‹ Voyage autour du grand mondeChapitre 14 sur 42 · LES MARRAINES · texte numérisé non relu

LES MARRAINES

J’arrivai à la gare de Lyon plus mort que vif. Il faut croire que j’avais l’air bien souffrant, car devant moi tous les obstacles s’aplanirent, toutes les portes s’ouvrirent à deux battants, tous les employés furent polis ; le chef de gare lui-même eut l’air attendri lorsqu’il me vit passer.

Au bout de quelques minutes j’étais installé dans le meilleur coin d’un « coupé à reculons. » Baptiste faisait enregistrer mes bagages pour Nice, et je ruminais raille souvenirs plus douloureux, plus empoisonnés les uns que les autres, tout en pleurant Paris que je fuyais.

Au moment où sonna la cloche du départ, la portière de mon compartiment s’ouvrit brusquement. J’allais maudire l’importun, lorsque je vis, immobile sur le marchepied, une femme jeune, élégante, souriante, bien en chair, blonde à miracle, qui me toisait la cigarette aux lèvres.

— Le tabac vous incommode-t-il, monsieur? me dit-elle.

Et, comme Je fis un signe négatif, elle bondit dans le coupéj ferma la portière, prit possession du second coin , alluma une nouvelle cigarette , s’enveloppa dans une couverture duvetée et ne bougea plus.

Le train partit.

— Ah ça, Louison, est-ce que tu as l’intention de dormir? dis-je au bout d’un instant à ma compagne de voyage. Veux-tu que nous causions un peu ?

La jeune femme se redressa, ouvrit de grands yeux, chercha à reconnaître, dans la demi-clarté qui nous environnait, celui qui lui adressait aussi cavalièrement la parole.

— Ne consulte pas mon visage, chère enfant; écoute ma voix. Ne te rappelle-t-elle rien?

— Lucien?...

— Eh bien ! alors, viens dans mes bras.

La jeune femme était déjà à genoux, près de la banquette sur laquelle je m’étais allongé.

— En effet, mon pauvre ami, si je t’avais vu au lieu de t’entèhdre, je ne t’aurais pas reconnu. Que t’est-il arrivé ?

— Je te conterai cela... Mais, avant tout, dis-moi, où vas-tu en si pimpant équipage ?

— En Égypte ! Paris est mort pour deux ou trois ans ; l’Exposition l'a rongé comme un cancer. Pas le plus petit morceau de lord ou de pacha à se mettre sous la dent. La tribu des gens sérieux s’est enfuie; elle cuve son Exposition. Les fortunes réparent leurs forces et nous allons avoir une interminable mortesaison. Ma foi, moi qui ne suis pas paresseuse, j’ai résolu d’essayer d’un peu d’exportation.

— Et ta pacotille?

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■ — Elle est à tes pieds.' Je suis plus Jeune que jamais, j’ai appris trois langues étrangères, j’ai engraissé, tu verras. . . quand il fera jour. Si je ne réussis pas... ■ ’ •

— Il faudra que le bon-Dieu s’en mêle.

— Et toi, oû vas-tu? - • '

— A Nice, demander au soleil un peu de santé.

Mais je sais bien à quoi m’en tenir, va f Le soleil se moquera de moi comme de tant d’autres; je vais achever de mourir.

— Que dis-tu là ?

— La vérité, chère petite.

— Ah ça... est-ce que c’est nous qui t’avons mis dans cet état?

— Vous n’auriez jamais si bien réussi à me tuer, vous y fussiez-vous toutes appliquées. Les femmes ne tuent pas un homme aussi sûrement, aussi lestement que le fait une femme. Les femmes sont autant de jouets, mais une femme, lorsqu ’oir l’aime, c’est la mort en habit de gala. Te rappelles-tu le temps où tu m’aimais? '

, — Si je me le rappeUe!.., Bel indifférent! tu m’as assez fait rager pour que je ne l’oublie pas. Anjour-^ d'hui que nous sommes seuls, me diras-tu pourquoi . tu m’as si bien dédaignée ? Est-ce une gageure, une bêtise ou un vœu que tu as faits ?

