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LA SAUCE

Napoléon V règne sur la France paisible. Le temps est beau, sec et froid. Toutes les préoccupations politiques sont concentrées sur la conférence qui se réunit au Ministère des Relations extérieures, dans le but de régler le sort des Antilles.

Il est huit heures du matin ; le valet de chambre vient d’entrer chez Son Excellence. 11 a ouvert les volets intérieurs, écarté 1^ rideaux, emporté la veilleuse, allumé le feu.

L’huissier de service se tient immobile au pied du lit, attendant le réveil du maître.

Enfin ! Son Excellence a ouvert les yeux.

l’huissier. — Monsieur le secrétaire général m’a recommandé de le prévenir dès que Son Excellence serait réveillée. Le courrier de Varsovie est arrivé cette nuit, et...

SON EXCELLENCE. — Attendez mes ordres, et faites monter Joseph.

La Sauce

l’huissier. — M. Joseph est dans l’antichambre.

SON EXCELLENCE. — Comment ! Joseph est là et vous ne me dites rien ?... Faites entrer Joseph.

L’huissier se précipite dans l’antichambre.

Monsieur Joseph entre, digne, calme, impassible, en homme qui a trop conscience de sa valeur pour craindre d’être modeste. Il s’arrête à six pas de la porte, son bonnet blanc entre les doigts ; sa tenue est irréprochable. Sa veste de basin blanc avantage son ventre rondelet. Sa cravate blanche donne plus de valeur à ses mentons frais rasés, à ses joues carminées. Il porte les souliers vernis et les bas de soie.

SON EXCELLENCE s’esl redressée. .\ppuyée sur son coude, Elle regarde son chef avec anxiété. — Eh bien ?. . .

M. JOSEPH. — Rien encore, monsieur le baron, ou du moins rien encore de décisif.

SON EXCELLENCE. — Oublicz-vous donc que c’est aujourd’hui le 4; que la dernière conférence aura lieu le 5 , et que mon dîner est pour le 6 ?

M. JOSEPH. — Ces dates ne me sortent pas de la tête.

SON EXCELLENCE. — Où en êtes-vous ? Quels progrès avez-vous faits ?

M. JOSEPH. — Je suis plus content des champignons. J’espère leur communiquer le goût de la truffe.

SON EXCELLENCE. — Ah !...

M. JOSEPH. — Oui, mais il ne faut pas trop se réjouir encore. Un rien peut tout perdre.

SON EXCELLENCE. — Vous me faites trembler.

M. JOSEPH. — Il faut avoir eu affaire aux champi-

268 Vqyag^e autour du grand Monde.

gnons pour savoir à quel point ils sont difficiles à manier.

(Le secrétaire particulier de Son Excellence entre, les mains pleines de lettres et de journaux.)

LE SECRÉTAIRE. — J’aurais à parler à Votre Excellence de..

SON EXCELLENCE. — Tout à l’heure, mon cher, tout à l'heure. Je suis très-occupé en ce moment. Joseph, ne vous éloignez pas. Vous, monsieur Saint-Aubin, revenez dans une demi-heure.

(Exit le secrétaire particulier.)

SON EXCELLENCE, à .M. Joseph. — VouS disiez? '

M. JOSEPH. — J’ai beaucoup songé à notre sauce.

“ SON EXCELLENCE. — Et moi donc !

M. JOSEPH. — J’ai encore passé la nuit dernière au feu... car je ne dors plus. J’ai pensé que le champignon pourrait être piqué de gras d’alouette.

SON EXCELLENCE, vivement. — Prenez garde!.., prenez garde!... si vous piquez le champignon, voilà ce

qui arrivera (L’huissier entre et se tient immobile près de la

pone.) Qu’y a-t-il encore?

l'huissier. — Le ministre plénipotentiaire de la République cubaine demande si Son Excellence peut le recevoir.

SON EXCELLENCE. — C’est insuppoitablc. On ne peut pas travailler un instant en repos. Faites entrer le Ministre dans la bibliothèque. Je le rejoins à la minute. (Exit l'huissier.) Je disais Qu’est-cc que je di-

sais?

M. JOSEPH. ■— Monsieur le baron disait qu’il y a du danger à piquer le champignon.

SON EXCELLENCE. — Assurémcnt.

