‹ Voyage autour du grand mondeChapitre 21 sur 42 · MADEMOISELLE GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE GENEVIÈVE

La Baronne de Saint-Claude rentre. La calèche vient de franchir la grille de l’hôtel. En passant de- 'vantle pavillon du suisse, la Baronne a froncé les sourcils. Sur le pas de la porte, une jeune femme s’est avancée, deux beaux babys se sont cachés dans les plis de sa robe : à peine voit-on leurs têtes blondes.

Les roues ont grincé sur les cailloux de l’allée, le timbre a prévenu l’antichambre du retour de madame, et quand la voiture s’arrête devant le perron, les valets de pied, à peu près réveillés, sont à leur poste. La portière est ouverte,' en trois temps le marchepied est déployé et la Baronne met pied à terre.

— Louis, dites à M“® Mayer de venir me parler.

Puis elle continue son chemin.

— Il y a de l’orage dans l’air, dit un des laquais.

Mademoiselle Geneviève. - i3g

— Elle se sera levée à l’eiïvers. Bah f ça passera comme c’est venu. Si on faisa’it attention aux grogneries des maîtres!. . Ah! bien, merci! on n’aurait plus de eheveux à dix-huit ans.

Au bout de dix minutes la Baronne s’installe dans son boudoir et sonne.

— Faites monter M“® Mayer.

La femme du concierge entre, la tète basse. Elle s’arrête à un pas de la porte.

— Avancez donc. Qu’est-ce qui vous prend ?

Croyez-vous que je vais ih’égosiller pour vous éviter de faire dix pas. ?

La pauvre femme a retenu le chiffre dix ; elle fait dix pas en avant avec une régularité mathématique.

LA BARONNE. — Je vous ai dit cent fois que je déteste les enfants. Si vous voulez rester ici, faites en sorte que je ne trouve pas les vôtres sur mon chemin. Le petit était tout pàlot^ qü’est-ce qu’il a encore ?

MADAME MAYER. — Madame la Baronne, je leur dis toujours de rester dans le fond de la loge, mais c’est si jeune I Ça aime à voir, et quand une voiture passe, dame, ça a bientôt mis le nez dehors. Je vois qu’il faudra se décider à mettre l’aîné à l’école et le petit à la crèche.

LA BARONNE. — Vous n’aimez donc pas vos enfants que vous parlez aussi légèrement de vous en séparer ?

MADAME MAYER. — Moi I... UC pas aimer les petits!...

Jour de ma vie !... (Faites excuse pour mon ismportement, madame la Baronne, j’ai été si surprise'!) Je les aime plus que tout dans le monde, les pauvres mignons : mais, que voulez-vous, il faut bien vivre, , et le père, qui a toujours été domestique, ne sait aucun état. Ce n’est pas à son âge qu’on entre en apprentissage, et mon travail ne payerait seulement pas le loyer.

tA BARONNE. — Sans cela, vous nous quitteriez?

MADAME MAYER. — Ce n’est pas faute d’être dévoués, à vous et à M. le Baron, mais on est responsable de la santé et de l’avenir des enfants que Dieu nous a prêtés. Nous ne quittons quasiment jamais la loge, et ça s’étiole, les petits, à force de rester enfermés. Si le cadet est pâlot, voyez-vous, c’est rapport à ça.

LA BARONNE. — A VOUS entendre, on croirait que je' suis cause de la pâleur de vos enfants.

MADAME MAYER, — Je n’ai pas voulu vous offenser, madame la Baronne, bien loin de là. Je vous promets du reste que nous allons si bien tenir les petits que vous aurez vite oublié qu’ils sont chez vous.

LA BARONNE. — Etvotremari, il les aime, lui, les enfants?

MADAME MAYER. — Comment n’aimerait-on pas ces chers trésors ? C’est blond, c’est rose, c’est frais, c’est bon ; cela vous a des grands yeux clairs qu’on voit jusqu’au paradis à travers, et puis cela vous câline avec une voix douce!... douce!..., on croirait que c’est eux qui vous bercent.

LA BARONNE., — C’est bien, en voilà assez. Qui vous demande tout cela? Retournez auprès de vos... • merveilles! Vous les ferez sortir tou.; les jours, vous

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‘ “ Mademoiselle Geneviève. 14 1

"m’entendez ? Je ne veux pas être responsable de la santé de messieurs Vos fils, moi. Ils pourront monter dans le brack le matin.