— Ce ne fut pas seulement une bêtise, mignonne, ce fut un sacrilège. Refuser le baiser que vous offrent deux lèvres roses, souples et frissonnantes ; ne pas se jeter dans les bras blancs fermes et potelés que l’on • vous tend; ne pas rendre au cœur qui bat pour vous, battement pour battement, ne pas... Ah! tiens ! c’est

unè insulte. à la nature, et^tôt ou tard, elle se venge. J’ai honte.de moi. Mais si tu savais comment j’ai été élevé.. '

— J’accfepte tes excuses.

Ma mère est morte en me mettant au monde, et je fus confié à une vieille tante qui n’entendait raillerie sur rien, je t’en assure. Elle, ne souriait, que lorsqu’elle ne pouvait pas faire autrement. A dix* huit ans, je couchais encore dans une alcôve d’oü l’on ne pouvait sortir qu’en traversant la chambre de ma tante.

, ' — Ahl mon Dieul... mais c’est l’histoire du grand Mortara ou de Gaspar Hauser <jue tu me contes là.^

— A vingt-deux ans, je n’avais que' trop de droits aux lauriers de Nanterre. , . .

— Mais c’est hôrriblè; cela I '

. — Ma pauvre tante avait pour moi une telle peur de vous autres, qu’elle improvisait chaque jc^ur des légendes édifiantes auprès desquelles les cauchemars les plus effroyables sont des rêveries de printemps.

« Gardez-vous de ces .malheureuses comme de la peste ; me disait-elle. Leurs baisers sont, empoisonnés, leurs ongles sont tranchants, les membres qui vous paraissent si charmants sont velus ou couverts d'écailles ; toute liaison avec elles est factice, et la yie est le moins que puissent perdre' ceux qui les ffé- : quentent. » . . .

. . — Eh bien j , merci I elle n’y allait pas de langue morte, ta tante. , - - .

• Tout cela faisait travailler mon imagination!... tu penses. Elle le comprit, et voulant faire la part du feu, elle s’entendit avec deux ou trois vieilles parentes

Les Marraines.

pour me choisir une.., comment dirai-je?... une relation honnêtement clandestine. Pour ces vieilles 'personnes, prendre une maîtresse dans notre monde, ce n’était commettre qu’un péché véniel. A les entendre, les amours vie salon avaient l’avantage d’être à la fois sans dangers, — faciles à rompre, — et économiques, les (c dames » ne coûtant rien.

— Ah!... la concurrence I

^ Je ne compris que plus tard l’habileté de leurs manoeuvres. Elles me choisirent, sans que je m’en doutasse, une liaison à leur gré. C’est sous leur patronage occulte que je passai la frontière amoureuse du pays du Tendre.

— Avaient-elles bien choisi, au moins ?

— Tu vas en juger. Me souhaitant une amie....

posée, tranquille, honnête et modérée, elles firent choix d’une femme de trente-quatre ans. , ,

— Aie!...

' — Justement ! Les femmes, comme les feux d’artifice, attendent le dernier moment pour lancer le bouquet. Mais aujourd’hui qiie, vaincu, je déserte, je reconnais qu’elle était belle et pouvait mettre, du moins, au service d’un "tempérament de louve, des trésors qu’eussent enviés les plus beaux marbres païens. Meà marraines décidèrent qu’une veuve était mon fait.' Toujours prévoyantes, elles avaient pensé à ma jeunesse, à mon inexpérience et avaient voulu me mettre à l’abri du ridicule. Eilles s’étaient dit aussi qu’une aventure dans de semblables conditions avait plus particulièrement chance de demeurer sans périls, une veuve ne relevant que d’elle-même et étant généralement assez ménagère de sa réputation, de peur de

fermer à tout jamais la porte des épousailles. Elles la voulurent, de plus, noble à elle seule comme tout un ' faubourg Saint-Germain, parce que, se disaient-elles, a elle sera mieux en situation de lancer notre Lucien. »

— Eh bien ! merci !... en voilà des calculs 1

— Elles la choisirent abominablement riche pour m’éviter toute chance de dépense. « Une femme lé- » - gère, on la paie ; une femme pauvre, on lui vient » en aide; une femme riche est seule sans dangers ; » elle vous pose, et si une telle relation se découvre, » cela peut faciliter quelque mariage avantageux. » Ce sont mes marraines qui parlent, bien entendu.