La Sauce.

M. JOSEPH. — Je ne suis pas de l’avis de monsieur le baron. Le champignon résiste à l’action communicative de la truffe ; il repousse son arôme, il refuse ses bienfaits.

SON EXCELLENCE. — Je ne le sais que trop.

M. JOSEPH. — Mais si vous le piquez d’un ingrédient assez mucilagineux pour ne pas dérouter l’effet primordial du tact, que perçoivent la langue et le palais, n’ayant pas de goût propre, étant par cela < même plus accommodant, on peut...

SON EXCELLENCE s'assied dans son lit. — Jc VOUS COm*

prends!... Je vous comprends!

M. JOSEPH. — On peut déguiser le champignon et produire l’effet désiré.

SON EXCELLENCE. — Mais c’est adorablement combiné.

M. JOSEPH. — C’est peut-être adorable pour le premier venu, mais cela ne me satisfait pas. C'est une concession faite au champignon, c’est une lâcheté, si j'ose...

l’huissier. — Le ministre plénipotentiaire de Saint- Domingue est en bas qui demande...

SON EXCELLENCE, furieuse. — Je n’y suis pour personne.

LE SECRÉTAIRE entre. — Votrc Excellence a donné audience au ministre de Haïti, je viens de le voir. Il a reçu de son gouvernement des dépêches de la plus haute importance.

SON EXCELLENCE. — Faites entrer le ministre dans le salon rouge. (exU le secrétaire.) Remettez-vous à l’œuvre, Joseph!... N’oubliez pas que le sort des Antilles dépend de notre sauce.

M. JOSEPH. — Je me montrerai digne de la mission que monsieur le baron a daigné me confier. — Que mangera monsieur le baron pour son déjeuner ?

SON EXCELLENCE. — Ne VOUS occupez pas de cela.

M. JOSEPH. — Cependant...

SON EXCELLENCE. — Des œufs pochés au j us et une côtelette d’agneau aux pointes.

(Joseph salue et sort.)

Cette sauce !... oh ! cette sauce !... le ministre de la Jamaïque, si raide à la conférence, pliera devant elle. J’en réponds, mon œuvre s’accomplira.

Pendant que Son Excellence se lève et s'habille, suivons M. Joseph qui descend rêveur dans les profondeurs de ses cuisines.

J’admets que vous ayez vu une grande usine un jour de presse, une sucrerie pendant la roulaison, un champ de bataille à l’heure des suprêmes horions, vous ne pouvez pas encore vous faire une idée de ce qui se déploie d’activité , de ce qui se dépense de force , d’adresse , de ruse , de tact , de science et de présence d’esprit dans une cuisine officielle, pendant les huit jours qui précèdent un dîner diplomatique.

Un régiment d’irréguliers est venu prêter mainforte aux marmitons de la garde. Les casseroles, les moules, les turbotières, les bains-marie, rangés en batterie, brillent comme les panoplies du musée d’artillerie. Chaque jour cependant quelques pièces de

La Sauce.

plus manquent au râtelier; elles vont au feu par trentaines. Un peloton deratisseurs épluche et gratte les légumes. Pendant que ceux-ci parent les morceaux, ceux-là préparent les formes ou reçoivent les denrées choisies le matin par le général en chef. Depuis deux jours déjà, certaines sauces sont commencées. Il y a loin de ces combinaisons savantes aux procédés expéditifs de la bonne à qS francs par mois, qui vous « flanque » tout son ragoût une heure avant le dîner dans une marmite , et qui le livre à lui-même jusqu’au moment de le verser pêle-mêle dans un plat froid. Les portes ont double battant; l’on n’ouvre plus les fenêtres, de peur de soulever quelque atome de poussière et de changer la température. Il faut avoir des poumons spéciaux pour respirer dans cette fournaise. De temps en temps on emporte quelque recrue pâmée. Les fourneaux sont ardents ou modérés suivant le cas. Tel condiment qui mijote 18 heures 17 minutes se reposera pendant 27 heures un quart, et reverra le feu mélangé avec de nouveaux produits différemment traités. Les poissons reposent sur la glace, le gibier faisande dans le charnier,

M. Josepfi a l’oeil partout à la fois; cependant il ne travaille pas en public. Il a, son laboratoire... une merveille! dans lequel il fait ses recherches savantes. Si je voulais vous décrire tout cela, je vous donnerais une indigestion.

