SENNEVILLE
Belle enftinî!... un mot, s’il vous plaît.
KETTLY.
A vous répondre, je suis prête.
SENNEVILLE, à part.
Dieu! quelle gentille fillette!
Quel regard !. ..
KETTLY, à part.
Il me reconnaît !...
J’en suis sûre, il me reconnaît!...
SENNEVILLE, à part.
Mais, si jeune, hélas! tant de grâce, '
Tant de charmes et tant d’appas, , •
Cachent encore un cœur de glace.
KETTLY, 4 part.
Ciel !... il ne me reconnaît pas! {bis).
LA MARÉCHALE. — Est-cc qu’ü n’y a pas une scène un peu plus... corsée?
LA COMTESSE. — Oh ! SI fait. Dans la grande scène d’amour...
LA BARONNE. ' — Arrivez donc là tout de suite.
LA COMTESSE. — Senneville, qui aime Kettly, cherche à lui arracher son secret. La fillette lui répond :
Air d£ V Angélus.
Chaque matin, à mon réveil,
Quand du coq la voix éclatante Chante le lever du soleil.
Je vais trouver ma confidente (éii).
SENNEVILLE. (Finement.)
Eh quoi ! d’un aveu si discret Une femme est dépositaire {
KETTLY.
Jamais je n’ai dit mon secret Que sur la tombe de ma mère {bis).
LA. MARÉCHALE. — Grâcc !... jc demande grâce!
LA BARONNE. — Oh! grand Dieu !... et moi aussi.
LA MARQUISE. — J’étouffe !
LA VICOMTESSE. — Ouvrez les fenêtres; c’est trop de vertu pour une fois !
CLÉRY. — J’avoue que quand on en a perdu l’habitude cela fait un singulier effet.
LA COMTESSE, en colère. — Vous direz tout ce que vous voudrez; moi je vous soutiens qu’on ne fait plus de ces pièces-là.
LA MARÉCHALE. — Le fait est qu’à moins d’en commander dans les prisons..
LA BAROHNE, sortant un rouleau de sa poche. — Moi, je VOUS
apporte quelque chose de plus mouvementé.
LA MARÉCHALE. — Nc perdonspas devue, mesdames, que nous avons à lutter contre le souvenir de Henri III.
LA BARONNE. — Bah! Henri III ne me fait pas peur.
LA MARÉCHALE. — Voyons, de quoi s’agit-il ?
LA BARONNE. — D’unc comédie de genre que le
■Digiiizca Dy Cîc5c3^c
L'œuvre du chemin de Damas.
Vaudeville va recevoir et dont je puis vous offrir la primeur. Cela s’appelle : les Toquées.
CLÉRY. — J’aime le titre.
L\ MARQUISE. — C’est simple et de bon goût.
LA BARONNE. — L’auteur prend corps à corps les mille et une toquades du jour. Il y a des rôles pour tout le monde et des toilettes tapageuses en veux-tu, en voilà.
LA MARQUISE. — A la bonne heure I
LA COMTESSE. — Je crois qu’on peut refermer les fenêtres.
LA BARONNE. — Lcs trois premiers actes sont trèsgais, le quatrième est très-dramatique. Il y a une scène tout à fait inattendue dans laquelle l’héroïne, fille d’un riche fabricant de biberons à musique, qui, lui, a la toquade des décorations étrangères et qui envoie des biberons à tous les souverains pour augmenter sa brochette... Vous voyez comme c’est amusant.. Je ne sais plus où j’en suis...
LA DUCHESSE. — Vous nous annonciez une scène très-dramatique.
LA BARONNE. — Ah! oui... c’cst Cela ! L’héroïne, — un rôle pour Fargueil, vous comprenez?
LA MARÉCHALE. — Pas trop, mais cela viendra.
LA BARONNE. — L’héroïne, qui se nomme je ne sais plus comment, veut enlever un jeune accordeur de pianos qu’elle aime et auquel elle fait accorder deux fois par jour tous les pianos de la maison, ce qui dégoûte le mari de son intérieur.
LA MARQUISE. — Il y a de quoi, franchement.
LA MARÉCHALE. — Et l’héroïne, est-ce qu’elle n’ac corde pas quelque chose à votre héros ?
LA BARONNE. — C’cst à qui accordera le plus. Mais voilà que tout à coup le jeune homme devient triste, froid, réservé, et il parle de fuir. C’est là qu’arrive la fameuse scène en question. Elle est un peu risquée..-
LA MARÉCHALE. — Nou, je ne trouve pas.
