TILSITT’LODGE
Le Moniteur du Sport de mardi dernier donnait à ses lecteurs une série de nouvelles intéressantes que je me hâte de lui emprunter :
a Les plages normandes se dépeuplent au profit » de Biarritz, Arcachon et Saint-J ean-de-Luz. Le » froid chasse nos plus intrépides baigneuses, qui ne » se soucient pas de paraître en public le nez vermih » lonné. La plage de Deauville conserve seule son j> aspect accoutumé. Mme la maréchale princesse de » Tilsitt n’a pas encore parlé de départ; la baronne B de Sainte-Claude ne se rendra que le 25 septembre B dans sa terre de Navarette. Une série de chasses à B courre y réunira toutes nos notabilités cynégé- B tiques. La duchesse Candide de La Villette, la B comtesse O’Tempora O’Mores, arrivées à Deauville ' B la veille des courses pour y passer trois jours, ne B peuvent pas se décider à quitter le Brighton fran- B çais. Le marquis de Cléry, le vicomte Vais de B Saint-Galmier, et le prince Démétrius Kornikoff B ont juré de quitter la plage les derniers, etc., etc. b E n lisant cet article, je me suis demandé pourquoi
Deauville, toujours habité, toujours vivace, aurait, à en croire les journaux, un faux air de Carthage. J’ai trouvé à cela beaucoup de raisons, dont une raison politique qui ne serait pas à sa place ici. Passons aux suivantes.
Si Trouville a l’air vivant, c’est que les baigneurs, indignement logés, y vivent, bon gré mal gré, hors de chez eux ; — si Dauville a l’air mort, c’est que chacun y reste chez soi dans le bien-être et le confort ; — si Trouville a l’air vivant, c’est que sa plage est une succursale du boulevard Montmartre ; — si Deauville a l’air mort, c’est que tout le monde s’y connaissant, fait fi des relations de passage ; — si Trouville déteste Deauville, c’est que Trouville est jaloux et grinchu, comme le sont tous les faubourgs; — si Deauville aime Trouville, c’est que Deauville n'est pas fâché d’avoir à quelque distance une guinguette tenue, tant bien que mal, où il peut s’encanailler, quand il a quelque turlutaine en tête. — Si Trouville se vide avant Deauville, c’est que les Deauvillaises ne redoutent rien de la température, dans leurs cottages élégants et bien clos, tandis que les Trouvilaines, dès qu’arrive septembre, entendent le vent qui entonne le chant du départ dans les serrures et sous les portes. 11 faut s’y battre avec des fenêtres qui ne sont pas faites pour être fermées, recoller chaque jour des tentures que l’humidité tache et détache. Il est grand temps aussi de réparer des estomacs délabrés par la table d’hôte. Pendant ce temps, Deauville se nourrit bien, fleurit et engraisse, chaque propriétaire ayant sa maison montée à la campagne comme à la ville.
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C’est pour toutes ces raisons et pour cent autres que je pourrais aligner au besoin, que ces jours-ci, pendant que le casino Trouvilain se morfondait, il y avait réception à Tilsitt’Lodge, chez la maréchale.
Faut-il vous décrire le salon de la princesse ? Oui ? — Eh bien ! ce salon a quatorze mètres sur dix. Les boiseries sont en sapin poncé, verni au tampon ; sur le fond maïs des tentures s’étalent des feuillages impossibles, s’épanouissent des fleurs saugrenues, voltigent des oiseaux fabuleux et des papillons insensés. Les meubles sont tous en étoffe pareille à la tenture ; un divan très-bas et très large, encombré de coussins, longe le mur du fond; des tables de toutes les dimensions, recouvertes de tapis turcs aux couleurs éclatantes, encombrées de jouets de d’albums, de livres, de journaux, de cigares, de fleurs, de portraits et de cigarettes , sont disséminées dans le salon. Trois portes de trois mètres donnent accès sur un large balcon orné de riches couleurs. L’abri est soutenu par des colonnettes légères, autour desquelles s’enroulent des feuillages échevelés. Une baie, large de six mètres, donne accès dans un second salon qui se termine à droite par une waranda, auprès de laquelle sont braqués des télescopes. Là est le piano, un Erard, auquel on a abandonné le milieu de la pièce. Encombrez tout cela de sièges dépareillés, les uns en forme d’S, les autres en forme' d’X; ceux-ci penchés en arrière, ceux-là en fer à cheval, d’autres à bascule. Mettez partout des plantes au feuillage exagéré, faites gambader à droite un singe, crier à gauche un perroquet, faites gazouiller des oiseaux de tous les coins du monde, dans une volière aux treil-
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lage doré ; que partout règne un désordre savant. Ouvrez à deux battants les fenêtres qui, toutes, donnent sur la mer, et vous aurez une légère idée des salons de Tilsitt’Lodge.