, — J’avoue que je ne les comprends pas...

— Cela ne fait rien.. Toujours est-il qu’un matin , je me trouvai possesseur, sans trop savoir comment, de la plus enviée des étoiles. Je crois que mes marraines, toujours à l’affût, connurent avant moi mon bonheur. Elles se réunirent en secret ce jour-là, pour célébrer leur victoire. 11 y eut gala en petit comité. Leur Lucien était casé, et bien casé I...

— Les drôles de vieilles!... Et tu fus bien heureux? ' — Pendant les six premiers mois je me crus admis

dans le paradis.

— De Mahomet.

■ — Je serais bien ingrat si je ne reconnaissais pas que jamais maîtresse ne s’intéressa davantage aux progrès de son élève. C’est à ce point que mes marraines en furent inquiètes. Elles songèrent à interve- ■ nir, mais il était trop tard, j’avais pris mes licences. De son côté, Mathilde...

— EJIe se nommait Mathilde ?

Les Marraines,

— Est-ce que je lui donnerais ce nom s’il était le sien ? — Ah ca, d’où sors-tu ?

— C’est juste, continue.

— Mathilde, qui se doutait des combats que nous allions avoir à soutenir, prit courageusement le parti de la fuite. Elle partit pour l’Andalousie; je l’y suivis. Il me fallut donner ma démission.

— Tu quittas les Affaires-étrangères ?

— Oui, et j’allais être nommé secrétaire à Vienne,

— Voilà de ces choses qu’on ne faitpaspour nous! Et que dirent les marraines ? '

— Je lie pris conseil de personne, tu penses. Je parlai de ma santé compromise, du danger qu’il y aurait pour moi à passer l’hiver à Paris, etc., etc. Je vécus encore six mois splendides. Nous promenionssoùs le plus beau ciel du monde un amour frais éclos. Nous nous aimions, nous vivions librement, insouciants et heureux, loin de cette société parisienne pour laquelle nous nous étions imposé jusque-là bien des sacrifices. Les marraines écrivaient tant et plus, mais nous suivions notre chemin sans regarder en arrière, et leurs lettres n’arrivaient jamais qu’après notre départ. Nous fîmes un voyage merveilleux. Comme nous nous sommes aimés à Grenade!... et à Séville^ donc!... et à Burgos! et à Cadix! Nous aurions voulu nous aimer non-seulement dans toutes les villes d’Espagne, mais dans chaque bourgade aussi.

— Eh! eh!.,.

— Quand nous eûmes épuisé l’Espagne, nous partîmes pour le Maroc. Elle eut alors des caprices que je trouve insensés, aujourd'hui, mais qui me parurent

'c)2 , , Voyage autour du gr and Monde.

les plus admirables du monde. Elle voulut que j achetasse, aux portes deTanger, un palais merveilleux, et là, nous adoptâmes les moeurs et les costumes du pays. Elle donna à sa beauté un tour plus piquant qui- me charma : il me sembla que je commençais une liaison nouvelle. Chaque jour plus fantasque, elle exigea que je formasse un sérail, et nous achetâmes 'ensemble les plus belles d’entre les esclaves, que de tous les coins du monde, on conduit sur les marchés de la côte barbaresque, , - ,

tt — Je suis lasse d’être reine sans royaume. Puis- D je me dire préférée, si je suis seule à éveiller tes ii désirs? Je veux savoir si tu m’aimeras encore après » que l’amour se sera offert à toi, facile, varié, splen- » dide ;alorsque, palette vivante,- écrin merveilleux, ». la- beauté se sera montrée à toi sous tous ses aspects, »' Tu me reverras dans' un mois, et, si- tu m’aimes • » encore après avoir trempé tes lèvres à toutes les » coupes, je serai à toi jusqu’à l’heure où, vieillie, je ,» me rendrai justice et te délivrerai d’une maîtresse .» flétrie, » ’

Elle se réserva la moitié de notre domaine et s’y enferma. Un mois se passa sans que je la revisse. J’eus beau l’appeler, La supplier, elle tint à poursuis vre l’épreuve jusqu’au bout.

— La drôle de femme!... Et tu entrepris le cours de tes expériences, toi?

