CHAPITRE II
OOTBS D'BSPA«lfB. — «IBRALTAR.
Le vent changea tout à coup : il soufQa de l'est, et nous reporta très-rapidement vers la pointe de Palos , à la lisière maritime du royaume de Murcie , que domine la chaîne élevée des montagnes de Grenade. Le capitaine me donna quelques détails sur ce beau pays , qu'on nomme à juste titre le jardin de l'Espagne, ff L'empreinte arabe, me dit- il, est restée sur le sol comme un souvenir au milieu des ruines. Un acte de vengeance nationale qui fut une grande faute , l'expulsion complète des Maures, a détruit le génie manufacturier qui prospérait à l'ombre de la tolérance. Les anciens conquérants de la Péninsule ne s'étaient pas seulement occupés des arts industriels ; le goût des sciences et des belleslettres , protégé par les califes , avait fondé des collèges , des écoles , des bibliothèques. Maintenant à Carthagène seulement il y a des écoles , encore ne sontelles que pour la marine royale. L'oisiveté, la bonne chère et la sieste sont la première occupation des Murciens. Presque tous les conunerçants sont étrangers.
COTES D'ESPAGNE. - GIfiSALTAB. 9
français et anglais , napolitains surtout. Us viennent dans le port de Carthagëne prendre des laines, des soies, de la soude qui est particulièrement renommée , en échange de la quincaillerie , des épiceries , et de la dentelle. Mais ce pays n*a besoin que d'une secousse ou d*un grand homme pour reprendre , au milieu des peuples de notre hémisphère , le rang élevé que le règne de Tinquisition et le dissolvant de For du Pérou lui ont fait perdre. »
Après avoir repris le large , en nous éloignant de Carthagène , nous traversâmes une grande étendue de mer couverte de débris de paille et de graminées. Ce phénomène indique Texistence d*un courant qui se dirige de Test à Touest. Nous aperçûmes bientôt le cap de Gates. Le vent s*étant établi à Test vers cinq heures, le lendemain matin, nous passâmes à trois milles de Tllot d'Alboran. Cet Ilot , dont le sol est bas , n'ofTre que des végétations rampantes. Des goélands par troupes vinrent voltiger en criant au-dessus de nos têtes : personne ne leur dispute la possession de ce déserti Ici, les vents d*ouest vinrent contrarier les progrès de notre marche , et , durant plusieurs jours , nous fûmes réduits à courir de fastidieuses bordées entre les côtes de FAndalousie et celles du royaume de Maroc, en attendant toujours quelque brise favorable pour sortir du détroit. Les vents d'ouest ferment quelquefois ce canal pendant six semaines aux bâtiments qui veulent le franchir, et la science a tour à tour agité des suppositions contradictoires sur les difQcultés qu'il présente. Malgré le concours des mers, des fleuves et des rivières qui versent leur tribut dans le sein de la Méditerranée, certains géographes ont prétendu que ce bassin recevait aussi les eaux de l'Océan atlantique ; et comme preuve ils ont mentionné le courant d'ouest en est, qui fait visiblement irruption au milieu du détroit de Gibraltar , tandis qu'on ne peut signaler, d'est en ouest, que deux faibles courants latéraux. Suivant Malt&- Brun , le refoulement que produit la masse de l'Atlantique explique cette réaction d'une manière satisfaisante : elle n'est qu'apparente» et, d'après ce géographe , des expériences auraient fait connaître l'existence d'un oourant inférieur qui détermine un mouvement profond et sous-marin de la plus petite à la plus grande de ces deux mers.