Il est neuf heures, on sort de table. La lune monte sanglante à l’horizon, comme un boulet rouge. On vient de poser sur les lampes de grands abat-jour qui renvoient toute la lumière au plafond. La maréchale offre le café sur la terrasse. Perdus dans les fauteuils, enfouis dans les coussins, la baronne de Saint-Claude, la comtesse O’Tempora O’Mores, la duchesse Candide de La Villette, le marquis de Cléry, le prince Démétrius Kornikoff et le vicomte Vais de Saint- Galmier fument leur cigarette , en buvant à petites gorgées leur café-caracoli.
LA MARÉCHALE. — Et moi je VOUS Soutiendrai le contraire jusqu’à mon premier cheveu blanc.
LE VICOMTE. — Cela ne prouvera pas que j’ai tort.
LA MARÉCHALE. — Vous n’avez rien compris aux femmes que vous avez déchiffrées.
LE VICOMTE. — Je parierais dix mille louis...
CLÉRY. — Dix mille, je ne dis pas non, cela n’engage à rien; mais tu n’en risquerais peut-être pas vingt.
LE VICOMTE. — Je te dis que je parierais ma tête.
CLÉRY. — Que diabffe veux-tu qu’on en fasse?
LA BARONNE. — Cléiy, je vous défends de tourmenter mon petit vicomte.
CLÉRY. — J’y touche à peine, baronne.
LA DUCHESSE. — Ccst Vrai, Cléry, vous êtes toujours après lui.
CLÉRY. — Oh ! après vous, duchesse.
— ftai iiuoci b y Gcxjgle
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LA DUCHESSE. — Qu’cst-cc quc VOUS voulcz dire encore? Vous prenez un petit air fin pour dire « deux et deux font quatre, » si bien qu’on ne sait jamais oü vous en voulez venir.
CLÉRY. — Vous êtes aveugle ou Je suis trop timide, si vous ne le devinez pas.
LA MARÉCHALE. — Voilà encore Cléry lancé. Ce garçon-là est l’amoureux des onze mille vierges.
CLÉRY. — Je crois, madame la maréchale, que vous exagérez.
LA COMTESSE. — Peut-on connaître le sujet de votre discussion de tout à l’heure?
LA MARÉCHALE. — Je doute que Saint-Galmier le confesse. Vicomte, acceptez-vous ces dames pour arbitres ?
LE VICOMTE. — On ne peut pas être à la fois juge et partie.
LA COMTESSE. — Ah! nous sommes en cause, alors?
LA BARONNE. — Ce scélérat de vicomte nous aura arrangées de la belle manière ; vous verrez cela !
LA COMTESSE. — 11 est toujours le même.
LA BARONNE. — C’est précisément ce que je déplore.
LA COMTESSE. — Il est toujours très-sévère pournous.
LE VICOMTE. — J ai été calomnié, c’est évident.
LA BARONNE. — Enfin, que disait-il, ce monstre-là?
LA MARÉCHALE. — Lc vicomte^soutient qu’ü n’a jamais connu qu’une femme...
LA BARONNE. ^ Je m’en étais toujours doutée.
LA DUCHESSE. — SI cela est, moi, je trouve que c’est très-beau.
LA MARÉCHALE. — Vous m’avcz tTop tôt coupé la
parole. Je reprends. Saint-Galmier n’a connu qu’une femme, s’appelât-elle Louise ou Mathilde, Marie ou Victorine ?
LA BARONNE. — Ah ! fort bien, je le vois venir.
LA MARÉCHALE. — Il prétend que nous sommes toutes semblables.
