PROLOGUE
On chantait ce soir-là les Huguenots. La maréchale, qui n’aime que la musique italienne quand on lui fait entendre de la musique française, et réciproquement, la maréchale s’ennuyait à cœur joie. Il est vrai que sa coiffure ne lui plaisait pas, que le prince de Tilsitt l’avait accompagnée, que madame M... avec tous ses diamants lui portait sur les nerfs. Il n’en fallait pas tant pour la décider à quitter la place. Le maréchal, qui adore la musique de Meyerbeer, dormait avec enthousiasme. Cléry entra dans la loge.
LA MARÉCHALE. — Mon cher ami, vous arrivez avec autant d’à-propos qu’un héros de mélodrame. Voilà le quatrième acte, sauvez l’innoCence persécutée.
LE MARQUIS DE CLÉRY. -r- Est-ce VOUS qu’on persécute, princesse ?
L œuvre du chemin de Damas.
LA MARÉCHALE. — A Hioins quc Ic maréchal ne vous représente mieux que moi l’innocence... Je m’ennuie à périr!
CLÉRY. — Le fait est que cette...
LA MARÉCHALE. — Cléry, je vous arrête. Il y a en vous un côté insupportable. Vous êtes toujours de notre avis. Vous paraissez ignorerqu’il y a des heures pendant lesquelles on donnerait de grand cœur dix plaisirs promis pour un ennui imprévu. Il me déplaît que vous soyez de mon avis. N’avez-vous donc l’initiative d’aucun sentiment?
CLÉRY. — Vous voulez, je le vois, que je vous ouvre mon cœur.
LA MARÉCHALE. — Non, non, non; pas ça.
CLÉRY. — Vous savez que vous y avez une place réservée.
LA MARÉCHALE. — Merci, je déteste la foule.
CLÉRY. — Je mettrai tout le monde dehors.
LA MARÉCHALE se met à rire en regardant le mardchal qui dormait, la tête appuyée mollement sur un triple rang de mentons. — Et meS
devoirs, Cléry, vous n’y songez pas ?
CLÉRY. — Ils sont assoupis, princesse.
LA MARÉCHALE. — Cléry, VOUS sortez complètement de votre rôle, mon ami. Vous avez depuis quelque temps des velléités d’indépendance qui vous perdront. Etudiez le caniche, mon cher ami, étudiez-le. Faites le beau, mais ne présentez la patte que si on vous la demande.
CLÉRY. — Vrai I il y a des moments, princesse, où vous donneriez envie de mordre.
LA MARÉCHALE. — Si VOUS êtes enragé, Cléry, allez vous faire museler. Tenez, la comtesse lorgne préci-
sèment de ce côté avec une persistance de mauvais augure. Nous ferons bien de changer de sujet de conversation. Je retourne chez moi. Si vous n’avez rien de mieux à faire, venez prendre une tasse de thé. J’aurai besoin de vos conseils;... de plus, peut-être.
CLÉRY. — Disposez de moi, princesse.
LA MARÉCHALE. — Faites le tour de la salle et priez la comtesse... cela va sans dire, la baronne de Saint- Claude... les nôtres, enfin, de venir me rejoindre. Il faut que je leur parle, ce soir. Allez de loge en loge, battez le rappel...
LE MARÉCHAL, ouvrant les yeux. — On bat le rappel?... Où bat-on le rappel ?
LA MARÉCHALE. — Rassurcz-vous, héros. Endossez tranquillement votre paletot et allons-nous-en.
LE MARÉCHAL. — Ah f nous partons ? Tiens, Cléry, je ne vous avais pas vu. Je suis si distrait 1 Vous allez bien?
CLÉRY. — A merveille, monsieur le maréchal.
LE MARÉCHAL, à la princesse. — Vous me laisserez en passant au Cercle-Impérial. Le coupé viendra me prendre à une heure.
LA MARÉCHALE. — C’est entendu. Cléry, je vous attends.
Après quelques petits adieux adressés à droite et à gauche, du regard, de la main, du bout de l’éventail, suivant l’àge et le rang des destinataires, la maréchale s’éloigne au bras du prince de Tilsitt.
L’oeuvre du chemin de Damas.
Il est minuit.
La comtesse, la baronne, la duchesse, la vicom* tesse et Cléry se sont rendus à l’invitation de la maréchale. On cause en prenant le thé. Cléry passe les sandwichs, offre du sucre, recueille les tasses vides avec un empressement qui lui vaut tous les éloges. Quand ce petit service est achevé, la maréchale fait appel à l’attention générale.
LA MARÉCHALE. — Savez-vous pourquoi je vous ai toutes réunies ici, ce soir?
