‹ Voyage autour du mondeChapitre 8 sur 98 · TOULON, — ILES BALÉARES · texte numérisé non relu

TOULON, — ILES BALÉARES

de piiflle on de castor y dont la large passe se balance an pas saccadé des montures, préserve lenr carnation des atteintes du soleiL Le soir, quand la rosée tombe , ces nombreux détachements se rabattent sur la ville, avec le même ordre, avec la même joie.

Le premier aspect de Toulon est confus. I..es rues sont étroites , les places irrégulières , mais décorées de fontaines qui combattent les chaleurs de Tété : la profusion des travaux hydrauliques est une des richesses de la ville. Ces vasques de pierre , couvertes de mousses et de végétations , répandent jour et nuit une fraichenr salutaire. Les habitations en sont plus saines , les promenades du soir plus fréquentées. En général , les maisons ont de Télégance. La place du Champde-Mars « qui fut le théâtre de représaiUes sanglantes , lorsque les conventionnels reprirent la ville sur l'amiral Hood et sir Sydney Smith, est belle, vaste, entourée d'un double rang d'arbres. Il ne faut pas oublier, sur le quai large et aéré , qui porte le nom de Qtiai des Marchands^ les caryatides monumentales qui supportent le balcon de T Hôtel de Ville : elles seront un témoignage étemel de la susceptibilité du célèbre sculpteur Puget , qui voulut se venger des tracasseries de deux prud'hommes en les vouant à la risée de ses compatriotes.

La cathédrale mérite peu qu'on en parle : elle n'appelle en rien la curiosité. Le port et ses dépendances absorbent plus particulièrement l'intérêt du voyageur. Il est composé de deux portions : Tune construite sous Henri IV , et qu'on réserve pour les bâtiments de guerre : c'est le vieux port; l'autre, entreprise et achevée par Louis XIV : c'est le port neuf. Tous deux communiquent par un chenal; des forts , des parapets armés de canons veillent sur la rade , dont le circuit n'a pas de rival, de l'aveu même des étrangers. C'est dans le port neuf que vous voyez les pontons qui servent de bagne. Les forçats y sont renfermés et organisés au nombre d'environ 4^,000. On arrache la plupart de ces malheureux à la corruption de la chiourme, en les employant par brigades au déblaiement des bassins , au service des chantiers , des arsenaux et du port. Ce sont eux qui transportent les immondices et qui nettoient chaque jour les rues de la ville. Le nom de Vincent de Paul, dont le bagne de Toulon rappelle le dévouement évangélique, y vient quelquefois sur les lèvres du philanthrope comme une critique de notre système pénitentiaire. L'arsenal frappe encore Fimagination de ceux qui ont visité les arsenaux de Rochefort, de Brest, de Cherbourg. Des pyramides de grenades , de boulets rames , de bombes, forment plusieurs rangs que séparent de lourds mortiers de fonte , des canons, des caronades. Le spacieux magasin présente vingt mille fusils qui lambrissent ses murailles; des piques, des hallebardes , des pistolets, sont rangés symétriquement sur des lignes parallèles ; des sabres dont les poignées se touchent , dont les lames divergent , forment des soleils et des rosaces sur les plafonds , et chaque fût de colonne est hérissé, depuis le chapiteau jusqu'à la base, d'un revêtement de baïonnettes. L'antiquaire s'arrête avec émotion devant une chronologie militaire où l'on retrouve, rangées par ordre de siècles, les armures de nos aïeux , depuis la masse de fer des guerrîeis

gaulois 9 en passant par les cuirasses resplendissantes des temps de la cheralerie, jusqu'au fusil moderne à double percussion.

De cet arsenal on entre dans la corderie : c*est un atelier de près de seiie cents pieds de longueur ; la yoûte est un tour de force d'architecture usuelle ; on y peut fabriquer six câbles à la fois, et chaque jour de nouveaux essais sur des matières filamenteuses , de nouvelles machines pour abréger et perfectionner le travail y prouvent la sollicitude des marins à Fégard de cette industrie, de première nécessité pour la navigation. On doit visiter pareillement la menuiserie, la tonnellerie, la fonderie de canons, les forges, où cent marteaux travaillent sans cesse des masses ardentes de fer; la boulangerie, toujours en activité; la salle des modèles, où l'on peut étudier les formes de toutes les espèces de bâtiments. C'est au bassin de carénage, et qui forme une caisse de trois cents pieds de long sur cent pieds de large , qu'il faut aller apprendre comment on peut radouber à sec un vaisseau. On clôt les portes de ce bassin par le moyen d'un bateau dont la forme est celle d'un cAne tronqué ; une surcharge d'un poids énorme en fait glisser perpendiculairement la masse dans une rainure, de manière à triompher de la force de résistance qu'opposent les eaux de la mer : l'absence du flux et du reflux dans la rade a facilité cette audacieuse entreprise.