La sauce !... la fameuse sauce est là, sur un feu doux. Trois variétés de l’espèce-mère mijotent côte à côte. Maître Joseph va de l’une à l’autre avec recueillement. Ses deux aides de confiance ne quittent pas

le fourneau. Ils font alternativement la veillée près des casseroles. M. Joseph, lui, ne dort plus.

D’heure en heure , un valet de pied vient prendre des nouvelles de la sauce de la part de Son Excellence. — Rien de nouveau, répond M. Joseph. Vous.direz à M. le baron que tout va bien, mais qu’il n’y a encore rien d’absolument décisif. Le champignon nous résiste encore, mais il est près de céder.

Dieu protège la sauce !

La conférence se réunit aujourd’hui au ministère des Relations extérieures. Cette séance est l’avantdernière. 11 n’y a pas encore eu moyen de s’entendre. Le ministre de la Jamaïque est intraitable : il parle toujours d’en référer à son gouvernement.

Le salon est tendu de velours violet. Le portrait en pied de Napoléon V et celui de l’impératrice Marie-Clémentine se détachent lumineux, sur -la muraille sombre. L’ensemble sévère da la salle des conférences est égayé par les cristaux du lustre, par de grandissimes potiches et surtout par la splendeur des costumes que portent les plénipotentiaires attablés.

Son Excellence préside. A sa droite siège le ministre de la Jamaïque. C’est un nègre de belle race, un peu alourdi par les excès de bonne chère, mais fin et subtil. Son visage noir se confond avec les tentures sombres, si bien qu’on le croirait sans tête. A

La Sauce,

la gauche de Son Excellence se tient l’envoyé extraordinaire de la République cubaine : un créole petit, sec et nerveux, qui rendrait des points à un diplomate chinois. Les autres ministres sont ceux de Saint- Domingue, de Puerto-Rico et de la Trinité. Le marquis de la X... est secrétaire de la conférence.

Le onzième protocole est lu et approuvé sans discussion. Le ministre de la Trinité a la parole.

LE MINISTRE DE LA TRINITÉ. — McSsicUrS , je Crois

nécessaire de préciser une fois encore le but vers lequel nous tendons tous par des moyens différents.

LE MINISTRE DE CUBA, bas au ministre de Puerto-Rico. — 11

ne fait pas autre chose depuis le début de la conférence.

LE MINISTRE DE LA TRINITÉ. — Voirlcs Antilles puissantes , prospères, respectées , unies sous un régime libéral...

(Il continue pendant que les ministres causent entre eux et que le secriitaire fait des bonshommes. Il a déjà trois fois notd ce discours.)

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE, à Son Excellence. — Et OÜ

en êtes-vous de vos travaux ?

SON EXCELLENCE. — Les choses marchent à souhait, et je gagnerai mon pari.

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — J’cn doUte , j’etî

doute. Vous ne sauriez croire tout ce que j’ai fait pour réussir. Le champignon est le plus récalcitrant des condiments. Enfin, nous verrons nous verrons

LE ministre de la TRINITÉ. — Chacunc des Antilles, sans perdre l’autonomie pour laquelle elle a combattu tant de fois, sera heureuse de se placer sous un protectorat puissant et chevaleresque.

LK MINISTUE DE LA JAMAÏQUE, à Son Excellence. — J’ai

reçu ce matin encore des dépêches de mon gouvernement.

SON EXCELLENCE. — Ellcs nc modifient rien à vos instructions premières ?

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — Elles ne font que les confirmer avec plus de force. J’en donnerai lecture tout à l’heure. La République s’en rapporte à moi. Avez-vous jamais goûté des bananes en daube?

SON EXCELLENCE. — Une fois, à la Martinique : c’est délicieux.

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — Cela a bcsoin d’étre très-relevé. J’aime la cuisine violente.

SON EXCELLENCE écrit en hâte ; « Le ministre aime la cuisine très-relevée. • Puis, après avoir placé cet avis sous enveloppe cachetée et coutre-signéc, Elle le lait porter à la cuisine. — (Au ministre de la Jamaïque.) Vous m’excuserez?

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — Comment donc!