LA COMTESSE. — Si c’était simplement pour prendre une tasse de thé, vous ne nous adresseriez pas cette question.
LA BARONNE. — Il y a quelque chose .■*
LA MARÉCHALE, mystérieusement. — Oui. •
LA DUCHESSE. — Parlez vite, princesse.
LA MARÉCHALE. — Nous sommesici pour conspirer.
LA VICOMTESSE. — Conspirer !
LA BARONNE. — Oh! quel bonheur!
LA COMTESSE. — Jc suis ravie de conspirer, mais je voudrais savoir...
LA MARÉCHALE. — L’hiver est encore bien jeune et déjà il m’ennuie !... il m’ennuie!... comme s’il avait l’âge du maréchal. Suis-je Seule à m’ennuyer ainsi?
LA DUCHESSE. — Oh! non,.
LA BARONNE. — Je trouvc que depuis deux mois il fait atrocement béte.
LA VICOMTESSE. — Oii lie s’occupe que de politique. Je ne vois rien surgir de neuf à l’horizon.
LA COMTESSE. — Gc que nous avons fait, nous allons le refaire.
LA MARÉCHALE. — C’est intolérable. Si nous ne nousdéfendons pas, nous sommes perdues. Cléry , donnez-nous un conseil.
CLÉRY. — Moi? un conseil?... tout de suite?... Princesse, je ne puis pas comme cela...
LA BARONNE. — Voyous, Cléry, un éclair de génie, s’il vous plaît.
LA DUCHESSE. — Prouvez que vous avez du bon.
CLÉRY. — Et encore, je parierais que c’est quelque chose d’honnête que vous me demandez.
LA MARECHALE. — Sans cela, le beau mérite.
LA COMTESSE. — Si l’cnnui que j’éprouve dure huit jours de plus, je ne réponds de rien.
LA MARÉCHALE. - Cléiy, VOUS l’cntcndez : la comtesse ne répond plus de rien. Eh bien, nous sommes toutes comme elle.
CLÉRY. — Est-ce que ce ne serait pas le moment de faire un peu de bien ?
LA MARÉCHALE. — J’ai toujours soupçonné Cléry d’appartenir à la Société de Saint-Vincent-de- Paul.
CLÉRY. — Vous avez une dette à payer.
LA COMTESSE. — NoUS?
LA DUCHESSE. — Des dettes ?
CLÉRY. — Avez-vous donc oublié les malheureux myopes qui vous tendent les bras? La myopie indigente ne fait-elle plus battre vos cœurs ?
LA MARÉCH.ALE. — Ah! j’y suis. C’est l’œuvre du
'L'ϝvYe du chemin de Damas. . ; y3
chemin de Damas qui xkmande à renaître de. ses cendres. , ' ' - • ,
LA BARONNE. — En cffctj je l’avais oubliée.
LA VICOMTESSE. — Qui nous empêche de la ressusciter?
LA MARÉCHALE. — Le fait 6st que nous l’avons bien négligée.
< CLÉRY. — Et qu’elle n’a jamais rien rapporté à vos protégés., • " ' ‘ .
LA baronne. — Et pmis, entre nous, je ne sais pas si vous êtes de’ mon avis, mais je trouve que ce qu’on a essayé jusqu’ki en fait (de vente de charité...
,LA maréchale. — N’a p^s le sens commun, je suis de votre avis.
LA VICOMTESSE. — Il doit y avoir quelque chose de plus hardi à tenter.
LA ctoMXESSE. — C'est que l’on vient précisément de faire une vente, et...
LA MARÉCHALE. Raison de plus !
LA VICOMTESSE.' — Bien dit! nous allons entrer en campagne, et montrer ce' dont nous sommes .capables. ,, '
LA MARÉCHALE. — .11 nous faut faire . unc recette monstre, une recette humiliante pour les vendeuses qui nous ont précédées. "
LA COMTESSE. Dussions-nous tout acheter rwu§mêmes, il ne restera rien dans nos bçutiques.
LA DUCHESSE. — Je m’expatrie s’il demeure dans le département de la Seine’ un myope à soulager. '
CLÉRY. — Bravo! bravo!’
LA COMTESSE. — Où se fera la vente ?' ’
LA Baronne. — C’est là l’embarrassant.
LA VICOMTESSE. — Qucllc époquc choisirons-nous ?
LA DUCHESSE. — C’cst là Ic difficile à décider.
LA BARONNE. — Que ferôns-nous qui n’ait pas été fait?...
LA COMTESSE. — C’çst là le point capital.
LA MARÉCHALE. — De grâcc, un peu de patience,
CLÉRY. — Les grandes et belles choses ne s’improvisent pas ainsi.
