MARIVAUDAGE
Le domino a offert son bras à la belle marquise de Verbergung, qui s’est empressée de le prendre.
Cette nouvelle fait le tour du bal en une seconde moins un quart. La marquise est aussitôt déchiquetée en petits morceaux. — « Je m’en étais toujours dou- » tée. — J’en suis ravie, parce que je déteste son mari. » — Bah I la joie du marquis ne le cède peut-être » pas à la vôtre. — Elle n’a pourtant rien de bien » remarquable, cette femme I — C’est une poupée à » huit ressorts. — Et puis, si j’étais roi, je ne m’a- » muserais pas à ramasser de pareilles épaves amou- » reuses. — Un bon monarque se sacrifie au bonheur » de ses sujets et sujettes. »
C’est un dangereux perchoir, qu’un bras de souverain.
— « Il ne te restait qu’un seul miracle à faire, marquise, et le voilà accompli, dit le domino mystérieux à sa compagne. Être plus belle que toutes tes rivales ne t’a pas suffi, tu as voulu devenir plus belle que toi-même. Jamais tu n’as eu autant d’éclat.
— Tu me... Vous me voyez avec des yeux beaucoup trop indulgents, monsei... monsieur.
— Je n’ai que faire d’indulgence pour admirer ces yeux jaseurs, ces dents, ces épaules... cette... Est-ce que ton mari est de force à garder tant de trésors?
Plaisir de Roi.
— Je l’y aide de mon mieux.
— Une telle profusion de richesses peut amplement faire deux heureux.
— Oui, mon mari et moi.
— Trois, si tu te comptes.
— On voit bien que tu ne connais pas le marquis.
— Si fait, je le connais. Il est de mes amis.
— J 'aurais dû m’en douter, les amis sont tous les mêmes.
— Les femmes aussi ; c’est ce qui me donne quelque espoir.
— Tu ne me parais pas habitué aux refus.
— C’est la vérité.
— Et tu m’aimes éperdument. Cela va sans dire.
— Il serait curieux qu’il en fût autrement.
— Tu occupes un rang élevé à la cour ?
— Oui, très-élevé.
— Eh bien, alors, si tu veux me voir souvent, je puis t’indiquer un excellent moyen.
— Voyons, ce moyen.
— Donne... ou fais donner à mon mari une charge à la cour.
— Celle d’Eunuque, par hasard?
— Tu en as bien assez autour de toi. Je veux quelque chose de mieux. La grande maîtrise est vacante...
— Bonne nuit, marquise, vous avez plus d’ambition que de tempérament. »
Un domino gris perle s’est emparé du bras devenu vacant.
— Sauve-moi !
— Et de quoi, grand Dieu 1
— Je sais que je puis tout te dire.
— Tu me connais donc?
— De loin, hélas I
— L’amour rapproche les distances, renverse les
obstacles... .
— Tu peux me rendre heureuse à jamais.
— Voyons cela.
— Mon mari...
— Parlons d’autre chose, hein?
— Écoute-moi... d’abord.
— J’écoute.
— Mon mari est receveur général à Einbildungstadt. Il a dix-sept ans de service. Son dossier...
— Pardon, ma chère enfant, mais il me semble qu’avec ce torse que je devine, tu aurais d’autres sujets de conversation plus... palpitants à traiter.
— Ah! monsieur!... ah! monseigneur!... ahi...
— Au revoir, chère madame. Les bureaux sont fermés.
Et le domino s’éloigne en grommelant :
— Tout le monde s’est donné le mot, ma parole d’honneur. Ce bal a un faux air de bureau de placement ou de mendicité.
Il s’approche de la jolie petite madame de Liederliche, qui fait aussitôt signe à son cavalier de la quitter.
— Veux-tu mon bras?
— Autant le tien qu’un autre.
— Enfin! se dit le domino, en voilà une qui me traite à la bonne franquette. — Ta réponse n’a rien de flatteur, sais-tu ?
— Ote ton masque, je te flatterai peut-être.
— A quoi bon ? Je ne suis friand que de vérité.
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Plaisir de Roi.
— Tu seras bien servi par moi.
— A la bonne heure. Ah çà ! puisque nous sommes en veine de franchise, et pour ne pas perdre un temps précieux, laisse-moi te dire que jamais aucune femme ne m’a paru plus enviable que toi.
— Voilà qui est vif.
— Vif d’expression comme de sentiment.
— Tu perds ton temps, mon cœur est donné.
