‹ Voyage autour du grand mondeChapitre 3 sur 42 · L’ŒUVRE DU CHEMIN DE DAMAS · texte numérisé non relu

L’ŒUVRE DU CHEMIN DE DAMAS

LE DE CLÉRY. — Jc VOUS dérange ?

LA COMTESSE. — Vous !...'au Contraire, Entrez donc ; ^atnais de votre vie vous n’êtes arrivé plus à propos. Vous allez me donner un conseil.

— Un bon ?

— S’il m’en fallait un mauvais' je n’aurais pas besoin de vous.

— Tant pis I Ce sera pour une autre fois.

— En attendant, il s’agit d’une œuvre de charité.

— Je ramasse mon cœur et dépose à vos pieds mon porte-monnaie.

— Oh ! nous n’en sommes pas encore là, hélas !

— Comment ceja ?

— Je vais vous faire une énorme confidence ; je meurs d’envie d’étre dame patronnesse.

• — Ah bah !... et d’où vient cette vocation soudaine?

. — Il'y a longtemps que cela germe dans ma tête.

i6 . Voyage autour du grand Monde.

— Quelle est l’œuvre charitable assez heureuse pour?...

— Aucune encore. En deux mots, voilà le mystère. Mais vous me promettez de ne pas vous moquer de moi? . '

— Pouvez-vous penser !...

— J'adore la comédie de société. Je ne sais rien de

si adorable, de si pimpant, de si éternellement divertissant. • ‘

— Je ne vois pas bien le point de jonction.

— Attendez donc. Mon mari ne veut pas entendre parler de théâtre chez lui. Les répétitions Tagacent (et c’est précisément ce qu’il y a de plus charmant). Alors j’ai pensé que si j’étais à la tête d’une œuvre charitable, je pourrais jouer la comédie pour nos pauvres... et sur un théâtre !... un vrai ! Comprenezvous comme ce serait amusant ? Et le comte n’aurait aucun prétexte à faire valoir...

— Puisque ce serait pour les pauvres.

— Assurément.

— Votre mari serait hors de lui, ■

— Grand Dieu !... si cela pouvait être I Je ne lui demanderais plus qu’une chose, c’est de n’y plus rentrer.

— Quek sont les heureux infortunés au profit desquels vous comptez exercer vos talents administratifs et artistiques ?

— Je n’en sais rien encore, parce que, pour mieux avoir l’œuvre entre les mains, j'entends la créer.

— Et puis cela a plus de... style.

— Mais le difficile est de trouver une charité nouvelle à exercer. Depuis quinze jours^je me creuse

V œuvre du chemin de Damas.

la tête pour trouver un titre piquant ; tout est exploité . C’est à se casser la tête contre les murs.

— N’est-ce pas la liste des sociétés de secours en . activité que vous consultiez quand je suis entré ?

< — Elle-même.

— Voyons cela. « Œuvre des enfants pauvres, — œuvre des pauvres enfants, — des enfants des pauvres,

— des pauvres des enfants, — des pauvres petits enfants, — des enfants des petits pauvres... » etc., etc. Cette liste a tout l’air d’être dressée par le professeur de philosophie de M. Jourdain. « Belle marquise, vos yeux me font. . . »

— En attendant, je ne jouerai pas la comédie.

— Ne vous désolez pas encore. Nous avons le patronage des Saints.

— Le calendrier est envahi, de la circoncision à la Saint-Sylvestre.

— Nous avons les étrangers à protéger.

— Tout est conquis, jusqu’à la Chine.

— Les corps de métiers à soutenir.

— Tous ont leur œuvre protectrice.

, — Voilà qui se complique et j’y perds mon latin.

— La belle affaire !... j’y perds bien plus que vous 1 UN VALET DE PIED. — Madame la baronne de Saint- •

Claude demande si madame la comtesse est visible.

— La baronne est de bon conseil. (Au valet de pied.) Faites monter.

— Je vais yous dire adieu.

— Vous allez rester au contraire. Ce n’est pas trop de vos conseils et des siens.

LE VALET DE PIED. — Madame la baronne de Saint- Claude !

LA COMTESSE. — Quô VOUS êtcs bounc, chère belle, de vous être rappelée que j’étais chez moi le lundi.

LA BARONNE. — En vérité, chère mignonne, etc.

(Echange de fadeurs.)

LA COMTESSE, présentant ses hôtes l’un à l'autre. — M. de

Gléry... La baronne de Sainte-Claude... (Saims.) Venez à notre secours, baronne. Vous voyez deux âmes charitables aux abois. Nous nous cassons la tête pour trouver une bonne œuvre à faire.

LA BARONNE. — Ne VOUS mettez donc plus en pejne; < j’ai ce qu’il vous faut: une femme de quatre-vingtsept ans qui a recueilli les huit enfants de sa bru morte en couches. Le père est en prison et la pauvre vieille...

LE M's DE CLÉRY. — Vous n’y êtes pas, baronne; de ces misères-là, nous en avons à revendre.

LA BARONNE. — Eh bien, alors ?