MADAME MAYER. — Quoi, vraiment ?... Madame la Baronne le permet ?

LA BARONNE. — Et comme je tiens à ce qu’ils soient convenablement mis pour monter dans Iq voiture, voilà cinq louis. Vous leur achèterez quelques petites choses gentilles. ‘

MADAME MAYER. — Mais VOUS êtes bonne comme le bon pain, madame la Baronne, etl’on ferait tout pour votre service,

LA BARONNE-, — Je ne vous demande qu’une chose> une seule !... mais j’y tiens ! Faites en sorte que je ne voie jamais vos enfants.

MADAME MAYER. — Vous sèrcz obéie, madame. ’

UN VALET DE PIED. — Miss Wuiton cst en bas qui demande à parler à madame la Baronne.

LA BARONNE, stupéfaite. — Miss Wuiton ?... la gouvernante de ma fille ?

LE VALET DE PIED. — Oui, madame la Baronne,

LA BARONNE. — Est-ce quc M*'® Geneviève est avec elle ?

LE VALET DE PIED. — M'>® Genevièvc est en bas avec miss Wurton.

' LA BARONNE. — Faitcs-les monter... L’enfant va bien ? .

LE VALET DE PIED. M'*® Geneviève a l’air de se por ter à merveille.

LA BARONNE. — Qu’elles viennent bien vite 5.. et je n’y suis pour personne .

LA MARÉCHALE PRINCESSE DE TILSITT, «urte pas de la porte.

— Pour personne?... excepté pour moi. J’espère bien que vous n’allez pas me mettre à la porte. Tant pis pour vous, Baronne, vous avez donné votre consigne cinq minutes trop tard... et j’en profite.

LA BARONNE, au valet de pied. — Faites monter dans ma chambre et dites d’attendre.

LA MARÉCHALE. •— Je ne reste qu’un instant, chère petite. Ah çà, dites-moi ce que c’est que cette belle enfant que j’ai vue dans l’antichambre ?

LA BARONNE, vivement. — Vous l’avez trouvée belle?

LA MARÉCHALE. — ■ Adorablc, mais fagotée !...

LA BARONNE, tristement. Ah !

LA MARÉCHALE. — On n’a pas idée deçà. Pas plus de sous-jupes qu’un capucin, un gros noeud bétC' par devant, et puis décolletée !... décolletée !... C’est Ixm pour nous autres, mais pour des enfants... à quoi cela sert-il? — Je viens vous enlever.

LA BARONNE. — Moi ? Pour rien dans le monde je ne sortirais. D’ailleurs, je viens de rentrer.

LA MARÉCHALE. — Qu’est-ce quc cela fait ? J’ai retenu le ballon captif pour cinq heures. J’y fais servir un lunch ; vous verrez ! Fleur de Thé, Fleur de Pas-

' Mademoiselle Geneviève. 14S

sion, Fleur de Soufre, Fleur de Pécher.,, nous y serons toutes, et Cléry aussi. N'adaud m’a promis de venir. Il nous chantera le « Voyage aérien» en route. Mettez votre chapeau et partons.

LA BARONNE, — Jc rentrais pour me mettre au Ut. Vous m’excuserez... j’ai une migraine 1 . ;

■ LA MARÉCHALE. — Voulez-vous quc je vous dise ) Vous me cachez quelque chose. Ces migraines-là, je les connais. J’en ai fait une telle consommation que je suis étonnée qu’il en reste. Vous ne m*avez pas dit ce que c’est que cette belle enfant que j’ai vue en bas... que vous avez fait monter...

'■ LA BARONNE. — Je VOUS jure que je ne sais pas de - quoi il s’agit. On m’a annoncé une dame et une petite fille ; j’ai dit de les faire monter comme j'aurais dit le contraire, et...

LA MARÉCHALE. — Et VOUS faites défendre votre porte.

