrasse, taillée dans les flancs du Kaatèle. Telle est la pr^DOière route que ^si faite, et cVat en i^ suivant que je continuerai nôa narralion*
La vue deJJLast^et ^^ premier moment, frappe par ses formes extraordinaires ; jusqu^à présent je nVvais rien vu de pareil en Crimée^ Il a Fair d'un dôme aplati , présentant sa této et son plus fort escarpement eu face de lamer^ A Pextrémité opposée aes ilfincs s^abai$sent et jHrenjbont une courbure plus radoucie, comnie opprimés par les masses sobisteuses qui pèsent, dessus* Je donne ces détails avec intention*
Dans tout son pourtour» li| roche est a mi, et les contreforts de schiste qui s^appuiônt dessus vers Aloucheta et vers Karabagb^ ne montent qu^à n^i-côte^ Le Kastèle entier .est un gtamte opbitone très-pur, homogène, Ueuâtre^ paraemé de cubes de fer sulfuré ; tel il paraît à sa Cime dénudée, présentant des traces jatines et rouges de décomposition^ Là, il est par {Jaques verti^ cales et se casse par cubes o\i fiarallélipqpèdes ; U cassure est plate, quelqu^ois écailleuse : on trouve des plaques d^ophitone qui n^ont que 2 à 3 pouces d^épaisseur et qui sont entassées les unes sur les autres. Quelques lit3 sont ci^IPposéa^ d^ophitone globuleux, ou à finoes sphénques conr çentriques. Chaque boule a de 2 à 3 pieds de diamètre, et consiste en enveloppes régulières appliquées à Tinfini les unes sur les autres, ayant
de 1 à I ligne d^épaîsseiir : les sur&ces sont légèrement décomposées et teintes de brun et de jaiuie. Les boules formant des lits de plusieurs pieds d^épaîsftM» , sont comprimées et aplaties par les parois en contact ; mais Teffet de cette compression diminue en approchant du centre où les noyaux n^ont rien d^anguleux. l^ophitone ou granité ophityue^ diaprés M. Cordier, est une roche où le Jkldspath et le pyroxene sont à grains fins^ distincts, et disséminés à peu près dans la même proportion. Quand il se décompose, il prend une teinte brune, quHl doit à la décomposition du pyroxene, et Pallas Êdt le plus heureux des rapprochements en appliquant alors Fépitfaètede JottArarno^Aamen (biscuit depierre) que les paysans russes donnent au grunstein de rOural; car en efiet cet ophitone décomposé a quelque ressemblance avec le biscuit de mer russe pétrifié (i).
Les pentes inférieures de la montagne sont masquées par le ûkritas qui s^ est accumulé, entraîné pai* son poids et par les pluies ; c^est une terre jaunâtre, teme, légère, ferrugineuse, dont la partie nord^st du Kastèle, comme la plus déconiposée, offre les plus grands amas. Enfin un dernier fait expliquera la nature de la compo-
(i) Mémoire géologique sur la Crimée, par M.E. de Verneuily p. 34*
sition et des révolutions de cette montagne. Silf ses flancs^ à mi-hauteur, eu regard de la mer, se sont ouverts denx espèces de cratères semblables à des entonnoirs dont les flancs sont composés de blocs roulés, arrondis, d^ophitone. Cest une répétition du phénomène que j'ai observé plus tard dans les jardins du comte Vorontsof, à Aloupka* Au Kastèle , le cratère le plus visible a 20 pieds de profondeur au moins, et nulle issue^ Le fond est planté de jardins.
La terrasse étroite du Kastèle que j'ai mentionnée plus haut était donc le seul passage un peu commode que la côte pût offrir. Fidèles à hm^ système, les plus anciennes populations de la Tauride y avaient établi Vxxa^ de leurs fortifications^ que la tradition tatare a baptisée du nom de Démir-kapou (porte de fer). Trois murailles en formaient Penceinte : les deux plus courtes avaient de 200 à 260 pas de développement^ s'appuyaient par un côté sur les flancs à pic du Kastèle, et descendant dans une disposition parallèle, venaient aboutir aux deux extrémités de la troisième muraille qui bordait l'escarpement irrégulier de la terrasse sur une longueur de 5 à 600 pas (1).
