COTES D^ESPAGNE. — GIBRALTAR
embrasures livrent passage à la gaeule d'une caronade » à ceUe d'un canon de gros calibre. Quand le regard plonge par ces espèces de sabords, on est étonné «le yoir la plage et la mer si loin sous ses pieds. D*en bas, si Ton distingue une de ces embrasures parmi les inégalités du roc , c'est pour s'étonner que dans les énormes flancs de cette masse on ait pu pratiquer de meurtriers labyrinthes, et y transporter à force de bras plus de cinq cents pièces d'artillerie. Ces galeries portent la date de leur construction , et rappellent des noms historiques. De vastes salles, pour les dépôts de vivres et de munitions, en interrompent de temps en temps la monotonie. Nous n'arrivâmes qu'au bout d'une heure à la plus spacieuse de toutes : elle porte le nom de galerie de Saint-George. Quelques jours avant notre relftche à Gibraltar , le gouverneur de la forteresse avait choisi cet endroit pour donner un bal à la haute société de la ville et des environs. La garnison en 6t magnifiquement les honneurs. Les voitures des autorités de Gibraltar, les litières des alcades du voisinage, les chevaux anglais de front avec les mules espagnoles, gravirent au bruit du canon la rampe qui conduit à ces corridors. Là des soldats armés de torches formaient comme une double haie de candélabres. On arrivait dans le bal sur une demi-lieue de tapis. Le souper fut digne de cette féerie. De tout le faste que la vanité britannique avait prodigué dans cette occasion, il ne restait en ce moment que des bouteilles et des porcelaines brisées dont nous écrasions les fragments sur le sol de ces grandes solitudes. Ces cavernes gigantesques forment de solides casemates dans lesquelles toute la garnison se trouverait à l'abri d'un bombardement, et où les nombreuses provisions qu'on fait venir de la côte barbaresque et des ports d'Angleterre sont prudemment emmagasinées pour parer aux dangers d'un blocus.
Une porte de sortie nous rendit à la lumière, aux deux tiers environ de la hauteur du rocher , où des milliers d'oiseaux de proie ont fixé leur séjour dans les nombreuses anfractuosités. Nous continuâmes à gravir sur le versant occidental du Gibraltar avec un soleil qui dardait presque d'aplomb sur nos têtes. Les chemins étaient fort praticables; de distance en distance, sur des terrasses de maçonnerie fortifiées de parapets, nous parcourûmes des batteries découvertes , armées de pièces de gros calibre montées sur des afi'ûts en fer qui prennent peu de place et présentent beaucoup de solidité. De cet endroit nous planions pour ainsi lire sur la ville ; nous pûmes juger de son étendue : elle n'est pas considérable. Ses fortifications, qui se trouvent au ras de la mer, usurpent une bonne partie du terrain. Un jardin public assez vaste joint les maisons de Gibraltar à une sorte de seconde ville, située vei's le sud, à mi-chemin de l'endroit qu'on nomme la pointe d'Europe, et qui semble destinée spécialement à réunir les établissements publics. On nous fit alors longer la crête orientale de la montagne: nous vîmes, de cette immense élévation, la Méditerranée s'élargir entre les côtes des deux continents De ce point, par un air sec et transparent, noun pûmes apercevoir les montagnes de l'Afrique , dont la tête est blanchie par la neige, et dont les pieds reposent sur des sables brûlants.
Le guide nous apprit l'existence en ce lieu d'une tribu de singes que Ton croit particulière à Gibraltar et au mont Abyla, sur les limites respectives du détroit, a Ces animaui sont les seuls de leur race en Europe, nous dit-il. Nos rochers sont leur demeure de prédilection, ils y trouvent l'abondance et la paix. Le gouverneur est très-jaloux de la sécurité de cette nombreuse famille. Il est formellement défendu de leur tendre des pièges, et même de les apprivoiser. » Cette espèce de singes inconnue en Europe , c'est tout simplement le Macacus inum , qu*on appelle magot, très-laide et très-chétive espèce que nos bateleurs dressent à toutes sortes d'exercices pour les spectacles en plein vent. Toutefois je ne voulus pas désenchanter notre guide. Je fus frappé de la prodigieuse quantité de perdrix qui voltigeaient presque à notre portée : on les voyait , à mesure que nous avancions, se disperser précipitamment, et, bientôt après notre passage, leur chant de rappel nous avertissait que la bande étourdie sautillait de nouveau sur les rochers. J'appris aussi que cette chasse n'était pas plus permise que la chasse aux singes, non parce que les coups de fusil pourraient donner d'inutiles alertes à la garnison anglaise , mais parce que les soldats , familiarisés avec ce tapage , contracteraient insensiblement plus d'insouciance pour une détonation qui ne serait pas toujours un signal. Aussi les ofDciers de la citadelle se rendent à trois lieues de là dans les montagnes de Tarifa , et vont prendre le salutaire exercice de la chasse sur le territoire espagnol.
Les rochers , dont je détachai quelques échantillons dans notre excursion sur les hauteurs, sont d'un calcaire gris, divisé par des fissures perpendiculaires que des concrétions ferrugineuses d'un rouge très-vif remplissent presque uniformément. Des coquilles terrestres , des ossements qui viennent d'une race de rongeurs différents de ceux de l'Europe , sont amalgamés avec ces concrétions. Vers la pointe sud se trouve la merveilleuse grotte de Saint- Michel, ouverte à mi-côte au flanc occidental du promontoire. Son sol est sur un angle d'incli-
naison très -prononcé. Des stalactites blanchâtres pendent à la voûte. Nous jetâmes des cailloux dans ses crevasses, et nous pûmes calculer, d'après le retentissement prolongé du bruit , qu'ils tombaient à une grande profondeur. Au moyen d'une pente rapide , par un beau chemin qui passait obliquement du sud au nord , nous arrivâmes au-dessus des habitations de la pointe d'Europe. Des jardins y entourent de petits édifices d'un bon goût. Plus loin, j'aperçus les casernes, l'hôpital militaire , le magasin des vivres, l'atelier général , qui servent en partie au casernement des troupes. En nous dirigeant toujours vers le nord, nous entrâmes dans le jardin public, ou des arbres d'espèces variées et une profusion de belles fleurs forment un riant contraste avec l'aridité du sol. Sur une colonne de marbre enlevée aux débris de Carthage, on a placé le bronze du duc de Wellington. Un bouclier de cuivre porte une inscription latine : elle prodigue l'encens à ce général , qui eut surtout le bonheur d'avoir un illustre adversaire. On a aussi érigé une statue au brave Elliot, qu'inmiortalise sa belle défense de Gibraltar en 1782. /