LA BARONNE. — Parce que je suis affreusement fatiguée, et qu’après avoir reçu je comptais m’étendre jusqu’à l’heure du dîner,

LA MARÉCHALE. — Jc n’insiste pas. Je sais d’ailleurs que partoutoù il y a un enfant, il y a un ennui avec. Fi ! la vilaine petite engeance! C’est aussi insupportable que c'est gentil. Je ne puis pas arriver à me persuader que j’ai eu cet âge inutile. Aussi me suisje expliquée catégoriquement avec le maréchal avant notre mariage. « Monsieur, lui ai-je dit, si vous avez compté sur moi pour perpétuer votre race, vous avez complètement fait fausse route et je vous conseille de retourner sur vos pas. Jc ne saisrietî de niais comme ' d’avoir des enfants et ne me suis pas mariée pour de-

venir grotesque sept mois sur neuf, pour souffrir lè martyre six mois sur dix, poiir traîner ma viedurant un bôukt-ramé composé d’un baby pleurard, malpropre, exigeant, poissé, huileux, etc., etc.; et d’un niari, . i célèbre , mais cacochyme (sauf le respect auquel votre âge vous donne tant de droits). Je n’entends pas me cloîtrer auprès d’un petit bonhomme qui vous ressemblera un jour,m’occuper de ses dents, de son ventre, de son nloral, de ses. habits, de sa première communion, de ses leçons de piano, de son mariage. J’ai donné assez de tracas à ma mère pour savoir ce qui en est. Je vous prie, monsieur, de m’épargner tous ces désagréments. » Le Maréchal m’a assuré qu’avec lui je n’avais rien â craindre... et je n’ai compris que trop tard le sourire qui accompagnait ses paroles. Il ne disait que trop vrai, le monstre! Avec lui, je n’ai jamais couru aucun danger. Il ne peut pas en dire autant, 'par exemple ! — Mais, chère amie, je vous fatigue, et je vais...,

' LA BARONNE. — Gomment donc!... pouvez-vous croire} ,, • ,

LA MARÉCHALE. — • G’cst bou, jeq>ars. Je vous conterai mon voyage, si j’en reviens; vous me^conterez votre petit roman, si j’ai été bien sage.

LA BARONNE. — Je VOUS assure... ,

LA MARÉCHALE. — AUcz- VOUS débarrasser de votre enfant et reposez-vous. A bientôt, chère.. . .

LA BARONNE. A bientôt, mignonne.

(La Baronne reconduit la Maréchale jusqu’à l'escaKer; elle resjo sur le palier pour lui envoyer du bout des deigts un baiser qui • sert de point à cette phrase: • J'ai cru qu’elle ne s'eu irait ja- . mais: » puis elle 9'en va toujours courant jusqu'à’sa chambre.)

Mademoiselle Geneviève.

Je voudrais vous décrire la chambre de la Baronne, mais la pauvre femme est si agitée, elle va si vite, que je n’en ai pas le temps.

Debout, dans le milieu de la pièce, se tient miss Wurton. C’est une jeune femme distinguée et presque jolie. Ses cheveux sont blonds ; de ce blond qui * sied bien aux veuves. L’enfant a refusé de s’asseoir ; elle reste debout auprès de sa gouvernante dont elle ne veut pas lâcher la main. Mn® Geneviève a six ans, de grands yeux gris avec des cils noirs, ce qui n’empêche pas qu’elle a les cheveux blonds. Ses joues sont fraîches à plaisir et leurs deux petites fossettes appellent les baisers. De longues boucles roulent en désordre sur ses épaules rondes. Sa robe est taillée à la diable ; une des épaulettes a glissé jusqu’au coude. N’allez pas croire que cela lui sied mal.

Quand la porte s’est ouverte, Geneviève, oubliant toutes les recommandations qui lui ont été faites, s’est pressée contre sa gouvernante et a ouvert de grands yeux effarés. La Baronne s’est arrêtée sur le seuil. Elle contemple cette enfant que depuis quatre années elle n’a pas vue, et de grosses larmes, qu’elle veut retenir doublent l’éclat de ses yeux. « — On ne m’a pas trompée, se dit-elle, ma Geneviève est belle; plus belle que les autres enfants. » — Puis, sans avancer davantage, elle s'agenouille et tend les bras au baby.

— Viens, ma fille ; viens, Geneviève, viens que Je t’embrasse.