LE MINISTRE DE CUBA, à celui de Puerto-Rico. — Son Excellence et le ministre de la Jamaïque paraissent d’accord.

LE MINISTRE DE PUERTO-RICO. — Avcz-vous remarqué que Son Excellence a expédié une dépêche après s’étre entretenue avec notre collègue ?

LE MINISTRE DE CUBA. — Je nc Ics pcrds pas de vue. LE MINISTRE DE PUERTO-RICO. — Jc parierais que cette dépêche est adressée à l’Empereur.

LE MINISTRE DE LA TRINITÉ, continuant. — NoUS nC

devons pas perdre des yeux, messieurs, la situation des Etats-Unis. Depuis leurs dernières guerres civiles, ils cherchent à créer une diversion à l’extérieur.

SON EXCELLENCE, au ministre de Cuba. — Je ne VOUS ai

pas vu aux Allemands hier soir ?

La Sauce.

LE MINISTRE DE CUBA. — Jc suis pcu fanatique de la musique allemande ; je crois que vous regretterez la transformation des Italiens.

SON EXCELLENCE. — La duchessc de Puerto- Cavallo y était.

LE MINISTRE DE CUBA, vivcmiint. — Ah!...

SON EXCELLENCE. — Jamais je ne l’ai vue plus belle. Elle me rappelle sa grand’mère, la princesse de Tilsitt.

LE MINISTRE DE CUBA. — Elle doit lui être bien supérieure.

SON EXCELLENCE. — Assurémcnt. Elle m’a beaucoup parlé de vous, et m’a même fait promettre de vous placer auprès d’elle jeudi prochaiit, à table. Elle VOUS aime beaucoup. Je compte sur vous, n’est-ce pas?

LE MINISTRE DE CUBA. — Rien ne Saurait m’empêchcT de venir.

SON EXCELLENCE licrit en hâte à sou secrétaire particulier

« Engagez sur l’heure la duchesse de Puerto-Cavallo à dîner pour jeudi. » (Le départ de cette seconde dépêche fait naître de nouveaux commentaires) .

LE MINISTRE DE SAINT-DOMINGUE, an ministre de la Jamaïque. — Avez-vous remarqué que deux fois déjà Son Excellence a expédié des avis au dehors?

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — Si je l’ai remarqué !... Si je l’ai remarqué!... Où avez- vous dîné hier ?

LE MINISTRE DE SAINT-DOMINGUE. — A l’ambaSSadc

de Prusse.

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — On V fait bien les cuissots de chevreuil à la Friedberg.

LK MINISTRE DE SAINT-DOMINGUE. — Oui, mais CCla

sent un peu la pharmacie.

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — Je nc déteste pas cela; les aromates ont toujours de l’analogie avec....

SON EXCELLENCE écrit en hâte et envoie sous enveioppe ces mots

à la cuisine : « Le ministre aime les aromates; un petit goût pharmaceutique ne lui déplaît pas. »

LE MINISTRE DE PUERTO-RICO. — EnCOre?...

LE MINISTRE DE CUBA. — Il faut jouçT Serré î LE MINISTRE DE LA TRINITÉ, continuant son discours. —

Enfin, messieurs, je me résume.

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE, bas. — Ça n’eSt paS

malheureux.

LE MINISTRE DE x.A TRINITÉ. — Un gouvememcnt autonome sous un protectorat français, voilà ce qui doit sortir de cette conférence ; voilà ce qui assurera à jamais la prospérité de nos chères Antilles, (ii s'assied.)

SON EXCELLENCE. — Monsieur le ministre de la Jamaïque a la parole.

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — McSsieUrS, je VOUS

l’ai dit déjà, le protectorat de la France, quelque précieux qu’il soit d’ailleurs, rencontrera dans nos pays bien des opposants. D’anciennes racines anglaises ont des rameaux... des tiges... vous comprenez? — Notre pays est divisé de telle sorte qu’il est impossible d’y découvrir une majorité, soit française, soit anglaise. Mon gouvernement m’a donc laissé toute liberté pour voter dans le sens français ou anglais. Je sais bien que le protectorat français entraîne l’entrée dans la confédération centro-maritimo-américaine de la Guadeloupe et de la Martinique, je sais. , .

-Oigiiized'B^Côogle

La Sauce.