Les murs sont composés de gros blocs de gra-
(1) On en trouvera un plan dans la I'« série, géogi'aphie ancienne et moderne, P^- * 7 •
tnie oj^lone, entassés les uns sur les autres ^ sans ciment quelquefois; ils ont une toise d^épaisseur et autant de hauteur,, plus ou moins : ils ne difii^rent en rien de celui que j^ai décrit k Touest du Tdhatyrdagh. L^intérieur qui n^est qu^une bande étroite, renfermait quelques gros^ siers édifices; j^ai cx^u même avoir reconnu , à FaDgle sud--est^ les restes d^une tour grossière. Tout témoigne ici de TenÊince de Part, et rappelle les constructions cyclopéennes de ta Grèce, ou même les camps gaulois de la France et de THelvétie. J^attribue en Crimée ce& ébauches de constructions aux Taures. De ce coté du Kastèle, je n'ai pu trouver trace dWe construction grecque ou génoise, à Texception de» fondations d'un petit édifice qui est en ddiors du fort, vers Aloucheta , au milieu de quelques arbres. Les Taures, à mon avis, sont aussi les auteurs d'une seconde forteresse beaucoup plus considérable que la première, et qui embrassait une partie de la sommité de la montagne. Une muraille construite sans ciment s'étend du nord au sud, d'un précipice à l'autre, et renferme des traces nombreuses d'halûtations mêlées de . beaucoup de fragments de vases en terre cuite, de différentes espèces. M. dfi Kœppen j a trouvé de la chaux, ce qui l'a étonné, vu que la grande muraille n'en offrait point de tra-
- Ù7 ces (i), Msiîs il est probable que des générations qui ont connu la chaux ont succédé aux anciens Tauires ; car on a trouvé en établissant la chaussée Qn i833, sur le col du Kastèle^ un aqueduc de 7 à 9 pouces de diamètre, muré à la chaux, qui menait Teau d^une source nommée f^rissi^ sur la cime du Kastèle. J^ai vu te canal qui n^a ri^n de remarquable que le ciment de tuile pilée {horosscma des Ta tares), et le mastic de chaux àqfni il est enduit.
En explorant la contrée atant qu^on eût construit la route , je passai du Kastèle au Kouichouk et au Biouk^Ouraga qui le dotoi- Benl, et qui ont percé sous Fangle de la Babougan-yaïla, au milieu des schistes bouleversés. Mais en surgissant ainsi y ils ont couvert de blocs de granité ophitique et de calcaire noir toutes les pentes qui sont au-desaous jusqu^au bord de la mer^ du côté de Karabagh; ils en ont rempli de même le vallon qui mène à Alou-" cheta : les blo^ sont petits. En s^égarant au milieu des forêts et des blocs qui recouvrent le Koutchouk-Ouraga, ainsi que Pautre, Ton s^irna-» gine arriver aux confins des habitations des hommes ; quelle a été ma surprise de trouver, au miheu d^qn pays si sauvage , des allées de
{4) P. de Kœppen^ Krimskii-Siorniky p. 1S8.
cbénes plantées de main dliamme sur les pentes de la montagne.
Les ruines d^une chapelle de Aï^Brokoiil ( St - Proclus ), qui ne sont pas loin de Faquéduc , sur un exhaussement du sol, ont fiût sujp-^ poser à M. de Kœppen que le Kastèle pourrait bien être le Pangropulle ou PangropoU des géographes des quatorzième et quinzième siècles. Mais à en juger par le fragment de .la carte de Fréduced^Ancone (1497)7 que j^ai sous les yeux, PangropoU devait être à Fouest de FAïoudagb, exprimé sur la carte par un petit ovale et par deux points noirs qui, dans la mer, représentent les rochers de Tachelavy entre FAïoudagh et Yoursouf.
Redescendu sur le rivage dç la mer, du haut des terrasses du Kastèle , je suis toujours Fancienne route , longeant une haute paroi de schiste noir qui, entre le Tsikoumine-Déré et le ruisseau Kara-ouzène , reflète les rayons d^un soleil ardent qu^on a peine à supporter. Cepen-» dant cette paroi mérite d^être étudiée par le géologue qui veut se faire une idée des torsions et plissements que les couches du schiste ont subis au pied des dçmes d^ophitone. Mais bientôt le chemin quitte les sables du rivage, et montant un peu péniblement sur un sol teiTassé qui domine la mer , je suis bien récompensé de mes fatigues en trouvant ici la demeure champêtre
et commode d^un ami comme ou est trop heu-* reux d^^n rencontrer de temps en temps dans la vie. M. Pierre, de Kceppen a acheté des Tatares de 3ïouk-Lambat quelques jardins et des portions de terrain vague, qui s^étendent au-des* sous du village. Il en a défoncé une partie pour de la vigne ; le terrain inférieur^ le plus plat^ est resté verger, et sa maison , bordée d^un long portique taurique, domine eu haut tout son domaine et le vaste horizon de la mer. C^est dans cette retraite champêtre, à laquelle il a conservé le nom àeKarabagh, que j^ai goûté les douceurs de la plus aimable hospitaUté. La vue d'un beau ménage, d'aune famille heureuse, repose le voyageur de bien des fatigues ; car il ne trouve pas cela partout; et M. de Kœppen si instruit, si zélé, si consciencieux dans ses études sur Thistoire et les antiquités de la Crimée était pour moi le meilleur et le plus complaisant des guides. Karabagh d^ailleurs est une fortune à trouver pour un géologue qui veut bien s^initier dans les bouleversements de notre globe et en rechercher les causes. Que j'en fasse la tableau suc-^ cinct.