LA COMTESSE. — Attendez donc qu’on vous l’ait racontée.
LA MARÉCHALE. — Ah ça ! croyez-vous, par hasard, que je sois arrivée à mon âge sans savoir ce qui va se passer ?
LA BARONNE. — La jeune femme a fermé toutes les portes, et jeté les clefs avec son bonnet, par-dessus les moulins. Les cordons des sonnettes sont coupés, elle a éloigné les domestiques, elle baisse la lampe... Alors commence une scène palpitante.
LA MARÉCHALE. — Hum ! hum !... Cléry, fermez les yeux. (A la baronne.) Ët alors ?
LA BARONNE. — Alors commence une chasse sans pitié ni merci. Les meubles volent, tombent, s’entassent. L’accordeuf forcé dans son dernier retranchement, menace de se tuer. Il y a là une très-belle tirade dans laquelle le jeune homme évoque le souvenir de l’époux outragé. — « Il est bien temps I » répond notre héroïne, et la lutte recommence.
LA MARQUISE. — Est-cc qu’cUc cst déjà reçue, cette pièce-là?
LA BARONNE. — Pas cricorc, mais elle le sera. C’est tout à fait ce qu’il faut au Vaudeville.
LA MARÉCHALE. — N’intcrrompcz donc pas. Nous disons que la lutte recommence !... Je suis curieuse de savoir comment ce pauvre accordeur va se tirer de là.
L'œuvre du chemin de Damas. 6i
LA BARONNE. — La lampe s’éteint.
LA DUCHESSE. AïC !
LA BARONNE. — « Où tu ifas, j’irai ! » — dit la jeune femme éperdue. — « Suis-moi donc dans la mort!... » — reprend le malheureux qui, en effet, tombe écrasé par le piano à queue. Avant de mourir il lui révèle qu’il est son frère et que leur mère, trompée indignement par son mari, a mis au monde trois jumeaux de sexes différents...
LA MARÉCHALE. — Comment! comment!... trois jumeaux de sexes différents ?
LA BARONNE. — J’ai voulu diredcux, cela va de soi.
LA COMTESSE. — Mais elle n’est pas gaie, votre pièce.
LA BARONNE. — Jc VOUS assure que si.
LA DUCHESSE. — Je n’y ai rien compris du tout.
LA BARONNE. — Tant pis pour vous.
LA DUCHESSE. — Pourquoi tant pis ?
LA BARONNE^ — Parce qu’elle est admirable.
LA COMTESSE. — Je trouve que ce n’est pas à nous à produire toutes ces turpitudes qu’on nous attribue. Avez-vous jamais vu une femme du monde aimer un homme qui ne fût pas digne d’elle.
LA MARQUISE. — Je vois bien que c’est moi qui vous tirerai d’embarras.
CLÉRY. — Comment cela ?
LA MARQUISE, tirant un rouleau de sa poche. — Voilà le sa-
lut! — C’est frais, pimpant, distingué, neuf, amusant.
LA VICOMTESSE. — Et les costumeâ ?
LA marquise. — S’il y a des costumes, c’est pour dire qu’il y en a.
LA vicomtesse. — Comment?
Ô 2 Voyage autour du grand Monde.
LA MARQUISE. — Ccla s6 composc d’uiî rien, mais d’un rien adorable.
LA MARÉCHALE. — Enfin, qu’est-ce que c’est ?
LA MARQUISE. — Une pièce destinée à écraser « la Belle Hélène, » « Orphée » et « Barbe-Bleue, » rien que cela I II y a trop longtemps qu’Offenbach a la corde. Halévy et Meilhac n’ont aussi qu’à se bien tenir. Les Variétés, le Palais-Poyal, les Folies-Marigny, les Menus-Plaisirs se disputent le trésor en question.
LA MARÉCHALE. — Et ccla s’appelle ?
LA MARQUISE. — Léda!... C’est un chef-d’œuvre d’esprit et de grâce, de poésie et de musique. Le second acte, dans le poulailler de Tyndare, ferait à lui seul la fortune d’un théâtre. Je ne sais rien de comparable aux couplets que chante l’Eurotas lorsqu’il raconte l’aventure de la fille des Thestius. Quoi de plus joli que ce refrain ?
tt Et comme elle était bonne âlle,
Léda L’aida. »
La scène dans laquelle Tyndare, sur le point de manger l’œuf qui contient Castor, dit le couplet suivant, est un chef-d’œuvre.
