TARIFA. — TANGER. - MADÈRE
courent de Nossa-Senhora-do-Monte, qui couronne admirablement sa crête. Nous n*avions que deux jours à donner à Madère. Il fallut se hftter pour tout voir.
Madère , lie portugaise, est située à 146 lieues de la côte occidentale d* Afrique, à 256 lieues de Lisbonne et des lies Açores , et à 60 des Canaries ; elle embrasse une étendue de soixante-six lieues carrées. Sa population est évaluée aujourd'hui è 100,000 flmes. L'Ile se divise en deux capitaineries, celle de Funchal et celle de Macbico, da nom de leurs chefs-lieux ; Funchal compte 20,000 habitants, Machico 2,000 seulement. Après ces deux villes , il n'y a plus que des bourgs , et celui de Santa-Cniz, peuplé de 1,200 Ames, reste seul à citer.
L'ancre était à peine jetée , que déjà la yole nous portait à terre. Nous primes pied sur on débarcadère où la mer se brisait avec violence, et nous entrâmes dans Funchal. Funchal est une ville toute portugaise dans sa construction , irrégnliëre , étroite et tortueuse : son pavé , tantôt de petits cailloux aigus , tantôt de lave schisteuse , meurtrit le pied des promeneurs. Des courants d'eau , descendus des montagnes, assainiraient la ville si les habitants n'en faisaient des doaques en y jetant les immondices de leurs demeures.
Le peu de maisons confortables qui se trouvent dans Funchal appartiennent à des Anglais. Recommandé à l'un d'eux, riche négociant en vins, je trouvai chez lui Taccueil le plus cordial et le plus hospitalier, a Venez , me dit-il , que je vous fasse connaître toutes les curiosités de notre ilôt, d Puis il me conduisit an palais du Gouvernement, àupassao publico (cours public), largement ombragé d'orangers, de limoniers, de peupliers et de saules; ensuite au théâtre, presque toujours fermé ; puis à l'hôpital ; enfin à l'église métropolitaine. En me montrant la charpente nue de cet édifice , il me dit : a Ceci est du cèdre ; aujourd'hui dans Madère on n'en trouve que peu ou point : autrefois l'île en était couverte ; c'était comme un Liban , une vaste forêt presque impénétrable. Qui a fait Madère ce qu'elle est aujourd'hui, un roc pelé? Est-ce un volcan, comme disent les uns, un incendie , comme disent les autres , ou bien seulement la main de l'homme , qui peu à peu détruit plus que la nature n'a créé? C'est encore un problème , même pour vos savants français, qui savent tout, d ajouta-t-il en souriant.
Je laissais parler mon hôte, car j'étais tout entier à ce que je voyais, à ce climat déjà africain , à cette végétation des tropiques ^ nouvelle pour moi ; je n'avais ni le temps ni la volonté de préciser mes impressions, de les soumettre à un examen méthodique. Ainsi absorbé , je me laissai conduire à un couvent de Franciscains où un bizarre spectacle m'attendait. Un frère vint nous recevoir à la porte, /près nous avoir fait parcourir l'intérieur de l'édifice, il dirigea nos pas vers une salle aux voûtes surbaissées. Ce n'était de toutes parts que fémurs humains , disposés en angles obtus avec un crâne au mflieu de chacun. On appelait ce lieu la Chapelle des Crânes; il ressemblait plutôt à un cabinet de phrénologiste qu'à un asile de prière ou de recueillement. Après une seconde station dans uu couvent de religieuses, qui sont moins rigoureusement cloîtrées qu'en Europe, nous regagnâmes l'intérieur de la ville.
La population de Funchal est grêle , maigre et maladive ; mais les paysans des montagnes qoi Fentom'ent forment une race forte, saine et vigoureuse. Les bonmies s^occupent de la culture de la vigne : quand la vendange est faite , on les voit descendre par leurs sentiers escai*pés avec leur chemise de toile , leurs chausses bigarrées et leur bonnet rouge ou bleu ; ils portent , suspendues à un bâton , des horrachas ( outres ) pleines du vin qu'ils ont récolté. Les femmes se livrent à d'autres travaux : elles vont couper, au revers des monts, des genêts et des cytises qu'elles lient en fascines pour le chauffage. Leur costume se compose d'une simple chemise , d'un jupon, et d'un mouchoir roulé autour de la tête. Il y a plus de luxe , néanmoins , dans la classe marchande qui peuple les villes ; là le costume portugais domine : on y voit des chapeaux , de longues robes noires , et de larges capotes où s'ensevelit la tête des femmes.
