V- ' (Il lonne
, l’huissier. — Monsieur le baron a sonné ?
LE BARON. — Reconduisez monsieur.
(Exit l’indiTidu.)
— Vous m’avez compris, n’est-ce pas, Leloup. Etu-
é Voyage autour du grand Monde.
^ diez mon antichambre avec soin. La sagesse des nations dit « Tel maître, tel valet. » Vous voyez quelle importance â l'antichanibred’un homme d’Etat. C'est la préface d’un ministère.
l’huissier. — II. y a en bas une dame qui désire parler à monsieur le baron.
— Une dame I Quelle dame ?
— Personne de l’antichambre ne l’a encore vue à l’hôtel. Elle est restée dans sa voiture devant le perron ?
— Est-ce une- voiture de maître ? ■ •
— Non, monsieur le baron, c'est un fiacre.
— Dans ce cas-là on ne- dit pas : sa voiture. Ce sont de ces nuances qu’un huissier n’a pas le droit d’ignorer. Est-elle jeune, est-elle jolie, cette dame?
. — Mon Dieu !... monsieur le baron..., moi, je ne sais pas... ^ •
— Enfin, comment la trouvez-vous ?
— Monsieur le baron m’embarrasse. Elle est peutêtre un peu maigre...; mais on dit que c’est distin-'
' gué.
— Allez donc voir cela , monsieur Leloup , ,ce ’ gau-çon n’est bon à rien.
' (ExitM. Leloup.)
LE BARON, à l'huissier. — Je VOUS ai dit cent fois d’étudier les allures des gens. Que diable! pour être huissier il faut connaître les femmes...
l’huissier. — Quand on n’a que i,5oo francs par an, monsieur le baron,-' les femmes sont bien difficiles , à connaître.
— Je vous dis que vous ne travaillez pas.
— Oh ! monsieur le baron ! ^ -
. Le petit lever du Baron. 7
— Vous ne travaillez pas. Ah ! voilà Leloup. Eh, bien ?
M. lelOup.. — Une femme ravissante, monsieur le baron. Un chapeau petit, petit... avec une aigrette sur le côté; deux brides ponceau perdues dans la dentelle; — une robe de velours marron très-légèrement rehaussée de rouge ; — la jupe de dessous est à la moldave...
— Dites-moi donc, Leloup, vous me parlez beau- • coup de la robe, mais vous ne me dites rien du contenu.
— Monsieur le baron peut le recevoir sans crainte. ,
— Alors, laksez-moi, Leloup. Vous vous en irez par le petit escalier. (Arhuissief.)iVons ferez monter; mais avant, dites à Joseph de me parler. , * : ,
, . (Entre Joseph.)
LE BARON. — Joseph, mettez de l’ordre dans cette chambre; — donnez-moi mon flacon d’eau de pois-desenteur ; — mettez du bois au feu; — placez ces fleurs plus en évidence ;— roulez mon fauteuil le dos au Jour, la demi-teinte me sied mieux ; maintenant qu’on fasse entrer. Je n’y suis plus pour personne.
(Entre une femme jeune, jolie, éUigante, parfumée, distinguée, émue.)
LE BARON. — Veuillez prendre la peine de vous asseoir, madame.
LA DAME. — Monsieur le baron, ce que j’ai à vous dire est d’un si mince intérêt pour vous, que j’ai conscience d’accepter cette place que vous m’offrez si gracieusement; j’hésite à vous avouer ce qui m’amène.
— Parlez, madame, je vous en prie. Les choses les plus insignifiantes deviennent palpitantes d’intérêt
Vqyag^e autour du grand Monde.
quand une bouche jeune et rosée les prononce.
— Vous ne me connaissez pas...
■ — C’est une faute dont je me repens et qui peut se réparer.
— Vous êtes beaucoup trop aimable ; je ne mérite
pas de votre part tant de bontés. ■’
11 s’en faut de si peu, que...
— Monsieur le baron, dans une heure je serai morte.
— Hein ?... quoi ?... que dites-vous ?... je n’ai pas bien compris ?
— Je vais ftie tuer en sortant d’ici.
— Comment ! comment !... en sortant de chez moi ? Mais c’est très-désagréable, cela ! On mettra dans tous les journaux de l’opposition que j’y suis pour quelque chose. J’aimerais mieux que vous fissiez quelque autre course avant. •
— Je suis confuse de l’intérêt que vous me tépioignez, monsieur le baron ; je m’y attendais. Je regrette de ne pouvoir pas faire ce que vous me demandez, mais mes instants sont comptés.
— Ah çà ! d’où vous vient cette rage?
— Je suis mariée...
— C’est un malheur, je le déplore, mais enfin que voulez-vous que j’y fasse ?