LA MARÉCHALE. — Vous êtes toutes bien fermement décidées à faire des petites boutiques, n’est-ce pas ?
touTEs. — Oui, oui'.
LA MARÉCHALE. — Prenons rendez-vous pour denriain. Trouvons-nous toutes ici à deux heures^ et d’ici là, réfléchissons.
LA COMTESSE. — Cléry nous apportera un programme*
CLÉRY. — Permettez!... je chercherai comme vous.
LA MARÉCHALE. — Si nous voulons réussir, il faut que nous prenions tous l’engagement de garder le secret le plus absolu sur le résultat de nos délibérations. 1 ,
LA BARONNE. — Rien de possible sans cela.
LA DUCHESSE. — Unsccret, c’est difficile à garder, mais c’est si amusant.
LA MARÉCHALE. — A demain.
TOUS. — A demain. ' ' ~
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V<euvre du ckemin de Damas, ’jS
J’ai fwomis aussiMe garder le silence. C’est à ce prix que ce qui précède m’a été confié ; mais pour ce qui suit, c’est Ime autre affaire.
Jamais vente mondaine n’a plus excité la curiosité au profit de la charité. •
•L’hôtel de Tilsitt est cerné parla foule. Les omnibus ont changé leur itinéraire. La garde municipale à cheval a crû devoir mettre la culotte de peau, emblème du orave maréchal.^ Les équipages prennent la file dès le quai d’Orsay. La circulation est interrompne sur bien des points, tant les passants sont avides de dévisager, à travers les glaces des portières, le monde élégant qui se dispute l’honneur de se faire . dévaliser. Les sergents de ville ont fort à faire pour empêcher les accidents^ surtout à la porte de l’hôtel'. Les cochers, en gens qui savent leur monde, tiennent à tourner court et à entrer dans la grande cour au trot allongé de leurs chevaux ; histoire de s’arrêter brusquement devant le perron.
Une marquise rouge et violette, au baldaquin découpé, ornée de glands et de lourdes torsades, soutenue par des pilastres dorés, assure un abri aux ache- ’ teurs qui descendent de voiture. Les murs du
vestibule disparaissent sous des feuillages de l’autre monde. Le suisse surveille la grande porte. Dès l’enttée, commencent les délicates, prévenances du comité. Les valets de pied vous conduisent au ves- , tiaire et vous 4éharrassent dé votre paletot^ de votre • manteau, de votrç canne, le tou; au plus juste prix.
L’entrée est libre, ne craignez rien. On pé prend pas le moiide à la gorge plutôt qu’ailleurs...
Ces dames ont toutes jeté la toilette de ville aux ' ' ortiés et leur bonnet par-dessus les moulins. Elles ont adopté des costumes en rapport avec le rôle • * qu’elles ont accepté. * • • ' , ’ ;
Le prerriier salon est réservé aux bouquetières, ,
Les Florentines offrent leurs odorants trophées au prix modique de 5 o francs et aü-dessus. L’Orientale vend les fleurs de son pays et explique leur langage,
, moyennant un supplément. Les filles de la Perse ont fies roses sans prix et glissent dans les poches des flacons d’essence, au poids de l’or. Les Espagnoles fixent , ' à votre boutonnière üne grenade qui joue à dix pas
la rosette d’officier. Cela vaut bien undoùis, n’est-il .;pas vrai? , • . ■ , ^ '
.Toutes ces fleurs portent à la tête et.au.gôusset. Passons dans, le salon, de 'droite.
Ici, le spectacle change. Nous voilà dans un café chantant. , . ' ' • • ’
, * ; La baronne de La est au comptbir. Le casque doré des Frisonnes lui sied à ravir. Ses deux filles' sont auprès d’elle; vous savez combien elles sont adorables. Leur mère les a vite, mises à mèmè de .la -seconder, en leur donnant cette consigne aussi simple que rémunératrice :
IJ œuvre du chemin de Damas. \ ' 77 « Prenez tout et ne rendez rien. ».
La duchesse Wilheltnine de W., en Tyrolienne, fait à Dreher une propagande efifrénée. Mistress Tipsey vend des boissons américaines, et,, pour- un louis de plus, s’assure du bout des lèvres que les chalumeaux de paille ne sont pas bouchés. La petite madame Fer....', a choisi le costume de vivandière des dragons de Vîllars : casaque blanche à revers ponceau. En adoptant le corsage collant, elle savait bien ce qu'elle faisait. Aussi, a-t-elle vidé six fois déjà son bidon et rempli huit, fois sa sacoche. La baronne de Wittzrghrow en Bavaroise, la {belle princesse Corioli en Transtévérine, madame Van der Vérépoum en Çircassienne, et dix autres non moins adorables, vont, viennent, se multiplient et font payer aussi bien un regard tendresse et rêverie, ‘qu’une glace fraise et vanille,.” . .