LA COMTESSE. — Nous voulons monter une œuvre, de bienfaisance. ■ '

LA BARONNE. •— Bravo ! j’cn suis , et de grand cœur.

LA COMTESSE. — Je savais bien, moi, qu’on ne ferait ’ pas en vain appel à votre excelleut cœur.

LA BARONNE. = — Et à qui venous-nous en aide ?

LA COMTESSE. — C’est là précisément ce que nous ne savons pas.

LA BARONNE. — Comment ?

LE M's DE CLÉRY. — Non, cn vérité. Le titre et le but restent à trouver.

LA COMTESSE. — Mais nous n’en comptons pas moins sur votre concours. '

La baronne. — Il vous est acquis. - '

L’œuvre du .chemin de Damas.

LA COMTESSE. — Vous vcrrcz comme cela sera amu-r sant. ' ■

LE M's DE clérV, — On aura recours à votre talent.

LA COMTESSE. — Vous joucz la comédlc à ravir, et nous voulons monter tous les ans une représentation au profit de... de... au profit, enfin, de nos si intéressants protégea. " '

LA BARONNE, — Gomtcsse, ma bourse est à vous, mais je ne joue plus la comédie. - < • , .

LA COMTESSE. — Comment ?... •

LE M‘» DE CLÉRY. — Quel meurtre I LA BARONNE. — Croycz-moi, organisez plutôt un bal ou des petites boutiques. Le théâtre de société ne , ,

produit rien ; il est usé jusqu’à la cOrde.

LE VALET DÉ PIED. Madame la maréchale princesse de Tilsitt demande si madame la comtesse veut la recevoir. '

— La maréchale 1 assurément. Faites monter. —

On n’a pas plus d'esprit. '

Plus de verve.

— Plus de.., •

LA maréchale. — Bonjour, comtesse, je n'ai jamais

été si heureuse de vous voir. Je vous demande asile.

On n’a pas idée de ce qui m’arrive. Sommes-nouÉ en . , ,

LA COMTESSE. — Quc voulcz-vous dire ?' . ’

• LA MARÉCHALE. — Ccs choses-là nc sont; faites que pour moi. Quand vous montez en voiture, vous, ‘ comtesse... Tiens, vous étiez là, baronne? j‘e vous demande pardon, je rte vous avais pas vue. Bonjour > ‘ Cléry, vous allez bien ? Je vais vouâ conter ce qui vient de m’arriver. Je monte en- voiture pour venir

ici ; bon !... une autre serait arrivée tout droit, pas vrai ? vous auriez passé sur le pont de la Concorde et la chose était faite. Mon cocher, lui, a trouvé plus court de passer sur une vieille femme qui lui barrait le chemin. La voiture a fait un saut... mou. Vous ne connaissez pas cela, vous ? Moi, cela m’est arrivé si souvent que j’ai immédiatement su à quoi m’en tenir. Je me suis dit : Bon ! voilà Whattson qui me fait des frais. Je baisse la glace, je passe la tête, je regarde.... je ne m’étais pas trompée.

LE DE CLÉRY. — Pourquoi gardez-vous cet écraseur à votre service ? * ^

LA MARÉCHALE. — Comment ! pourquoi î Vous n’a> vez donc jamais vu Whattson ?

LE M*» DE CLÉRY. — Jamais VOUS ne me l’avez présenté.

LA MARÉCHALE. — Si VOUS l’avicz VU, VOUS ne me poseriez pas une pareille question. C’est le garçon le plus gras, le plus rose, le plus frais qui se puisse voir. 11 a six pieds quatre pouces, le menton bleu céleste, et la poudre lui sied à ravir. Il est encombré de fossettes et nul ne porte mieux que- lui le lampion. Il est imperturbable, et s’il écrase de loin en loin quelques bonnes gens, il faut le lui pardonner, car il vous mène un train d’enfer.

LA BARONNE. — Et la victimc ?

LA MARÉCHALE. — La victime criait comme si elle avait été écrasée par un porteur de choux. Et vops savez, Cléry, si mon coupé est léger.

LE M'* DE CLÉRY. — Le coupé, OUI, mais le cocher ?

LA MARÉCHALE. — Toujours est-il que la foule s’est amassée. On a pris « Plus vite que qa » par la bride, et ça l’agace. Il s’est dé mené, Whattson a fouetté, ou ?

L’œuvre du chemin de Damai. . 2t

qui ? je n’en sais rien. Un sergent de ville est arrivé, puis deux, puis trois; les procès-verbaux allaient leur train ! et la foule grossissait de minute en minute. Fort heureusement , un brigadier a reconnu ma livrée. « Boni a-t-il dit, je sais, ce que • c’est ; laissez passer la voiture de madame la maréchale. » Puis, me saluant avec ce sourire qu’on réserve pour ses meilleures pratiques : « Nous dresserons notre procès-verbal comme à l’ordinaire. » Whattson a piqué des deux et me voilà.

LA BARONNE. — Mals... la victime ?

