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LA VENGEANCE DE LA MARÉCHALE

La maréchale princesse de Tilsitt vient de sortir de table. Le maréchal a été, d’un bout à l’autre du déjeuner, mortellement intéressant. Il a coulé à fond } la question des chassepots, pendant les œufs au jus;

celle des ports d’armes en Corse, pendant -les côtelettes d’agneau à la jardinière; il n’a fait qu’une bou^ chée des petits canons de cuivre, pendant les croquettes de pommes de terre, et la colonisation de l’Algérie est venue sur le tapis à son heure habituelle, entre les fruits et le café glacé. Puis, après avoir allumé - . une glorieuse pipe, dorée par le soleil d’Afrique, le

héros est allé s’étendre dans sa chambre où l’attendaient le Moniteur de l’Armée et un mémoire plein d’intérêt sur les pièces de siège en aluminium.

La maréchale a subi ces détails intéressants avec autant de courage que son époux en a déployé pour

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obtenir le bâton. En passant de la salle à manger dans le salon, le bruit d’une lutte est arrivé jusqu’à elle. Le maître d’hôtel est allé aux informations; il revient presque aussitôt.

— Eh bien f qu’y a-t-il? demande la maréchale.

— J’ai trouvé l’antichambre aux prises avec un individu qui veut absolument monter pour parler à madame la maréchale.

— Le connaissez-vous ?

— Je ne connais pas ces sortes de gens; madame la maréchale peut être tranquille.

— De quoi a-t-il donc l’air?

— C’est un soldat, moins qu'un soldat... un sapeur.

— Un sapeur? '

— Il y a huit personnes pour l'empêcher de monter ; (fièrement) nous nous mettrons dix s’il le faut!

— Monsieur Frantz, écoutez-moi bien. Jé vais peut-être vous surprendre, mais vous n’êtes qu'un imbécile... '

I — Unimbé... moi! - .

— Et vos camarades ne vous le cèdent en rien. Voilà deux mois que j’attends ce brave garçon qu’il vous plaît de jeter à la porte.

— Je ne pouvais pas me douter... si j’avais pensé...

— Il fallait me consulter. Allêz présenter vos excuses à celui que vous vouliez chasser; puis... — écoutez-moi avec tout ce que vous avez d’oreilles, — vous direz au suisse de ceindre son baudrier, de prendre sa hallebarde et vous escorterez tous jusqu’ici le soldat en question dans l’ordre suivant : le suisse cr. tête, puis deux huissiers, de front ; six valets de pied,

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sur deux rangs feront la haie; mon sapeur marchera au milieu' d’eux; derrière lui viendront deux autres valets de pied portant l’un le sabre , l’autre le fourreau. Quant à vous, dédaigneux maître Frantz, vous fermerez la. marche en portant le bonnet à poils.

^ Mais... l’honneur de la maison... va...

— Pressez le pas. Si dans trois minutes vous n’entrez pas ici, dans l’ordre que Je viens de vous indiquer, aucun de vous ne couchera ce soir à l’hôtel.

Avant la fin de la deuxième minute le cortège fait son entrée dans le salon. Les valets ont l.’air piteux ; le sapeur, lui, marche le front haut, avec aisance, comme un triomphateur auquel on rend les honneurs qui lui sont dus. La maréchale fait avancer un fauteuil et congédie l’antichambre.

— Sapeur, dit-elle, recevez mes excuses.

Je les accepte, madame la maréchale.

— Je suis étrangère à tout ce qui vous est arrivé, croyez-le bien. '

— On ne peut pas toujours être dans son antichambre pour regarder ce qui s’y passe, pas vrail... Pendant que vous êtes à la cuisine ou autre part, une supposition... les larbins font leurs bêtises.

— Asseyez-vous, Capiton. (Le sapeur regarde autour de lui ne voit que le fanteuil et sc dirige vers la porte.) Où alle2-VOUS

donc ?

— Chercher une chaise, sauf respect.

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— Mettez-vous dans' ce, fauteuil; oA Ta àvancé

pour Vous. V ■ '

— Faites excuses, madame la maréchale, mais je

crains... < ’ ,

— Ne craignez rien^ sapeur; mettez-vous à votre aise... ; là, plus au fond, êtes-vous bien? ' . '

— On se croirait assis dans un pot de beurre.

-i- Voulez-vous boire quelque chose?

— Je sais trop le respect que je vous dois pour refuser. ■ ’ . V

— Oh ! ne vous gênez pas, si vous n’avez pas soif. . . '

— Je me ferais soif exprès plutôt que de vous manquer. Et puis, un verre de vin n’est jamais de refus.

— Aimez-vous le champagne ?

— Comment que vbus dites ça?

■— Le champagne..., un vin qui mousse.

— ■ C’est pas de 'la bière que vous voulez dire?

— Non, sapeur, ce ri’est pas de la bière.. Ou va vous en monter une bouteille. (La maréchale sonne et donne ses ordrés, qui sont aussitôt exécutés.), VouS allez gOÛter céla.

