CHAPITRE III
TARIFA. — TAHOBR. ^ MADARB.
Le 25 août , par une petite brise de N. E. , nous mettons à la voile , ainsi que beaucoup d'autres navires. Le paquebot double Tarifa. Cette ville est à Textrémité la plus méridionale de la péninsule espagnole ; ses fortifications sont importantes. Son phare à feui tournants surmonte une tour d'une grande élévation et d*une construction élégante. La rotation de ces feux empêche les vaisseaux de les confondre avec la lumière des étoiles, et les préserve de tomber sur les récifs à fleur d'eau«
Bientôt le détroit s'élargit. Nous fûmes obligés de serrer la côte pour trouver un courant moins rapide , et alors s'ouvrit devant nos yeux , vis-à-vis le cap de Trafalgar , l'espace où fut livrée , le 21 octobre 1805, la mémorable bataille qui porta le dernier coup à la manne impériale. Quel sujet de tristes réflexions ! Tout est problème encore dans ce désastre dont Napoléon reçut la nouvelle comme un démenti de la fortune , au milieu de ses rapides victoires d'Allemagne. La longue immobilité de l'amiral français dans le port de Cadix, sa brusque résolution et son imprévoyance rare , l'incurie de nos auxiliaires qui ne prirent qu'une part tiède à l'action , enfin le suicide de Villeneuve , sont autant d'énigmes dont les explications diverses ont rendu l'obscurité plus impénétrable encore. Une fatalité singulière distingue le combat de Trafalgar : Nelson fut tué d'un coup de feu, Gravina mourut de ses blessures , Villeneuve de plusieurs coups de couteau; ainsi la France, l'Espagne et T Angleterre perdirent chacune leur amiral.
Sur le soir, i\ fallut nous rabattre vers la côte de Tanger, cité barbaresque , dont les Anglais forent chassés en 1662 et qu'ils ruinèrent en Tabandonnant ; elle occupe un étroit espace sur une éminence au bord de la mer. Des maisons basses
et malsaines dont les toits sont plats, dont rextérienr est badigeonné d*iine couohe de chaux , offrent un pèie-mèle misérable dans une double enceinte de murailles en ruines Au nord, des sables, des montagnes arides ferment Tborizon. Notre capitaine prit le temps strictement nécessaire pour remettre quelques dépêches au consul anglais qui habite Tanger. Les juifs m'y parurent très-n(Hnbreux et traités avec rigueur; ils sont forcés de tenir leurs chaussures à la main en passant devant les mosquées. Pour pénétrer dans Tintérieur de F Afrique, un voyageur , autorisé par Tempereur de Maroc, cherche-t-îl un interprète , le gouvemeur , sur la demande du consul , donne le mot d*ordre à trois ou quatre soldats : ceux-ci tombent sur Tisraélite qu'on leur désigne, le saisissent, et l'apportent plus mort que vif au consulat; si l'étranger trouve trop brutale cette manière de procéder, c'est à lui d'indenmiser généreusement son interprète. Malgré ces avanies , les juifs persistent à habiter Tanger ; ils sont les intermédiaires du commerce qui se fait entre cette côte et celle d'Espagne. Ils possèdent les grandes fortunes. Leurs vêtements, leurs bonnets, leurs sandales, sont noirs; ils se rasent la tête , et portent la barbe longue. Il leur est défendu de porter des armes, et ils ne peuvent se servir que de mulets, par suite du respect que les Maures ont pour leurs chevaux.
Gibraltar, Tanger, le continent d'Europe et le continent d'Afrique avaient disparu à l'horizon ; et, servis par une jolie brise de N. N. E., nous courions depuis cinq jours dans les eaux de l'Atlantique, quand la vigie cria de nouveau : Terre! et je vis en effet se dessiner dans un nuage de brume quelques contours vagues et irréguliers. C'était Porto-Santo , petite tle au nord de Madère. Quoique plus élevée et plus considérable , Madère , couverte d'un brouillard plus épais , ne parut qu'un quart d'heure après. La manœuvre fut alors ordonnée pour mouiller dans la baie de Funchal , qui est au sud-est de l'Ile.
A mesure que nous avancions , Madère grandissait : on eût dit qu'elle venait à nous. Chaque heure fournissait sa perspective. De loin l'œil s'arrêtait d'abord sur les deux points culminants de Ttle , le pic Ruivo et la Cima de Torinhas , le premier haut de 955 toises, le second de 914 ; puis, quand la bordée nous porta plus directement dans la baie, ce fut un spectacle imposant que ces promontoires enserrant une mer plus cahne , cette ville de Funchal , comme assise sur la tangente du demi-cercle, Funchal avec ses blanches maisons adossées à un mur de basalte noir qui les surplombe de 3,000 pieds. Puis , quand on venait à détailler les merveilles de cet amphithéâtre dont l'Océan baigne le pied , que d'aspects saisissants et pittoresques! Quels riches contrastes! Ici, à côté d'un sillon de lave, des allées d'arbres robustes et verts, qui pendent sur un versant abrupt; là des maisons de campagne, des chapelles , des couvents étages sur la montagne , et qui figurent, vus du large, des échelons pour la gravir; partout, sur un sol de volcan , des jardins , des bosquets et de longues avenues de châtaigniers.
Quand nous eûmes doublé le rocher d'Ilheo ou de Loo , dont les abords sont hérissés de batteries , nous mouillâmes au sud du mont de l'Église , en Tace du