LE VICOMTE, vivement. — Je n’ai pas absolument dit cela.
LA MARÉCHALE. — Il Compare chaque génération féminine à une nouvelle édition d’un ouvrage toujours le même, relié tantôt en brun, tantôt en blond, mais qu’on ne peut feuilleter un instant sans lassitude, car on a vite reconnu qu’il ne varie jamais.
LE PRINCE DÉMÉTRIUS, apparaissant le cigare aux lèvres, au milieu d’un nuage épais. — Sa théorie cst apiusante.
LA MARÉCHALE. — Tiens, vous étiez là, prince ?
LE PRINCE. — J’écoutais.
LA MARÉCHALE. — Lcs ycux fermés.
LE PRINCE. — J’entends mieux.
LA COMTESSE. — Allons, vicomte, avouez que vous êtes blasé.
LE VICOMTE, ravi. — Je ne m’en défends pas... je le suis un peu.
LA COMTESSE. — Ainsi, vous ne faites aucune différence entre... la duchesse et moi, par exemple ?
LE VICOMTE. — Toutes les règles ont leurs exceptions qui les confirrftent et l’on ne peut d’ailleurs juger un livre qu’après l’avoir feuilleté.
LA COMTESSE. — Il ne manquerait plus que ça !
LE VICOMTE. — Vous êtcs ks unes et les autres si parfaites, mesdames, que je ne puis froisser aucune de vous, en émettant cette proposition que vous
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vous ressemblez toutes. La nature^ fertile, inventive, prodigue, lorsqu’il s’agit de monstres; sobre, avare, stérile, lorsqu’il s’agit de merveilles, n’a créé qu’un type de femme et a varié l’homme à l’infini. Des cheveux, qu’ils soient blonds ou bruns, sont des cheveux, et, la nuit venue...
LA MARÉCHALE. — Tous les cheveux sont gris.
LE VICOMTE. — Non, Certes, mais qui y regarde d’assez près pour conserver une prédilection?
LA COMTESSE, — Qucl matérialisme !... bon Dieu I
LE VICOMTE. — Pour exprimer qu’ils aiment, les yeux bleus s’y prennent de la même façon que les yeux marrons ; les baisers de Manon sont semblables à ceux de Lucie, et...
LA DUCHESSE, froissée. — Alors, VOUS me mettez.... vous nous mettez, veux-je dire, sur la même ligne que votre... blanchisseuse?
LE VICOMTE. — Dieu m’en préserve I les blanchisseuses ne sont pas des • femmes. Saint-Galmier est dans le vrai, duchesse. Si ces femelles ont leur raison d’être, c’est à l’égal du linge sale, voilà tout. Supprimez de la création le linge sale et la blanchisseuse est une superfétation.
LA MARÉCHALE. — Mais enfin, nous sommes jeunes, bien faites, jolies, distinguées, spirituelles, élégantes, et le monde est rempli de femmes affreuses et vulgaires.
LE PRINCE. — Permettez ! permettez !•• princesse. Quand la nature crée une laidronne, elle fait coup nul. Ces stigmates désobligeants qu’elle imprime sur certains visages, sont comme les hachures que la fabrique de Sèvres trace sur les pièces qu’elle a
signées à regret. Ces femmes-là ne comptent pas.
LA DUCHESSE. — Enfin, qu’est-ce donc qu’une femme ?
LE VICOMTE. — C’est VOUS, duchessc, vous princesse, vous aussi, comtesse, vous encore, baronne. C’est un être adorable et adoré, uniquement préoccupé de son rôle mignon, qui n’a qu’à sourire pour qu’on soit en extase, qu’à bouder pour qu’on soit malheurevix. Une créature faite pour l’amour, qu’on aime tant qu’on le peut et qui aime le moins possible. Mais vous n’êtes pas seules femmes, mesdames. La nature, qui parsème les blés de fleurs voyantes, fait pousser des femmes dans le peuple où nous les cueillons, quand nous le pouvons.
LA MARÉCHALE. — Ces fleurs-là vous portent à la tête.
LE VICOMTE. — Je ne puis pas dire où elles portent, mais elles sont femmes par droit de beauté.