Autour des jets de roches ignées et au-dessus, se présentent naturellement au premier coup d^œil les grands effets, les grands traits des bouleversements exprimés par de grandes hgnes de terrains soulevés , par des chaînes entières de V. 29
montagnes. Mais il est des effets partiels , des accidents particuliers, qu^il est aussi nécessaire de suivre et d^étadier, et ce sont souvent ces petits détails qui sont les plus sûrs indicateurs du mode et des circonstances qui ont accompagné les grandes catastrophes*
Les blocs de granité remplissent le fond du ravin de Tsikournine^Déré ; mais ils viennent des Ouraga et du Kastèle. Ils cessent : puis, à Karabagh, les blocs erratiques r^araissent et recouvrent toutes les pentes scMsteuses de la manière la plus irrégulière , sans qu'ion puisse attribuer leur éruption à un petit jet d^ophitone qui paraît sur le rivage. Ce n'est pas ici qu'ail faut chercher ni digue de glacier, ni moraine.
Curieux de connaître la source de ces Mocs, je poursuis mon inspection le long de la cote ^ mais tout à coup plus de blocs : ils cessent au bord du ravin le plus voisin de Karabagh, et lorsque je cherche à poursuivre lemrs traces, mes yeux sont frappés tout à coup du spectacle le plus extraordinaire (i). Ce ne sont plus quelques blocs isolés, semés eà et là ; mais c'^est tout une montagne fracassée en mille et mille fragments, qui aurait amoncelé ses débris au long et au large. Je me hâte, et à i verst de Karabagh, audelà du Kahouion-Déré^ j^entre dans ce dédale,
(i) ÂtlaB, V* série, coupes et pians, pi. a3.
qu^on a appelé à juste titre chaos^ et qui est connu des Tatares sous le nom de SunenJkaïa.
Là, lé chemm a peine à se frayer passage au mh>- Keu des blocisi énormes, grands comme des maisons, hauts- comme des tours, d^un calcaire noir, puant, qui hérissent le sol, jetés au hasard, entas-* ses ou appuyés les uns sûr les autres , présentant mille dédales; on crôindt voir ici des aiguilles ou des pyramides dressées; là les énormes ruines d'un édifice cyclopique. Plus loin c'est Faspect sauvag<e et déchiré d'un glacier , dont les jets groupés cherchent à se surpasser eh grandeur. Le sumac, le noyer, la vi^e sauTage, la ronce, le buiffîon ardent, Fépine Uandie à petits fruits, Tazerolier poussent^ à travers les imtes pro-fondes!, leurs racines qui vont chercher au-HleS'* sous Teàu qui filtre sur le schiste, la basé du chaos (i).
La mer a rongé ce schiste facile à décomposer qui présaiie ainsi partout une haute falaise. Nombre de blocs ne trouvant plus d'appuis se sont écroulés dans la mer, et forment tout le long du chaos une ceinture de blocs contre les-quels la user vient décharger sa furie.
(i) Quelques petites sources qui jaillissent entre le schiste et les débris calcaires , non loin du rivage, montraient, le 29 août i832, à midi, 8* R. M. de Kœppen, dans deux observations du 24 avril 4834 et du 6 juillet 1837, Fa trouvée de 7** R.
