‹ Voyage autour du grand mondeChapitre 18 sur 42 · III • . · texte numérisé non relu

III • .

LA DUCHESSE. — Bonjour, toute belle, j’ai cru que je n’arriverais pas. Je n’ai cependant pas perdu une minute. , ^

LA MARÉCHALE. — Je Commençais à m’inquiéter.

LA DUCHESSE. — Ma voituré ne pouvait pas faire un tour de roue, tant il y a de monde dehors. (Voyant le sapeur.) Je VOUS dérange ?

LA MARÉCHALE. Pas le moins du monde, chère

mignonne, je causais médecine avec ce brave garçon.

C’est précisément de lui dont je vous parlais dans

La vengeance de la Maréchale. 121

ma lettre. Il m’a déjà rendu beaucoup de bons offices et ne passe pas une Journée sans faire quelque miracle. •

LA DUCHESSE. — En vérité !

LA MARÉCHALE. — C’est uil sccret que je ne confie qu’à vous... parce que je vous aime.

LA DUCHESSE. ’ — Cher cœur !

LA MARÉCHALE. — Vous VOUS rappclcz le mal qu’on a fait au zouave guérisseur ; je ne voudrais pas qu'on tourmentât de même ce brave garçon. Apprenez, chère, que vous avez devant vous le professeur de Ce zouave.

LA DUCHESSE. — Pas possible !

LA MARÉCHALE. — II, me soigne depuis six mois et je m’en trouve on ne peut mieux. Vous comprenez, quand on a une vocation et que l’on va de la Chine au Mexique, de Crimée en Cochinchine, en Algérie, etc. ; quand on a vu souffrir sous toutes les latitudes, qu’on a recueilli mille et une recettes, on peut rendre de grands services à l’humanité. Ainsi, moi, j’avais une douleur .à l’épaule .. vous vous le rappelez?-

LA DUCHESSE. — Parfaitement.

LA MARÉCHALE. — Il me l’a enlevée, pour ainsi dire, en soufflant dessus. Il a des remèdes à lui qui surprennent, mais auxquels on se fait vite, parce qu’il n’y en a aucun de désagréable. Aussi vous ai-je écrit, duchesse, pour que vous veniez le consulter pour votre bobo... vous savez bien?

LA DUCHESSE, riant et parlant bas i la maréchale. — Je ne

puis cependant pas le consulter pour...

(Ici la voix de la duchesse s'éteint à ce point que l'auteur lui-même cesse dé l'entendre.)

LA MARÉCHALE. — Jc HC VOUS El écrit qUC pOUf

cela... Au contraire, chère amie, au contraire, il faut lui en parler... c’est une de ses spécialités. Le bobo, que vous avez est insupportable et il vous- en délivrera en un instant.

LA DUCHESSE. — Vous aurait-il soignée pour un cas semblable?

LA MARÉCHALE. — Par exemple ! jamais de la vie. (Au sapeur.) Venez ici, Capiton.

LA DUCHESSE, vivement. — Vous n’allez pas'lui parler d’une chose pareille, au moins ? Si je suis venue aussi vite, c’est au contraire pour vous recommander le silence.

LA MARÉCHALE. — Vous n’êtcs qu’unc enfant; laissez-moi faire. — Capiton...

LE SAPEUR. — Madame la maréchale.

LA MARÉCHALE. — Madame désire vous consulter.

LE SAPEUR. — Je suis bien à son service comme au vôtre.

LA DUCHESSE, au sapeur, — N’écoutcz pas la maréchale, docteur, c’est une plaisanterie. Ce n’est pas la peine de parler de ce que j’ai.

LE SAPEUR. — Vous aurcriez tort, madame. Si vous avez quelque méchante maladie, faut pas garder ça.

LA MARÉCHALE, à part. — Ils sont faits l’un pour l’autre,

LA DUCHESSE. — C’cst un bobo "douloureux, gênant... très-gênant; mais enfin...

LE SAPEUR prend un air important, — Ça ne Serait paS une indigestion?

LA DUCHESSE, révoltée. — Par exemple !... je n’ai jamais rien de semblable, entendez-vous?

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La vengeance de la Maréchale.' i23

LK SAPEUR, froissd. — Y'a pas d’offenscl... La dame du colonel, qui est la demoiselle d’un général, n’arrête pas d‘en avoir; ça ne l’empêche pas d’aller dans i les bals les plus comme il faut.

' LA MARÉCHALE. — Voyons, sapcur, voyons... la duchesse n’a pas voulu dire de tnal de votre colonnelle.