LE PRINCE. — En résumé, être femme c’est être bonne pour l’amour. Car, voyez-vous, une femme sans amour, c’est une lampe sans huile. Ça ne sert pas à grand’chose dans le jour, et la nuit cela ne sert à rien.
LA BARONNE. — Et VOS mères, vos sœurs, qu’en faites-vous donc ?
LE VICOMTE. — J’attendais cette question.
, LE PRINCE. — C’est le plus chevronné des arguments.
LE VICOMTE. — Eh bien ! baronne, nos mères ont été des femmes dans leur temps et ont cédé leur fonds à d’autres. Nos sœurs sont sœurs pour nous, et, lorsqu’elles en valent la peine, femmes pour les
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autres. Vous, baronne, vous êtes une femme pour moi, vous n’en êtes pas une pour votre père, pour votre frère et, si vous me permettiez de vous dire le fond de ma pensée, si vous vouliez bien comprendre que je ne vous prends pour exemple que parce que c’est à vous que j’ai à répondre, j’ajouterais que vous n’étes pas une femme pour votre mari.
LA BARONNE. — Voilà qui est trop fort, par exemple I
LE VICOMTE. — Vous êtes une adorable épouse, mais vous n’avez plus pour le baron ce piquant, ce montant, cet imprévu que doit avoir la femme proprement dite et que vous auriez pour moi.
LA MARÉCHALE. — Vous voilà prévenue.
LA COMTESSE. — Voilà, assurémcHt, d’atroces théories. Voyons, Cléry, défendez-nous. Vous n’avez pas encore pris la parole, n’êtes-vous pas révolté comme nous ?
CLÉRY. — Ma foi, comtesse, malgré le tour plus précis que galant que 'ces messieurs donnent à la question, puisque vous m'interrogez, je brûle mes Vaisseaux et me déclare de leur avis.
LE VICOMTE, batunt des mains. — Bravo, Cléry 1 bravo I
LA COMTESSE. — C’est alfrcux ! odieux I
LA MARÉCHALE. — Qéry toume casaque! où allonsnous ? Dans quel temps vivons-nous ? sur quoi compter ?
CLÉRY. — Oui, je suis de l’avis de ces messieurs. Je m’écarte de leurs doctrines sur un point seulement.
LE PRINCE. — Voyons ce point. Une fusion est peut-être possible.
CLÉRY. — J’accepte leur définitionde la femme. C’est
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un adorable prétexte à tendresse, mais je nie qu’elle fasse naître l’amour.
LA. COMTESSE. — Ceci est du dernier galant.
CLÉRY. — L’amour est un œuf que nous avons tous en nous, que nous leur donnons à couver...
LE PRINCE. — Et que nous mangeons ensemble dès qu’il est éclos.
LE VICOMTE. — Quelquefois nous le mangeons cru...
LA COMTESSE. — Puis VOUS jctcz eusuitc les coquilles.
LA BARONNE. — Et VOUS mettez la poule à la broche.
LA MARÉCHALE. — Ces messicurs réclament tous les monopoles ; ils ne nous laissent même pas l’amour. Ah ! tenez, puisque vous voulez tout accaparer, la nature devrait vous infliger les conséquences de vos tendresses. Vous feriez une drôle de ligure, six mois sur neuf.
CLÉRY. — Nous ne pouvons cependant pas tout faire.
LE PRINCE. — En quoi différons-nous d’avis, Cléry?
CLÉRY. — Vous allez trop loin, tous les deux, quand vous faitès sortir toutes les femmes d’un même moule.
LE VICOMTE. — *Nous ne parlons que des vraies femmes.
CLÉRY. — Je l’entends bien ainsi. Loin de partager en cela votre avis, je trouve que la femme n’est digne de ce beau nom que si elle a ce cachet tout personnel qui permet de reconnaître fût-ce son ombre.
LE PRINCE. — Vous en parlez bien à votre aise. Les dames ont une origine, un poids, une performance
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réglementaires, tout aussi bien que les chevaux 'de sang à Tentraînement. .
LA MARÉCHALE. — Est-il insolcnt, ce Démétrius!
