UNE VISITE OFFICIELLE
Cela se passait au Ministère.
Ils étaient là vingt-cinq; l’aîné avait douze ans. La plus petite faisait les honneurs -; une espiègle, mignonne à croquer, avec un tas de cheveux blonds et des yeux bleus bien bavards. Elle essayait des révérences si conformes à l’étiquette, que sa petite robe courte balayait le tapis. Elle regardait alors les « grands, » du coin de l’œil, cherchant sur leur visage quelque trace de l’admiration qu’elle avait dû provoquer. Elle regardait aussi de temps en temps sa gouvernante qui lui indiquait du regard si elle dépassait ou non le diapason des convenances. Puis elle s’envolait à travers les rayons de soleil qui zébraient le parquet, et, se jetant sur les genoux de sa mère, lui tendant son gentil visage en quête de baisers, elle s’écriait : « Oh ! chère petite mère, comme je t’aime donc ! »
On entendait alors un pétillement de baisers, et le père, regardant cet adorable groupe, oubliait totale-
Une Visite officielle. aSg
ment son portefeuille, la grande table verte des conseils, et ceci et cela, ce dont je le félicite sincèrement.
Ils étaient là vingt-cinq qui attendaient le bœuf gras. Il y en avait de pâles avec des cheveux noirs en révolte; de blonds, plus diables que les autres, en dépit de leur air de sainte-n’y-touche; des garçons rosés, timides comme des fillettes, et des fillettes plus turbulentes que des garçons. C’était un véritable écrin de babys. Les a demoiselles » cependant firent bientôt bande à part, « comme on fait dans le monde », et les garçons, livrés à eux-mêmes, se mirent à courir de tous côtés, guidés par deux lutins vêtus de gris , cravatés de rouge , gentils comme Gaston de Foix, endiablés comme Robert le Diable...
Et de tous côtés entrait un soleil de mai, en avance d’un bon trimestre.
A chaque instant, la bande courait aux fenêtres ouvertes, plus anxieuse que feu madame Barbebleue, et comme sœur Anne, ne voyant rien venir.
— Est-ce que tu l’as déjà vu, toi, le bœuf?
— Non, pas cette année, mais je l’ai vu bien des fois.
— Tu ne l’as toujours pas vu cent fois, à ton âge.
— Je l’ai vu deux fois au moins.
— Ce n’est pas de trop.
— Est-ce que vous en avez mangé ?
— J’en goûte tous les ans.
— C’est y bon ?
— On dirait du vrai bœuf.
a6o Voyage , autour du grand Monde.
— C’est donc un ami de ton papa qui fait le bœuf, que tu en manges comme ça toujours ?
— Papa n’a pas d’amis dans les bouchers, mais il est assez riche pour acheter tout le bœuf, si ça lui faisait envie.
• — Et toi, assez gourmand pour le manger. Hein?
— Vous avez là une robe charmante, mademoiselle !
— Elle est loin de valoir la vôtre, mademoiselle.
— C’est gentil ces boucles d’oreilles que vous avez là!
— J’en ai de plus belles encore.
— Voulez-vous jouer à quelque chose?
— Quand nous serons seules.
— Vous avez raison.
Les fenêtres donnent sur l’avenue, et, dans le fond, sur la place, on voit, à travers la grille, la foule s’entasser tout le long des trottoirs. L’heure est passée déjà; mais, ces bœufs, ça n’est jamais exact! Il me semble que j’entends dans le lointain un roulement de tambours. Il devient plus distinct de seconde en seconde. Hourra! voilà le bœuf!
En avant!... beuglez, trompettes! hoû! hoû ! hoû! Le cornet de terre mugit, dernier hoquet de la gaieté carnavalesque. Hardis!... les gavroches! hardis!... les drôles! donnez la sérénade au bœuf gras!
Le roi cornu qui s’avance, Nu qui s’avance,
Nu qui s’avance.
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C’est Chilpéric III. Et chacun de courir au-devant du monarque graisseux. Voilà d’abord les gardes à cheval, culottés de blanc. — Les premiers, ils franchissent la grille. Un peloton reste sur la place pour contenir la foule des courtisans de Chilpéric. La cour du ministère est déserte ; seuls, les gardiens de l’hôtel, deux vétérans à triples poils et chevrons, font la police.
Aux fenêtres du premier, les petites frimousses des invités, rouges de plaisir; et derrière, les grands, qui jouissent de la joie des petits. A l’entrée du vestibule, les huissiers, les valets de pied entassés ; à toutes les . fenêtres, des employés allongeant discrètement le cou ; aux soupiraux du sous-sol, la marmitonnerie ; aux mansardes, les filles de service; sur les toits, le menu fretin.
Les tambours font leur entrée, battant aux champs. O Plan, plan, plan, plan, rapatapataplan. » Des gaillards, croisés de Basque et de Chinois, le béret des Eaux-Bonnes, la casaque de Shang-Ha'i et les bottes du beau Dunois. — Le corps de musique est de même provenance. Il se range en rond dans la cour et commence le quadrille de Chilpéric. Combien Hervé doit être fier! Avoir son boeuf, c’est le comble de la popularité.