La maison la plus splendide de Funchal est celle du gouverneur. Tout ce que l'île renferme de gens aisés est reçu chez lui, fêté, admis à sa table. Anglais domicihés, Européens voyageurs, négociants indigènes. Son revenu, assez considérable par lui-même, s'accroît encore d'une taie que lui paie la factorerie anglaise. Quand nous passâmes à Funchal , Son Excellence était absente ; elle se remettait dans une quinta (maison de plaisance) des environs , du tracas des affaires. C'est qu'aussi, à nulle époque de l'année, la campagne de Madère n'était plus attrayante et plus belle à voir. La vendange s'achevait alors , chaque coteau fourmillait de monde ; on entendait résonner au loin le chant du montagnard et les clochettes des mules. Je ne voulus pas quitter Funchal sans avoir joui de ce spectacle curieux : le lendemain , dès l'aube, j'étais sur la route de Machico avec un guide et des montures.
Les chemins de l'intérieur sont horribles à parcourir. Ils vont par montées à pic et par précipices effrayants : ici se prolongent d'épaisses bruyères ; là des marais mouvants et dangereux. Dans le voisinage de la ville, le^ rochers sont de lave bleue compacte ; mais à mesure qu'on avance vers le sommet du mont, tous les accidents volcaniques disparaissent; les quartz et les schistes deviennent plus abondants. Mon premier travail de naturaliste , dans cette excursion , fut de chercher si je ne découvrirais pas quelques-uns de ces cèdres dont on m'avait parlé; je n'en aperçus aucun , et aujourd'hui encore je suis tenté de croire, avec le savant Forster, que la tradition a pris pour des cèdres quelques cyprès ou quelques mélèzes. Mais ce qui me frappa , ce furent deux magnifiques arbres qui croissent dans la région la plus élevée de ces pics, et qu'on appelle dans le pays Mirmulano et Pao branco. Selon Banks, c'est le Laurus indica qui fournit le bois précieux désigné par les Anglais sous le nom d'acajou de Madère. A côté de ces arbres clair-semés croissaient quelques arbustes : le cactus, l'euphorbe et l'olivier sauvage ; puis des fleurs , des plantes et des graminées.
Enfin , après une longue course dans le Coural et au pied du pic de Buivo, j'arrivai dans la partie la mieux cultivée de l'Ile. Là , sur un plateau qui domine la petite ville de Machico, se groupaient tous les arbres fruitiers de notre Europe,
mélé^ au citronnier, à Toranger, au bananier. De longs plants de vignes chargées de grappes s'étayaient sur des treillages de bambou ou s'adossaient à des espaliers. Le cep pousse ainsi ses feuilles en berceau, et le fruit mûrit à Tombre. Le terrain le plus convenable à la vigne est celui qui est composé de tuf rouge et jaune ; pour le mieux garantir des éboulements , on le contient en certains endroits par des murs de pierre.
Quand j'arrivai sur le plateau, le jour allait finir, et je suivis la foule des vendangeurs qui s'acheminaient au pressoir. Tous les ayants-droit s'y trouvaient : le propriétaire, le fermier, et le percepteur des droits de la couronne. A ce dernier revenait la dîme du moût , et l'excédant se partageait en deux portions égales entre le maître du sol et le cultivateur. Quinze mille pipes de vin s'exportent annuellement de Madère ; c'est la richesse de l'Ile, et le produit s'en élève jusqu'à dix millions de francs. Un fait singulier, c'est que, sur les quinze mille pipes exportées 9 l'Europe en consomme à peine trois à quatre cents; le reste va dans l'Amérique ou dans l'Inde. Quelques autres produits, tels que le blé, le riz et le sucre, complètent les exportations de l'Ile de Madère.
A la nuit close je descendis à Machico. Le nom de Machico vient , ditron , de l'Anglais Machim, qui découvrit le premier l'tle de Madère. Sous le règne d'Edouard III, s'il faut en croire la chronique portugaise, le jeune Machim enleva Anna d'Arfet sa maîtresse , et s'embarqua avec elle sans pilote pour les c6tes de France. La tempête jeta les deux amants sur Madère, déserte alors, et ils y expii*èrent de besoin. On montre encore une petite croix au lieu traditionnel du naufrage , près du porio Machico , ou porto dos Ingleses si l'on accepte le nom que lui donna Gonzalès, le premier navigateur portugais qui visita cette ile.
De Machico on distmguait nettement Porto-Santo, riche en vins comme Madère, bien cultivée dans son circuit de vingt lieues, et peuplée de 6,000 âmes.
Ma curiosité était satisfaite : j'avais traversé Madère dans sa largeur ; je retournai par mer à Funcbal , sur une chaloupe côtière. Mon hôte m'attendait sur le môle. D'après ma demande , il avait arrêté mon passage sur une corvette qui allait au Sénégal, en relâchant aux Canaries. Mes effets étaient à bord , je n'avais pas une minute à perdre ; je lui serrai la main , et je sautai dans le canot.