LE SAPEUR, avec dignité. — C’est une coquinc; mais j’aime pas qu’on l’insulte. •

LA MARÉCHALE. — ‘C’est UH boH Sentiment que vous avez là. Il faut toujhurs respecter les dames. Mais revenons à nos moutons. Sapeur, ma pauvre amie , souffre beaucoup. -Elle a un furoncle. > • '

LE SAPEUR, embarrassé.- — Un furongle... VOUS avez, dit un furoqgle?... Ou^uevous prenez ça, un fiïrongle? '

' LA DUCHESSE. — J’ai pris ça en abusant de l’exercice du cheval.

LA MARÉCHALE. — Un furonclc, voyez-vous, sapeur, c’est... c’est... un clou. .

LE SApfeüR. — Ah! un clou!.,, très-bien. Fallait donc le dire. Un clou... c’est un clou... Et c’est-y au bon endroit que vous l’avez, votre clou ? ‘

LA DUCHESSE, suppliante', bas à la maréchale. — Mais enfin..

je ne puis cependant pas lui dire...

LA MARÉCHALE. — Si fait, si fait, on ne doit rien cacher aux‘ médecins. C’est avec ces réticences, ces scrupules enfantins qu’on laisse prendre à des balivernes une gravité imprévue.

- LE SAPEUR. — Bit alors... nous disons que c’est placé...?

J-A DUCHESSE, bdssaiit les yen*. — C’cSt.. . c’eSt de l’au--’ ' tre côté.

124 autour du grand Monde.

■ . LE SAPEUR. — 'C’est-ÿ à c’te hauteu'r-là?

LA DUCHESSE. — Non. ,

' • . XB SAPEUR. — A celle-ci?

. ' LA DUCHESSE. — Non.

'le- sapeur. — A celle-là, alors ?

• • LA DL^ESSEj.bas. — Oui.

. LE SAPEUR. — Je vois ça d’ici. V, ,

, . LA MARÉCHALE. • Vous avc? dc botts yeux. •

'■ • • LA DUCHESSE. — Et VOUS pouvcz mc guérir cela...

tout de suite?

LE SAPEUR. Que vous cn serez étonnée. Je vais •vous indiquer un remède et demain...

' • LA MARECHALE. — Oh ! sapeur, sapeur, je vois que

• ' vous êtes pressé de vous en aller? ,

' . Le sapeur. — Moi, madame la maréchale?

’■ LÀ MARÉCHALE. — Vous apportez d’ordinaire plus’

■ de soin dans vos consultations. Vous m’aveE dit bien dés fois qu’on n’examinait l’amais les malades de

• trop près et que la plupart des médecins tuaient

• leurs clients pour les avoir trop légèrement question- ' ' nés et examinés. . '

LE SAPEUR, — ^,Si j'e l’ai dit, je ne reprends pas mes,

^ paroles. , ,

LA MARÉCHALE. Il y 3 bicu dcs cspècos de clous...

. LF. SAPEUR, cominu«nt. -- Il y a Ics clous à tête, les ■ pointes de Paris, les clous d’épingles, les clous étêtés,

' les clous à la hollandaise, les clous à maugère et les . ■ • , ' clous à crochet. . • . '

La MARECHALE, émerveillée, à la duchesse. —Là I... qu'cSt-

ce que je vous disais!... en sait-il assez long?... ■

LE SAPEUR. — Nous avons encore le clou de rue, le.

’ >’ clou à soufflet, le clou de, girofle... ...

La vengeance de la Maréchale.

LA DUCHESSE. — Je n’eiî rcvicns pas. . ,

LA MARÉCHALE. — Eh bien, imprudent sapeur ! si vous alliez donner à la duchesse pour un clou à cro-^ cher le remède destiné à soulager un clou à la. hollandaise... je suppose I... vous auriez fait de belk besogne.

LE SAPEUR. -7- Assurablement!... mais comment que Je puis savoir?

LA MARÉCHALE. — En examinant la blessure.

LE SAPEUR. — Ce n'est pas d’refus... ■ .

LA DUCHESSE, résolûmcnt. — Oh ! ça, non, non, non, non, non, par exemple. Comment, vous voudriez que... ?

' LA MARÉCHALE. — Puisque je suis là... enfant,

LA DUCHESSE. — Oh 1 ptincessc ! k rouge me monte au visage rien que d’y penser.

LA MARÉCHALE. — Vous.h’avez jamais été plus jolie, ' (

LA DucHÉssE. — Ce n’est pas une raison.

LA MARÉCHALE. — Et puis... un sapcur... est-ce que c’est un homme ?

LA DUCHESSE.' — Est-ce quc je sais, moi l — Non! décidément, je ne veux pas.

LA MARÉCHALE. — Soit! tant pis pour vous.

LA DUCHESSE. — Je ne pourrais plus voir passer un régiment sans baisser les yeux.

LA MARÉCHALE. — Tout Cela, c’cst de l’enfantillage.

LA DUCHESSE. — Vous en parlez bien à votre aise.