Le char de triomphe franchit le trottoir. La grille est étroite... Passera-t-il ? ne passera-t-il pas? Il passera ! il ne passera pas ! — « Hue ! canailles! » crie Mercure. Le voilà passé ! — Quant aux autres chars, il leur faut rester sur la place, à la grande joie de la' foule.
Mars et l’Amour quittent leur Olympe de carton.
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2Ô2 Voyage autour du grand Monde.
— Prends garde, mon trognon, dit à Cupidon Vénus inquiète, ne bois pas trop et rappelle-toi ta colique de la dernière fois. — Est-ce que Je ne suis pas là? riposte Mars.
- Le héros traverse la cour tenant le baby par la main. Il a six pieds et un tas de pouces, un casque à visière, surmonté d’une crinière rouge, une cuirasse de cuivre, un manteau sang de bœuf à grecque d’or, un maillot de coton reprisé, une perruque de postillon et des gants de sapeur. Il est impossible d’étre plus Mars que ça.
L’Amour a une tunique rose vif, un maillot rose vif, une couronne de roses rose vif, des joues rose vif, des ailes de canard, et pas plus d’arc que de carquois.
Mars est timide, l’Amour a un aplomb féroce.
Les enfants ont dégringolé l’escalier; ils ont couru au-devant du groupe olympien, auquel est venu se joindre un seigneur de la cour du régent en tenue de chasse, le représentant de M. Porret, acquéreur, et le grand maître de cette cérémonie.
Mars n’a pas l’allure que je voudrais lui voir, le pauvre homme a l’air profondément mélancolique. L’Amour, lui, escalade l’escalier cinq à cinq. Il est reçu à l’entrée des appartements par le ministre, sa femme et les invités.
L’orchestre attaque dans la cour l’air national des Pompiers. Les joues de l’Amour sont criblées de baisers comme une patène de fête-Dieu. Il s’y prête sans sourciller.
Pendant que le ministre demande obligeamment des renseignements sur le passé de Chilpéric III,
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l’hôtesse a pris l’enfant ailé sur ses genoux. Un grand cercle se forme autour d’elle.
— Quel âge avez-vous, mon petit garçon ?
— J’ai sept ans, madame, et je suis une fille.
— Une fille ! Je vous demande pardon.^
— Oh ! allez, il n’y a pas d’offense.
— Cela vous amuse-t-il, cette promenade que vous faites ?
— J’en ai l’habitude.
— Comment, ce n’est pas la première fois que vous montez sur le char?
— Oh ! non, madame ; j’ai été l’Amour à M. Duval, avant d’être l’Amour à M. Porret. Je vous reconnais bien : vous avez l’air meilleur que les autres dames. Et puis vous m’avez donné une boîte de pralines qui étaient rudement sucrées.
— Je suis bien contente que vous les ayez trouvées bonnes, parce que j’en ai d’autres à vous donner.
L’orchestre entreprend l’air du Sapeur.
Pendant que dans la cour on passe des plateaux chargés de verres de vin et de biscuits, auxquels l’Olympe et la cavalcade font le plus sympathique accueil, les députés de Chilpéric entrent dans la salle 'à manger.
L’Amour est pendant un instant le point de mire de tous les enfants. Mais une réaction ne tarde pas à s’opérer, et les fenêtres sont envahies de nouveau. 11 y a bien plus de masques dans la cour.
Mars boit mélancoliquement un verre de champagne; le Seigneur a l’air plus lugubre encore. Seul, le maître des cérémonies anime la fête.
264 Vqyaffe autour du grand Monde.
— Je vous connais depuis longtemps, monsieur le ministre. J’ai vu mourir bien des bœufs gras et changer bien des ministères. Je survis à tout cela. Votre Excellence me permettra bien de boire à sa santé.
— Non-seulement je vous le permets, mais je vous en sais gré. Et cet enfant que va-t-il boire? car je veux qu’il boive à ma santé aussi.
— Donnez-moi du punch, s’il vous plaît.
— Cela n’est pas trop fort ? Vous ne préféreriez pas un verre de champagne?
— Le punch est plus sain pour les enfants," répond Mars; la petite en a l’habitude. C’était l’Amour à M. Duval, avant d’être l’Amour à M. Porret.
— Si c’était l’amour à M. Duval... c’est bien différent, reprend le ministre en offrant à l’enfant un verre de punch .
— Il n’est pas si bonne société qu’on ne quitte, dit le maître des cérémonies, en saluant le ministre. Votre Excellence nous excusera, mais nous avons encore un fameux ruban de queue à avaler avant la soupe.
L’Amour ploie sous le poids des oranges et des fruits glacés. Mars vient à son secours, entasse les friandises dans un pli de son manteau auquel il fait un nœud en guise de bonbonnière.
L’orchestre achève pendant ce temps la valse de VŒU crevé.
Les tambours, rassasiés pour dix minutes, exécutent un roulement d’adieu. Le cortège se reforme. Mercure a repris les guides, les postillons sont en selle, le bœuf inquiet, boudeur, refuse l’herbe verte que lui offre par jwignées son éleveur.
Une Visite officielle.
Pauvre bœuf, il se croyait aimé pour lui-même!
Le défilé commence. La foule crie, les trompes beuglent, les chevaux piaffent, les fiacres s’accrochent, les gamins en... bouchent les divinités qui ne se font pas faute de riposter. Au revoir, jusqu’à l’année prochaine.