CHAPITRE LIV
HOITKA-BIVA. — «Ao«RA»l|ia. - BABITAHrâ BT PmODOOVIOMS.
Persontie n'a cherché à contester à l'Espagnol Mindana la découverte de l'archipel de Nouka-Hiva. Expédié en 1595 par le vice-roi du Pérou, Mendoce, pour compléter la reoonniûssance du groupe Salomon , qu'il avait découvert dans un
précédent voyage , il tomba sur celui de Nouka-Hiva , et atterrit sur Tune de ces tles, on ne saurait préciser laquelle, où il ne s*arréta que quelques heures. Passant outre , il essaya Tainement d'accoster Ohiva-Hoa , dont les insulaires paraissaient désirer sa visite, et finit par mouiller le 25 juillet (jour de la Saint-Jacques) dans la rade de Tao-Wati. Là une chaloupe bien armée cingla vers le rivage, et les hommes qui la montaient prirent terre au son du tambour. Les premiers moments furent assez tranquilles; des femmes charmantes et accortes vinrent étaler leurs grâces auprès des Espagnols , et la journée eût bien fini sans quelques vols qu'il fallut venger à coups de fusil. La paix sembla rétablie le lendemain ; mais elle dura peu. Après une messe célébrée en plein air, avec pompe , au milieu du hameau sauvage, messe à laquelle assistèrent le commandant et sa femme, et que les naturels parurent suivre avec plus de respect encore que de curiosité ; après cette messe et quelques échanges opérés dans le meilleur accord , on pouvait croire que la paix était scellée , quand une querelle survint tout- à coup et força les Espagnols à faire usage de leurs armes contre les sauvages, qui lançaient des pierres. Ce combat inégal servit du moins à donner aux insulaires la conviction de leur faiblesse. Cette mort prompte et inexplicable comme la foudre , ce bruit des armes, cette supériorité de moyens de défense et d'attaque, leur firent demander la paix et se soumettre sans réserve. Dès ce moment , Taccqrd régna et se maintint. Ces lies étaient alors ce qu'elles sont aujourd'hui ; mœurs, coutumes, vêtements, rien n'y a changé.
Depuis , nul Européen ne semble avoir revu ces lies , avant le second voyage de Cook. Son séjour fut marqué par la visite que lui fit à bord un chef nommé Honou, qui se disait roi. En mai 1791, l'Américain Ingraham compléta le premier la reconnaissance du groupe par la découverte des lies Roua-Poua , Roua- Houga, Motoua-Iti, Hiaou et Fatouhou. Ingraham enleva cet honneur à notre compatriote Marchand , qui mouilla dans les mêmes parages un mois plus tard et refit la même besogne en donnant à ces Iles des noms de son choix et de son goût, comme Tavait fait l'Américain. Marchand stationna huit jours au mouillage de Madré de Bios sur Tao-Wati. Un an après (1792), le lieutenant Hergest, chargé de vivres pour la division de Vancouver, toucha au port de Madré de Bios. Quelques coups de fusil ouvrirent les relations et les consolidèrent. Hergest vit aussi,
nomma aussi les tles septentrionales, ignorant que deux marins, l'un Américain, l'autre Français, les avaient vues et nommées Tannée précédente. Vers cette époque, sans doute, Farchipel fut fréquemment et régulièrement visité par les baleiniers. L'un d*eux y laissa l'Américain Roberts, qui , mêlé aux insulaires, séjourna quatre mois à Tao-Wati.
