‹ Voyage autour du grand mondeChapitre 42 sur 42 · DERRIÈRE LE PAR.WENT · texte numérisé non relu

DERRIÈRE LE PAR.WENT

Il est trois heures du matin. Le ministre s’est fait apporter un fauteuil derrière le paravent. Il a la tête à l’envers , l’estomac dans les talons, les jambes lui rentrent dans le ventre. Il serait difficile de trouver une Excellence en plus mauvais état. Quelle nuit ! Tout le monde voulait lui tenir compagnie ; il a dû repousser ces offres amicales. Il est de son devoir de rester seul avec ses trois acolyter, jusqu’au départ des souverains.

Mais voilà qu’un courrier de la maison du roi entre dans la cour, porteur d’une dépêche pour le ministre. Le pli est immédiatement remis à Son Excellence, qui pâlit en reconnaissant l’écriture de son souverain. Un nuage couvre ses yeux, ses mains tremblent; c’est à grand’peine qu’il peut lire ce qui suit :

Plaisir de Roi.

Mon cher ministre,

Il nous a été impossible de nous rendre à votre bal, dont on nous a déjà dit merveille. La reine a été prise subitement d’une de ces migraines pour lesquelles il n’existe pas de remèdes. Je me disposais à vous porter l’expression de ses regrets, lorsqu’un courrier est arrivé de Vienne, m’apportant une lettre de l’empereur d’Autriche , à laquelle j’ai tenu à répondre sur l’heure.

Je ne veux pas que cette nuit s’achève sans que j’aie adressé à la baronne et à vous, les regrets de la reine et les miens. Combien j’envie votre liberté , mon cher ministre ; vous avez dû passer une nuit charmante. Le plaisir n’est pas fait pour nous autres rois.

Croyez à mes meilleurs sentiments.

Jean.

Le ministre tombe inerte dans son fauteuil. Ses pensées vont, viennent, se croisent, se heurtent affolées dans son cerveau. Ainsi, tant d’ennuis, de tracas , de dépenses, tant de rêves ambitieux , de projets machiavéliques auront été faits et subis en pure perte. On se sera démené en l'honneur du roi de Bavière, et c’est pour le roi de Prusse que tous ces efforts auront été faits. C’est à se briser la tête contre les murs.

Mais Son Excellence a bondi !

« Quel peut être ce personnage mystérieux que chacun entoure de prévenances, que la police dor-

lote depuis quatre heures? Quel est ce faux souverain pour lequel la fête s’est donnée ? »

Le ministre quitte enfin le poste qu’il a si consciencieusement gardé pendant sept heures. Il se précipite dans le bal à la recherche du faux roi.

— Où est le chef du service de sûreté? demande-t-il.

— Au pied de l’escalier qui conduit aux appartements de madame la baronne.

Son Excellence y court.

— Eh bien 1 monsieur, j’en apprends de belles!.... Le roi...

— Soyez sans inquiétude, Sa Majesté est en haut avec madame la baronne.

— Que me dites-vous là ?

— Le roi est monté avec elle il y a trois quarts d’heure. J’ai fait garder toutes les issues, on ne les dérangera pas.

— Ventre de biche!... monsieur... je vais lui tordre le cou, moi, à ce roi de carnaval.

— Tordre le cou... au roi ?... Votre Excellence ne pense pas un mot de ce qu’elle vient de dire ; sa raison s’égare.

— C’est vous qui êtes fou. Je veux passer.

— C’est impossible.

— Puisque je vous dis que Sa Majesté n’a pas quitté le palais.

— Croyez-moi, monsieur le ministre , évitez le scandale. Je sais ce que je dis. Le roi est avec madame la baronne. Je l’ai entendu rire dans l’escalier et je connais sa voix, n’est-ce pas?

— Vous osez me soutenir cela, lorsque je viens de recevoir une lettre de Sa Majesté?

Plaisir de Roi.

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— Je n’ai pas l’habitude de me tromper.

— Admettons que c’est la première fois, si cela vous fait beaucoup de plaisir, et laissez-moi passer.

— Dans l’état où est Votre Excellence, c’est impossible.

— Je passerai donc malgré vous.

Une lutte s’engage. Au signal donné par le monsieur en noir, plusieurs agents se présentent. Tout en se confondant en excuses, on tient le ministre en respect.

Le chef du service de sûreté monte l’escalier quatre à quatre. Il court à l’appartement de la baronne. La porte en est close. Par le trou de la serrure, il lance cet avis :

— Fuyez, Sire, fuyez. Monsieur le ministre vient de perdre la tête. Il est à votre poursuite et nous avons peine à le contenir.

Au bout de quelques instants la baronne ouvre la porte. Elle est pâle, très-pâle.

— Que voulez-vous, monsieur ? Le roi n’est pas ici. J’étais seule, entendez-vous bien, absolument seule.

— Gîpendant, madame la baronne...

— Me faudra-t-il vous dire deux fois que vous Vous trompez? Qui vous a donné cette audace, de sup-

poser que je consentirais à mentir à votre intention? Je suis, et j’étais seule. Oubliez tout, hormis cela, jusqu’à la fin de vos jours. Allez délivrer le ministre, et faites-lui bien humblement vos excuses. Si vous reconnaissez hautement votre erreur, je m’engage à vous sauver; vous m’entendez. Sinon... je ne réponds de rien.

Le monsieur en noir s’incline et redescend tout penaud.

C’est là tout ce que sauront jamais de cette étrange histoire, les Bavarois de l’an 1 904,

Qu’est devenu le domino ? — Qui était-il ? — Est-il monté, oui ou non ? — Pourquoi la baronne s’est-elle enfermée?

Bien d’autres points d’interrogation se pressent au bout de ma plume ; mais à quoi bon les en laisser glisser, puisqu’il n’y a pas de réponses dans mon encrier.

Seulement, je plains de tout mon cœur les rois de Bavière.

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