J^ayais admiré ce tableau ayec une aimable compagnie; mais aujourd'hui, motité surPun de ces rocs, la mer seule fait entendre son ton->nerre, et moi, isolé au milieu de Técume tourbillonnante, je plane comme Taigle des mers sur ce grand désordre de la nature. Je vois les vagues comme un mur sinistre s'ayancer sourdement pour affronter la Ëilaise rocheuse qui Vsxréte ; toute sa force se brise sur les écueils ; Tonde jaillit, s'élance dans Tair, forme des tourbillons d'écume qui retombe en pluie blanche , et le roc n'est pas même ébranlé. Od peut juger de leur grosseur en les voyant sortir de leur cime élevée à une si grande distance du profond rivage. L'imagination toujours prête à créer , croit voir dans ces blocs les formes d'un rabbin ou d'un moullah : l'écume s'élance par-dessus leur tète élevée de 20 pieds. De plus habiles inventent des légendes piquantes, et prétendent reconnaître parmi ces pierres un moine auquel Dieu avait oi*donné d'aller opérer la conversion d^un puissant seigneur du voisinage, fameux par ses débauches. Le moine se rendit auprès de lui; mais , oh faiblesse ! le seigneur fiit plus puissant que le moine qui, bien loin de convertir le pécheur, se laissant envelopper dans ses filets, écouta sa langue dorée, et passa plusieurs jours avec lui dans les festins et les plaisirs. Dieu irri-^ té ne le voyant pas revenir , l'appela de dessus
i les vagues de la mer où il Pattenclait; te moine
t confus , s^avança lentement sur les flots , cher-
chant une excuse à sa désobéissance ; mais Dieu
I ayant écouté ses vains échappatoires, lui dit
I Impie , c est ainsi que tu exécutes mes ordres ;
I tu t'es laissé corrompre par celui que tu devais
I ramener*'au bien : pour ta punition , je te con-
i damne à faire pénitence ici au milieu des flots ,
[j sans bouger, jusqu'au jugement dernier. Dieu
^ dit , et le moine est resté là.
^ Le chaos, le long de la mer, a j» verst de large
^ et cesse dans le voisinage d'un jet de porphyre
noir qui s'avance dans la mer pour former en même temps le cap Plaka , et le môle qui ferme à l'est le port de Kouichouk-Lambat. Mais plus haut en remontant sur le schiste jusqu'à 1 1 verst du rivage , il s'élargit et se fait ceinture au-dessus de Koutchouk-Lambat même. J'ai parcouru nombre de fois ce labyrinthe et chaque fois avec une nouvelle surprise; car malgré la sévérité, l'aridité d'un sol pareil , partout j'ai retrouvé la main des hommes , et quand je me croyais au milieu des groupes de roches les plus ignorées, les plus inabordables, c'est là que je trouvais leurs plus nombreuses demeures, placées sur une -foule de terrasses irrégulières , dont ils avaient profité. Des murs grossièrement travaillés sans cinaent, s'appuient sur les blocs, se groupent autour. Beaucoup de débris de tuiles, et
de poterie gisent sur le sol, presque dans chaque ruine de maison, j^aperçus aussi un gros bloc plat de granile ophitone, quW y a apporté pour y établir sans doute un foyer. Autour des habitations , chaque petit coin de terre avait été changé en jardin dont les anciens enclos sont encore visibles. Une source traversait le chaos.
Ces scènes extraordinaires , ces grands bouleversements dans la nature, frappent mênie le plus simple, qui, dans son ignorance, cherche à s^expliquer le puissant phénomène par une cause quelconque. Quand il nVn trouve pas de visible, il en cherche une extraordinaire ; il appelle à son secours les diables et les anges, et tout s^exphque. Cest ainsi que les habitants de Bîouk et de Koulchouk-Lambat, témoins du désordre du chaos , dont ils ne savaient s'*exphquer les raisons , ont su inventer une légende qui satisfait leur inteUigence.
Un puissant seigneur, Déseatels, possédait tout le terrain qui s^élend d^Aloucheta à TAiou* dagh. Il Tavait conquis parla f(H*ce de son bras. Son fils voulut couronner son oeuvre en bâtis^ sant un puissant château sur un grand rocher qui s^élevait entre Koutchouk-Lambat et Karabagh. Pour Télever , il força ses sujets à ti^vail-» 1er plus qu^ils ne le devaient par leurs corvées.
Le château prêt* afin de Finaugurer dignement , il invite un moine de TAïoudagh a venu;
^ 455 ^ consaci'er son œuvre inique. Celui-ci refuse de bénir un ouvrage élevé par des moyens illégitimes. Le seigneur irrité prie alors les invités qui devaient assister à la cérémonie, à se réjouir avec lui, sans s^nquiéter du moine têtu, dont il promet bien de se venger dans Poccasion. Mais pendant la nuit, un violent tremblement de terre ébranle les entrailles mêmes du rocher; le rocher se brise, s^écroule en mille fragments et ensevelit sous se* énormes ruines le puissant seigneur, ses amis et son château; tout disparaît dans cette mémorable catastrophe.