La petite n'a pas bougé. Miss Wurton la pousse légèrement par les épaules et la conduit jusque dans les bras de sa mère. La Baronne couvre son enfant de caresses, elle baise >ses joues, ses épaules, ses bras, ses cheveux, s’interrompt une seconde pour la regarder et reprend de plus belle la chaîne des baisers. Geneviève, effrayée de cette tendresse à laquelle elle n’est pas habituée, veut s’échapper des bras qui la pressent; elle se cramponne au jupon de sa gouvernante, pleure. et ne cesse de dire : « Annie, amie Annie, je ne veux pas que tu t’en ailles ; reste, je t’en prie, Annie, Annie! »

La mère se relève, alors : le cœur gros, le front plissé, un mauvais sourire sur les lèvres :

— Vous avez élevé cette enfant à merveille, mademoiselle; vous lui avez appris à aimer sa mère. Je vous en remercie.

MIS.S WURTON. — J’aurais eu besoin que vous prissiez la peine de m’y aider, madame.

LA BARONNE. — Geneviève a-t-elle jamais manqué de rien ?

Miss WURTON. — De rien, non, de rien.

LA BARONNE. — Ne VOUS ai-jc pas écrit régulièrement?

MISS WURTON, — Tous les mois, très-régulièrement, madame, en m’envoyant le prix de mes soins.

LA BARONNE. — Quc me reprochcz-vous, alors ?

MISS WURTON. — Je ne vous reproche rien, madame ; je vous plains trop pour vous rien reprocher.

LA BARONNE. — Jc n’ai que faire de Votre <^>mpas-

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sion, mademoiselle Wurton, gardez-la pour d’autres. Me direz-vous pourquoi vous n’étes pas à Navarette? Pourquoi au mois de juin vous avez quitté le château et me ramenez cette enfant?

MISS WURTON. — Vous m’avez dit que vous ne vouliez la confier qu’à moi seule, madame, et comme je pars...

LA BARONNE. — Vous partcz... sans me prévenir. Pourquoi partez-vous? oü allez-vous?

MISS WURTON. — Ma mère est au plus mal, madame, on m’appelle auprès d’elle.

LA BARONNE, vivement. — Votre mère est mourante? Que dites-vous là, Annie ? Pauvre Annie, comme j’ai été dure pour vous; je le regrette bien, je vous assure. Et quand partez- vous?

• MISS WURTON. — Dans une heure.

LA BARONNE. — Dans une heure !... Alors... l’enfant va rester auprès de moi? Oui, c’est cela, auprès de moi. D’abord je ne la confierais pas à une autre qu’à vous. Je vais l’installer ici, dahs ma chambre ; je saurai bien la forcer à m’aimer : je l'aimerai tant! Oui, mais le père, que va-t-il penser? lui qui m’a fait la guerre lorsque j’ai exigé le renvoi de Geneviève ? Il dira que je ne sais pas ce que je veux, que je suis une folle. La Maréchale fera quelque plaisanterie sur les enfants et le procès de la petite sera perdu...

(On trappe.)

N 'avez- vous pas entendu frapper?

■ MISS WURTON. — Oui, madame, de ce côté.

LA BARONNE. — C’est le Baron.

(Oa trappe de nouveau.)

LA BARONNE. — Qui frappe ? • '

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LE BARONj du dehors. — C’est moi, qui vicns vous prendre comme je le fais chaque jour pour vous conduire au Bois.

LA BARONNE. — Attendez un instant, je suis à vous. (BasàmissWurton.) Cachez-vous vite dans' mon Cabinet de toilette.

MISS wuRTON. — A quoi bon, madame ? qui vous dit que monsieur le Baron ne sera pas ravi de revoir sa fille?

LA BARONNE. — Alkz, je veux le préparer à cette première entrevue.

(Miss Wurton et Genevière entrent dans le cabinet de toilette. La Baronne tire le verrou.)

Le Baron a trente-six ans. Il est grand sans exagération, élancé sans maigreur. Ses mains sont petites et très-soignées, ses pieds sont petits et chaussés à merveille J ses cheveux blonds et abondants, sa moustache soyeuse, ses favoris longs et clair-semés ; tout concourt à lui donner l’air d’un grand-duc expatrié. Puisqu’il est convenu qu’il n’y a plus de distinction française pour l’homme, il faut bien chercher hors frontière nos termes de comparaison. Disons donc que le baron de Saint-Claude avait en lui les perfections russes sans en avoir les défauts : ce qui n’est pas tant maladroit.