— Je sais que je n’ai aucun titre à votre intérêt; je ne me fais à cet égard aucune illusion. J’allais mourir *, un fiacre me conduisait à la rivière qui ce soir me bercera, lorsque, passant devant la porte de votre hôtel, l’idée m’est venue de vous conter mes malheurs. Votre réputation de bonté est universelle...
— Madame, je vous assure qu’on exagère.
Le petit lever du Baron. g
— Ce cri du cœur que vous n’avez pu retenir, il y a un 'instant, en -apprenant ma résolution funèbre, m’est une preuve irrécusable du contraire. Je me suis dit que je mourrais plus tranquille après vous avoir ouvert mon âme.
— C’est que j’ai fort à faire ce matin, et...
— Je ne ferai que l’entr 'ouvrir.
— Je vous écoute.
— Mon mari était percepteur dans le département du Var. J’ai passé près de lui les deux premières années de notre mariage. Nous nous aimions !.. comme si nous n’avions jamais été maries. Puisque c’est une confession in extremis qae je vous adresse là, je vous avouerai que j’ai un tempérament qjfétidional. On n’est pas de Toulouse pour des prunes. Mon mari me consacra tout son temps d’abord; et j’ose dire que je n’ai rien négligé pour le lui rendre agréable. Mais peu à peu, ses fonctions l'intéressèrent davantage et je perdis du terrain dans son cœur. Le découragement ne tarda pas. à me prendre et je résolus de venir à Paris solliciter pour mon mari un avancement qui nousirf-approchât d’ici. J’ai frappé à toutes les por» tes inutilement. Habituée au luxe (mon grand-père était capitoulde Toulouse !) j’aime mieux mourir que végéter auprès d’un mari inerte à trois cents lieues de la capitale. Mais on ne meurt pas à vingt-deux ans' sans quelques regrets ; d’autant plus que j’ai la conscience de ce que je vaudrais pour l’homme qui saurait me comprendre.
— Madame, je vous remercie de m’accorder la préférence, et suis désolé de ne pxjuvoir pas répondre à votre politesse. Vous avez tenu à m’ouvrir votre âme.
maintenant vous pouvez la refermer. Bien que nous ne nous connaissions que depuis ua quart d'heure, nous sommes déjà sur un tel pied d'intimité que vous ne m'en voudrez pas de vous parler tout net. Je compatis à vos malheurs, je rends justice à votre beauté, j’apprécie votre élégance de bon goût; vous avez le pied petit, la main mignonne, les yeux étincelants, le sourire nacré, vous êtes adorable !...
(L,a dame se rapproche.)
— Oh ! monsieur le baron I...
-t— Mais j'ai perdu beaucoup d’argent au whist cette semaine, et il faut que je fasse des économies.
' — Baron !... pour qui me prenez-vous ?
— Je ne vous prends pas, voilà tout.
— Vous êtes cruel, en vérité, et je vois bien que je n’ai plus qu’à mourir.
— Je vais faire avancer votre voiture..,
• — Attendez !... un mot encore et je cours à la rivière... Achèteriez-vous un tableau de Fragonard?. J’ai chez moi une Bacchante qui vaut la Cruche cassée» w
— Madame, je n’achète pas de tableaux.
— • Une de mes amies voudrait aussi se défaire d’un magnifique tapis des Gol^lins; elle le donnerait pour un prix fabuleux de bon marché.
— Je n’ai besoin de rien, madame.
, i— Ah çà ! il n’y a donc rien à faire avec vous !
. — Rien absolument. . ^ -
— Vous ne pourriez pas me faire avoir un bureau
de tabac ? mon père était commandeur de l’ordre de Sainte-Hélène. > > i
>- Je suis absolument impuissant.. ' '
Le petit lever du Baron.
— Je crois ra’en étre aperçue. Enfin vous paierez bien ma voiture ? Je n’ai pas le sou et voilà six heu res que je roule sans étrenner.
— Tenez, voilà vingt francs,
' ^ Merci, baron, ce sera pour une autre fois.
(Exit la dame.)
— Ouf!... j’ai cru que je ne m’en débarrasserais jamais, (n sonne; entre rhuwsier.) Faites monter M. Maréchal.
(Au bout de cinq minutet, entre M'. Maréchal.)
— Avez-vous corrigé les dernières épreuves ?
— Oui, monsieur. ' ^ .
— Pendant que j’y pense, il faut que je vous adresse un reproche.
— Un reproche?
— Vous m’avez fait jouer l’autre jour un fort sot personnage. Vous vous avisez de changer, sans m’eh prévenir, une page de ma brochure; lorsque Dentu m’en a parlé., je ne savais pas ce qu’il voulait dire. J ai soutenu qu’il se trompait ; il est allé me chercher les épreuves, et vous jugez de mon embarras. A l'avenir, quand je ferai des changements à mes ouvrages, prévenez-m’en, que diable ! c’est bien le moins.
— Je n’y manquerai pas.
— Je veux bien m’occuper de vous , signer votre prose, mais encore faut-il que vous vous en montriez digne.
