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UNE JOURNÉE AU CHATEAU

, Comment, mon cher ami, vous m’aimez assez peu pour me demander <t de la copie? -n En vénté , vous me faites de la 'peine !

Je vous écris à l’ombre de bons vieux arbres ventrus, chevelus, tout habillés de lierre, et vous voudriez que je me rappelasse les piliers de la Bourse? Vous n’y pensez pas ! En ce moment j’ai devant moi trois routes adorables : celle de droite conduit à un vivier couvert de nénuphars sur lesquels gambadent des sarcelles en quête de libellules; celle du milieu conduit au château où je dors de neuf heures trente à cinq heures, sans changer un pli dé mes draps , où je fais un nombre incalculable de repas, tous les bienvenus, où l’on cause, entendezvous? où l’on cause; il faut aller dans les déserts pour trouver cela; où l’on est libre, heureux et choyé; — la troisième route, enfin, conduit sur la pelouse où l’on s’étend le soir sous les rayons de lune ; où réunis, tous sur le dos, on joue à pair ou

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non avec les étoiles; sur la pelouse oii est Installé le a croquet » et autour de laquelle courent : Væ vic^ tis, un alezan ; Corps de chasse, un bai-cerise ; et Z)o«r<ï/r, un -trotteur de l’Ukraine. Et vous voulez me rappeler le carrefour Malesherbes ? C'est mal, ce que vous faites là.' Le vent secoue les branches et m’apporte une bonne odeur de bois et de mousse. Dans les bas taillis, le buis et le baume se disputent à qui m’enverra les meilleures senteurs. Des rayons de soleil crèvent çà et là le dôme de feuillage, et les insectes étincellent en les traversant.

Je veux bien vous dire ce que nous avons fait hier. Quand vous le saurez, vous rougirez d’avoir entre-’ pris de troubler ma béatitude.

A cinq heures et demie, « Nez-Blanc » m’a réveillé. Mais vous ne savez peut-être pas ce que e’est que Nez-Blanc; on sait si peu de choses à Paris! a Nez-Blanc » est sœur de « La Bleue » et de « Madelinctte. » Elle est presque aussi rousse que Mlle C. P. Son poil rouge safrané lui donne, quand le soleil la caresse, des airs de famille avec le veau d’or. Ses cornes sont aussi régulièrement posées sur son front qu’uûe accolade sur le grand livre de la Banque de France. Elle a le sabot bien fendu et aussi petit qu’un pied de demoiselle; elle mugit d’une ravissante façon et je parie qu’on chercherait vainement dans le» innombrables tuyaux des grandes orgues de Saint-Denis, Notre-Dame ou Saint-Eustache, une note à la fois assez douce et vibrante pourlutter avec le contre-la qu’elle npus fait entendre le matin.

Je ne me. suis pas feit attendre. Nez-Blanc m’a

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sâlué, et quand. elle m’a vu m’armer d’une branche pour chaSçer les mouches qui noircissaient ses na-, seaux, elle m’a souri. *

• Pourquoi riez-vous? les vaches ont aussi bien que vous le droit de sourire.

• On s’est mis à la traire et je me suis tant hâté de boire son lait merveilleux que je suis sorti de mon bol le nez plein de crème.

Le panier et le brack sont venus au perron recevoir les ordres, avant d’aller chercher à la gare de nouveaux élus pour notre « paradis. » Le fils de nos châtelains, un éclat de rire de vingt-deux ans, toujours prêt à rendre service, a pris le fouet et les guides, puis, en route! Il n’est pas parti, cependant, ^ns avoir j-ompu une lance en l’honneur des brides séparées, qui ne peuvent pas s’accrocher en cas d’accident.

Nous avons été, en attendant .huit heures, faire dans le potager une moisson de roses et dans le parc une coupe déréglée, pour renouveler les bouquets du salon.

