ENVOI
A Madame la Princesse St... de St...
« Princesse,
» Vous m’avez demandé une histoire édifiante, en harmonie avec le temps de carême et de giboulées que nous traversons ; je prend la respectueuse liberté de placer l’Idylle ci-jointe sous votre patronage. Vous avez su, j’ignore par quel miracle, échapper presque seule auxtraversde notre époque, soyez donc le bienfaisant apôtre qui placera les lignes suivantes sous les yeux des jeunes personnes dont nous parlions, il y a quelques soirs. Peut-être comprendront-elles combien il est peu digne d’elles d’adopter la tenue et les allures de ces malheureuses qu’on traite comme vous l’allez voir.
» Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon, profond respect et de mon dévouement.
i56 Voyage autour du grand Monde.
Cette première scène se passe à l’entresol, dans le cabinet d’angle d’un des plus fameux restaurants de nos anciens boulevards : un cabinet gris perle, tendu de soie turque. Ce sanctuaire a les proportions d’un coffre à bois. La porte étroite, perdue sous les tentures, est armée de verrous. — En face et à droite, deux fenêtres ouvertes du plancher au plafond, livrent passage aux bruits de la rue : c’est le roulement incessant des voitures, le timbre des omnibus, le brouhaha de la foule, le piétinement des passants, une chanson avinée, une querelle, le cri d’un marchand ambulant... Que sais-je! A travers les rideaux de mousseline on voit aller et venir les lanternes dea voitures, les yeux verts ou rouges des omnibus. — A gauche, sur une étagère en palissandre, deux candélabres, des couverts, une pile d’assiettes, un huilier, des verres et des serviettes. Dans un enfoncement en forme d’alcôve, un canapé. Il doit descendre du « Sopha » de Crébillon par les femmes, ce meuble poissé, aux coussins efflanqués, lustrés par toutes les pommades. Une glace couvre le panneau. Ajoutez à cela deux chaises; puis, au milieu de la pièce, une table, sur laquelle un service de deux couverts attend à perpétuité les amateurs du tête-à-tête, et l’inventaire sera complet.
Maintenant que le décor est posé, passons aux personnages. Honneur aux dames !
C’est d’abord une jeune fille... Non, réservons ce titre à de plus dignes et disons simplement : une fllle. Ce serait d’ailleurs commettre un pléonasme que de souligner sa jeunesse. A-t-elle une raison d’être quand arrivent les rides, cette malheureuse qui ne sera ni mère avouable, ni vieille respectée 1 Donc, une fille, une belle fille à la chair fraîche, aux cheveux abondants, aux dents saines, aux doigts effilés, un prétexte à passions rose et blond, est à table, rongeant à belles dents un blanc de volaille à la Périgueux. — Elle est assise
Nuit d' Amour. iSy
sur le canapé : c’est le digne piédestal do cette ogresse. La robe est de la bonne faiseuse : c'est un composé de satin violet et de point d’Alençon. Aux doigts, aux oreilles, au corsage, pétillent des diamants, des rubis et des émeraudes. L’homme... était-ce bien un homme? Entre nous, je trouve que ce petit être inutile ne méritait guère plus le titre d’homme qu’elle celui de jeune fille; mais comme il n’est pas .indispensable d’appeler les choses par leur nom... passons. L’homme, les coudes appuyés sur la table, couvait sa compagne des yeux. Ses cheveux blonds étaient maintenus sur la nuque en deux parts bien égales, à grands renforts de cosmétique. 11 avait le teint rouge et la peau cotonneuse. C’était, du reste, un parfait cavalier, à en juger par son pantalon noir sanglé aux genoux, par son habit à revers de moire, son gilet à la vierge à un seul bouton, et sa chemise!... une chemise au plastron couvert de fers-à-cheval.
LUI. — Puisque cet aveu vient de m’échapper, permettez à mon cœur de déborder...
ELLE. — Débordez, jeune homme, débordez. Je vais pendant ce temps cueillir une aile de cette volaille, histoire de me faire un maintien.
LUI. — Mathilde 1...
ELLE. — C’est cela, faites comme chez vous : appelez-moi par mon petit nom, tout de suite. « Où y'a d'Ia gêne, y’a pas de plaisir. »
LUI. — Impitoyable Mathilde, rien ne pourra donc vous attendrir? ni mes nuits sans sommeil, ni mes jours passés à rêver, ni mon teint blême, ni mes paupières rougies.