SON EXCELLENCE, au ministre de Cuba. — La ducheSSe

de Puerto-Cavallo songe à se remarier...

LE MINISTRE DE CUBA. — AhI Vraiment?

SON EXCELLENCE. — Jc ne suis pas sans avoir quelque influence sur elle.Vous me voyez fort embarrassé. Je voudrais lui donner un bon avis.

LE MINISTRE DE CUBA, ému. — J’aurai à causer avcc vous à ce sujet.

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — Notre île foumit les meilleures épices.

LF. MINISTRE DE SAINT-DOMINGUE. — Pardon, je proteste. Votre cacao ne vaut pas le nôtre.

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — Notre rhum...

(Ia séance continue.)

Après une discussion des plus vives sur le sucre, le tabac, l’eau-de-vie et la cannelle, Son Excellence lève la séance à 4 heures 20 minutes. 11 est facile de prévoir dès à présent comment se répartiront les votes. La Jamaïque résiste encore; Cuba est indécis, le reste est gagné à la cause française.

SON EXCELLENCE. — La séance est levée I

LE MINISTRE DE CUBA. — Vous promettez de parler à la duchesse?

SON EXCELLENCE. — Aussitôt la confércnce terminée, je lui parlerai de vous. Je vais d’ici là penser à l’oflre de votre main que vous voulez lui faire; c’est une grande responsabilité que vous me demandez de prendre...

LE MINISTRE DE CUBA. — Jamais la duchesse ne trouvera de cœur plus fermement à elle.

SON EXCELLENCE, touriant. — Une fois la question du

iG

27S Voyage autour du grand Monde.

protectorat français votée, je verrai ce que j’ai à faire. ,

LE MINISTRE DE CUBA, à part. — J’ai Compris.

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — A demain, mon cher ministre; vous le voyez, je n’ai pas voulu trancher la question, elle demeure dans son entier. Je ne demande qu’à être convaincu.

SON EXCELLENCE. — On n’acccpte toujours aucune décoration chez vous ?

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — NoUS nC pOrtOnS

pas ces hochets de servitude.

SON EXCELLENCE. — Je tiendrais cependant beaucoup à VOUS être agréable.

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — Nous cn reparlerons.

Le ministre rentre dans ses appartements et fait demander M. Joseph.

l’huissier. — M. Joseph ne peut pas se rendre aux ordres de monsieur le baron; il s’est enfermé dans son laboratoire. Si, cependant. Son Excellence le dé^ sirait..., je pourrais insister.

SON EXCELLENCE. — Gardez-vous-cn bien!... c’est à moi de descendre.

Au bout de quelques minutes. Son Excellence frappe à la porte du cabinet d’expérimentation de M. Joseph.

M. JOSEPH. — Qui est là ?

SON EXCELLENCE. — Ouvrcz, c’est moi.

La Sauce. 279

M. JOSEPH. — Je ne puis pas ouvrir en ce moment. Monsieur le baron me le pardonnera.

SON EXCELLENCE. — Cependant...

M. JOSEPH. — Une minute de distraction peut tout perdre.

SON EXCELLENCE. — Jc ne bougerai pas.

M. JOSEPH. — Une porte entre-bâillée peut tour compromettre.

SON EXCELLENCE. — Au moins, Joseph, dites-moi si vous avez bon espoir.

Le silence répond seul à Son Excellence qui, plus anxieuse que jamais, remonte dans ses appartements. Ce n’est qu’au bout d’une heure que M. Joseph peut se rendre auprès de ministre.

SON EXCELLENCE. — Eh bien ?

M. JOSEPH. — Le champignon commence à fléchir... Je crois pouvoir tout promettre à monsieur le baron.

SON EXCELLENCE. — Ah! Joseph, si nous réussissons, vous pourrez me demander tout ce que vous voudrez.

M. JOSEPH. — Si j’en étais certain!

SON EXCELLENCE. — Je VOUS le promets.

M. JOSEPH. — Même si je demandais à monsieur le baron un ruban pour ma boutonnière déserte f

SON EXCELLENCE. — Vous rêvcz la croix, monsieur Joseph?

M. JOSEPH. — J’avôue que c’est mon ambition la plus chère.

SON EXCELLENCE. — Il VOUS faudrait quelque... cordon bleu ?