Sur une. estrade, au milieu des fleurs, se détachant sur un fond bleu turquoise, madame G..i..., madame Tré,.,, la marquise d’A,v.. et madame A. B
M*". de M.i..,. Vient de dife l’air de ijîoméo, du marquis d’Ivry, avec une passion digne d’être sincère.
La comtesse M....'. d’A va jouer une valse - de
Schopiu, celle qui lui est dédiée. La jolie madame de Pr....‘, qui fait la quête, n’a pas un poids bien lourd à porter, on ne lui donne que des billets de banque, . < '
Cléry est partout à la fois U surveille les moindres détails de laféteayec une conscience, une ardeur, une adresse incroyables. 11 faudrait remonter jusqu’aux Croisades pour trouver un pareil exemple d’abnégation et d’enthousiasme. Il est vrai que Cléry a scs
petits profits de loin en loin. Ce sont les frais du culte qu’on acquitte. '• *
• Continuons notre tournée. '
Je n’ai jamais rien vu d’aussi réussi que la serre. C’est l’œuvre de la maréchale.' \
Dans les fleurs et les lianes, "on a enfoui dix petites boutiques. Chacune d’elles est isolée.
La baronne de Saint-Claude vend des chinoiseries dans un magasin microscopique fait de bambous enchâssés, tendu de satin jaune pointillé d’or, brodé de fleurs, d’oiseaux et de chimères aux couleurs éda-> tantes. La baronne a le plus ravissant des costunies de niandarine. Dans ses cheveux noirs, une rose thé s’entr’ouvfe. Autour de son cou s’enroule cinq ou six fois un interminable collier de jade vert. Le dragon impérial aux sept griffes se complaît sur sa poitrine. Je ne ferai à tout cela qu’un seul reproche : la baronne a les pieds trop petits. Toujours èst-il que j’ai payé 40 francs le plaisir d’émietter un pain à cacheter blanc dans l’aquarium des poissons rouges.
La vicomtesse Ramponneau de Saint-Émilion a adopté le costume des paysannes de l’Ukraine. Dans un kiosque de bouleau tout blanc de givre, soüs un auvent frangé de stalactites qui jouept la glape à«’y‘ méprendre, elle vend des marrons glacés dans une poêle de cristal.
Le vicomte Vais et le prince Démétrius Kornikoffen marchands de coco Louis XV, débitent du champagne à 5 francs la coupe, '
Dans un massif de camélias se dissimule la boutique de la comtesse O’Tempora O’Mores : une ravissante petite boutique faite de mousseline, de den-
Digilizec: />Gc)Oglc
L’œuvre du chemin de Damas.
telles, de guipure et de taffetas bleu et capucine. La marchande porte un costume de grisette ; poudre, mouches assassines, corsage plein de promesses, la . rose haut plantée, près de l’épaule, des ruches, des pompons, de la soie, des bas rosés, des mules à paillettes.... Quel adorable inventaire à faire ! Si la comtesse avait eu cent vingt-cinq ans de moins, la Pompadour aurait vu beau jeu I Elle vend des autographes de nos élégantes et de nos élégants les mieux classés. Une pensée au bas d’une photographie. J’ai payé 5o francs les trois vers suivants, griffonnés au bas du portrait de la belle madame de T
Quand on fut longtemps vertueux,
Que l’on s’adore et qu’on est deux.
On aime à voir lever l’aurore. {Bis.)
Honni soit qui mal y pense. '
Mistress Royle a adopté un splendide costume indien. Elle est étendue sur des coussins dans une pagode éblouissante.- La lumière cachée, laisse tomber de la voûte des rayons qui font chatoyer les étoffes, pétiller les pierreries, étinceler les cristaux, et qui irisent les perles. Tsjoo-meï, inspirée sur le mont Kamo, ne pouvait pas être plus belle, — Mais que vend donc mistress Royle ? je ne vois rien auprès d’elle qu’un négrillon agenouillé, porteur d’un coussinet et d’une houppe de cygne. Un jeune homme s’avance, il dépose cinq louis dans une coupe d’émail cloisonné, placée sur un trépied à l’entrée de la pagode. Le négrillon présente le coussin à sa maîtresse; elle y pose sa main, que le cavalier baise, après quoi
8o Voyage autour du grand Monde.
l’esclave efface le baiser avec la houppe de cygne et saupoudre d’une poussière rose et parfumée les doigts ' ' qui viennent d’étre effleurés.
Je vois maintenant sur une enseigne, ces mots :