— J’étais trop sûr de moi pour fuir le danger.

— Quel héroïsme !

— Elle sortit victorieuse de l’épreuve. Ce poème de ^auté dont je lisais chaque jour une strophe nouvelle, quelque beau de forme qu’il, fût, me laissa in-

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différent. Il y manquait la flamme, il y manquaitl’esprit, il y manquait'l’amour.

— Néanmoins, jusqu’ici j’avoue que je ne vois pas que tu aies été bien à plaipdre.'Je trouve même ta dame fort bonne personne.

— Ici des points noirs parurent à l’horizon. Mon

banquier, auquel j’avais demandé de l’argent, me fit remarquer que j’avais, en six mois, dépensé six lois mon revenu de l’année, et il m’engageait â m’en tenir' là. A ces supplications mes marraines joignirent les leurs. ^ , ■ ! .

— Patatras! il était bien temps. ' -

— Je leur répondis que mes affaires ne regardaient que moi, que j’étais demeuré fidèle à leur programme, que je n’avais pas agi comme ces écervelés qui mangent leur bien avec des femmes trop faciles, et que d’ailleursj les voyages formant la jeunesse, je prétendais achever de me former. Toutefois, quelque soin que je prisse pour cacher ces ennuis à Élisabeth, elle les devina...

— Je croyais que nous avions décidé qu’elle s’appellerait Mathilde ?

— C’est juste. — Elle voulut me venir en aide. Je

refusai d’abord. Elle se fôcha, me dit que - je ne l’aimais pas, et pour mettre un terme à sa douleur,' je dus accepter une somme assez fprtc que je lui rendis, après avoir vendu une maison que j’avais rue Mogador. ' ' . .

— Et l’on dit que nous sommes des mangeuses!..., Enfin!... poursuis, ton récit m’intéresse.

7-^ Nous partîmes pour la Sicile après avoir fait" vendre aux enchères notre généralif et toute notre car*-

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gaison 4e Géorgiennes, Tunisiennes, Éthiopiennes et Moresques, bibliothèque Vivante que j’avais feuil-^ letée un mqis durant. Nous visitâmes la Grèce, le Caucase, la Perse. Deux maisons payèrent, les, frais de ces voyages.

V — Comment!... encore deux maisons!... Elle y allait bien, ta grande dame ! Si les passions se soumissionnaient,’ aucune de nous ne. lut aurait abandonné ta fourniture.

— Mais...>

— Comme on a raison de dire qu’il n’y a rien de ruineux comme le bon marché !

^ — Pouvais-je lui reprocher ses caprices, pouvais-je les lui laisser payer ?

V — Je ne dis pas cela, mais je tiens à constater qu’on ne prend pas avec nous de si longues ntitaines. Si nous demandons un bracelet -ou un coupé, on nous répond quelque calembredaine et tout est dit. Je suis indignée quand je vois à quel point on vous gruge. - . ;

— Allons, allons... calme-toi, jalouse, et n’oublie pas que C’est à votre profit que vous, vous nous ruinez. • ' . "

— Pour vous, le résultat est le même, "après tout, et comme cela, du , moins, votre fortune profite à quelqu’un. Vous avez cette consolation d’assurer le sort d’une pauvre femme qui, sans vous, n’eût connu que la misère. Dans le bien que l’on fait à autrui, il y a toujours le germe d’une consolation.' ' '

— Tu parles comme défunte Notre-Dame de Lorette. Ce que je constate de plus certain, c’est que l’homme tiré à hue par les petites dames, et à dia par

Les Marraines.

les grandes, n’a qu’à se bien garder dans la vie de ce monde. Je continue mon récit. — Mon amour fondait avec mon patrimoine. Je demandai aide et protection à mes marraines, elles m’envoyèrent leur malédiction sous chargement. Mathilde, qui me voyait devenir plus sombre chaque jour, m’offrit un soir, à Téhéran, entre deux sorbets à la rose, sa main et sa fortune.

— Eh bien I voilà qui arrangeait tout.

— Tu trouves î Ce ne fut pas mon avis. Elle me dit que je la méprisais et qu’après tout je l’avais assez compromise pour lui devoir une réparation.