M. JOSEPH. — Ou rouge.

SON EXCELLENCE. — Eh bien, monsieur Joseph , si

28o Voyage autour du grand Monde.

nous réussissons^ je vous promets un ordre étranger.

M. JOSEPH. — J’aimerais mieux...

SON EXCELLENCE. — Nous y joindrons cette petite maison que j’ai du côté de la Marne.

M. JOSEPH. — Meublée ?

SON EXCELLENCE. — Meublée.

M. JOSEPH. — Monsieur le baron peut être certain que la sauce réussira.

SON EXCELLENCE. — A rcvoit alors, monsieur le chevalier Joseph , vous pouvez mettre sur vos cartes de visite : propriétaire.

Le jour du dîner est arrivé. L’heure solennelle a sonné. Les convives recueillis attendent le signal.

SON EXCELLENCE, à la duchesse de Puerto-Cavallo. — Je VOUS

livre le ministre de Cuba pieds et poings liés. Alfolezle. S’il voje comme vous savez, votre frère aura le poste que vous m’aurez aidé à créer.

LA DUCHESSE. — C’est convenu.

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — Eh bien , moH cher ministre, comment va-t-elle ?

SON EXCELLENCE. — Dc qui me parlez-vous?

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — Eh pardieu ! de la sauce i

SON EXCELLENCE. — Vous m’eu direz des nouvelles. . .

LE MINISTRE DE LA JAMAÏQUE. — J’ai eu affreusement peur, ce soir, quand le temps a changé. J’ai craint que cela n’eût quelque influence...

La Sauce.

LE MAÎTRE d’ HOTEL. — Soiî ExcelIencc est servie!...

On entre dans la salle à manger, La table est magnifique à voir. Le surtout est d’argent, la porcelaine de Sèvres, les cristaux de Baccarat, les fleurs viennent de partout.

Il y a des épaules nues les plus belles du monde ; des épaules et tout ce qui s’ensuit; des chevelures ornées de fleurs, d’aigrettes et de pierreries. Il y a des uniformes étincelants , des décorations à les remuer à la pelle. Puis un encadrement de valets de pied plus grands que des cent-gardes, en habit blanc galonnéd’or ; des maîtres d’hôtel vêtus de velours avec des culottes courtes de satin blanc. Le ministre étant garçon, la duchesse de Puerto-Cavallo fait chez lui les honneurs. Elle a à sa droite le ministre de Cuba, à sa gauche le ministre de Puerto-Rico ; Son Excellence est flanquée du ministre de la Jamaïque et de celui de Saint-Domingue.

Quittons pendant un instant la salle à manger, je vous jure que notre absence n’y sera pas remarquée ; retournons auprès de M. Joseph.

M. Joseph!... Ah! qu’il est beau à voir, allant, venant , donnant ses ordres, mettant la main à la pâte, suant à grosses gouttes. La chaleur est effroyable : un homme vient de tomber asphyxié. On le prend sous les épaules pour le porter à l’air.

- — Ah çàl... crie M. Joseph, n’allez-vous pas ouvrir la p)orte !

— Cet homme se trouve mal.

— Vous le sortirez au rôti, je ne veux pas qu’on ouvre la porte à chaque instant. Faites approcher la troisième brigade de renfort.

De temps en temps. M. Joseph court donner un coup d’œil à la sauce I... Comment peut-il tenir debout après tant de nuits passées ! Le cuisinier de garde a peine à vaincre le sommeil.

Tout à coup !...

Ah ! quelle catastrophe f le marmiton en faction dans le laboratoire, vaincu par le sommeil et l’asphyxie, tombe le nez sur la casserole qui roule sur le fourneau.

La sauce!... la sauce!... n’est plus! Nul ne la mangera désormais!

La panthère de Java en rut n’est qu’une limace, si on la compare à M. Joseph furieux. Il bondit sur le malheureux, le secoue, l’étrangle, le roule, le bat,

La sauce !... la sauce n’est plus!... Dans vingt minutes, le tour de la sauce va venir... que faire?... quelle mort choisir?... La sauce!... la sauce n’est plus !...

M. Joseph ne sera pas décoré, et la maison du bord delà Marne est tombée dans l’eau.

Le premier maître d’hôtel,un ennemi de M. Joseph, a appris la catastrophe. Il en a aussitôt prévenu le ministre.