— Bah ! ces choses-là se reprennent tous les jours.
— Comme tu y vas! donner et reprendre, c’est
— C’est mieux que de ne rien donner du tout.
— Chut!... si le peuple t’entendait!... Tu as une manière à toi d’interpréter la sagesse des nations.
— Le peuple serait de mon avis. Sais-tu qu’il est bien heureux, celui que tu aimes ?
— 11 n’en sait rien.
— C’est gaspiller l’amour que de le garder pour soi.
— Celui que j’aime est si haut placé, que j’aurais beau me dresser sur mes pointes, je n’arriverais pas à sa cheville.
— Ce n’est pas assez, en effet. Mais quel est donc ce gigantesque mortel?
— Je te trouve bien curieux.
— Si tu me paies ma commission, je te servirai.
— Cela dépend du prix. Et puis, j’aime... j’aime le roi, tu vois que tu n’y peux rien.
— Comment... le roi.?... Toi... tu aimes le roi?
— Tu vois que je suis franche. Oui, j’aime le roi; ce grand, ce noble, ce chevaleresque, cet incomparable roi.
— Je puis te faire arriver jusqu’à lui.
3i6 Voyage autour du grand Monde.
— Écoute alors ce que je te promets. S’il m’aime, lui, je t’aimerai, toi.
— Voilà un singulier marché.
— Pas aussi singulier, peut-être, qu’il en a l’air. Seulement...
— Seulement ?
— Comme preuve de ton pouvoir, j’entends que tu fasses accorder à mon mari cette place de grand maître des cérémonies devenue vacante, et...
— Patatras!...
Le domino n’en écoute pas davantage, il s’enfuit. Une diseuse de bonne aventure l’arrête au passage.
— Domino, domino, montre-moi ta main. L'avenir va se dévoiler pour toi.
— Mignonne, mignonne, montre-moi tes yeux.
J’y voudrais lire quelque amoureuse promesse.
— Mes yeux demeureront muets, tant que je n’aurai pas vu ta main.
— La voici.
— Ces deux lignes, qui se croisent à la hauteur de l’index, signiLànt que tu es aimé par une femme dont le mari est chambellan.
— Voyez-vous cela !... Et après.
— Ce triangle, entre l’annulaire et le médius, signifie que cette femme sera à toi si...
— Si son mari est nommé grand maître des cérémonies, n’est-il pas vrai ?
— Qui a pu vous dire ?...
Le domino a repris la fuite. Il se dirige du côté du buffet. Partout la foule s’écarte et lui fait cortège. A peine a-t-il demandé un verre d’eau , que tous les maîtres d’hôtel lui offrent à l’envi du champagne, du
Plaisir de Roi. 3 17
château -Laffite antédiluvien, des glaces, etc. Mais il lui est impassible d’obtenir ce qu’il désire.
Un vieux monsieur s’est précipité sur une carafe. Sa main tremble en versant à boire au domino.
— Je vous rends grâce , monsieur, vous m’avez rendu un vrai service.
— S’il m’était permis, en échange...
— Quoi donc ?
— Je n’aurai plus jamais l’occasion d’adresser la parole à Votre...
— Ma...?
— De vous adresser la parole. S'il m’était permis de vous prier...
— Je parie que vous allez me demander la grande maîtrise ?
— Moi!... grand Dieu !... Comment px)urrais-Je prétendre à une pareille situation ?
— A la bonne heure. Vous m’aviez fait peur.
— Je suis né en iSJq, à Munich, j’ai donc aujourd’hui soixante-cinq ans. Je...
— Est-ce que vous allez me conter votre histoire, par hasard ?
— Je serai bref. Des revers de fortune me forcèrent à entrer dans la p)olice.
— Aïel... Est-ce que... est-ce que vous en êtes encore ?
— J’ai trente-deux ans de service. Le roi, votre auguste père...
— Continuez, je ne hais pas la plaisanterie.
— Personne ne nous a entendus, pardonnez-moi.
— Arrivez vite au but. J’ai hâte de savoir où vous en voulez venir.
3i8 Voy'age autour du grand Monde,
— Mon ambition serait d’obtenir un commissariat de district.
— Ah çà! mais, Dieu me pardonne ! les hommes s’en mêlent aussi, à ce que je vois. Je trouve la plaisanterie un peu trop longue. Vous n’êtes pas divertissant le moins du monde, mon cher monsieur. Vous jouez bien votre rôle, mais i^ est assommant.
Et le domino s’éloigne en laissant l’agent consterné.