En m'initiant par degrés , dans ces excursions diverses, aux notions préliminaires d'un grand voyage maritime , je n'oubliai pas cependant de visiter la petite ville et les jardins d'Hyères, patrie de Hassillon. La flore de ce beau paysage , on les jasmins d'Espagne, le cassier du Levant, les orangers du Portugal, confondent leurs branches pour embaumer l'air, m'offrit, à deux jours de distance, un contraste saisissant avec les beautés des gorges d'OlHoules , vallon sauvage qui porte l'empreinte des convulsions de la nature et des ravages d'un volcan. On croit y discerner la trace de larges coulées de laves sur les flancs déchirés des ravins. L'aridité de cette solitude, où l'artiste peut dessiner des profils bizarres qui ressemblent à des pyramides en ruines, à des remparts démolis par un tremblement de terre, me frappa d'étonnement : voyageur novice encore, je ne devais aborder que plus tard les magnificences du pic de Ténériffé.

Le jour du départ arrivé, je quittai , non sans regret, les amis dont je m'étais entouré pendant mes quelques jours d'attente sur la terre méridionale ; et la ville, le port, les montagnes, s'enfonçant à l'horizon, le paquebot courant sous toutes ses voiles, favorisé par un vent de nord qui nous prit hors du goulet , laissa sur la gauche les Iles d'Hyères, jadis florissantes et pittoresques, maintenant stériles et désolées. En même temps que nous une frégate appareillait, toutes voiles déployées, pour aller se joindre à l'escadre de blocus devant Alger. J'admirai, durant quelques minutes , l'imposant spectacle qu'elle m'offrit en sillonnant la surface des flots. Inclinée sur le flanc , elle glissait avec grâce : la ligne blanche de sa batterie, interrompue par de nombreux sabords, brillait aux rayons du soleil. Elle nous dépassa bientôt, et quand la nuit tomba nous avions vu disparaître sa poupe, ses agrès et ses mâts , sous le niveau de la Méditerranée.

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Trois jours après» le 8 août, à la suite d*une traversée de plus de quatre-vingtdix lieues, que rien ne signala, Ttle Minorque, la première des Baléares, découpa sur rhorizon les flancs du mont Toro, surmonté de son télégraphe. Je dirai peu de chose de Teffet que me produisit Mahon : il ne répondît pas à Vidée que je m'en étais faite d'après les récits du cardinal de Retz, qui compare assez ingénument cet aspect aux décorations de TOpéra. Je remarquai néanmoins la disposition favorable du port de Mahon. La nature a tout fait pour qu'il devienne on arsenal de première classe et de beaucoup préférable au port de Carthagène. L'Espagne en tirerait un grand parti, si l'Espagne tirait parti de quelque chose. En cas de lutte avec la France , avec les divers États de l'Afrique et de l'Italie , d'intrépides corsaires, sortis tout à coup d'Iviça, de Palma, des baies et des criques de Minorque , pourraient infester inunédiatement la Méditerranée , sauf à trouver un prompt refage contre des forces supérieures, au milieu des rochers à fleur d'eau qui hérissent cette position avancée et qui sont autant de barrières ou d'écueils pour les gros navires. Les Baléares seraient de la sorte le bouclier de la Péninsule. L'Angleterre, qui ne se contente pas de Gibraltar, n'a jamais cédé qu'à regret, aux traités ou à la victoire, ces points militaires dont elle s'empara plus d'une fois. Elle a constamment ravagé les fortifications en se retirant, et détruit l'artillerie lorsqu'elle ne pouvait l'emporter. ^

On prête au célèbre André Doria , rival de Barberousse , ce mot devenu proverbial , que a Juin, Juillet, Août et Mahon sont les meilleurs ports de la Méditerranée. B Mahon , qui était l'entrepôt des produits de l'Inde avant le voyage de Yasco de Gama , reçut un second coup également funeste à son industrie lors de l'expulsion des Maures. L'hôpital, le lazaret, la quarantaine et l'arsenal occupent les quatre tlots enfermés dans ce port , dont le goulet se trouve resserré entre deux caps, et dont le môle ne doit rien à la main de l'homme. Ce bassin ne risque pas d'être comblé par des atterrissements : nulle rivière ne s'y précipite. Grâce à son élévation au-dessus des roches qui dominent le port , la ville de Mahon jouit d'un air pur ; mais son existence semble miraculeuse et précaire sur ces masses dont les fragments s'éboulent parfois sur le rivage. Des terrasses dominent ses édifices assez mal distribués à l'intérieur, mais dont les dehors ne manquent ni de coquetterie ni de goût. La maison de ville, l'hôtel du gouvernement, sont mesquins. L'autorité de la métropole ne se signale ici que par le délabrement des rues, étroites, fatigantes, détestablement pavées en menus cailloux ; une promenade semée d'arbres déjetés par le vent et dont les Mahonnais sont fiers, je ne sais trop pourquoi, une assez belle place d'armes fort mal entourée , telle est en réalité la ville dont le Coadjuteur fait un si beau portrait dans ses Mémoires.