Plus on remonte, plus les blocs gagnent en hauteur, et il faut escalader la pyramide informe de Tsaliakope , élevée de plus de 200 pieds, poiu» jouir du plus sauvage et du plus sévère paysage qu^on puisse se représenter (1).
La limite du chaos est très-nette; il s^appuie sur deux protubérances de grès, qui sortent audessus du chaos. Mais ce nVst pas ce que cherche mon oeil inquiet ; il se porte vers TaiAphithéâtre des hautes montagnes pour voir sHl ne devinera point les causes d'une pareille catastrophe. Je les soupçonne de loin, et je brûle d'aller confirmer mes suppositions par de nou-
(1) Atlas, V* série, coupes et plans, pK 23. Etudes du ^rrain erratique du Karabagh.
Telles courses. De plus je voudrais retrouver le cratère qui a vomi les blocs d^ophitone de Rarabagh. Cest pourquoi jVscalade péuiblement les pentes qui supportent le plateau élevé de Biouk-Lambat, et étudiant des yeux les cbamps de blocs bleuâtres que Tescarpement a retenus malgré eux, je les suis comme le fil du labyrinthe.
Enfin, arrivé au-dessous du village, je vois percer deux petits jets d^ophitone : mais je ne puis croire qu^ils aient lancé tous ces blocs erratiques. Je traverse le village et la grand Voûte ; je monte encore et j Wrive enfin au pied d^un nouveau chaos, deux hautes collines composées, au lieu de fragments de calcaire, de blocs d^ophitone entassés pêle-mêle. Ces blocs sont d\ine grande taille et arrondis ^ on voit qu^ils ont surgi sur place et qu'ails ont versé leur trop-plein sur la pente, jusqu^à la m«?.
Cest un spectacle curieux qu^un cratère de ce genre, qu^une énorme bouche par laquelle ont surgi ces gros fragments brisés dans le sein de la terre, broyés et arrondis au fur et à mesure qu^elle les vomissait. Un partisan des glaciers me dira en battant les mains de joie que j^ai trouvé là une moraine ; mais je lui répondrai : Que les travaux qu'ion a exécutés au pied de la colline pour étabUr la chaussée, ont fait trouver la roche en place, consistant en ophi^
tone jaunâtre à fissilres angulaires, qui repose sur des lits d^opfaitone globuleux, semblable à celui que j'^ai décrit plus haut. Le scbiste en contact avec Tophitone est extrêmement altéré et brisé dans ses couches, et le calcaire gris, qui est dans le voisinage, devient marbre rouge auprès de la colline de Vylïthodar. Secondement, aux blocs d^ophitone n^est mêlé aucun débris du calcaire noir du Balgatur qui domine PAïthodor, dont il est séparé par un profond vallon de schiste } une moraine renfermerait les deux espèces indistinctement. Enfin, aucun bloc d^ophitone ne se montre au-dessus de la colline d^Aïthodor j vomis parce cratère^ ilsn^ont pu se répandre qu^au-dessous en roulant jusqu^à la mer,
La colline la plus élevée a servi de refuge à dWciennes populations comme les roches inaccessibles du chaos. Le sommet même est occupé par les ruines de Téglise grecque de St. -Théodore (Aïthodor), bâtie en ophitone taillé, et en tuf qui a servi à la confection des voûtes et de quelques autres parties de Fédifice. Le bâtiment est composé de deux corps; Fun, plus grand que Fautre et carré long, à Fouest (i); Fautre ayant la forme dés chapelles
(i)M. de Kœppen, Sbornikj p. i63 , lui donne i3 pas de long, 9 de large.
grecques de la côte, avec uneabsyde, à Test. Le bâtiment était entouré d^un mur dVnceinle, au dedans duquel était le cimetière. Au {»ed du nmr, parmi les grands blocs de granité c^hitique, des terrasses nombreuses sont occupées par des ruines de maisons, en murs grossiers sans ciment. Enfin àlV>uest, entre les deux jels d^oplntcMie, se trouve , sur un terrain plat, les. ruines d^une seconde chapelle grecque, plus petite que la première, et entourée d^un cimetière^ avec des plaques d^ophitone, et des pierres dressées à la tête du tombeau.
