‹ voyage autour du caucaseChapitre 7 sur 9 · COTE DE L'EST · texte numérisé non relu

COTE DE L'EST

AloucheCà.— bémirdji. — Côte dite de PEdt. — Koiirou-* ouzène. — Koutchouk-ouzène. — Touvak.— OuIoih ouzène. — Karabi- Yàïla.

L^EuropéeA du nord, qui, après avoir traversé la steppe et le versant septentrional de la chaîne Taurique, desoend en aspirant avec volupté Pair chaud de la côte , est bien surpris , à Fàppt*oche des villages^ de voir si peu d^élégance, si peu de luxe dVrchiteCture : telle a été ma première ré-^ flexion lorsque je passai les cols du Tchatyjrdagh, en i832, en compagnie de quatre aimables dames qui venaient prendre les bains de mer à Aloucheta. Le passage d^un versant à Fautre a suffi pour changer considérablement le climat; Pair est beaucoup plus chaud, la pluie plus rare; les habitants, pour se défendre de Fun sans craindre Fautre , se sont construit des cavernes ; c^est presque le terme : les maisons presque toujours adossées par un côté quelconque au rocher ou aux pentes rapides de la côte, sont à moitié dans

la terre^ L^on ne voit qu^une partie deâ murs construits en pierres brutes, liées avec de la terre glaise; la façade tournée entre le levant et le couchant) consiste en trois ou quatre poutres grossièrement équarries, qui, tenant lieu de colonnes, supportent racchUrave d^un portique qui prend tout le large de la maison ; c'^est celui des héros d^Homère. Là, le Tatare reçoit les étrangers et leur &it honneur, abrité contre las rayons ardents du soleil^ tandis que la itnome dans des appartements intérieiu's, qui n^oiit souvent de jour que par la cheminée, mène une vie retirée, et prépare tout ce qu^exigeni les besoins de la maison. Des toits plats en terre coiuronnent le sommet de Fédifice, servant de terrasse pour y prendre le frais le soir «

Au premier sentiment de curieuse surprise se joignit un graijid étonnement, quand je retrouvai plus tard cette architecture généralement adoptée dans plusieurs parties de FAsie que j^ai visi^ tées : cette similitude de moeurs à de si grandes distances et chez des peuples si divers, prouTe que cette architecture est plus ancienne que les Tatares et qu^elle fut adoptée déjà par les Taures et les Grecs de Fantiquité. Kobéhli n^a pas d^autres édifices, et il en serait de même d'Aloucheta, si sa position n^ avait attiré de nouveaux colons qui ont apporté les toits de FEurope dans la vallée.

Il est peu de plus belle position sur la côte que celle d'AIoucbeta dont la Tallée , en très-peu d^années, sVst couverte de vignobles qui, en 1834) comptaient plus de 355,ooo cep» (i).

Aloucbeta, par ccHiséquent, a dû être de tout temps un endroit considérable sur la côte de Crimée : néanmoins Fhistoire ne nous a gardé nul souvenir de ce quMl était avant le sixième siècle de notre ère, que Tempereur Justinien fit reconstruire son château , alors déjà connu sôus le nom èiAlouston (2). Aujourd'hui les ruines de ce château couronnent un monticule isolé de< sdhiste, très-voisin de la mer, baigné à Test par le Démardji-^ouzene ^ et à Pouest par }fOuloU'^ ouzène qui vient de Kobékii. Une acropolis occupait Tangle S. O. Trois tours, Tune ronde en commençant à droite, la seconde carrée, la troisième hexagone, défendaient Penceinte extérieure. L'épaisseur du mur et des tours varie de 1 toise à 1 | toise. Les Tatares ont bâti leurs buttes sur les ruines, ou les ont appuyées contre les pans les mieux conservés.

L'ancienne ville d'Aloucheta avait été construite en Êice du fort sur la rive ^oite de FOu-

(1) Montandon, Guide du Voyageur^ p. 126.