Son Excellence a pâli. Son visage s’est décomposé de telle sorte que tous les yeux se sont fixés sur lui. Le sang lui monte à la tête, les bougies ont trois flammes, les cristaux pétillent, le surtout valse sur la table, des courants glacés le paralysent. La sauce I la sauce est renversée ! Adieu le protectorat français. L’arc-en-ciel bleu, rouge et blanc ne s’épanouira pas d’un bout à l’autre des Antilles. La barrière que la

La Sauce. 283

France voulait élever entre les deux Amériques est

renversée elle est tombée avec la sauce! la

sauce!

Mais M. Joseph n’est pas un homme ordinaire. Il veut la croix, il veut être propriétaire, il risquera le tout pour le tout. Il improvisera une sauce spéciale pour le ministre de la Jamaïque.

M. Joseph s’enferme. Dix minutes se passent, on vient d’achever le troisième service-; le tour de la sauce approche. Déjà les asperges en branches, les

bressolesaux concombres ont circulé le tour de la

sauce est venu!!!!!

M. Joseph sort de son laboratoire, plus pâle qu’un mort, la sauce à la main. Est-ce la gloire? est-ce la honte ? est ce la fortune ou la ruine qui reposent au fond de cette casserole? Il monte, chancelant, donner ses ordres. — « Surtout ne donnez cette sauce qu’à M. le ministre de la Jamaïque!... »

Il est des heures où la destinée des empires dépend des moindres incidents. Le génie de la France anxieux s’est penché sur la salle à manger du ministre des Relations extérieures ; ses yeux sont braqués sur la sauce que va goûter le ministre de la Jamaïque . — Son Excellence ne regarde pas avec moins d’anxiété le contenu de cette assiette dans laquelle reposent en ce moment les destinées du monde.

— Vous allez être Jugé, baron, dit en souriant le ministre, qui a plongé sa fourchette dans la sauce et y a harponné un champignon.

Les yeux du diplomate se sont dilatés... puis il les a fermés avec recueillement. Une seconde bouchée est mise à l’épreuve; elle conduit le ministre de la

Jamaïque sur les frontières de l’extase. Dès ce moment la partie est gagnée.

— Monsieur le ministre , dit l’Envoyé de la Jamaïque à Son Excellence, la France est décidément le premier pays du monde, et vous êtes un grand ministre. — Vous me donnerez cette recette ?

SON ExcEi.LENCE. — Vous l’aurez en échange de la Jamaïque.

Avec quelle elfusion Son Excellence reçoit le soir M. Joseph; quels éloges il lui adresse ! Ce premier moment d’expansion apaisé :

SON EXCELLENCE. — Ah çà ! dit le ministre , je veux savoir maintenant ce que tu as mis dans la sauce, pour autant surprendre le ministre de la Jamaïque.

M. JOSEPH. — A quoi bon, monsieur le baron !

SON EXCELLENCE. — Comment , à quoi bon ! j’ai promis ta recette au ministre en échange de la Jamaïque.

M. JOSEPH. — Monsieur le baron me permettra 'bien alors d’attendre, pour la donner, qu’il m’ait remis les titres de propriété qu’il m’a offerts, ainsi que le ruban

SON EXCELLENCE. — Monsieur Joseph, vous êtes digne d’étre diplomate.

M. JOSEPH. — Je me contenterai d’être propriétaire.

La Sauce.

C’est ainsi que la France acquit sous Napoléon V le protectorat des Antilles.

Le jour de la dernière conférence, M. Joseph devint propriétaire , et commandeur de l'ordre du Chien-Orange de Siam. Jamais homme ne fut plus heureux. Son Excellence reçut le grand cordon ; le ministre de la Jamaïque empocha la recette, et la France eut les Antilles. La duchesse de Puerto-Cavallo a épousé depuis le ministre de Cuba. Elle représente la Havane à la cour de France, et son frère, la France à la Havane.

Peut-être voudrez-vous connaître la recette de M. Joseph. — Tout ce que je sais, c’est que le champignon a été sauté dans l’huile de ricin, aspergé de quelques gouttes d’assa-fetida pour lui donner du bouquet, et servi sur un lit de piments rouges hachés, pour lui donner du montant.

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