‹ Voyage autour du grand mondeChapitre 34 sur 42 · CHEZ LA REINE · texte numérisé non relu

CHEZ LA REINE

LA BARONNE. — Je n’ai pas voulu perdre un instant pour remercier Votre Majesté de l’honneur qu’elle a daigné faire à notre maison en la choisissant pour...

LA REINE. — Ne me remerciez pas, chère baronne, vous- savez quelle affection le roi et moi nous vous portons. Le baron...

2go Voyage autour du grand Monde.

LA BARONNE. — Nc S6 possède pas de joie. Il a rajeuni de dix ans.

LA REINE. — Est-ce un service que je vous ai rendu?

LA BARONNE, dédaigneusement. — Il faudrait au baron deux ou trois joies semblables, pour qu’il reprît le pair.

LA REINE. — Nous VOUS aimons assez pour le ramener à l’adolescence.

LA BARONNE. — Lcurs Majcstés nous ont toujours comblés.

LA REINE. — La tristesse, l’ennui me gagnent, je veux absolument réagir contre eux; vous m’y aiderez, baronne. Parlons de votre bal. Dites-moi... je tiens à ce que personne ne me reconnaisse ; je changerai souvent de domino. Il nous faudra faire choix de trois ou quatre femmes de ma taille qui se vêtiront exactement comme moi, et qui sauront au besoin détourner une piste. La duchesse de Weissgelblich von Haaren est blonde...

LA BARONNE. — D’uu blond vulgaire!... Votre Majesté a les cheveux d’une nuance que la nature lui a exclusivement réservée. Ils sont trop merveilleux pour qu’on puisse jamais s’y méprendre.

LA REINE. — La marquise de Wespe a ma taille.

LA BARONNE. — Moins la souplesse, l’élégance, et ce grand air que nulle n’égalera jamais.

LA REINE. — Vous me feriez regretter d’être si parfaite si je ne savais pas à quoi m’en tenir.

LA BARONNE. — Je ferai disposer, près de la porte d’entrée du bal, un salon de toilette pour Votre Majesté, et non loin de là, un autre pour le roi.

LA REINE, — C’est cela. Nous arriverons à onze

Plaisir de Roi.

heures, sans livrée ni escorte. Nous présenterons notre carte à la porte comme de simples particuliers. Il faudra^ quand l’heure de notre entrée approchera, remplir le premier salon de dominos pour que nous puissions nous perdre immédiatement dans la foule. Peut-être viendrai-je avant le roi. Nous verrons cela.

LA BARONNE. — A quelle heure Leurs Majestés désirent-elles souper ?

LA REINE. — A deux heures.

LA BARONNE. — Il Va sans dire que Leurs Majestés auront un service spécial, dans une salle à manger à Elles.

LA REINE. — Je VOUS en remercie, mais, je connais le roi, il voudra souper au milieu de tous vos invités.

LA BARONNE. — Pour ne pas être pris au dépourvu, nous n’en ferons pas moins dresser un certain nombre de tables volantes de dix couverts, qu’on entrera, selon que l’ordonnera Votre Majesté, dans la salle qui lui aura été réservée.

LA REINE. — C’est à merveille. Quant aux invitations pour le souper du roi, vous me permettrez de les faire, n’est-ce pas?

LA BARONNE. — Je demanderai même à Votre Majesté de vouloir bien nous envoyer la liste des personnes qu’Elle désire que nous invitions. Elle est chez Elle au ministère.

LA REINE. — Quel enfantillage! invitez qui bon vous semble, ma chère enfant. Je suis lasse d’être chez moi, je veux me livrer sans réserve au plaisir d’en sortir.

LA BARONNE. — Votre Majesté n’a-t-elle aucun autre ordre à me donner?

LA REINE. — Des ordres 1 ... fi ! le vilain mot, lorsqu’il s’agit d’une fête. Non certes, je n’ai pas d’ordre à vous donner. Je me confie à vous. Je meurs d’envie de me distraire; amusez-moi. Je vous promets de vous y aider de mon mieux. Je ne vous recommande qu’une chose, mais j’y tiens essentiellement : assurez mon incognito. Je vous en voudrais beaucoup s’il n’était pas scrupuleusement respecté. Si je puis entrer de manière à dérouter tout le monde... même vous, je le ferai. Oubliez l’étiquette, le respect, et attendez que je veuille être reconnue pour me reconnaître. Vous agirez de même à l’égard du roi. Au revoir, chère baronne. Puisque vous m’aimez, amusez-moi.

DANS LE CABINET DU MINISTRE DE l’iNDUSTRIE

UN MONSIEUR EN NOIR. — L’important est que le roi Jean ne se doute jamais des précautions que nous aurons prises.

LE MINISTRE. — Comment!... je comptais, au contraire, lui dire que tout avait été prévu, que...

LE MONSIEUR EN NOIR. — Gardez-vous-en bien!... Nous sommes obligés d’intervenir à l’insu du roi Jean. Son intrépidité ne s’accommode pas de ces mesures de prudence.

LE MINISTRE. — Vous faites bien de m’en prévenir.

Plaisir de Roi. 293

LE MONSIEUR EN NOIR. — Jc vais visitcF l’hôtel et prendre mes notes.

LE MINISTRE. — Je VOUS SUIS.

LE MONSIEUR EN NOIR. — Que Votre Excellence ne prenne pas cette peine; un de ses secrétaires m’accompagnera.

LE MINISTRE. — Non, non, non, j’y vais moimême. La responsabilité qui pèse sur moi m’effraye... Je ne dors plus. C’est à la lettre I

LE MONSIEUR EN NOIR. — Votre Excellence peut dormir au contraire le plus paisiblement du monde. Sa maison n’a jamais été si bien gardée. C’est moi qui le lui dis... et j’en sais quelque chose.

(Son Excellence a sonné. L'huissier entre.)

LE MINISTRE. — Avez-vous prévenu l’architecte?

l’huissier. — M. Doutretombe est dans l’antichambre. Il attend les ordres de Son Excellence.

LE ministre. — C’est bien.

(L’huissier sort )

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