(î) Dans son Krimskù-Sbornik , M. P. de Kœppen , p« 154) donne un plan exact des ruines d'Aloucheta, qu*il sera bon de consulter. Voyez aussi Atlas, II* séi-ie, pi. 47r et V* série, plans et coupes^ pi. 11, une vue d'Aloucheta.

loU^oUzène y le ruisseau d^ Aloucheta ; son sol aujourd'hui désert, couvert de buissons ardents^ 4e «vigne sauvage et de lamarix, embrassait ks ondulations de quelques colUnes de schiste , aiTOsées de petits £dets d'eau^ Là, j'ai vu nombre de ruines de maisons , entourant les restes de plusieurs églises grecques, placées sur les points les plus élevés ; ces églises sont d'une dimension pl|is considérable que les chapelles grecques qui sont s^sa^ le long de la côte ; elles rappellent les églises de Chërson : l'absyde semi-circul^re . de la principale indique le siège d'un évêque, ou au moins d'un prêtre d'un rang supérieur (i); elle était construite à la manière byzantine^ en briques et en pierres, et, parmi ces premières, j'en ai trouvé qui portaient des lettres grecques, de 3 pouces de haut, qui avaient servi à la com* position d'une inscription* M. Fauchère, en traçant la nouvelle chaussée de la côte dans ces ruines, à déterré bon nombre de jarres ou koupchines en terre cuite, propres à conserver le vin ; on les enterrait comme en Iméreth et en Géorgie (2) •

La vue que j'^i dessinée de la vallée d'Aloa-* cheta, du haut de ces ruines, a été coloriée géo-

(1) Pallas, II, 194, dit expressément qu'Aloucheta était un siège épiscopal.

(q) Les plus grandes à Aloucheta, ont 2 \ pieds de diamètre.

logiquement pour la V série, et il sullira de peu de paroles pour en donner la clef. Tout ce que Ton voit de la disposition des couches indique un violent redressement du schiste, des grès et poudin^es, et du calcaire en regard de la mer; elles offrent ici une concordance de couches qui n^existepas sur le versant septentrional, comme je Tai remarquée Le massif le plus frappant au milieu de ce grand cirque , est celui du mont Téirké, qui présente un développement de pou* dingue et de gtès vert à anthracites très-considérable* Les couches épaisses, fendues perpen* diculairement et rongées par les injures du temps, font paraître tout le rocher comme hé>rissé d^une quantité prodigieuse de tronçons de colonnes arrondies par le haut*

Z>4?m{rc^ï est bâti au miUeu des jfragments de grès et de poudingue qui se sont écroulés ; sa position est fort belle , et son ancienneté se trouve confirmée par son vieux château et son égUse grecque assez bien conservée , qui s^élevait au milieu du château (i).

Aloucheta est la limite entre ce qu'on appelle Cote de Test et Côte de Vouest^ côtes rivales qui cherchent à se disputer la palme de la fertilité et de Fagrément des positions. Mais, à mon avis,

(i) Atlas, ll'série^pl. 46. Krirnshii-Shornih^ par P. de Kœppen,p. 18 et 49.

les propriétaires de la Cote de VeU ont tort, et kur cote tant vaDtée ne pourra jamais ritiJiacr avec Tautre parité que la nature a faTorisée d^une maôière toute particulière» Les jets ignés d^Of^ilone ne dépassent pas Aloudieta^ et tandis que les dômes du Ka^t^le f de rAkmdagh ^ de Limène forment des promontoires^ des baies et des accidents sublimes de paysage ^ tous ne trouvez sur cette Cote de Test qu^uoe éterndle et monotone répétition de contrefirarts de sdôste noir et de rayins étroits, où le commandes voyageurs s^ennuie à descendre et à grimper péniblement; le géologue seul peut s^ distraire i étudier les méandres sans fin que forment ks plissements des couches du schiste. Je dterati entre autres les parois du ravin de VEdiei^.

Les contrefcM^ sont maigrement recouverts de charmes, de térébinthes^ de genévriers de rOrient ( Jwiiperus excelsa ) les pkis beaux que f aie vus en Crimée, et qui ont i ^pied de diamètre. Sur les bords des ruisseatix pros-' père V^gnuS'Castus.