Je m’y appliquerai, monsieur le baron.
— Et puis, soignez votre orthographe. Hier encore, vous m’avez fait signer une lettre dans laquelle il manquait deux accents. Jenepuis cependant pas employer inon temps à corriger vos boulettes. Enfin, cela pas-
, 12 Voj^ag-e autour du grand Monde.
sera cette fois encore. Donnez-moi les épreuves que j’y inscrive le bon à tirer. Oü cela se met-il?
— Là, monsieur le baron.
— C'est bon, je le savais,
— Je vous ferai respectueusement remarquer, monsieur, que cette fois encore vous avez écrit : « Bon à tirer » avec deux R. -
■ — Comment I comment! où voyez-vous deux R?
— Ici, monsieur le baron.
— C’est ma foi vrai! Cela m’arrive toujours quand je ne prends pas mes lunettes. — Allez ù l’imprimerie, monsieur Maréchal, et recommandez qu’on se bâte. Allez, et soignez votre orthographe.
(Exil M. Maréchal.)
(Entre Joseph.)
josliPH. — Voilà la réponse que M. le baron attendait.
LE BARON. ' — Donnez vite ! — 11 n'est rien arrivé de fâcheux ?
JOSEPH. — Non, monsieur le baron. C’est la dame ’^qui m’a ouvert. Elle m’a dit d’attendre en bas. Je suis ^ 'descendu. Un quart d’heure après, elle est sortie 'en voiture et a laissé tomber par la portière la réponse que j’ai eu l’honneur de vous remettre.
— C’est bien, laissez-moi.
(Joseph sort.)
« LE BARON lisant :
« Gaston, mon cher Gaston,
» Que vous êtes cruel et que votre lettre m’a fait de mal ! Vous êtes tous les mêmes, vous autres hommes. » ’
— Tiens ! comment le sait-elle?
•Le petit lever du Baron. i3
' « Tant que nous n’avons pas accompli pour vous lie -dernier des sacrifices... »
• — Je trouve sacrifice adorable!
— « Vous ne voulez pas vous croire aimé. Eh bien !
soit »
— Allons donc!...
« Disposez de moi. Mais vous devez comprendre, mon ami, tout ce que je souffrirais après cela, chaque fois que vous et mon mari seriez en présence. 11 y a de ces pudeurs, de ces délicatesses dont une femme, fût-elle la plus misérable des misérables, ne saurait faire bon marché. Noble et généreux comme vous l'êtes, assurément vous me comprenez. »
— Je ne vous comprends que trop, madame, je ne vous comprends que trop.
« Votre Charlotte veut vous aimer sans remords. Je vous en supplie, faites accorder à mon mari une recette générale de première ou, au moins, de seconde olasse, dans les environs de Paris. Travaillons ensemble à assurer son bonheur. »
— Une recette générale et de première classe, encore ! Charlotte, vous n’y pensez pas. Une inspection dans les assurances contre la grêle fera l’affaire; j’en ai précisément une sous la main.
« Cette union intime de nos deux âmes, ce tendre accord a quelque chose qui m’entraîne. Croyez-moi, Gaston, après que nous nous serons employés à assurer le bien-être de celui que nous trompons, nous serons plus à l'aise pour nous aimer. Et puis, je serais si fière d’avoir pu contribuer, même sans qu’il s’en doutât, à assurer l’avenir du père de nos enfants.
» Je vous aime du plus profond de mon âme, Gas-
ton, et après l’aveu qui vient de m’échapper, il faut que je vous voie. Je passerai ce soir, à quatre heures, Chaussée-d'Antin (côté droit), en revenant de chez ma sœur. Je m’arrêterai devant le n° 29 ; venez. — Puissiez-vous être aussi heureux en pensant que je vous aime, que, moi, je suis heureuse en pensantque .vous m’aimez.
Votre Charlotte.
» P. -S. — J’apprends à l’instant que deux recettes générales de première classe vont être vacantes. Nous en causerons ce soir à quatre heures. »
LE BARON (après avoir reployè la lettre et l’avoir mise dans sa poche).
— Joseph ! VOUS ferez atteler le petit coupé bleu ; vous savez ? Louis conduira en tenue banale. Qu’il soit à quatre heures Chaussée-d’Antin, à la porte du 29. 11 n’avancera que si je fais un signe et me suivra à distance. Je n’ai besoin ni de groom ni de valet de pied. Vous mettrez dans la voiture une boule d'eau chaude et des fourrures. Vous y mettrez aussi un bouquet de chez Barjon, et une boîte de fondants que vous prendrez chez Boissier... comme à l’ordinaire. 'J’irai à pied au cercle. (Le baron sur le perron.) Ouf!.... il est temps que j’arrive au ministère 1 j’ai besoin de me reposer!
L‘ œuvre du chemin de Damas - ,i5