ELLE. — Faut pas vous tourmenter, c’est le printemps.
LUI. — Ce poème de beauté que chante la nature inspirée et dont vous êtes une des strophes divines, ce poëme m’enthousiasme, me grise...
Tl —
i58 Voyage autour du grand Monde.
ELLE. — Sonnez donc et demandez pourquoi on ne nous sert pas. Nous manquerons l’entrée de Schneider, vous verrez cela.
LUI, après avoir sonné. — Cette parcelle de la divine beauté que la nature vous a confiée vous crée une obligation, Mathilde... cette obligation, c’est l’amour 1
(Entre le garçon.)
ELLE. — Ah çà! Félix, et ce parfait au cognac, est-ce pour l’annéeprochaine?Vous pouvez bien vous le mettre à la Caisse d’épargnes, s’il n’arrive pas par l’express.
LE GARÇON. — Je le monte.
ELLE. — Dites à votre patron que je n’amènerai plus personne si c’est comme cela qu’on me sert.
(Le garçon disparaît.)
ELLE. — levons demande pardon, mon petit, mais j’ai pour principe qu’il faut se faire respecter partout où l’on paye. Reprenez votre discours, moi je reprends des panachés.
LUI. — Et comment puis-je continuer lorsque de minute en minute vous me précipitez du septième ciel dans le troisième dessous?
ELLE. — Vous savez... si ça vous gêne, parlons d’autre chose.
LUI. — Quel plaisir pouvez-vous trouver à me torturer?
ELLE. — Comment, moi, je vous torture? Je ne m’occupe seulement pas de vous.
(Le garçon frappe.)
ELLE. — Oh I vous pouvez entrer.
Nuit d' Amour. i5g
LE GARÇON. — ^Madame, c’est un garçon de chez Nunc avec un paquet.
ELLE. — Tiens, comment a-t-on su que j’étais ici ? Enfin, faites entrer.
(Entre le porteur.)
LE PORTEUR. — Madame, c’est le paquet que vous avez dit...
ELLE. — C’est bon, je sais ce que c’est. Donnez. LUI. — Mais il me semble que...
ELLE, passant ses bras autour de son COU. — Xu vaS VOir,
petit homme, comme cet éventail est joli.
LUI. — Je trouve ça atroce.
ELLE. — C'est la preuve que tu n’as pas de goût et cela me désole, puisque tu me trouves bien.
LUI. — Allons, voyons, Mathilde...
ELLE, au porteur. — Vous avez la facture?
LE PORTEUR. — Bien entendu.
ELLE. — Comment! deux cent cinquante francs... Ce Nunc perd la tête. Nous étions convenus de deux çent quarante-cinq. Enfin, pour une fois!... mais je ne remettrai plus les pieds chez lui ; vous le lui direz
(cherchant dans les poches de son pardessus.) VoUS allez Voir
que j’aurai oublié mon porte-monnaie. C’est toujours la même histoire !... Dis donc, petit, peux-tu me prêter cela ?
LUI. — C’est qu’une fois le dîner payé j’aurai tout au plus cent francs en poche, et...
ELLE. — Ça ne fait rien, donne toujours. (Au porteur.) Vous irez toucher le reste demain chez monsieur.... Monsieur?... aide-moi donc.
LUI. — Parbleu, je ne fais que ça. (au porteur.) Tenez, voilà ma carte. Vous passerez chez moi demain
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i6o Voyage autour du grand Monde.
matin pour recevoir. Vous irez, ensuite, porter l'objet chez madame... Madame?...
ELLE. — Ne cherche pas, Pierre me connaît bien.
(Elle met les loo francs dans sa poche.)
LE PORTEUR, regardant la carte, •— bas. — Le COmte de
Faon, 177, rue Barbet-de-Jouy. Bon.
(Il sort.)
ELLE. — Voilà un petit homme qui est bien gentil. Qu’est-ce que tu as? Tu as l’air contrarié.
LUI. — Moi ? Allons donc !
(On frappe.)
ELLE. — Entrez 1
LE GARÇON. — Madame, c’est un porteur de chez Pascal avec un paquet.
LUI, à part. — Encore !