LE PRINCE. — Excuser-moi, Je suis étranger et ne me rends pas bien compte de la valeur des mots. Je reprends. Les chignons, par exemple, doivent peser tant de décagrammes... Le coiffeur les complète et tout est dit. On porte des hanches de tant de décimètres, c’est au couturier à mettre ordre à ce qui cloche. Ainsi de suite. Comment deviner la forme du serpent sous tant de roses ?
LA MARÉCHALE. — A l’entendre, nous serions faites de pièces et de morceaux. , . .
LE PRINCE. — Jusqu’à prcuvc du contraire
cuÉRY. — Mon prince, vous n’étes qu’un cnfent si vous prenez de la ouate pour de la chair, des contours factices pour un galbe sérieux.
LE VICOMTE, à ci<ir} . — Je parie ce que bon te sem- - , blera, que tu ne reconmais pas à cent pas une femme masquée qui se baigne.
' CLÉRY. — 'Tu es fou. Si tu aimais vraiment les femmes, tu ne dirais pas cela. Je tiens ton pari de grand cœur. . ’ •
' LA BARONNE. — Sans vous exposer beaucoup. Votre épreuve ne saurait avoir lieu : il ti’y a plus que nous '
ÙL Deaaville.
CLÉRY. — Pourquoi ne m’aideriez-vous pas à soutenir l’honneur du drapeau féminin ? , ,
LA COMTESSE. — J’aime à croire que vous ne parlez •pas sérieusement.'
CLÉRY. — Je parle, au contraire, très-sérieusement. J’offre à CCS messieurs la partie suivante. Je m’en»
, . . Il • . .
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'gage à reconnaître à cent pas, chacune de celles d’entre vous, mesdames, qui'voudra bien se baigner demain devant moi, masquée ou non masquée, en ' costume de bain ou sans costume.
' LA BARONNE. — Vous ne renoTicez pas facilement à vos plaisanteries.
LA maréchale. ' — Laissez parler Cléry, ce Jeune présomptueux m’amuse.
CLÉRY. — Faute de quoi je m’engage à payer à chacune des baigneuses que je n’aurai pas'reconnue cinquante louis pour ses pauvres. Mes adversaires en remettront autant aux autres. '
LE VICOMTE. — J’accepte.
LE PRINCE. — Moi apssi.
LA MARÉCHALE. — Voùs avcz dit cinquante louis ?
’ CLÉRY. J’ai dit cinquante louis. Voici maintenant les conditions du combat.
LA MARÉCHALE. — Voyons les conditions.
' , CLÉRY. — L’une de vous sùrveillefa la toilette. . . La comtesse, par exemple. Elle jurera après le bain, qu’il n’a été employé aucune ruse, qu’il n’a rien été ajouté ou retranché à la nature. Les perdants lui remettront cinquante louis comme aux autres. Des noeuds de couleurs éclatantes permettront de désigner les dames engagées. A part cela, les costumes seront identiques. ■
LA MARÉCHALE. , — Je trouvc votre aplomb splendide. Vous disposez de nous comme si nous vous appartenions. ^
CLÉRY. — Oh I pas tout à fait, madame la maréchale.
LA BARONNE. — Qui pouiTait se prêter à cette aventure ? .- - ' . .
' ■ DI " ''rtogh
Tilsitt'lodgé.,
CLÉRY. — Toute personne charitable et bien moulée, qui serait aise de distribuer i ,000 francs à ses pauvres et de prouver à rnes adversaires qu’ils n’ont pas le sens commun. , ,,
LA DUCHESSE, ëbranWe. — Nous ne pouvons Cependant pas montrer...
LA MARÉCHALE. — Quant à cela, ma chère, au bal vous faites voir vos bras dans toute leur longueur, votre cou Jusqu’au bas du dos, votre p>oitrine jusqu’à trois pouces de la ceinture; quant à vos jambes, à la .mer ou à la campagne, vous ne vous faites pas faute dé les exhiber. Vous m’avouerez que pour ce qui reste... ' .
LE VÏCOMTE, à la- marëchale. AlorS VOUS acceptez?
' LA MARÉCHALE. — Je dctnaude à réfléchir.
LE PRINCE. — Si on réfléchissait on ne ferait jamais rien, ’ ' ' .
■LA DUCHESSE. — Jc sais bien qu’il né s’agit après tout que d’un bain à prendre,
CLÉRY. — Ce n’est pas la mer à boire.
