PROCÈS-VERBAL
DE LA SÉANCE DU MERCREDI, l6f AVRIL 1869
Présidente d’honneur :
Présidente :
Vice-Présidentes : »
Questrice :
Membre du Comité ; Secrétaire général :
M"* la Maréchale, Princesse deTilsitt; M“* la ComtesseO’Tempora O’Morès; M““ la Baronne de Saint-Claude;
la Marquise de la Tour-de-Pise; M“* la Vicomtesse Ramponeau de Saint-Emilion ;
M"* la DuchesseCandidedelaVillette; M' le Marquis de Cléry.
La séance est ouverte à 2 heures 3o minutes.
LE MARQUIS DE CLÉRY. — Madame la maréchale, si vous voulez prendre place au fauteuil...
LA MARÉCHALE. — Jamais de la viel... On y est trop mal assise.
CLÉRY. — Ce n’est plus le même, et je vous prie de remarquer que vous avez une sonnette auprès de laquelle la cloche du Corps législatif n’est qu’un grelot de carton.
LA MARÉCHALE. — Non, décidément, je ne me soucie pas de présider aujourd’hui. J’ai très-mal à la gorge ; c’est à peine si je puis parler.
L'œuvre du chemin de Damas.
CLÉRY. — Madame la comtesse, voulez- vous, alors, prendre place ?
LA COMTESSE. — Pour rien dans le monde je ne présiderais. J’ai une migraine affreuse.
CLÉRY. — Baronne ?
LA BARONNE. — Mon chcr Cléry, je m’en suis trop mal tirée l’autre jour...
CLÉRY. •— Vous vous calomnicz, je vous assure.
LA BARONNE. — Etj puis j’ai Un rhume qui m’absorbe.
CLÉRY. — Marquise, vous allez nous tirer d’embarras. Le fauteuil vous tend les bras.
LA MARQUISE. — Qu’ü Ics tende tout à son aise. Si on se jetait dans tous les bras qui se tendent vers vous!... Je suis d’ailleurs trop fatiguée pour présider. J’ai passé une nuit affreuse.
CLÉRY. — Qui nous présidera alors ?
LA VICOMTESSE. — Pas moi. J’ai un mal de dentsqui me rend folle.
LA DUCHESSE. — Et moi une grippe qui me rend béte.
LA MARÉCHALE. — Bah ! VOUS dcvcz en avoir l’habitude... depuis que vous nous parlez de cette grippe.
LA DUCHESSE. — Ccla'ne fait qu’augmenter tous les jours.
LA MARÉCHALE. — Cela promet I Cléry, mon cher ami, je ne vois que vous qui puissiez nous présider. Nous serons d’ailleurs bien plus à notre aise avec vous qu’avec tout autre. N’est-ce pas, mesdames?
TOUTES. — Assurément.
LA BARONNE. — Cléry ne m’impose pas le moins du inonde.
' CLÉRY, prenant place et agitant la sonnette à tour de bras. — Je
me dévoue.
LA MARÉCHALE. — Holà! Ho ! Cléry, pour l’amour de Dieu, ne carillonnez pas comme cela à toute volée; vous nous fendez la tête.
CLÉRY. — La séance est ouverte. Lirai-je le procèsverbal ?
LA DUCHESSE. — C’est inutile. Nous l’avons toutes kl dans la Vie Parisienne.
CLÉRY. — Le procès-verbal est adopté. L’ordre du jour appelle la discussion sur le choix de l’œuvre littéraire que nous allons mettre à l’étude.
LA MARÉCHALE. — ■ Il faut avant tout décider quel local nous adoptons.
LA DUCHESSE. — J’ai pensé toute la nuit à une combinaison adorable qui ferait pleuvoir l’argent dans nos coffres.
CLÉRY. — La parole est à madame la duchesse Candide de la Villette.
LA DUCHESSE. — Mesdames...
LA MARÉCHALE. — Pardon, duchesse, si j’interromps le plus beau passage de votre discours, mais, pour l’amour de Dieu, Cléry, ne donnez pas ainsi la parole devant moi. Chaque fois que j’entends donner la pa- • rôle à quelqu’un, il me semble que c’est un vol qui m’est fait. L’envie d’interrompre s’empare de moi et alors...
CLÉRY. — Je vous remercie de m’avoir prévenu, madame la maréchale, je modifierai ma formule à l’avenir. — Duchesse, madame la maréchale vous confié la parole, (a la Maréchale.) Est-ce mieux ?
^La maréchale fait signe que oui.)
L'œuvre du chemin de Damas.
