‹ Voyage autour du mondeChapitre 10 sur 98 · COTES D'ESPAGNE. - GIBRALTAR. II · texte numérisé non relu

COTES D'ESPAGNE. - GIBRALTAR. II

les lieax environnants par la facilité d'échapper à la juridiction espagnirie. Nous descendîmes dans un canot pour gagner Gibraltar.

Gibraltar s'éière en amphithéâtre au nord-ouest d'une péninsule qui se prolonge au milieu du détroit. De vastes jardins , qui font suite à la première vOIe que termine Tancien môle , s'étendent le long de la mer jusque vers l'extrémité sud , où s'élèvent une grande quantité de constructions plus modernes « qui forment comme une seconde ville. Le capitaine du port vint à notre rencontre : il nous adressa les questions sanitaires d'usage. Cette formalité n'est jamais bien sévère de la part des Anglais. Nous débarquâmes sur le m^le neufencombré de charrettes pour le service des bâtiments qui stationnent dans la rade. Sur le quai sont placées, d'espace en espace, des chèvres en fer d'une construction élégante, qui servent à soulever les plus énormes fardeaux.

En présence de cette formidable limite du continent européen , on se rappelle les divers noms que ce rocher porta tour à tour , et qui rappellent eux-mêmes tant de vicissitudes historiques. Sous le nom de Calpé , il semble attester Texistence d'Hercule et les travaux du demi-dieu qui , reculant le mont Abyda , fit fraterniser les deux mers. En abandonnant ces récits mythologiques, .on voit la race conquérante des Arabes, guidée par Tarykh, en 712, pénétrer pour la première fois sur le sol de l'Espagne. Maîtres de l'imprenable forteresse qui leur fot livrée par la vengeance du comte Julien , dont le dernier roi des Goths , Roderic , avait outragé la fille , si célèbre dans les romances espagnoles , les vainqueurs imposèrent au rocher le nom de leur général ; et c'est de GéteIrTarykh (montagne de Tarykh) que l'on a fait Gibraltar. Plus tard, l'inquisition chasse les enfants du Prophète , et l'Espagne rentre enfin dans son patrimoine. Elle y règne jusqu'à la guerre de la Succession , en 1704. C'est à cette époque , et tandis que George Rooke , qui commande les escadres réunies de l'Angleterre et de la Hollande , fait lancer inutilement 15,000 boulets contre l'inexpugnable citadelle , que sur une firéle chaloupe , des matelots ivres , dont la témérité fait sourire de pitié les Espagnols, atteignent le vieux môle et l'escaladent. Dans la double ivresse du grog et du succès, ils s'y retranchent ; ils font d'un mauvais gilet rouge un drapeau qui doit appeler des compatriotes à leur aide et renverser l'étendard de Léon et de Castille. Le traité d'Utrecht légitima ce coup de main. Depuis ce temps, le pavillon de la Grande-Rretagne y brave les efforts de la France et de l'Espagne. Pendant la guerre de l'indépendance américaine , de gigantesques projets et d'absurdes conseils nous firent gaspiller des millions pour une entreprise impossible. La bravoure de nos marins et de nos soldats y lutta vainement contre le génie du général Elliot, et dès lors l'AngleteiTe put prétendre à l'orgueil de garder à jamais , malgré les jalousies européennes , cette clef de la Méditerranée.

La physionomie de Gibraltar donne une idée favorable de l'ordre qui règne dans ses murs et de l'aisance de ses habitants. Des grenadiers anglais , dans leur éclatant uniforme national , gardent les portes de la ville. Les maisons, bâties en briques ou en pierre , brillent d'une élégante propreté ; les rues , garnies de trot-

toirs , sont animées par la foule aux costumes divers. Les hommes du peu^e , la plupart espagnols , avec leur vêtement caractéristique , sont principalement occupés des charrois. Une multitude de colporteurs juifs, vêtus à Torientale , les jambes nues , affectant Feitérieur de la misère , parcourent la ville et présentent à chaque nouveau débarqué des étoffes qu^ils déploient, et dont, avec la volubilité de leur accent nasal , ils font un éloge emphatique à tous les passants. Les Génois se reconnaissent à leur politesse. Pour les Anglais , ils sont à Gibraltar ce' qu4ls sont à Londres , ce qu'ils sont partout : leur tenue est d'une élégance empesée » et ils conservent , sous le soleil africain , toute la rigueur de la toilette britannique.

Ces agglomérations de divers peuples donnent à peu près un chifire de 28,000 âmes : les juifs y comptent pour un tiers environ. Le gouvernement de cette colonie fut d'abord tout militaire; maintenant Tadministration civile est indépendante. Grâce à Tesprit de tolérance religieuse qui forme depuis longtemps le fond de la politique anglaise, la ville de Gibraltar est devenue un sol neutre où le culte réformé vit en bon accord avec le culte catholique. On ne voit pas sans quelque surprise que , parmi les cimetières de ces trois cultes , celui des papistes soit le moins bien entretenu : celui des juifs, au contraire, se distingue par Tordre et la propreté qui y régnent. On ne voit h Gibraltar ni ces mendiants , ni ces saltimbanques qui parcourent habituellement les moindres hameaux des environs de Grenade et de Séville. Tout le monde y est occupé d'échanges, de commerce, et surtout de contrebande. Cependant, les Anglais y ont élevé un théâtre où se joue leur répertoire national.

Durant notre séjour à Gibraltar, les vents d'ouest, qui nous avaient si longtemps retenus dans le détroit , occasionnèrent beaucoup de flèvres. Un chirurgien anglais m'apprit que sur 6,000 hommes qui composaient la garnison (nombre que l'on double en temps de guerre) , le quart à peu près subissaient cette influence. Jaloux de montrer ce qui honore l'esprit d'ordre et l'industrie de sa nation, ce chirurgien me fit l'offre de visiter le lendemain la forteresse dans tous ses détails. J'avais quarante-huit heures devant moi , j'acceptai.

Le lendemain je fus conduit, avec quelques autres passagers, chez le major de la place : cet officier supérieur nous fit un accueil plein de politesse. Il nous donna pour guide un sergent d'artillerie qui , avec la raideur d'un soldat en faction, se mit à marcher devant nous pour indiquer le chemin. C'est vers le nord, sur le revers qui regarde à la fois l'Espagne et la Méditerranée, qu'on a réuni tout ce que la prudence a pu combiner d'éléments énergiques pour repousser une attaque de terre et denner. Le couronnement du rocher qui s'éiève à pic est à 1,300 pieds de sa base. Après une demi-heure de marche, par un chemin en pente douc« qu'on a pratiqué au moyen de la mine , notre guide nous ouvrit un souterrain qui s'étend en longs corridors dans les flancs du rocher. Ces voûtes font des détours sans nombre : elles serpentent, elles descendent, elles montent; les étages superposés communiquent entre eux par des escaliers à vis construits en bois. Dans ces étages étroits et ramassés, à peu de distance Tun de l'autre, des

Page 1