Kourou ouzène ( le ruisseau sec ), où H. le docteur Lang a ses vignobles, est le f»«niier vallon habité. M. Lang y possède &,ooo dessé-* lines de forêCs et de terrains vagues ou cultivés. Le contrefort Manganar sépare ce valloo de celui de Koutchouk-^ouzene (le petit ruisseau)r dont un autre contrefort, qu^on appelle Kutilky

mai'que la limite du. côté du Touvak. Elevé de 5oo pieds, on jouit de là d^une vue étendue, qui n'a de bornes que le Kastèle et FAïoudagh à Touest, Soudak et le Méganome à Test, et Pimpo- $ante Usasse du TéirkidM nord.

^arrivai à Touvak précisément lorsqu^on emmenait une jeune épouse dans la maison de son fiancé. On avait tendu sur deux chariots des t^spèces de tapis pour former une couverture impénétrable aux yeux des mortels curieux ; mais le tout était si bas, qu^assises dans le fond du chariot, la fiancée et les paranymphcs ( suivantes) pouvaient à peine s^ tenir la tête tevée. Je n^ai pas vu la fiancée ; cela est impossible, d^ailleurs, tant elle est chargée de voiles et de couvertures.

Au devant du tombereau se tenait un dés accompagnants, assis et portant deux petites bougies allumées en plein jour. Dans un troisième chariot on avait chargé la dot qui con-> sistait en tapis, couvertures , oreillers, etc. On attela devant chacun des chars uiie paire de bœufs : le fifre et le tambour entonnèrent Fhymne du départ, et toute la caravane s'en alla desMndre à loo pas de là.

Le coup d'œil est joli, quand la foule des gens s'^empresse autour de la fiancée au moment du départ : les toits des rues d'alentour sont chargés d^homoies et d'enfants , et une trentaine de

peûles filles parées de tous leurs atours et coif-* fées de la barette rouge, couverte de petites pièces d'or, qui cache la tige d'une infinité de petites tresses, semblent contempler avec aTÎdite et timidité ce spectacle auguste^ où elles espèrent bien un jour jouer le rôle principal.

De Touvak, je regagnai la partie supérieure du Kourou-ouzène dont un embranchement, flanqué du mont Téirki et de la Karabi-Yaïla, prend le nom de Oulou^ouzène (le grand ruisseau). Un village qui fait partie des domaines de M. Lang, est bâti dans Fendroit où le fhali^égàxi ruisseau présente les premières bandes cultivables. Quoique cette partie soit élevée, la vigne y croît encore- Au-dessus du village le ruisseau devient torrent et bondit sur d'énormes blocs roulés de poudingue et de calcaire entassés sur lescfakle (i). Puis tout à coup, à 2 verst d'Oulou- ouzène, à la frontière des poudingues aux couches redressées comme un mur, on le vœt se précipita* d'une hauteur de ^o pieds en cascade (2). Ce

(1) Voyez II* série, pi. 48^? une vue d'un moulin à/oa- Ion tatare, établi sur ce torrent, au milieu des blocs qui encombrent le ruisseau. Quelques ceps de vigoe servent de toit à ce bâtiment qui rappelle Tenfance de Fart.

(a) Atlas, ¥• série, plans , coupes , etc, pi. 24, fîg. 3, dessin de la cascade de Djourdjour ou d'Oulou-ouzèiie.

paysage sauvage mérite d'être visité. En remontant encore le ruisseau d'une centaine de pas au-dessus de la cascade, on trouve enfin la limite du calcaire gris, puant, fragmenté et recimenté ; il repose à couches concordantes sur les poudin gués ( i ) •

Il existe un chemin ou plutôt un sentier qui mène d'Oulou-ouzène à Karassoubazar , à travers la Karabi-Yaïla. J'étais curieux de comparer cette portion de la chaîne Taurique avec Je Tchatyrdagh : j'en fis la traversée et je puis dire en général que ces faits sont toujours les mêmes. On me fit grimper à cheval pendant deux heures , dans le fond d'une longue et sauvage vallée, avant d'atteindre le sommet de la montagne, horde d'une ceinture de charmes. Nouis étions à peine arrivés au faîte , où est encore un Démir-KapoUj que nous commençâmes à descendre comme s'il j avait eu une espèce de crêt, semblable à la cime du Tchatyrdagh. Au bout de 3od pas commence alors une plaine haute ou yaïla, la plus large de celles qui couronnent les sommités tauriqùôs, et avec la yaïla surgissent derechef les longs siHons produits par les têtes dures 0t saillantes des couehes. L'allure en^ est de O. S. O. vers E. N, E. et ils traversent toute

(i) Aths, V* série, pi. la, fig. lo, vue du fronton N. E. liuSamarkaïa vu d'Oulou-ouzène.