LE BARON. — Je vous dérange? Ne voulez-vous pas sortir ?

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LA BARONNE. — Pourquoi me dérangeriez-vous?

pourquoi ne sortirais-je pas ?

LE BARON. — La Maréchale, que j’ai rencontrée sur le perron, m’a dit que vous étiez souffrante et je me suis rendu directement chez vous pour prendre de vos nouvelles.

LA BARONNE. — Ne VOUS mettez pas en peine pour un malaise de circonstance. J’ai voulu vous réserver cette après-midi que je vous avais promise.

LE BARON. — Vous êtes Une épouse adorable. Aussi je vous aime comme une maîtresse, parole d’honneur!

LA BARONNE. — Dois-je VOUS en être reconnaissante comme femme ou comme maîtresse ?

LE BARON. — Aimez-moi comme une maîtresse, conduisez-vous comme une honnête épouse et je trouverai tout parfait chez moi.

LA BARONNE. — Cctte vie en tête-à-tête vous suffira?

LE BARON. — Pourquoi pas ?

LA BARONNE. — 11 ne VOUS manquera rien ?

LE BARON. — Que voulez-vous qu’il me manque ?

LA BARONNE. — Votre cxEur trouve chez lui toute la pâture qu’il lui faut ?

LE BARON. — Pour l’amouT de Dieu, chère femme, veuillez me traiter en simple mortel et garder les métaphores pour de plus robustes intelligences. Je trouve mon intérieur très-confortable, je vous aime très-sérieusement, vous paraissez ne pas me dédaigner, et si c’est un effort que vous faites, j’ai lieu de vous en être doublement reconnaissant; nos goûts sont à peu d’exceptions près les mêmes : vous aimez

i5o Voyage autour du grand Monde.

la liberté, Je ne l’aime pas moins; nous nous voyons rarement, je le déplore, mais c’est toujours le sourire aux lèvres que nous nous retrouvons... et que nous nous quittons. Il faudrait, en vérité, que j’eusse perdu l’esprit et le souvenir pour ne pas être satisfait de mon sort.

LA BARONNE. — Ainsi, vous ne pensez jamais à votre enfant?

LE BARON. — A Geneviève?

LA BARONNE, souriant. — Je ne VOUS connais pas d’autre enfant.

LE BARON. — La chère mignonne! assurément si, je pense à elle, mais que voulez-vous ! le monde a ses exigences que je respecte. Vous êtes entourée d’esprits... indépendants, progressistes à leur façon, qui feraient volontiers façonner leurs héritiers par leurs domestiques, pour n’en pas avoir le tracas, ou qui les achèteraient dans quelque magasin de confection ad hoc, prêts à entrer au couvent ou au collège. C’est un assujettissement qui ne convient pas à des gens de notre monde; je me suis rendu à vos raisons et quand vous avez désiré que Geneviève fût élevée loin de nous, je vous ai obéi, le cœur gros, je l’avoue ; mais le pli en est pris maintenant. Voulez -vous que nous sortions, puisque vous n’êtes pas souffrante ?

LA BARONNE. — Vous n’avez pas éprouvé longtemps cette douleur dont vous faites aujourd’hui parade, mon ami, car vous ne m’avez jamais parlé de Geneviève, depuis quatre ans qu’èlle est partie.

LE BARON. — Mais, vous-mêmc ?. . .

LA BARONNE, vivement. — Cc n’cSt paS qUC jc l’aie OU-

Mademoiselle Geneviève.

bliée, au moins! Seulement, vous comprenez, je craignais en vous en parlant...

LE BARON. — Quoi donc?

LA BARONNE. — Dc VOUS paraître un peu... fantasque.

LE BARON. — Oh I la fantasque personne, en effet !... voilà une mère qui ose aimer son enfant. N’y a-t-il pas de quoi prêter à rire? Tenez, le spectre de la Maréchale plane sans cesse au-dessus de vous. Les railleries de quelques désœuvrées vous épouvantent et vous leur sacrifiez tout le bon de la vie.

LA BARONNE. — Que penseriez-vous d’un pèlerinage à Navarette ? Je meurs d’envie de faire ce voyage.