Le 17 août, une brise assez légère s'éleva dès quatre heures du matin : nous découvrimes les cimes du Mont Gibraltar et du Mont aux Singes , ces vieilles colonnes d'Hercule où finissait le monde des anciens. On eut enfin l'espoir de sortir de la Méditerranée. Il fallut dériver sous cette muraille de rochers qu'on nomme la porte de l'Europe , et dont les parois s'élèvent à plus de 1 ,500 pieds dans les airs. Vers le milieu, conmie par l'épanchement d'une sablonniëre immense, ces parois forment une échancrure dont les débris se sont éboulés jusque dans les flots. Un joli village se trouve à la dernière limite de cet éboulement, ainsi qu'une ferme appartenant au gouverneur. Le Gibraltar se dresse à pic au-dessus de ces habitations perdues en quelque sorte à sa base , et peut, de ses mille embrasures que l'œil discerne à peine dans les crevasses de la roche » vomir le fer et la mort sur les escadres dont il serait menacé. Nous rompîmes le courant à l'aide de I. 2
la brise, en laissant Gibraltar en arrière. D*aatres b juments suivirent nos traces, et Ton mouilla par vingt brasses dans Tanse de Getarez , en dedans de la pointe de Camero> non loin du lazaret. La pointe de San-Garcia, surmontée d*une tour, nous cachait la vue d'Algéziras. Impatients de toucher la terre, nous essayâmes une promenade vers la Casa-Marcello , qui se distinguait par sa blancheur éclatante au milieu du vert foncé des hauteurs. Le magnifique aspect de la baie se développa bientôt devant nous.
Par sa vaste étendue , cette baie mérite de fixer Fattention ; un rideau de montagnes en forme le circuit. Elle est terminée à Test par Gibraltar et le détroit; au nord , par les campagnes situées au-dessous du village de Saint-Roch , à la limite d*une belle colline , où des touffes de violettes par milliers fleurissent à Tombre des bosquets de roses et de jasmins. Le mouillage y est excellent. Algéziras et la pointe de Carnero sont à Touest.
Des Génois réfugiés , vêtus à la manière des habitants de la côte , nous abordèrent en parlant français. Ils cultivaient sur cette pointe des vignes assez étendues. Ces colons nous donnèrent un guide pour gagner le sommet du piton le plus proche. Après avoir traversé des vignes bien cultivées , des toufTes de petits palmistes et d'aloès qui bordent les sentiers, nous gagnâmes enfin le sonunet le plus élevé. En ce moment, un coup d*œil magnifique nous dédommagea de nos fatigues. Le guide nous signala, entre Fécueil de Tîle Verte et la tour de Villa-Vieja, le théâtre du combat où , le & juillet 1801 , le contre-amiral Linois , presque surpris sur une rade ouverte au vent d'est qui favorisait ses ennemis, n'ayant pas, comme eux , le choix des moyens d'action , ni une retraite assurée sous le canon de Gibraltar , soutint avec résolution l'honneur du pavillon national. Il prit sa ligne d'embossage devant Algéziras, pour mieux résister à l'escadre anglaise que les vigies de Gibraltar avaient rappelée du blocus de Cadix. La division française , composée de trois vaisseaux et d'une frégate , fut bientôt attaquée par sept vaisseaux de guerre :^elle en démâta trois, tua eu fit prisonniers 1,500 hommes, et contraignit sir James Saumarez à se retirer sous les remparts de la citadelle anglaise, en abandonnant CAnnibal, vaisseau de soixante-quatorze canons. Malgré les désastres des journées qui suivirent , la gloire de cette courte et mémorable campagne appartint à notre pavillon.
La ville d'Algéziras doit son origine aux Arabes ; on voit encore des débris de la première citadelle qu'ils élevèrent sur le rivage. Cette ville est mal percée , pauvre, et d'un aspect triste . Ses maisons blanches forment des lignes confuses. Un aqueduc qui franchit des ravins alhnente ses fontaines. Autour de la cime pelée des monts qui la dominent , de grands aigles , habitants des zones supérieures , plongent vers les pâturages de la plaine ou s'élèvent à perte de vue. Bien que ce jour fût un jour férié , nous rencontrâmes des cultivateurs qui épierraient le sol pour l'ensemencer. Sur la remarque que j'en fis à l'un de ces porteurs de chapelets : — Nous sommes si pauvres I me répondit-il. Notre guide nous dit à cet égard qu' Algéziras était un repaûre de contrebandiers qui se recrutaient de gens sans aveu , attirés de tous