LE CHAOS
Le monsieur en noir s’éloigne lentement, regardant de tous les côtés, prenant des notes, interrogeant les gardiens de l'hôtel , donnant des instructions au concierge.
Le colonel Vergoldenklystierspritze, des pompiers du Royal-Bavière, passe à son tour la revue de l’hôtel , des pompes et des prises d’eau.
Le général Halsbeche inspecte les postes , qui seront doublés.
Le maître de police, les commissaires, le commandant de la landwehr, etc., etc., prennent, chacun à leur tour, des notes et des dispositions.
Les ouvriers du garde-meuble royal (Koniglichgerathkammer) se mettent à l’œuvre. La baronne l’a dit : a Je veux que ce bal fasse époque en Bavière. J’entends effacer 1.^ souvenir de toutes les fêtes passées. Que rien ne^ vous arrête : tout sera pour le mieux si vous réussissez. »
Le ministre vient de rentrer. Le vestibule est encombré par les plantes, les étoffes, les sièges, les contre-basses, les pupitres, les lustres, les estrades, les glaces que l’on apporte ; il lui faut faire un long détour pour regagner son cabinet de travail. La porte en est à peine ouverte, qu’il pousse un gémissement : des ouvriers y sont installés, qui le transforment en
3oo Voyage autout' du grand Monde.
salle à manger. C’est là que souperont Leurs Majestés.
— On aurait bien pu me prévenir, soupire le ministre.
— Nous avons exécuté les ordres de madame la baronne.
Son Excellence se rend dans le salon bleu, où son bureau a été transporté. Le secrétaire général vient l’y rejoindre, mais il est impossible d’échanger deux paroles, tant les ouvriers font de bruit dans les pièces voisines.
— Faites taire ces marteaux!... crie le ministre hors de lui.
— Madame la baronne a recommandé de n’interrompre les travaux sous aucun prétexte.
— Mon cher secrétaire général , réfugions-nous dans la salle de billard, nous y serons plus tranquilles.
Mais le billard est démonté. Les tapissiers recouvrent les murs de satin bleu de Chine et de batiste ruchée, rehaussée de pompons. C’est là que s’habillera la reine.
— Voilà qui est intolérable!... rugit le ministre. Je donnerais mon portefeuille pour une chaumière au bord de l’Isar. Quelle singulière idée on a eue là, d’enlever ce billard.
— C’est madame la baronne qui en a donné l’ordre.
— Je finirai, si cela dure, par me retirer dans une maison de fous, pour y goûter le repos. Mon cher secrétaire général, puisque tout est envahi, enfermons-nous dans ma chambre à coucher. Là, du moins, on nous laissera en repos.
Plaisir de Roi.
Soi
Mais Son Excellence n’est pas au bout de ses peines.
— Qu’est-ce encore que cela? glapit le ministre épouvanté.
— Ce sont les robes de madame la baronne, que madame la baronne a dit de déposer chez monsieur le baroUj parce que les ouvriers ont pris possession de son appartement.
— Des ouvriers? chez elle? pourquoi
faire?
— Les tapissiers remplacent les tentures et les tapis. Les doreurs ont entrepris les plafonds. Les maçons viennent de jeter bas la cloison de la salle de bain afin de l’agrandir. Les peintres...
— Comment!... comment!... comment!... Vous devez vous tromper. A quel propos tout cela ?
— Je ne sais, monsieur le ministre. C’est madame la baronne qui a donné ces ordres.
— Voilà qui est trop fort!... et nous allons bien voir !...