^ 438 — la loDgueui* de la yaïla, les couches qu^ils reprér sentent plongeant vers le nord comme au Tchatyrdagh. Les interTalles plus ou moins creax sont de 8 à lo pieds, et présentent ou des bandes gazonnées , ou des amas de petits fragments de rocher; mais il paraît que dans IHntérieur la ix)che ^t compacte.

La vue est immense du côté de Pérécop.

Pes creux gazonnés et des bas^fonds comme sur la yaïla du Tchaljrdagh interrompent ia régularité des sillons, et indiquent simihtude de formation et de révolution. Quelques-uns des bas-fonds recèlent des sources ou des réservoirs, qui viennent bien à propos aux moutons et aux chevaux qui paissent en été , et qu^on retrouve même jusqu^à la fin de décembre n»Bgeant les herbes sèches sur les places dqpouiUées de neige.

La pente de la yaïla n^est pas grande } on dirait une espèce de stq>pe sur une montagne.

Voilà encore un exemple d'aune tranche uniforme de 10 verst de large, à travers une formation relativement immense , qui compt^^t entre mille et mille cinq c^its têtes de coudies, et peut-être davantage^ En approchant de Textrémité septentrionale de la yaïla^ Tinclinaison des couches devient toujours moindre, et à Kazanlé à peine diffèrent-elles de i5' de ThorizontaUté.

Cette yaïla , comme le Tdbatyrdagh, est parsemée de grottes et d^abîmes^ de cavernes et de

^439glacières. A 8 verst de Kazanlé , je ^isiim utKd première grotte : une portioâ de rocher tifiàis^ sée se présente en coupe (i). De pl&iti*-pied uvec la peloose â^ouTré^ dans la paroi ^ une grotte peu profonde, quin'cBt qu^une excaTftt^otiacci^ dentelle. Les bergers s^y réfugient dans hi kûau* vais temps.

Une autre caverne de 4 verst [Jus rapprochée de Kazanlé, paraît avoir été produite par une autre cause (a). Son entrée commence par un gouffre dans une paroi de laquelle s^ouvre un grand portail qui permet de pénétrer dans Tintérieur delà montagne, où Ton trouve une glacière naturelle. La voûte est composée de grands blocs de calcaire restés en place, avec leur pose horizontale. Mais en examinant devant et derrière ce portail, on voit que la yaïla s'est enfon-' çée. Ici donc, pour former cette caverne, il s-eat fait un grand écartement qui a produit le ravin a, le gouffre b et renfoncement ç, tandis que toute la voûte du rocher d est restée intacte au-dessus des fragments qui se sont écoulés dans Tabîme : cette circonstance me fait supposer que Técartement s^est opéré de bas en haut, ses effets étant plus considérables dans le fond qu^à la croûte. Les Tatares appellent cette caverne

(i) Atlas, V* 8éri€,géol. piaoS; coupes, etc. pi. 24yfig4- (2)Id.id.fig. 5et6.

Gugourdjine^Koha (grotte aux ramiers). La Karabi-jaïla renferme Picore mi gouffire de ce genre beaucoup plus considérable encore ; les eaux et les neiges s^ accumulent et j forment la plus grande glacière naturelle de la Tauride (i). «

(i) Les Tatares la connaissent sous le nom de Bouzlouk^ et les Russes sous celui de LéHanaïa Yama^ goufire de glace, Hablitz y Description physique de ia Tauridej p. 4^, la décrit très-e^ctement : il dit que la neige et la glaœ sont à 27 toises de profondeur.

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