LA DUCHESSE. — Jc disais donc qu’il m’est venu une idée si ingénieuse que vous me voyez encore étonnée de l’avoir eue.
LA MARÉCHALE. — Ah ! mon Dieu ! vous m’effrayez.
LA DUCHESSE. — J’ai pensé que si nous donnions nos représentations dans la salle du nouvel Opéra nous ferions sûrement de l’argent.-
LA MARÉCHALE, basà Cléry. — Là !... qu’CSt-CC qUC jc disais !
LA VICOMTESSE. — Pourquoi pas dans les catacombes? »
LA DUCHESSE, froissée. — On nc me Comprend jamais, ou plutôt on-fait semblant de ne pas me comprendre.
CLÉRY. — Madame la duchesse, je vous en prie, développez votre idée.
LA DUCHESSE. — A quoi bon ? il y a un parti pris de tourner tout ce que je dis en ridicule.
LA COMTESSE. — Le Conservatoirc est assurément ce qu’il y aurait de mieux.
LA BARONNE. — Oui, mais c’est si petit.
LA MARÉCHALE. — Qu’est-cc que Cela fait ? nous ferons deux ou trois billets par place.
LA MARQUISE. — Et Comment se placera-t-on ?
LA MARÉCHALE. — Est-cc qu6 je sais f c’est l’affaire des ouvreuses et de nos commissaires. Quand on veut réussir, ma chère, il ne faut pas voir des obstacles partout.
LA MARQUISE. — Je ne dis pas, mais enfin il faut être honnête, même quand on fait une bonne action.
LA MARÉCHALE. — Tout ce qu’on fait au profit des pauvres est sanctifié. Et puis, enfin, qui veut la fin...
CLÉRY. — Veut les moyens. Est-on d’accorÿ sur le choix du Conservatoire ?
TOUTES. — Oui, oui, le Conservatoire.
CLÉRY. — Permettez-moi, mesdames, de vous féliciter. Ce touchant accord abrégera considérablement notre besogne. C’est grâce à ces concessions mutuelles, à ce tact parfait, à ces...
LA MARÉCHALE. — Halte-là ! Cléry. Vous croyezvous à Notre-Dame, et le carême vous monte-t-il au cerveau ?
CLÉRY. — En ce temps de vie ascétique, madame la maréchale, je crois avoir droit à votre indulgence.
LA MARÉCHALE. — Allez, et ne prêchez plus, mon enfant.
CLÉRY. — Donc, la représentation aura lieu au Conservatoire! Il s’agit maintenant de choisir l’ouvrage que nous allons mettre en répétition.
TOUT LE MONDE. — Je demande la parole !... la parole !... la parole !...
CLÉRY. — L’une après l’autre, s’il vous plaît.
LA MARÉCHALE. — Donncz la parole à qui vousvoudrez, Cléry ; moi je la prends.
LA DUCHESSE. — C’est révoltant.
LA VICOMTESSE. — C’cst injuste.
CLÉRY. — Je vais, si vous le voulez bien, procéder par rang d’âge et donner la parole à la doyenne. Que la plus âgée d’entre vous lève la main.
(Personne ne bouge.)
LA MARQUISE. — Nous n’en finirons pas.
LA MARÉCHALE. — Ce Serait payer la parole beaucoup trop cher.
L'œuvre du chemin de Damas. 5i
cléry; — Procédons en sens’ inverse. Que la plus jeune lève la main.
(Toutes les mains sc lèvent.)
LA MARQUISE. — Qu’est-ce que je disais !
CLÉRY. — Eh bien, tant pis. Je mets la parole aux enchères. Nos pauvres en profiteront.
LA COMTESSE. — Il y a marchand à dix francs.
LA MARQUISE. — Dix francs cinquante.
LA DUCHESSE. — Dix francs soixante-quinze.
CLÉRY. — Pas d’enchères au-dessous de un franc, s’il vous plaît.
LA BARONNE. — • Douze francs.
LA MARÉCHALE. — Quinze.
LA COMTESSE. — Dix-huit.
CLÉRY. — La parole à dix-huit francs... Personne ne couvre l’enchère de dix-huit francs?
LA BARONNE. — Dix-neuf.
CLÉRY. — Madame la maréchale, dites-vous le mot?
LA MARÉCHALE. — Eh bien, soit... vingt francs; ça me démange trop.
. -CLÉRY. — Une fois, deux fois... trois fois. Personne ne couvre l’enchère ?
LA BARONitj^. — A ce prix-là, j’aime mieux interrompre.