ELLE. — Ah çà, qu’est-ce qu’ils ont tous à me relancer?... C’est insupportable.
LE GARÇON. — Faut-il lui dire de s’en aller?..,
ELLE. — Non, faites-le entrer, puisqu’il est ici, mais je vais lui laver la tête.
(Entre le deuxième porteurj
LE DEUXIÈME PORTEUR. — Madame, c’est vos gants. ELLE. — Vous êtes encore gentil, vous!
LE DEUXIÈME PORTEUR. — Madame sait bien quej e suis toujours exact. Si je suis en retard aujourd’hui...
ELLE, impatientée. — En Voilà assez.
LE PORTEUR. — Il y en a une douzaine de clairs et une douzaine de foncés.
ELLE. — C’est bon, laissez cela; j’enverrai payer.
LE PORTEUR. — J’ai Ordre de ne rien laisser que contre paiement.
ELLE. — En voilà des manières! Dis donc, petit,
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Nuit d’ Amour.
est-ce que tu vas" me laisser en affront? Ça ne serait pas gentil. Deux douzaines à six, ça fait... nous disons : six fois douze, soixante-douze; deux fois soixante-douze, cent quarante-quatre. Je te dois déjà z5o, cela fera 894. ,
LUI. — Est-ce tout?
ELLE. — Si c’est au-dessus de vos moyens, faut le dire, vo»s savez! Je trouverai bien un ami pour ce prix-là.
LUI. — Voyons, Mathilde, que tu es bête!... Tu te fâches pour un rien.
ELLE. — On a sa dignité, tiens!... Et puis je déteste les hommes rats.
LUI, au porteur. — Vous porterez cela demain matin chez madame. Avant d’y aller, passez chez moi. Voilà ma carte.
LE PORTEUR, après avoir regardé la carte, — bas. — Le baron Trudaine, rue de Grenelle, n® 784. Bon. (Haut.) C’est tout ce qu’il y a pour boire?
LUI. — Tenez.
(Il lui donne cinq francs.)
LE PORTEUR, saluant la fille. — Merci, mademoiselle Mathilde, à la prochaine fois.
(Le deuxième porteur sort.)
LUI. — Et maintenant, en route.
ELLE. — Tu ne prends pas de café ?
LUI. — Non, merci.
ELLE. — Moi, ça m’empêche de dormir quand je n’en prends pas. Sonne.
(Le garçon entre.)
LUI. — L’addition?
IÔ 2 Voyage autour du grand Monde.
KLLE. — Et vivement ; on dirait 'que vous êtes en cristal, tant vous avez peur de vous remuer.
LE GARÇON. — Pas de liqucurs ? >
ELLE. — Deux verres de chartreuse et deux verres d’huile de Poniatowski.
LE GARÇON. — C’est quatre francs à ajouter.
ELLE. — Laisse-moi examiner la note, ça me connaît. Il y a deux francs de trop. (Le garçon sort.) 11 vaut mieux que tu me donnes cela que de l’offrir sans le faire exprès à cette maison, pas vrai ? Moi, j’ai ma mère à soutenir.
LUI. — Vous le savez bien, tout ce que j’ai est à vous, Mathilde.
ELLE. — Si je te prenais au mot ?
LUI. — Tu aurais fièrement de dettes!
ELLE, le regardant fixement, après un silence, — Ah Çàl...
es-tu un jobard, ou ne l’es-tu pas?
LUI, prenant le bras de sa compagne et l'entraînant. — C'est ce
que nous saurons demain.
Au théâtre. — Schneider est en scène. Pour plaire à son peuple, à force de talent et de volonté elle est parvenue à rendre vulgaire une voix sympathique et charmante. — Elle entre dans sa baignoire, renverse deux chaises, traîne les petits bancs, laisse la porte ouverte et finit par provoquer quelques murmures d’impatience. Enfin, on l’a vue. Elle reste un instant debout sur le devant de la loge, inventoriant le personnel delà salle, envoyant de la main un bonjour à droite, un bonjour à gauche, adressant de l’œil un signe aux amies en scène, riant aux éclats, lorgnant à bout portant, faisant
Nuit d’ Amour.
concurrence au spectacle. — Certes, lorsqu’ils escortent cela
en public, les petits-fils montrent plus de courage que jadis
les aïeux, au temps des grands horions, suivant leur Roi en
Terre-Sainte.