LA MARÉCHALE. — Au bal, VOUS paraissez les épaules, le cou, la poitrine, les bras nus ; aux bains de mer, vous montrez vos jambes, etc., — et ce n’est pas à la Faculté.

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1 2Ô Voyage autour du grand Monde.

LA DUCHESSE. — - Voyoïis, princcssc, franchement, . vous en passeriez par là, vous?

LA MARÉCHALE. — Assurément! Et puis, enfin, votre blessure pourrait être plus mal placée.

LA DUCHESSE. — Je UC dls pas...

LA MARÉCHALE. — Après tout, VOUS savez, chère amie, faites comme bon vous semblera; ce que j’ai dit était pour votre bien, je vous ai donné un bon avis, vous le trouvez mauvais, soit, n’ôn parlons plus. ^ ■

LA DUCHESSE. — Attendez... mignonne... attendez.

LA MARÉCHALE. — Non, non, je ne veux pas que vous me fassiez des reproches. Seulement, ne retenons pas inutilement ce brave garçon. A revoir, sapeuf, la duchesse n’est pas décidée à se faire opérer.

LE SAPEUR. — Je regrette... mais que ça sera pour une autre fois. Faut jamais forcer la pratique. Salut bien la compagnie.

LA DUCHESSE, désespérée. — Attendez un instant, sapeur. — (A la maréchale); Si je me décide, VOUS resterez auprès de moi?

LA MARÉCHALE. — Oh ! pour ccla, je le promets. Je ne céderais ma place à personne.

LA DUCHESSE. — Je sais qu’on vous trouve toujours quand il s’agit d’obliger. Mais vous m’assurez que vous agiriez comme vous me conseillez de le faire?

LA MARÉCHALE. — Pourquoi pàs ?

LA DUCHESSE, avec un soupir. — Allons!... puisqu’il le faut.

LA MARÉCHALE. — A la bonne heure. — (Au sapeur);

Capiton?

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La vengeance de la Maréchale. 127

LE SAPEUR. — Ma’me la ïnaréchale.

LA MARF.CHALE. — La duchcssc 3 changé d’avis. ^ '

Elle vous prie d’examiner le mal et de prescrire le remède.

LE SAPEUR, à part. — C’est tou,t de même une drôle d’idée qu’elle a là, madame la maréchale. J’en suis tout interloqué... et J’ai vu la Chine ! . >

LA MARÉCHALE, — Eh bien, sapeur, vous n’avancez pas? Il n’jr a pas de quoi avoir peur.

LA DUCHESSE, aii sapeur. — Vous me promettez de fermer les yeux ?

LE SAPEUR. — Faites excuse, madame la duchesse, . mais,voyez-'vt)Us, Je me connais, si Je ferme les yeux, je ne verrai pas. ' . .

LA DUCHESSE. — Alôrs, c'est moi qui vais les fermer, - . '

(Silence.)

LA MARÉCHALE, au sapeur. — Est-ce dangereux?

LE SAPEUR. — Oui et non. J’vas vous dire : C’est dangereux, parce que c’est un mauvais clou, et puis , ' •

ça n’est pas dangereux parce" que Je vais le soigner..

Je vois ce que c’est. La blessure est profonde, mais la peau est très-blanche. . — (A la maréchale) : Et puis votre amie est si Jeune ! "

LA MARÉCHALE. — Cc Serait dommage d’abîmer ça, - ;

LA DUCHESSE, entrouvrant les yeux. — N’eSt-Ce pas?

LE SAPEUR. — C’est bien, vous pouvez vous asseoir. - ■

LA DUCHESSE, hochant la tête. — PaS tOuJours.

LE SAPEUR. — Mettez-y le temps. Je vais vous , donner une herbe que J’ai rapportée de la Cochin- ' chine et avec laquelie.-vous vous frotterez le niai, le

matin, à jeun, pendant dix minutes. Ça ne sera rien.

(Le sapeur retire cf un cornet de papier une pincée de tabac caporal, et la pose délicatement dans une bonbonnière en vernis- Martin que Ini tend la duchesse.) ^

LA maréchale. — : Et... comme régime?

Lfe SAPEUR. Vous dites ?

, LA MARÉCHALE* — Quc doit faire la .malade? que peut-elle manger? peut -elle sortir ^

LE SAPEUR, à la duchesse. — Vous pouvez VOUS promener comme à votre ordinaire ; seulement, ne buvez pas '■de cognac avant huit Jours. Si ça vous privait trop, prenez un petit verre de chartreuse verte, Ça coûte deux sous de plus, mais c’est plus sain, (La duchesse offre deux louis au sapeUr, qui consulte du regard la maréchale avant d’accepter. Tout ahuri, le docteur improvisé sort i reculons en se

disant) : Elle a tout de même une drôle de façon de vous présenter scs amies, cette maréchale-là.

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