CLÉRY. — Adjugé I... La parole est à madame la maréchale, princesse de Tilsitt.
LA MARÉCHALE. — Voilà mon louis.
CLÉRY. — Vous oubliez mes cinq pour cent.
LA MARÉCHALE. — Je n’ai pas de monnaie, mon brave homme. Et surtout, qu’on ne m’interrompe pas. J’ai payé... c’est sacré.
LA COMTESSE. — Pardon, monsieur le président,
un mot avant que la maréchale commence. Combien parle-t-on de temps pour vingt francs?
LA MARÉCHALE.. — Tant qu’on a quelque chose à dire 1... Tiens I
CLÉRY. — Assurément.
LA COMTESSE. — Je regrette bien, alors, de n’avoir pas prévenu chez moi que nous ne dînerions qu’à neuf heures.
LA BARONNE. — Si j’avais su cela, j’aurais donné vingt-cinq francs.
CLÉRY. — La chose est jugée et adjugée. Madame la maréchale, vous avez la parole, et je ne reculerai devant rien pour vous la maintenir.
LA MARÉCHALE. — Mesdames I... (Au marquis de Cléry.)
Préparez-moi de l’eau sucrée, je vous prie. — Mesdames, ce que j’ai à vqus dire peut se résumer en deux mots. — (Au marquis de cicry.) Beaucoup de sucre, n’estce pas? — Une cause comme celle que nous défendons n’a pas besoin de longs commentaires. Je ne veux pas dire de mal des aveugles, Dieu m’en garde ! Mais combien leur sort est moins douloureux que celui du myope indigent 1 L’aveugle, lui, n’a pas la responsabilité de sa vie; une main charitable, un caniche aimable et fidèle le guident. Que lui faut-il pour être heureux? une clarinette...
LA DUCHESSE. — Vous soitez Complètement de la question.
LA COMTESSE. — C’est dc notre programme qu’il s’agit.
LA BARONNE. — Les caniches sont hors de cause.
LA MARÉCHALE. — Cléry, montrcz-nous que vous êtes homme I défendez-moi ou rendez-moi mon argent.
L œuvre du chemin de Damas.
CLÉRY, avecdignité. — L’argent meurt, mais ne se rend pas!...
LA COMTESSE. — Maréchale, je vous achète votre tour vingt-cinq francs.
LA MARÉCHALE. — J’y consens d’autant plus volontiers que je ne sais plus du tout ce que je voulais dire. Je reprends mes vingt francs. Cléry, prenez le surplus pour nos pauvres.
CLÉRY. — La parole est à madame la comtesse O’Tempora O’ Morès.
LA COMTESSE sort une brochure de sa poche. — J’ai apporté
une pièce de théâtre qui, j’en suis certaine, plaira à tout le monde. Vous savez combien le costume suisse est joli...
LA VICOMTESSE, qui a les jambes mal faites, le mollet bas, les attaches engorgées, — Vous trouvez cela joli, cette jupe courte?
LA COMTESSE. — Mes moyens me le permettent.
LA BARONNE. — Comment cela s’appelle-t-il?
LA COMTESSE. — Kctlly OU le Retour en Suisse. Cela sort tout à fait du genre que l’on voit partout. C’est sobre, honnête.... Enfin vous verrez. Je vais en faire le résumé et vous citer quelques couplets....
LA MARQUISE. — Il y a des couplets?
LA COMTESSE. — Tous plus adorables ks uus que les autres. — Personnages : « Frantz, vieux militaire retiré. » • i
LA MARÉCHALE. — Retiré de quoi?
LA COMTESSE. — Retiré... enfin! cela se comprend.
LA MARÉCHALE. — Si c’est Une vieille bête de culotte de peau, mon mari vous jouera cela comme un ange.
CLÉRY. — Nous nous occuperons de la .distribution
une fois que la pièce aura été choisie et adoptée.
LA COMTESSE. — C’est ce quc j’allais dire. Je continue : a Kettly, sa fille... »
LA MARÉCHALE, vivement. — Sa fille?... La fille de qui?
LA COMTESSE. — La fille de Frantz.
LA MARÉCHALE. — Dame! nous parlons de mon mari, et vous reprenez : « Kettly, sa fille. » J’avais le droit de demander des explications.
LA COMTESSE. — « Madame Werner, riche aubergiste... »
LA BARONNE. — Voilàqui u’est pas naturel : quand on a de la fortune, on ne tient pas une auberge.
LA DUCHESSE, à la vicomtesse. — Est-Ce que CCla VOUS
plaît, cette pièce-là ?