LE BARON. — Je suis prêt à partir, avec vous, surle-champ!... Mais, j’oubliais... cela n’est pas possible; c’est aujourd’hui mardi, et que dirait la marquise de la Tour de Pise, si vous lui manquiez ce soir?

LA BARONNE. — Je me soucie bien de la marquise et de son lundi.

LE BARON. — Bravo !... jamais je ne vous ai vue si héroïque.

.• I.A BARONNE. — ■ Si on VOUS disait que Geneviève est ici, cela vous ferait plaisir ?

LE BARON. — Je trouve (f plaisir » insultant ; dites que j’en serais on ne peut plus heureux.

LA BARONNE, qui a été chercher Geneviève et la ramène. —

Alors, soyez heureux tout à votre aise.

GENEVIÈVE s’élance dans les bras du baron. — Boiljour, petit père; bonjour, cher petit père.

(La gouvernante, sur le seuil du cabinet de toilette, sourit en . regardant 1e Baron qui a pris l'enfant et la couvre de baisers.)

LA BARONNE, surprise, peut à peine balbutier ; — Comment.,.. Geneviève vous reconnaît?

LE BARON. — Nous sommcs de vieilles connaissances, n’est-ce pas, Baby?

GENEVIÈVE. — Nous ne sommes pas vieux, mais je te connais joliment. Comme il y a longtemps que tu n’es venu ! pourquoi, dis ? J’ai compté au moins huit jours.

LE BARON. — J’ai eu tout plein de choses à faire cette semaine.

GENEVIÈVE. — Flora va bien, tu sais? elle a quatre petits chiens noirs... noirs comme elle. On a raccommodé le bateau depuis l’autre fois que tu es venu ; mais je ne suis pas allée dedans, puisque tu l’as d4» fendu. J’ai bien travaillé, aussi tu seras content. Je sais toutes mes lettres jusqu’à S, et tous les numéros jusqu’à 7 . C’est ici que tu demeures? c’est joli ici.

LA BARONNE, des larmes dans les yeux- — VoUS êtes peut-

être un bon père, Georges, mais vous êtes un bien mauvais ami.

LE BARON. — C’est Une de vos joies dédaignées que j’ai ramassée, chère femme; nous pourrions en ramasser tant d’autres, si vous vouliez.

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Mademoiselle Geneviève.

LA BARONNE. — On Hc pcut pas S6 faire une idée de ce que je souffre depuis quelques minutes.

LE BARON. — Tant mieux, c’est l’amour maternel

qui éclôt dans votre cœur; un pareil enfantement ne se fait pas sans souffrance. Geneviève, embrassez votre mère qui vous aime autant que je vous ai aimée et qui a besoin de vous le dire.

(La Baronne prend sa fille dans ses bras et la coavre de caresses.)

GENEVIÈVE. — Vous me faites peur, madame. Miss Wurton ne m’a jamais embrassée comme cela.

MISS WURTON. — Les baisers que donnent les mères ne ressemblent pas aux autres, chère petite.

GENEVIÈVE. — Je m’y habituerai.

LA BARONNE. — Votrc main, Annie ; vous nous aimez assez pour partir moins triste, j’en suis certaine, après avoir vu combien je suis heureuse.

LE BARON. — Mais miss W urton ne partira pas.

LA BARONNE. — Quc voulez-vous dire ?

LE BARON. — Tout ce qui se passe ici depuis une heure est le résultat d’un petit complot. Je savais bien qu’il ne fallait que vous montrer ce trésor pour vous le faire aimer, mais je voulais que nul ne vous guidât dans ce retour à la vérité. Vous voyez que j’ai réussi. Et maintenant, en route. Miss Baby ne sera pas fâchée de faire avec nous une belle promenade en voiture. N’est-ce pas ?

GENEVIÈVE. — J’aime beaucoup les voitures.

LA BARONNE. — Les coupés vont se reposer. Il faut faire atteler la calèche.

LE BARON. — Elle est devant le perron.

LA BARONNE — Vous pensez à tout. Tenez, je crois que je vous aime dix fois plus que ce matin.

i54 Voyage autour du grand Monde.

LE BARON. — C’est à cc chef petit trait d’union que nous le devons. (A demi-voix.) Aimons-nous ; mais croyez-moi, baronne, faisons en sorte que personne ne s’en doute. Un mariage uni !... la plaisante aventure!... On en rirait dans tout Paris.

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