Un grand complot se trame : c’est, la fête de la châtelaine qui, l’ingrate,’ a oublié son patron. Aussi partout fait-dn des préparatifs en cachette. On sourit en se regardant dé côté, otl se parle bas derrière les poftes, on fait des miracles d’habileté pour que la fêtée n’aille pas de certains côtés, pour qu’elle ne . voie pas cette caisse qu'on apporte , ces bouquets cachés dans la serre, et ceci et cela. Il s’en est fallu de peu que tant de précautions n’aient été prises en pure perte! La châtelaine est entrée dans la faisanderie où elle ne met cependant jamais les pieds.

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U y a de ces fatalités-là!... On préparait le feu d’artifice et l’on n’a. eu que le temps de jeter quelques bottes de foin sur le soleil. Quand la chère femme s’est assise dessus, comme tous les cœurs ont battu I > A onze heures nous avons été à la messe.

Notre arrivée sur le « square Foix » a fait grande sensation. (11 n’y a plus d’enfants; voilà qu’il y a des squares dàns les villages!) Le panier a déposé devapt les marches de l’église son élégante cargaison, Quand les naturels ont vu leur châtelaine conduire, ils ont ouvert de grands yeux et d’énormes bouches ; les chevaux ont eu peur de ces gouffres béants.

Les robes blanches surchargées à l’arrière de nœuds mauves, de dentelles, de ruches, de broderies; les. toilettes bleu-méditerranée ; les fleurs , les plumes, les, oiseaujt empaillés qui voltigeaient, s’enroulaient, s’épanouissaient sur les toquets microscopiques; les fillettes aux longs cheveux flottant sur les épaules^ les barnbins vêtus de bazin blanc..., tout cela faisait, avec la foule aux couleurs ternes, un singulier contraste et rappelait assez les coquelicots, les bleuets, les pervenches perdus dans les blés» Le curé a été éloquent à sa manière, c’est-à-dir-c qu’il a parlé vite et longtemps. Les quêteuses n’ont pas fait moins de 27 fr.85 c. ;le conseil municipal en a été aussitôt informé. L’orgue a joué « Bonheur de se revoir ». et w La valse de la reine de Prusse. » L’èncens ne s'entait pas, trop l’encens^ c’était parfait. Là femme du maire a suivi le sermon avec recueillement, levant les yeux au ciel en signe d’approbation et de douleur, chaque fois que M. le curé parlait des vices qu’on s’obstine- à attribuer à notre époque, comme si nous

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en avions la primeur. J’ai d’ailleurs appris que lés habitants de C... sont émus de père en fils par ce sermon que prononcent leurs curés... de père en fils.

Au début du déjeuner, nous étions bien 27,000 à table, en comptant les mouches, bien entendu. Mais une chasse bien conduite nous a débarrassés de ces pique-assiettes. A la campagne, il convient de faire des repas modestes; aussi avons-nous mangé du saumon, un haricot de mouton... C’est simple cela,

vous ne direz pas le contraire je reprends : un

haricot de mouton aux truffes , le poulet financière, etc. Le Vouvray pour ordinaire et le Château- Yquem 1866, sous prétexte de dédommagement.

Puis le' curé est venu recevoir les compliments de l’assemblée, prendre son café et solliciter... n’impôrte quoi. Un voyage à traders tt Faust et Guillaume Tell» nous a conduits jusqu’à deux heures. Quelle partie de « croquet » nous avons faite sur la pelouse! Je ne l’oublierai pas dè longtemps, car j’ai depuis ce moment les jarrets dévorés par des bétes rouges recueillies dans le gazon, sous les arbres verts. Et le billard, le jacquet, la toupie hollandaise d’aller leurtrain.

A trois heures, les surprises ont commencé.

Quelqu’un, d’une voix aussi innocente que le permettait la circonstance, a proposé une promenade dans le parc. Les enfants étaient prêts avant que l’bfîre ne fût faite, bien entendu.

Le cortège s’est mis en marche, étouffant des > envies de rire folles, chuchotant de plus belle, 'et quand on est arrivé « aux quatre chênes » c’a été des rires, des cris, des éclats !