Cependant, je suis au sommet de FAithodor, et après que j^ai scruté ce sol énigmatique, que j^ai erré parmi les pierres et les ruines muettes, sans inscriptions ni relief quelconque, je m^assieds sur l'un des blocs, et c^est alors seulement que je me recueille pour admirer et deviner les éléments de cette vue extraordinaire, dont une fatalité m^a fait perdre le dessin. Cest alors du haut de cet observatoire, que pour la première fois je saisis Tensemble de tout ce système géologique et que je puis reher tous les fûts les uns aux autres. J^indique ce point aux géologues pour qu^ils viennent y étudier comme moi : ils verront le Kasièle^ les Ouraga^ VAïthodor.^ grouper leurs forces réunies, comme un immense levier, sousTangle et sous les flancs de la Bahougan-Ydila^ aux couches redressées, lU
verront au N. E., au^des^usd^eux^ le Balgatur et le Paraghilmène (roc brisé) , deux grosses montagnes aux flancs à [hc, n^étre étendant que deux énormiss fragments de calcaire gris, qui lors du soulèvement se sont détachés de k chaîne principale, et ont glissé mille pieds plus bas sur le schiste. Ils en diront tout autant de VAïan-Kaia^ qui est tombé plus bas encore au sud de FAïthodor, et dont leis puissants débris touchent le plus près au chao^ 4^ Sunenhala^ qui enfin, c^est tout clair, n^est qu^un champ de menus débris que cette violente catastrophe a précipités jusqu^au bord de la mer*
Ainsi tout est expliqué , tout est compris, au moins pour moi, jusqu^à un certain point. Mais entre VAian-^Ktiia et ÏAïthodor que je domine^ je remarque encore une colline isolée que je veux visiter, en retournant à Karabagh* DerC'chef une double ruine, un fragment consistant en grandes masses confuses et disjointes de mar* bre grisét rougeâtre, mêlé de petits cailloux de schiste TOUge et de quarz, autour duquel les hommes étaient aussi venus entamer letars habitations, maintenant en ruines : mais ce sont les plus récentes de toutes.
La chapelle de ce groupe considérable de mai:sons , que le Biôui^Lambat actuel a remplacé, était au S. Ë. au pied de la colline ; elle avait 20 pieds de long et 12 de large*: elle est assert
bien conservée. Les tombeaux dissémiiiés tout autour consistaient en grandes dalles d^ophitone, recouvraient des espèces de caveaux, dans les* quels on a trouvé deux ou trois corps. Au-dessous de la chapelle recommencent les ruines du village, qui est sans aucun doute le Bïouk-Lam*' bat que les Grecs ont quitté lorsqu'ils ont éaûgré sur le& rives de la Mer d'Azof.
Aïthodor est plus ancien que cela, malgré ses petites églises; mais rien ne me paraît remonter plus haut que les ruines du chaos qui, sans édifice religieux , occupent Tamphithéatre de la baie de Koutchouk-Lambat. Je n'hésite pas a faire remonter de pareils vestiges jusqu'à l'époque des Taures sauvages, et certes, rien ne cadre mieux aussi avec la géographie antique, qui par l'organe de Scymnus de Chio, un siècle avant J.^C, nous apprend qu'il existait déjà alors une localité, ville ou bourgade, des Lampades (Aa|iiraâa>v) distante de lao stades d'un promontoire élevé qu oh appelle le Front du Bélier (Kriou-Métôpon). Le Kouiobouk ou petit Lampade en opposition avec le Bïouk ou grand Lampade , est aujourd'hui un petit village tatare au fond d'une baie, avec un bon ancrage, défendue à l'est par le promontoire Plaha. Le sol du tour de la baie est du schiste, et les généraux Borosdine qui en ont acquis en propriété une bonne partie , y ont planté de
— 46i — beaux vignobles. Ce petit vallon est une des plus chaudes expositions de la Crimée.
La vieille route passe par Koutchouk-Lambat^ tandis que la nouvelle traversant Bïouk-Lambat^ s'en va faire sur la hauteur dHmmenses contours pour éviter de descendre dans des ravins profonds -et fréquents, creusés dans le schiste : elle va déboucher tout droit à Kisiltache. Si le voya-» getir qui désire étudier sincèrement la Crimée , veut me croire, il ne la suivra pas; il n^ira pas se griller au soleil contre ses hautes parois. noires de schiste triste et nu, pour éviter, il est vrai, quelques montées un peu pénibles, mais en laissant de côté ce que la Crimée a de plus inté-fessant.