Les îles Baléares sont au nombre de quatre: Iyiça, Formentbra, Majorqub et MmoRQUE; plusieurs îlots avoisinent leurs côtes. Autour d'Iviça, on voit Conbjera-Grandb (la grande Ile aux Lapins), Esparto, Brbba, Espalmador, E»- PARDBLL et Fagam; près de Majorque se groupent Draoonbra (l'île aux Dra-

gOD8 ), CoNEJBRA (l'Ile aax Lapins), et Cabrera (l^tle aux Chèvres). L*!Ie d*ATRB est à peu de distance des cdtes méridionales de Minorque. Parmi les îles principales, Formentera , la Pityma minor des anciens, et dont le nom moderne caractérise la richesse agricole , a cinq lieues dans sa plus grande longueur ; Iviça a vingt-deux lieues de tour; Majorque, cinquante; Minorque , trente-huit.

Les deux points cuhninants de ces Iles montueuses sont le Puig de TorceUo et le Puig major à Majorque. Des sources minérales et divers échantillons de minerai de cuivre rignalent dans cette tie des richesses dont on ne tire pas parti. La déclivité du terrain varie Fhistoire naturelle de cet archipel. Les cimes âpres de Majorque ne se couvrent que d'une espèce de sestère ; puis viennent le chêne et le pin d'Alger; ensuite Tolivier et le caroubier. Sur les coteaux maritimes abonde le palmier nain , à Tombre duquel fleurissent des cyclames, des ononides et d'élégantes antbyllides : sur les versants plus pierreux encore se produisent le myrte , le pistachier lentisque, le câprier épineux ; enfin la vigne s'élève en amphithéâtre sur les collines, et le cotonnier s'épanouit dans les terrains plus bas et plus arrosés. Palma, capitale de cet archipel, a, suivant M. Mimano, une population de 34,000 âmes ; Mahon et Iviça sont moins importants. Cette dernière île ne marque que par ses riches et abondantes salines.

Le nom de Baléares {Balearides)^ que les Grecs donnèrent aux habitants de ces Iles , a pour étymologie le mot fronde, arme dont les naturels se servaient avec une grande habileté. Pour former de bonne heure le coup d'œil des enfants , on ne leur accordait pour nourriture que ce que leur pierre avait touché à une certaine distance. Strabon a représenté les insulaires des Baléares de son temps comme à la fois très-pacifiques et très-braves. Les migrations successives des divers habitants de la péninsule ibérique. Phéniciens , Carthaginois , Romains , Maures, Catalans , ont dd venir successivement se fondre dans le sein des populations primitives. L'idiome des Baléares vient à l'appui de ces traditions : il est difficile en effet de démêler nettement dans ce mélange de mots syriaques, grecs, romains et arabes, la prononciation qui domine. Quoi qu'il en soit de ce mélange de peuples, l'indolence est le caractère distinctif de ces insulaires : ils sont polis , mais avec un fond de froideur et de réserve ; et leur flegme ne se déride que lorsqu'il s'agit de se grouper en foule autour d'un fandango, pendant qu'un joueur de guitare racle du revers de la main , conune un désespéré , les cordes de son instrument.

Le costume des pâtres tient des mœurs de leurs ancêtres : une calotte qui recouvre des cheveux courts, de larges braies de peau de chèvre, une casaque qui tombe sur ce dernier vêtement comme le sagum des Romains , de lourds souliers, tel est leur costume ordinaire. La cape noire, la fraise rabattue sur la poitrine et les épaules, le chapeau à larges bords relevés de droite et de gauche, signalent les jours de fêtes. Les femmes, quel que soit leur rang, portent uniformément le rebozillo , qui ne varie que par le luxe des étoffes ; c'est une façon de mantelet à falbalas et à festons, qui couvre la tête et qui vient

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ifabord se nouer sous le mentou avec des rubans » pour retomber ensuite en arrière et former sur la poitrine deux pointes de cbèles qui se croisent. Des chapelets , des médaillons , avec des portraits de parents ou de saintes images, pendent au-dessous du rebozillo. Les verroteries , les colliers , les petites pièces d'orréyrerie plus ou moins travaillées, sont la parure de prédilection du plus grand nombre.