LE VICOMTE. — Et vous ferez une bonne action.
LA MARÉCHALE. — Cette dernière considération me décide. ^ .
' LA DUCHESSE. — Moi aussi. J’ai une église à réparer.
LA baronne. — Allons !... moi-aussi. J’ai un orphelinat à soutenir.
le PRINCE. Je demande que toute tricherie soit . punie de cinquante louis d’amende.
CLÉRY. r— C’est parfait. ■
LE VICOMTE. — Nous jurons de nous soumettre aux conditions du combat, en gens d’honneur.
TOUS. — Nous le jurons!
184 ’ yoy<ige autour du grand Monde.
LA MARÉCHALE. — Demain, à onze heures, rendezvous sur la plage,
TOUS. — Nous y serons.
LA MARÉCHALE. — Et maintenant, passonsà d’autres exercices. . « ■
(Le jeu du secrétaire s'organise. Cette adorable récréation cesse à une heure du matin. Il faut se coucher de bonne heure à la campagne. La nuit est douce et claire. On a voulu rentrer à pied ; les voitures suivent à distance. Pendant le trajet, Cléry a refu les avis suivants;)
LA coMTEssEj i demi-voix. — Ce pari n’a pas le sens commun. Je ne yeux pas plus que vous regardiez la maréchale, que la duchesse ou la baronne.
CLÉRY. — Cependant...
LA DUCtfEssE, bas. — Si VOUS mc reconnaissez, je ne vous reverrai de ma vie, Cléry. Je ne veux pas qu'on suppose...
CLÉRY. — Permettez-moi de vous dire...
LA BARONNE, à VoUc basse. — Si VOUS ne VOUlcZ paS,
vous brouiller avec moi, Cléry, faites en sorte de ne pas > me reconnaître, je ne veux pas qu’on puisse croire... CLÉRY. ■*— Je vous assure...
- TOUS. — A demain. , < •
‘ Il est onze heures du matin. La marée monte, monte, « si haut qu’elle peut monter. » Sur la plage, à cinquante pas de la mer, trois cabines de toile sont rangées côte à côte. Lesportesouvertesfontïaceàl’horizon salé Les baigneuses sont entrées dans leur sanctuaire quelques instants avant l’arrivée des trois adversaires. Cléry est seul à cent pas des cabines. A sa droite, le prince; à sa gauche, le vicomte, le surveillent de loin.
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Calme, impassible, Cléry a allumé un cigare. Les ■'■'femmes de. chambre ont jasé. Il a appris certaines ' particularités qui pourront le guider: des mollets un peu bas, une jambe duvetée, ceci ou cela -, moi, je n’en sais rien. ■
Le signal est donné.. Les baigneuses masquées sortent des cabines dans un costume qui eût déconcerté Mazaniello. Les trois adversaires se regardent ahuris,
■ ébaubis, consternés.
Commentl... ce n’est que cela, la maréchale ! la duchesse !... la baronne I... Ces chevilles engorgées, ces mollets sur les talons, ces chignons de carême, ces hanches dépareillées... les voilà ces gloires de la France aristocratique ! Cléry est navré. Ses partenaires triomphent.
• — Quand elles sortiront de l’eau, peut-être serai-je mieux renseigné, se dit Cléry.
Mais le retour des baigneuses masquées est plus navrant encore. Jamais champ de bataille piétiné par trois cent mille hommes, effondré par |l’artillerie ; jamais forteresse incendiée, ruinée, démantelée, n’ont eu si misérable aspect. En présence de ces débris, Cléry reste indécis. C’est insulter ses amies que de les reconnaître, c’est humilier chacune d’elles que de lui attribuer les imperfections des deux autres. C’est un jeu trop dangereux pour qu’il l’entreprenne.
— Je ne m’explique que trop pourquoi elles m’ont défendpdeles reconnaître. J’y perdrai deux cents louis, mais je ne les insulterai pas.
Et Cléry fait signe qu’il se déclare vaincu. Les trois amis se rejoignent.
L^; VICOMTE. Eh bien ! ^
i86 Voyage autour du grand h^onde.
cxÉRY. — C’est à n’y rien comprendre !
LE VICOMTE. — Je n’en reviens pas.