' LA MARÉCHALE. — Voulcz-vous quc je VOUS dise ? Eh bien I la victime se sera Jetée sous les chevaux. Il y a des gens qui vivent de cela. J’en sais quelque chose. Tenez : il y a un bon vieux qui demeure rue des Nonnains-d’Hyères, que j’ai écraséau moins trois fois. J'ai pris le parti de lui faire une rente pour m’en • débarrasser. Vous ne sauriez croire combien cela fait perdre de temps.

LE DE CLÉRY. — Est-ce utic pratique que vous avez atteinte cette fois-ci ? ,

LA MARÉCHALE. — Non," c’est unc recrue. Je n’ai pas encore vu celle-là. Elle prétend qu’elle a la vue basse.

« Portez des lunettes, lui ai-je dit; on n’est plus coquette à votre âge. » Elle assure qu’elle n’a pas de quoi en acheter. Comrne si on n’avait pas toujours , de quoi acheter des lunettes! En vérité, monsieur - Haussmann,qui,dépense tantd'argent pour l’entretien des voies publiques, devrait fournir des lunettes aux indigents. Je lui dirai cela. . . ' . '

LE M's DE CLÉRY, iiiumind. — Comtesse, comtcsse, bénissez la maréchale. . ,

LA MARÉCHAL'E. — Mc bétiîr ? pourquoî faire ?

LE M*® DE CLÉRY. — Vous veftez dè nous sauvef.' Comtesse, vous vouliez' créer une œuvre charitable,* n’est-ce pas Quel but plus louable, plus utile, plus^ généreux, pouvez-vous vous proposer, que de prendre sous votre protection la myopie indigente ? • -

LA BARONNE. — C’est tout simplement sublime !

La COMTESSE. — Cléry,' mon bon Cléry, je vous comprends. ’ '

LA MARÉCHALE. — Vous étes alors plus heureuse, ' que moi.

LA COMTESSE. — Nous vouUons fonder une œuvre de charité, mais le but manquait à nos bonnes dispositions. L’accident qui vient de vous 'arriver 'nous ouvre les yeux. Une institution charitable fait défaut à la France, nous allohs combler cette lacune.

LA MARÉCHALE. — Jc n’y comprcnds" toujoufs rien, mais je suis des vôtres,

LA COMTESSE. — Si VOUS vouscrt mêlez,uOus sommes certains du succès.

LA MARÉCHALE. — Comptcz sür fnoi , mais nous aurons des sermons de charité. Je raffole des sermons de charité, 'moi I ■

LA comtesse. — Et puis nous Jouerons la comédie I 1 LA BARONNE. — Et puis nous dansefons I . . . '

LE M'» DE CLÉRY. — Et püis nous aurons des petites boutiques î ‘ . ; , '

LA coMTKSE. — Vite, Cléry, mettéz-vous en cam- ' 'pagne, trouve^noüs un local, dans un beau quartier.

LE M*® DE CLÉRY. — Quai des Lunettes, par exemple!

LA MARÉCHALE. r- Vous n’étcs jamais sérieux.

■ LA SAKONKE. — Mais-qucl titre prendrons-nous l

' 'L'œuvre du ‘chemin de Damas. 2î

LA COMTESSE. — C’cst TTai, le titre est important.

LA MARÉCHALE.'— Urt SI bcau monument doit avoir une enseigne irrésistible. Nous n’avons pas besoin d’être clairs, soyons piquants.

LA BARONNE. — Voyons, Cléry, trouvez-nous cela.

LE m‘s de cléry. — Attendez donc !... Nous disons : la vue basse... un chemin... de la... J’y suis I j’ai votre affaire! Merci saint Paul! Nous appellerons notre œuvre ; l'Œuvre du chemin de Damas.

TOUTES. — Bravo ! bravo ! vive Cléry.

■' (Entre le comte.)

LA MARÉCHALE. — Comment, comte, vous ici?...

chez vous ?.., quelle nouveauté.

LE 'comte. — Oh m’a dit que vous veniez de monter, madame la tnaréchale, vous aussi baronne...

LA MARÉCHALE. — Oh ! ne vous excusez pas. Je constate seulement que cette maison est la seule où je ne vous aie jamais rencontré. Vous arrivez d’ailleurs fort à propos pour vous associer à notre bonne œuvre.

LA COMTESSE. — Nc parlcz pas de cela à mon mari, il a les sociétés de bienfaisance en horreur !

LE COMTE, à la marëchaie. — ‘ Le premier coup de canon est tiré et vous me rendrez cette justice que ce n’ek pas moi qui ai mis le feu aux poudres.

LA COMTESSE. — C’est que vous avez sur la charité . des manières de voir.... qui ne sont celles de personne... heureusement ! I

LA MARÉCHALE. — Oh ! dites-nous cela, comte, j’adore ce qui est original, moi.

LE COMTE. — A quoi bon, je ne cherche jias à faire des prosélytes.

BARONNE. — Vous RVCZ tOft. Si VOUS RVCZ la foi, vous devez avoir l’ardeur : l’une sans l’autre est inutile. . .

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