L'éducation est à peu près nulle aux Baléares ; on en est encore aux vieilles méthodes abandonnées depuis longtemps en France et qui prolongent à Tinfini une éducation pédantesque ou monastique. La prière est le nec plus ultra de renseignement dans les principales villes. Lire les Heures, coudre ou tricoter , c'est toute la science des jeunes filles. L'agriculture est arriérée, le commerce peu de chose. Des couvertures, des tapis et des ceintures de laine, quelques ouvrages de marqueterie avec des arabesques, quelques distflleries qui ont pris de l'accroissement , entre autres pour les roses et la fleur d'oranger, c'est à peu près toute l'industrie.

Nous quittâmes Mahon le 11 août. Le paquebot laissa sur la droite l'Ile de Cabrera. EUe n'a que quatre milles d'étendue (environ deux lieues) ; cet Ilot , formé de monts abrupts et nus, entre lesquels s'étendent des terres incultes, restera célèbre dans les jours néfastes de nos annales militaires par l'exemple d'une barbarie politique qui se prolongea pendant six années à la face de l'Europe. Nous empruntons sur ce point quelques détails à la relation de M. Duperrey. En 18U , à la cessation des hostilités, cet officier était second sur le bAtiment chargé de ramener en France nos infortunés compatriotes.

oc On laissa tomber l'ancre , dit-il , dans un petit port au nord de l'Ile : une frégate espagnole , entièrement délabrée , servait à la garde des prisonniers , ainsi qu'un simulacre de fort où logeaient à peine quarante soldats. A la vue de notre pavillon , ces malheureux , semblables à des spectres , se traînèrent le long des rochers : ils en descendirent avec peine les escarpements pour se précipiter vers le rivage en poussant des cris de joie. Plusieurs d'entre eux, auxquels le sentiment de la liberté imprima un reste d'énergie , vinrent en nageant jusqu'à bord : ils furent accueillis avec une compassion qu'on ne peut comparer qu'à l'indignation profonde dont nous fâmes tous saisis envers les auteurs d'une si déplorable détresse. De dix-neuf mille Français jetés sur cette plage aride , à la suite de la désastreuse capitulation de Baylen, seize mille avaient succombé. Les horreurs de là soif et de la faim portèrent plus d'une fois ces victimes du fanatisme aux excès des cannibales de rOcéanie ; le récit de leurs maux pendant cette captivité nous pénétrait d'horreur ; nous nous pressions autour d'eux , nous les écoutions dans un morne silence. A l'époque de notre débarquement, deux cents de ces malheureux , frappes d'aliénation mentale , erraient au milieu des rochers , n'ayant d'abri que les cavernes , on leurs compagnons d'infortune , dont le moral plus ferme avait triomphé de tant de misères, leur portaient la minime ration que les fournisseurs espagnols ne leur faisaient même pas régulièrement parvenir. Cet oubli cruellement systé

màtiqae dans lequel on laissait nos malheureux eompatriotes , ne prouvait que trop rintention calculée de les exterminer lentement. Lorsqu'on leur eut fait savoir qu'on allait , par ordre du roi de France , expédier des bâtiments qui devaient les reconduire dans leur patrie , une joie délirante s'empara d'eux ; ils se portèrent sur différents points de l'Ue ; puis , avec des transports vraiment frénétiques , ils livrèrent aux flammes les cbétives cabanes qui ^ jusqu'à ce jour , leur avaient servi d'asile , comme s'ils eussent dû s'en éloigner à l'instant même. La nuit vint : nous fûmes retenus par des vents contraires dans le port de Cabrera ; mais il nous fut impossible de rester tranquilles spectateurs de cette réjouissance extracnrdinaire , que le lieu de la scène et les acteurs rendaient ri touchante. Nous illuminâmes ; on suspendit des fanaux au bout des vergues : des salves d'artillerie répondirent à leurs acclamations de reconnaissance. L'équipage de la frégate espagnole , jusqu'alors impassible , ne put résister à cet élan et nous imita... Le 16 mai ISK^, les prisonniers de Cabrera furent conduits à Marseille. »

Après avoir abandonné ces rochers funestes » à peu de distance du canal trèsresserré qui court entre Iviça et Fermentera , les vents contraires d'ouest nous contraignirent de courir des bordées. On louvoya pendant plusieurs jours. Nous fûmes hélés à plusieurs reprises par les divers bâtiments de l'escadre qui formait le blocus d'Alger. Vue du large , la ville barbaresque , par sa forme triangulaire et par la couleur blanchâtre de ses édifices qui s'étagent sur les flancs escarpés d'un grand promontoire, semble une vofle de perroquet plaquée sur un champ de verdure.

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