LE PRINCE. — Le mérite des-ferames est tout entier
dans l’imagim^tion des Ijoirtmes. Femme ! .t . femme ! . ta n’es qu’un nom.
LE VICOMTE. J’avoue que je triomphe d’une façon beaucoup plus éclata,nte que je ne l’eusse désiré.
CLÉRY, attendri. — 'Oh Mcs paüvres femmes I
LE VICOMTE. — Pour moi, j’ai reconnu la maréchale. Elle portait la cocarde rouge.
LE PRINCE. — Et la baronne, la cocarde verte.
CLÉRY. — Venez 1 • . '
LE VICOMTE. — Où cela ? ■
CLÉRY. — Je n’en sais rien. C. J’étouffe, j’ai besoin de prendre l’air.
LE VICOMTE. — Où diable espérez-vôus donc en trouver plus que sur cette plage ?
CLÉRY. — Je ne les reverrai de ma vie.
LE vico.MTE. — C’est prendre trop vivement les choses.
LE PRINCE. — Je partage l’indignation de Cléry. On ne trompe pas ainsi son public, que diable 1
LE VICOMTE. — A ta place, mon pauvte Cléry, moi, je leur écrirais : « Mesdames, accepter Famitié de femmes aussi mal bâties que vous l’êtes, ce serait reconnaître le droit à la laideur contre lequel j’ai protesté toute ma vie. Recevez ma démission et cessez de compter sur l’amitié de celui qui fut votre respectueusement dévoué. » •
(Le prince et K; vicomte quittent la plage, entraînds par Cldry plus furieux que Roland.)
« Tilsitt’loàge. 187
A peine est-il rentré chez lui^pour y pleurer ses ^ idoles renversées, que Cléry voit arriver son valet de chambre essoufflé, en nage, haletant.
— Ah ! monsieur ! nous l'avons échappé belle.
— Qu’y a-t-il? ' '
— J’ai eu grand 'peur de ne pas vous rejoindre assez tôt... '
— Qu’est-il arrivé ?
— J’étais sur la plage avec quelques amis, en même temps que monsieur, dans une cabine dont on m’avait ' prêté la clé.
‘ ' — Pourquoi faire, s’il vous plaît ?
— Monsieur m’ayant dit ce qui allait se passer, j 'avais pensé. . . quoique domestique on aime les belles .
. choses, et...
— Vous allez quitter mon service sur-le-champ.
— Oh! monsieur!... pas avant de vous avoir dit ce que j’ai vu. ' ‘
Et le valet commence un récit assez intéressant pour captiver Cléry pendant vingt minutes. Le marquis rayonne, il voudrait serrer la main de son domestique, mais il se contente de lui donner une gratification et d’augmenter ses gagés. Puis il écrit à la maréchale le billet suivant :
« Princesse,
» Vous trouverez ci-joint quatre mille francs. Je préfère me déclarer vaincu. Si je devais croire à tout , , “ ce que j’ai vu, je voudrais, cherchant l’oubli, m’enfermer dans quelque monastère rigoureux oü je pleurerais, le restant de mes jours, trois des gloires de la
i88 Voyage autour du grand Monde.
France qui me tiennent le plus au cœur. Je signerais, après avoir dit ma douleur et mon respect,
• » Frère Cléry, »
de la Trappe.
Une demi-heure- après arriva cette réponse :
« Mon cher Cléry,
» Vous êtes de ces renards qui défient tous les pièges. Je vous renvoie vos deux cents louis ; nous ne les avons pas plus gagnés que vous ne les avez perdus. Vos adversaires sortent de chez moi. Moins modestes que vous, ils prétendent nous avoir reconnues. 11 leur convient plus qu’à vous de faire pénitence, aussi leur avons-nous infligé une amende de quelques louis dont profiteront nos femmes de chambre. Il est juste qu’elles nous remplacent à l’heure du butin, après nous avoir remplacées à l’heure du combat. Vous pouvez encore être fier de nous. Je vous assure que nous n’avons pas démérité de la patrie.
» Venez dîner ce soir avec vos amies dévouées,
» Louise, princesse de Tii.sitt.
(I Tilsitt’Lodgc, 3 septembre. »
Un Mort de première classe.