(Le valet de chambre débouche la bouteille, le bouchon saute avec bruit. Le sàpcdr, qui ne s'attendait pas à tette explosion, bondit sur son sabre.)

— Sacré-miUe-haillions-de-miUiards-de-milliassesde-vingt-cinq-mille-billions-de-trillions-de-tonnerre dé Brest!... Qu’est-ce qu’ils veulent encore, ces enragés-là ? '

(Le valet de chambre a pris la fuite, la maréchale rit aux éclats.

■ 'Une seconde bouteille est apportée; le sapeur se confond en

• excuses. Le champagne lui paraît fade, mais il finit par 16 mieux apprécier, après l'avoir fortement coupé avec de l’eau-

de-vie. Le calme se rétablit.)

- Maintenantj, causons, sapeur. Je vous dois de,

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l’argent, depuis ce Jour oü, si généreusement, vous avez mis, en omnibus, vos épargnes à ma disposition.

— Croyez bien, madame la maréchale, que je n’ai pas eu un instant de crainte à cet endroit.

— Je le crois,

— Une pièce de dix sous, c’est une misère. Ça se retrouvera avec autre chose.

— Je'vous dois aussi les intérêts de votre argent.

— Parlons pas d’ça...

— Si fait, si fait. Nous disons 7 cinquante centimes pendant deux mois à cinq pour Cent ; deux fois cinq font dix, dix et dix vingt; j’ajoute un zéro... cela fait deux cents francs que je vous dois. Les voilà.

— Deux cents francs.... à moi.? Il me semble que vous ajoutez bien des choses...

— Si vous voulez refaire l’opération.

— Non pas... j’ai confiance.

— Cela m’honore, Dites-moî, sapeur, si je lis bien dans vos yeux, vous êtes ambitieux.

— Dame ! vous savez, j’suis comme tout le monde, Y’apas besoin de me chatouiller longtemps pour me faire désirer quelque chose.

— Et votre rêve (sans vous chatouiller) , quel

C3t-il ?

— J’vas vous dire. Nous sommes comme ça quatre sapeurs par bataillon, alors, ça fait douze sapeurs ; et puis il y a un caporal qu’est le chef, dont auquel je voudrais prétendre.

— Avez-vous des services?

— Des services!... si j’ai des services? A Sébastopol j’ai défoncé le grand Redan...

La vengeance de la Maréchale,

— Pas tout seul?

— Avec les camarades. A Pékîu j’ai défoncé le grand

sérail d’été de l’empereur des Chinois, sans vous commander. C’est là qu’on a fait la noce ! - *

— Je vois que vous avez défoncé bien des choses.

— Et ce n’est pas tout! En Italie j’ai défoncé...

— Encore ? '

— Partout où je vas je défonce; c’est connu.

— Avant de tout défoncer, avez-vous fait quelque ' métier ?

— J’vaS vous dire. Mon père, — le mari de ma mère, s’entend, — était maréchal.’. . Pas comme vot’ bourgeois, bien sûr, mais maréchal ferrant ; vétérinaire, si vous voulez. Comme je ne mordais pas à la morve et au farcin , on m’a fait entrer garçon de courses chez un pharmacien, où que j’ai resté trois ans.

— Mais, alors, vous devez être de première force sur la médecine?

— Sans me flatter y’a pas comme moi pour connaître un cinapisme d’avec une pilule et réciproquement. C’est à ce point que le major me fait demander de préférence quand il y a de la charcuterie à feire à . l’ambulance.

— Sapeur!... vous m’ouvrez un horizon.

— C'est sans le faire exprès, croyez-le bien, madame la maréchale. Je serais aux cent dix-neuf coups de vous désobliger.

— Vous me causez une joie extrême, au contraire- • Capiton!... voulez-vous faire un chemin rapide?

Sacré-mille noms!... est-ce que ça se demande?

— Voulez-vous avant un mois porter la mançho

galonnée ? ' . ’ ‘ ■

' • — Puisque j’ai risqué de me faire hacher en Chine,

, Çochinchine et autres machines pour cette seule fin

' ' — Alors, écoutez-moi. Dans quelques minutes une

dame va venir.

• , . . > — Je vas lui céder la place, ayez pas peur;

'• — Vous resterez, au contraire. Je vous présenterai

‘ . • , à elle comme qn rival heureux du zOuave guérisseur.

Vous lui jetterez à la tête tous les noms de pharmacie et' de vétérinairerie que vous avez retenus. Aliez-y sans crainte, elle en sait moins que vous. Si elle vous consulte, ne lui ordonnez jamais que des babioles < inoffensives et je vous promets les galons.

I ■r- Mais si le colonel apprend...

^ . — Jerépondsde tout. Ilest de nosamis.

, , ■ ' . . (La inaréchalo écrit rapidement un petit billet, sonne et 'envoie

porter ü son adresse. Une demi-heure après, on annonce la duchesse Candide de La Villette.)

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