ELLE. — Tiens!... la petite marquise de X... dans l’avant-scène. C’est Gaston qui est avec elle. Corn- / ment ce garçon qui est gentil, ose-t-il se faire voir avec une femme fagotée comme cela ? Elle est donc ruinée, sa marquise ?
Lm. — Ça ne te regarde pas, parle d’autre chose.
ELLE. — Et la baronne de V..., là-bas, à droite. Où a-t-elle péché ce chapeau? Sous les piliers du Temple ou passage du Caire? Dieu de Dieu ! si nous nous mettions comme vos parentes !
LUI. — En voilà assez^ occupe-toi du spectacle.
ELLE. — Je ne peux pas, j’ai trop soif. Va me chercher des caramels.
(Lui s'empresse de sortir. Dans le couloir, il est accosté par un ami : 40 ans, front chauve, ventre opulent, cravate blanche, gilet d’ordonnance et rose à la boutonnière,)
— Eh bien ! où en sommes-nous ?
— Cela marche à merveille.
— C'est toujours pour cette nuit ?
— Oui. Tiens-toi bien sur tes gardes ; un mot ferait tout manquer.
— Sois tranquille.
— Tout le monde est prévenu?
— Tu peux dormir sur les deux oreilles.
— Au revoir. • ' •
(Pendant que Lui est allé chercher des bonbons. Elle marivaude avec une dizaine d’adolescents au blanc corsage.)
— Ah çà, on prétend qu’Edgard t’apprivoise.
164 autour du grand Monde.
-- Allons donc I celui qui me fera rêver n’est pas encore fondu.
— Bah ! on dit toujours cela, et puis l’heure venue...
— Non, vous savez, le sentiment, ce n’est pas ma partie et je le répète ici solennellement : le jour où l’un de vous pourra se vanter d’avoir été aimé pour lui-même, je n’aurai rien à refuser aux autres.
(Lui rentre, l’attroupement se disperse.)
Une chambre matelassée, ouatée, capitonnée. Un tison qui flambe encore, bien qu’il soit deux heures du matin, éclaire vaguement un meuble et des tentures de satin mauve à bouquets d’or, agrémenté et frangé de peluche et de passementerie noire et or. Près du foyer, une chaise longue. De ci, de là, des fauteuils, tous plus penchés les uns que les autres. Les tapis viennent de Perse, les p>otiches du Japon, les glaces de Venise. Deux tableaux pendent au mur : un Chaplin et un Courbet. Sur une estrade de trois marches trône un lit monumental. Le bois doré encadre un capitonnage mauve et or. Du plafond pleuvent les tentures, les lambrequins, les torsades, les glands, les franges, etc., etc. A moitié perdues dans la batiste et la dentelle, nous revoyons deux têtes de connaissance : celles de Lui et d’ELLE. — Deux heures viennent de tinter; un violent coup de sonnette retentit.
LUI, se réveillant brusquement et se dressant à demi. — On 3 ,
sonné. Qui a sonné t
ELLE, à moitié endormie. — Ah Çà, CSt-CC qUC tU VaS
faire longtemps de la voltige?
Nuit d Amour.
LUI. — Je vous dis qu’on a sonné.
ELLE, se pelotonnant. — C’est quelqu’un qui se trompe d’étage, voilà tout. Tu vas me laisser dormir, à présent, n’est-ce pas ?
(Second coup de sonnette furieux.)
LUI. — Laissez-moi passer, je veux me lever.
ELLE, se redressant à son tour et le regardant avec surprise, —
Ah çà, qu’est-ce que vous avez, est-ce que vous avez peur?
(Lui, sans répondre, s'habille. En un instant il est prêt. La sonnette a repris son carillon qui ne cesse plus.
ELLE. — Vous m’effrayez, savez-vous bien?
LUI. — Ce cabinet... où donne-t-il ?
ELLE. — Dans un couloir.
LUI. — Il y a au bout de ce couloir une seconde porte, n’est-ce pas?
ELLE. — Ah çà... mais je ne sais plus où j’en suis, moi.
LUI, avec violence. — Répondez donc ; vous ne comprenez pas que si on me trouve ici, je suis perdu.