LA VICOMTESSE. — Pas beaucoup; mais on ne peut pas encore bien juger.
LA COMTESSE. — « Rutly, son fils, amoureux de Kettly. »
LA MARÉCHALE, bas à cléry. — Je sais bien qui fera ce rôle-là si la comtesse joue la Suissesse.
CLÉRY, bas. — Et moi aussi.
LA COMTESSE. — « Senueville, jeune officier retraité. Henri, domestique de Senneville. — La scène se passe dans les montagnes de la Suisse. Le théâtre représente une gorge. »
LA MARQUISE. — Vous avez dit ?
LA COMTESSE. — Le théâtre représente une gorge. — Eh bien ?
LA MARÉCHALE. — La Censure ne permettra jamais cela.
LA COMTESSE. — Une gorge à pic, couverte de neige.
L'œuvre du chemin de Damas, 55
LA MARÉCHALE, — Ah ! VOUS mc faites froid.
LA COMTESSE. — Au Icvcr du rideau Rutly sonne le Ranz des vaches.
LA DUCHESSE. — Est-ce qu’il y aura des vraies vaches?
LA MARÉCHALE. — Mais non, mais non.
LA COMTESSE. — Des paysans, des paysannes arrivent en dansant, à l’appel de Rutly.
LA BARONNE. — Je croyais que vous nous aviez dit qu’il appelait ses vaches.
LA MARÉCHALE. — Eh bien, qu’est-ce que cela fait? Tous les jours cela arrive. Vous appelez une personne, une autre vient.
LA COMTESSE. — Cela commence par un choeur.
CLÉRY. — Un choeur dans une gorge !...
LA MARÉCHALE, — Président, pas de calembours inconvenants, s’il vous plaît.
LA COMTESSE chante.
^ Air : Finale du 2"* acte de Léonide.
R’cornmençons dans la prairie
Et nos travaux et nos chants.
C’est bien servir la patrie
Que de cultiver ses champs.
LA BARONNE. — La Patrie en permettra la lecture à ses abonnés.
LA COMTESSE. — Lcs paysans partent.
LA VICOMTESSE. — Comment, ils partent ? Mais ils viennent à peine d’arriver,
LA BARONNE. — Pourquoi sont-ils venus?
LA MARÉCHALE. — Pour s’cn aller. — Comment
voulez-vous raisonnablement qu’ils s'en aillent, s’ils ne viennent pas ?
LA BARONNE. — Mercî, je n’avais pas pensé à cela.
'cLÉRY. — Je vous en prie, mesdames, n’interrompez pas la comtesse.
LA COMTESSE. — Dans la scène suivante, Rutly apprend à Frantz qu’il aime sa fille; mais la riche Mme Warner ne se soucie pas de ce mariage. Alors Frantz lui dit :
' ^ Air du vaudeville de Psyché.
Je n’doun’rai pas, j’te l’jure sur mon âme,
A mon enfant un époux protecteur,
. Et qui croirait, en la prenant pour femme,
A ma Kettly faire encor trop d’honneur.
Quel que soit l’éclat dont il brille,
Rien, s’il est fier, rien n’saurait me toucher.
Un laboureur fra l’bonheur de ma fille.
Et n’aura pas l’droit d’ie lui reprocher {bis).
LA MARÉCHALE. — Commc on voit que ce sont des vers facilement faits !
LA COMTESSE. — Rutly SC désole et dit très-spirituellement : « Mon Dieu ! (bis) que je voudrais donc être malheureux, pour faire le bonheur de Kettly. » Mais M“® Wcrner, qui est l’orgueil personnifié, refuse son fils à Frantz. Ce qui fournit à ce brave militaire l’occasion de chanter :
Air du vaudeville des Frères de lait.
Qui? moi, jaloux? madame et que m’importe,
Que vous logiez le puissant voyageur.
A la richess’- si vous ouvrez vot’porte,
Vous la fermez à l’aspect du malheur {bis).
L'œuvre du chemin de Damas. , 57
Oui, j’en suis fier, ma modeste chaumière Qui n’oÉFre, hélas! aucun riche lambris.
N’attire point l’opulence étrangère.
Mais elle accueil’ l’indigent du pays {bis).
LA MARÉCHALE. — C’cst crcvant dccvertu.
LA DUCHESSE. — Est-cc quc ccIa finit comme cela? LA COMTESSE. — Oh I non. Senneville revient. C’est lui que Kettly aime. Ils se rencontrent sur l’air: « Ah ! si madame me voyait. »