« Par Jupin ! le tour est baroque Et je ne puis y croire encor.
Quoi !... c’est dans un œuf à la coque Que je retrouve mon Castor. »
C’est dans le même acte que Léda chante la chanson de l’œuf à la coque, qui fera le tour du monde.
DlgliU iKJb'ÿ'CîtTin^k'
L'œuvre du chemin de Damas. 63
Jupiter, plus épris que jamais delà femme de Tyndare, lui offre la moitié de son déjeuner, mais à de certaines conditions quelle repousse.
« Gardez pour vous votre mouillette,
Moi je garderai mon honneur! »
Le final du second acte ne peut être comparé qu’au célèbre : « Bu qui s’avance. » Les suivantes de Léda voulant la prévenir du retour de Tyndare, entrent effarées, à cheval sur des vélocipèdes et lui chantent :
A dada,
Léda!
A dada,
Léda!
Le roi Tyndare arrive.
C’est une trouvaille I
LA MARÉCHALE. — C’cst adorable, merveilleux, unique, je veux bien le croire ; mais qui se chargera du rôle de Léda ?
LA MARQUISE. — Pas moi I
LA BARONNE. — Ni moi.
LA COMTESSE. — Ni moi.
CLÉRY. — Je me chargerais bien du rôle...
LA MARÉCHALE. — Tout ccla cst impossible à mettre en scène. Soyez sérieuses pendant quelques secondes si vous le pouvez, et écoutez-moi. Je vais vous dire ce qui fera de l’argent, ce qui sera original, ce qui ne coûtera rien à monter, ce qui fera rire à se tordre, ce qui...
LA DUCHESSE. , — Princcsse, ne nous tenez pas ainsi le bec dans l’eau.
LA MARÉCHALE. — PuisquB Dous jouoDs au profit de la myopie indigente, eh bien ! choisissons : « les Deux Aveugles. » Je me charge du rôle de Patachon, la comtesse prendra celui de Girafier. On a bien travesti les a Rendez-vous bourgeois. »
TOUT LE MONDE. — C’est cek!... bravo!
LA COMTESSE. — Oui, mais je ne les connais pas, moi, ces aveugles.
LA DUCHESSE. — Ni moi.
LA BARONNE. — Ni moi.
LA MARQUISE. — Ni moi.
LA MARÉCHALE. — C’est tout simplement adorable. On n’a rien écrit de plus fin depuis « Le jeu de l’Amour et du hasard. »
LA COMTESSE. — Et puis, je ne sais pas chanter.
LA MARÉCHALE. — Ni moi non plus; mais qu’est-ce que cela fait; nous passerons la musique.
CLÉRY. — Ne craignez-vous pas que cela refroidisse un peu l’action ?
LA MARÉCHALE. — Nous la réchauffcrons.
CLÉRY. — Et puis, Offenbach renoncera-t-il facilement à cette occasion de se faire exécuter au Conservatoire ?
LA MARÉCHALE. — Avec Cela qu’il a l’air d’y tenir.
LA COMTESSE. — Aurai-je un joli costume?
LA MARÉCHALE. — Ne VOUS inquiétcz donc pas de tout cela.
CLÉRY. — Permettez-moi de vous faire remarquer que cela ne remplira pas la soirée.
LA BARONNE. — Il y aura des trous.
LA MAR FCHALE. — On les bouchcra avec de la musique.
L'œuvre du chemin de Damas.
cLÉRY. — Est-ce bien entendu ?
TOUT LE COMITÉ. — Oui f OUÜ
CLÉRY. — Je résume les conclusions du Comité. — Il est décidé à l’unanimité que l’Œuvre du Chemin de Damas fera représenter, avant la fin du printemps, au Conservatoire impérial de Musique, au profit de la myopie indigente : « les Deux Aveugles » travestis et sans musique. (Tant pis pour Offenbach !) Madame la maréchale, princesse de Tilsitt, remplira le rôle de Patachon ; madame la comtesse O’Tempora O’Morès remplira celui de Girafier. Le Comité sera très-prochainement convoqué à domicile. Rien n’étant plus à l’ordre du jour, la séance est levée à 6 heures 20 minutes.
Le Secrétaire général.
Marquis de Cléry.