(Elle court effarée en appelant sa femme de chambre. La porte d’entrée a été ouverte après des pourparlers confus. — Un bruit de voix, de pas lourds, de cannes frappant le parquet se rapproche. — La femme de chambre cherche à barrer l'entrée de la chambre, mais la porte s’ouvre brusquement.)
LA FEMME DE CHAMBRE. — Madame, c’est le commissaire !
ELLE. — Le commissaire !... Pourquoi le commissaire ?
(Dans la chambre entre lentement un homme jeune quoique chauve, grave et imposant quoique ventru. Son visage, couleur de rubis, est attristé par des lunettes vertes. Son p.aletot entr’ouvert laisse apercevoir une écharpe tricolore. Il salue avec une exquise politesse. Derrière lui, à chaque porte, se tiennent quatre agents en bourgeois.
i66 Voyage autour du grand Monde.
LE COMMISSAIRE. — « Pourquoi lecommrssaire ?»ditesvous ; je vais vous l’apprendre, belle madame. Mais je rougirais d’entrer en matière avant d’avoir déposé à vos adorables petits petons mes excuses et celles de ces messieurs. Pour être gens de justice, on n’est pas des Turcs et je connais les femmes... 4 fond.
ELLE. — Où voulez-vous en venir?
LE COMMISSAIRE. — Je ne parlerai que si vous voulez bien vous asseoir et me permettre d’en faire autant. Ces messieurs vont,’ pendant ce temps, fouiller l’appartement.
ELLE, iSpouvantée. — Fouiller!... fouiller !... pourquoi fouiller?... mais je deviens folle, ma parole... d’honneur! Qui me dit que vous n’étes pas des voleurs?
LE COMMISSAIRE, d’un air affligé. — Oh ! olî I oh ! belle madame, voilà une parole bien dure!... (Aux agents.) Messieurs, faites votre devoir. — Voilà le fait. Le nommé Pierre Grelu, dit Pince-à-Froid, dit Tords- Boyaux, est en ce moment à Paris, en état de rupture de ban.
ELLE. — Qu’est-ce que cela peut me faire ?
' LE COMMISSAIRE. — Vous allez le savoir, belle madamej mais, pour l’amour de Dieu, n’allons pas plus vite que les violons, ou nous manquerons la mesure. Ce garçon est un voleur classé, des plus redoutables, pour deux raisons : primo, parce qu’il est charmant cavalier, qu’il a reçu une certaine éducation qui lui permet de se présenter dans toutes les sociétés et d’y faire des dupes ; — secundo, parce qu’il ne recule devant rien... rien, entendez-vous, pour satisfaire ses passions... Mais en vérité, chère madame, vous ne paraissez pas à votre aise. •
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Nuit et Amour. 1 67
ELLE. — Ce n’est rien,- continuez.
LE COMMISSAIRE. — Je VOUS obéis. Grelu, dit Pirtceà-Froid', dit Tords-Boyaux, réussit à se placer chez un de nos tailleurs à la mode, en qualité de comptable. Il y a trois jours il a pris la fuite, emportant une garde-robe de petit-maître et 14,000 francs en billets de banque.
ELLE, anxieuse. — Et comment est-il, ce... Grelu ?
LE COMMISSAIRE. — Il est blond d’ordinaire; il a le teint coloré, la peau cotonneuse, il porte la mous- . tache et la cbilfure à l’anglaise. Il a un signe de la grosseur d’une pièce de dix sous, là, entre les deux clavicules.
ELLE, palissant affreusement. — Ah! fichtrel...
LE COMMISSAIRE. — Dcpuis hier matin nous le filons.
— Il a dîné avec vous, il vous a conduite au théâtre, il est ici, et...
LES AGENTS, rentrant, tenant lui au collet. — NouS le tenons 1
(elle se cache le visage dans le dossier de la chaise longue.)
LUI. — Oui, c’est moi Grelu, Grelu dit Pince-à- Froid, dit Tords-Boyaux : moi qui vous ai donné du fil à retordre à tous et qui vous en donnerai encore.
— Les passions m’ont perdu. Si j’ai volé, c’est pour toi Mathilde, pour toi, et je ne regrette pas mon argent.
LE COMMISSAIRE. — Votrc argent I l’argent d’autrui, vous voulez dire.
LUI. — Faites de moi ce que vous voudrez, je m’en moque pas mal, elle m’aime... elle me l’a dit.