— Bon!... encore un des revers de vos amours mondaines. Tu me permettras de te faire remarquer qu’il n’y a pas de pièges matrimoniaux dans nos propriétés.

— A partir de ce moment je me crus un devoir àremplir, et l’amour s’en alla de mon cœur, comme l’eau d’un crible. Désaveuglé, je découvris qu’elle avait la jambe beaucoup moins bien faite que je ne l’avais cru. . ; puis, qu’elle buvait un peu plus qu’il n’est convenable.. ; qu’elle ne chantait pas taujours juste la romance du Saule ; qu'elle prononçait mal l’ânglais.. . Que sais-je I Mais j’étais décidé au sacrifice, lorsque, à Odessa, je fis une découverte qui, j’ai honte de le dire, me combla de joie. Mathilde voulut renvoyer un courrier interprète qui ne nous avait pas quittés depuis Gibraltar. La faute Commise par le pauvre diable était des plus minces, aussi intercédai-je pour lui. On insista, je dus céder. Le jour de son départ, notre homme me prit à part et me prouva d’une manière irréfutable que ma maîtresse avait fait à Tan- •

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ger, pendant le mois qu’elle avait voulu passer loin , de moi, des études comparées sur la race humaine", non moins approfondies que les miennes. Elle avait voulu mettre sa tendresse pour moi 4 l’épreuve.

' ■ — Tiens! tiens 1 tiens!

— Je ne sais si je fus plus indigné de sa conduitè que joyeux de me trouver moralement dégagé vis-à-vis d’elle. Nous eûmes immédiatement une explication. Elle reconnut que le courrier m’avait dit vrai, mais n’admit pas que j’éusse à Itii en vouloir. Elle n’avait fait, après tout,, que ce que j’avais- fait moi-même ; elle n’était unie à moi que par des liens volontaires et provisoires... Je saisis au passage cette phrase imprudente, et quinze jours après je rentraisà Paris, épuisé, ruiné...

— Mais tes marraines?

. — Elles ne voulurent pas me revoir et crièrept partout que j’étais un débauché. Deux jours après mon arrivée, je recevais les témoins du frère de mon ancienne maîtresse, Le surlendemain, un coup d’épée me trouait si bien la poitrine que je passai pour mort pendant vingt-quatre heures et fus mourant pendant trois mois.

— Ceci, entre parenthèse, est encore un des petits profits de vos amours*de l’autre monde.

. — Depuis un an, je traîne une existence impossible. Le mariage m!est interdit. On crie au scandale, chaque fois que mon nom est prononcé; ce sont de bien autres cris encore lorsqu'on annonce le chiffre de mon avoir. Ma santé perdue me condamne d’ailleurs à l’oisiveté et au célibat.

— Et quelle morale tires-tu de touf ceci ?

Les 'Marraines.

— Ma morale, la voici. Lorsque le voyageur, pressé par la soif, ramasse au pied d’un pommier un fruit et y mord, le maître du champ le regarde faire : c’est la dette du chemin. Mais s’il s’avise d’arracher un fruit aux branches, le maître proteste et la loi le protège. ' ' . . ’ . . '

L’amour est comme cet arbre : tenez-vous-en aux fruits tombés. Si vous voulez mordre à quelqu’un de ceux, veloutés encore, qui pendent aux branches, devenez-en loyalement, légalement le maître.

— A mon tour de faire de la morale pratique. Papas, mamans et vous marraines, ne mettez pas le nez où vous n’avez que faire. Laissez venir à nous les petits jeunes gens. Et vous, jeunes néophytes, au temps du gaspillage, venez à nous. Ne détournez pas de leur voie celles que Dieu a choisies pour être épouses et mères. Mais, croyez-moi, — eî ne dites jamais que je vous ai donné ce conseil, mes petites camarades m’arracheraient les yeux, — morcelez votre cœur si vous voulez régner sur vous-même.

La vie a deux actes. Le premier, plein de couplets, de pantalonnades, de coups de latte, de baisers frauduleux et de chansons à boire; jouez-le avec nous. Le second, rempli de classiques ivresses, de beautés sévères et de récits de Théramène, réservez-le exclusivement à nos rivales. Et surtout fuyez l’amour au rabais, c’est le plus ruineux de tous. ’

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