On a retiré des buissons les bouquets qu’on y avait

• Digitizêd byLîCTOglf

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cachés; il semblait qu’on les cueillît tout faits. La châtelaine n'en revenait pas. Les bonnes et cordiales poignées de main qui se sont échangées là, les bons baisers qu’on s’est donnés en plein visage !

Un grand chiffre fait de fleurs pendait entre deux arbres. On a pris place à table.

La crème d’un beau blanc mat semblait de l’ivoire liquide dans les cristaux irisés par le soleil. On a bien ri, je vous assure; ce qui p’empéchait pas que les cœurs ne fussent quelque peu émus!

Les enfants ont repris leur volée, et nous, couchés sur l'herbe, voulant associer à cette nature merveilleuse quelque pensée digne d’elle, nous avons écouté les plus belles strophes de Musset que nous lisait notre hôte : un des rois du bien dire.

Ç’a été une bien autre surprise lorsque après le dîner la bombe d’annonce est partie. Pafi... une fusée; pouf!... une chandelle romaine; boum !... une pluie de feu. Et les soleils de tourner, et les marrons d’éclater, et les buissons de s’embraser comme si quelque divinité avait voulu se révéler à nous. Chaque lueur éclairait dans les taillis des groupes de campagnards ébahis, la bouche ouverte, les yeux plus que jamais béants.' La nuit a eu beau faire, pendant dix minutes elle a été battue : elle, sa lune et ses étoiles. >

Entre chaque pétarade la symphonie nocturne reprenait le dessus, et il était bien étrange, je vous assure, d’entendre, après le pif-paf des fusées, le zpnzon du grillon, lehôû plaintif du crapaud et le piriwitt des oiseaux.

Avides, après tout ce tapage, de retrouver le calme,

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' nous sommes repartis par petits groupes, parlant bas " sans nous en rendre compte, suivant lentement les allées, traversant des rayons blancs qui nous prêtaient une allure fantastique, puis disparaissant brusquement dans l’ombre. Sur la mousse des clairières, nous voyions se glisser les silhouettes des arbres, comme sur les dalles des églises se détache, la nuit, le contour des vitraux.

Qu’est-ce encore que ceci? Au bout de l’allée, un point rouge se balance, puis deux, puis dix, et des points verts, des bleus, des jaunes aussi. Un bal a été improvisé dans un des carrefours du bois et ce spnt des lanternes qui pendent aux branches.. U’or-, chestre, composé d’un piston, d’un flageolet, d'un violon et d’un tambour, est installé en travers d’une > allée, dans un encadrement de feuillage. Le brack,

^ les lanternes allumées, le brack, plein de fleurs, sert de fond à cette partie du tableau. Notre arrivée est saluée par une sonnerie de trompe et l’orchestre attaque, aussitôt après, un quadrille insensé que nous dansons, à la grande joie des campagnards. Les pas ont été décents, je le jure; je dois cependant constater quelques réminiscences de la Grande-Duchesse. Puisque je suis sur la voie des aveux, pourquoi ne pas reconnaître que les braves gens qui nous ont succédé ont été infiniment plus convenables que nous?

Il fallait voir notre hôtesse et son pimpant état-major, les manches retroussées, servir à boire aux Philémons et aux Baucis, aux Daphnis et aux Chloés, rincer consciencieusement les verres et retourner à la danse, comme le soldat au feu, chaque fois que le respect paralysait l’enthousiasme.

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A dix heures nous avons abandonné la place et, prenant le plus long, nous avons longé l’étang sur lequel dansaient des rayons de lune. Deux cygnes sont sortis des roseaux, nageant au milieu des pailletteSj se frayant un passage au milieu des nénuphars épanouis, pour arriver jusqu’à nous. Le rire s’est éteint peu à peu et c’est en rêvassant que nous sommes rentrés.

La distribution des bougeoirs a réveillé la belle humeur ; tf Bonsoir, Monsieur Pantalon, » cette Marseillaise nocturne, a été entonné avec son succès accoutumé. Les voix se sont perdues de droite et de gauche dans les couloirs, et vingt minutes après le château dormait.

Où trouver le temps d’écrire, je vous le demande ?

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