ELLE, se redressant. — N’en croycz rien, messieurs.
LUI. — As-tu déjà oublié?...
i68 Voyage autour du grand Monde.
ELLE. — On peut dire ces choses-là sans que cela tire à conséquence.
LE COMMISSAIRE. — Ceci cst Un fait épisodique qui ne doit pas me faire perdre de vue ma mission. (A Elle.) Fille Mathilde, cet homme vous a donné de l’argent?
ELLE. — Qu’est-ce que cela vous fait? En voilà de la curiosité, par exemple !
LE COMMISSAIRE. — L’argent que vous avez reçu a été volé, et faites-y bien attention, si vous ne le rendez pas, vous serez compromise pour complicité et recel.
ELLE. — Mais c’est atroce cela 1
LE COMMISSAIRE. — 'Je ne dis pas non, belle madame, mais la justice a ses exigences qu’il nous faut satisfaire. Si cet argent m’appartenait (U main sur son cœur), ah I... veuillez croire que...
ELLE, furieuse. — Je ne rendrai rien.
LE COMMISSAIRE. — Je VOUS ferai remarquer que vous parlez de rendre, belle madame, donc vous avez reçu. Agents, faites votre devoir.
(Les agents s’approchent d’un chiffonnier en bois de rose.)
ELLE, leur barrant le chemin. — Arrêtez, VOUS me passerez plutôt sur le corps!...
(Les agents sourient, on ne sait pas pourquoi.)
LE COMMISSAIRE. — Fille Mathilde, finissons-en. Les billets volés sont presque tous retrouvés. Ceux qui nous ipanquent sont ceux-ci :
I billet de 5 oo fr.... Lettre A. Série igS no 269.
I — de 200 fr.... — Z. — 147 » 796.
I — de 200 fr.... — M. — 142 » 21 1.
Digilized By Éloogl
Nuit d Amour.
1 billet de 100 fr.... Lettre H. Série 154 n» i 63 . I — de 100 fr.... — B. — iii » 222.
Avez-vous, oui ou non, ces billets?
ELLE, prenant un paquet de billets de banque dans un tiroir et les regardant avec anxiété, — PaS de chance, c’eSt Ça.
LE COMMISSAIRE, ramassant la liasse, — Croyez à mes regrets, belle madame. Il m’est bien dur de vous enlever le fruit de vos veilles; je me sentirais plutôt porté..., mais la justice a des rigueurs qu’il ne nous est pas permis d’adoucir.
ELLE, se levant subitement et à LUI. — Coquin, VOleur, brigand, crevé, assassin, filou, propre à rien, galé...
(Elle tombe pâmée dans les bras de sa femme de chambre.)
LE COMMISSAIRE. — Tout doux, tout doux, belle madame, respectez le courage malheureux.
LUI. — Mathilde, mon excuse est dans notre amour. LE COMMISSAIRE. — Emmencz l’accusé.
(Les agents s'emparent de lui et l'entrainent. Le commissaire se confond en salutations.)
LA RUE. — Le commissaire, lui et les agents partent d’un éclat de rire longtemps contenu.
LE COMMISSAIRE, jetant scs lunettes et donnant le bras à LUI.—
Et maintenant, allons souper!
LUI. — Ouf! j’ai cru que vous ne viendriez pas et j’allais m’endormir. •
l’un des agents. — C’est ce diable de Jules qui
lyo Voyage autour du grand Monde.
avait une main au lansquenet et qui ne voulait pas quitter le cercle.
JULES. — Voilà comme tu es, baron. Si j’étais parti, tu aurais crié partout que j’avais fait charlemagne. (Au commissaire.) Mes Compliments pour la façon dont tu t'en es tiré. Allons, la farce a été bien jouée.
LUI. — C’est égal, la pauvre fille a du bon.
LE COMMISSAIRE. — Ne vas-tu pas t’attendrir? Ne sommes-nous pas tombés d’accord qu’elle méritait une leçon pour tous les mauvais tours qu’elle nous a joués? Sois tranquille, on le lui rendra son argent... et les intérêts avec. Et, si tu y tiens, eh bien, va prendre demain de ses nouvelles. Elle sera sensible à ce procédé galant. Mais, en attendant, à table I
TOUS. — A table !
Tilsitt'lodge