Rien d'important ne se passa sur ces tles jusqu'à l'arrivée du Duff^ navire chargé du soin pieux de semer des missionnaires dans tous les groupes de la Polynésie. Le capitaine Wilson commandait ce navire. Ayant mouillé le 5 juin 1797 dans la baie de Madré de Bios, il prit terre. L'Ile Tao-Wati était alors gouvernée par TenaT, fils du Honou de Cook, auquel il avait succédé , et ce chef montra les dispositions
les plus bienyeiDantes. n déclara qa'il accepterait les missionnaires pour ses hôtes. Des denx apôtres qu'on destinait à l'île, l'un, nommé Grook, débarqua sur-lechamp ; rautre , nommé Harris , hésita , resta quinze jours à bord , puis enfin se hasarda à descendre le 20 juin. On le croyait naturalisé , comme son collègue , quand on apprit le 24, à bord du Buff^ que le missionnaire avait paru sur la grève avec son coBre à effets , appelant un canot; que là , au moment où il cherchait à se faire entendre du navire assez éloigné de la plage , les naturels l'avaient environné et lui avaient enlevé son coffire, et qu'alors, effrayé de se voir à la merci de ces voleurs , le pauvre missionnaire avait gagné les bois. Après une longue recherche , on l'y trouva , à demi fou , dans un état déplorable. Voici ce qu'on sut de la cause de cet accident. Le chef Tenaï , son hôte et celui de Crook, ayant été obligé de faire une course dans l'intérieur de l'Ile , avait proposé aux deux missionnah*es de l'accompagner. Crook avait consenti , Harris avait préféré ne pas perdre de vue et le havre et le Duff. Alors cet excellent chef, voulant que l'Européen laissé au logis y eût toutes les joies possibles, lui abandonna sa femme, en le priant de le remplacer auprès d'elle. Le missionnaire ne répondit à cette complaisance que par un mouvement d'horreur; mais l'épouse du chef prit la cession au sérieux , et persécuta Harris de ses avances. Celui-ci eut beau dire que la loi divine lui interdisait les relations charnelles , elle ne se paya pas de cette raison , et en vint à suspecter le sexe du missionnaire. Curieuse comme toutes les femmes, elle communiqua son doute à ses compagnons , et ce fut à la suite d'une surprise nocturne que le pauvre missionnaire s'échappa vers le rivage, renonçant, disait-il, à convertir désormais ces créatures effrontées.
A soir retour avec Tena!, Crook, instruit de la scène qui s'était passée, n'en persista pas moins dans son premier dessein. Il laissa partû* le Duff^ qui mit à la voile le 2f7 juin. Sa mission d'évangéliste eut peu de succès ; mais il demeura tranquille, heureux , aimé des naturels , jusqu'à l'arrivée d'un Italien , qu'un navire jeta à la côte avec un fusil et quelques balles. Bientôt cet homme, doué de-souplesse et de ruse, se mit fort avant dans l'amitié des insulabes ; il marcha en guerre avec eux, les aida avec son arme plus meurtrière que celles de l'ennemi , les poussa vers la conquête et vers l'agrandissement de leur territoire. Au lieu de se rapprocher du missionnaire , il devint son antagoniste. Crook prêchait la paix , U prêcha la bataille, n fit si bien qu'il réussit à rendre l'Américain suspect aux insulaires. Sans l'assistance d'un chef puissant, le missionnaire eût été égorgé et dévoré. Ce chef, premier guerrier de l'armée, soutint jusqu'au bout un protégé qu'il aimait. GrAce à lui , Crook put gagner dans une pirogue un navire américain , Betssy , capitaine Fanning, qui se présenta à la tête de Madré de Bios. Le capitaine Fanning écouta avec intérêt le récit du missionnaire , et , sur ses conseils , il renonça an projet d'aborder à Tao-Wati, désormais livrée au mauvais génie de cet Italien.
Quand Krusenstem mouilla à son tour, en 180i , dans la baie de Taîo-Hae , deux aventuriers européens y exerçaient une grande influence. L'un était un Anglais, nommé Roberts, qui depuis sept ou hait ans habitait Nouka^Hiva ; l'autre un
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Français, Joseph Cabri, fixé aussi sur rUe depois mmbre d'aoBées. Tons deux sans moeurs et sans cnltore, ces hiKomes s'ahcutirent avec les sauvages au lieu de leur donner quelques teintes de civilisation ; ils se firent leurs auxiliaires dans les batailles, et Joseph Cabri devint un grand guerrier. Seulement il ne put jamais se résoudre à manger de la chair humaine. Il échangeait toujours un prisonnier contre un cochon. Au temps de Krusenstem , le dief principal des Taiis était Keata-Nouî , guerrier de quarante-cinq ans , de fort bonne mine , et tatoué des pieds à la tête. Le navigateur russe constata que l'autorité de ce roi était fort limitée, fait identique avec ce qu'avaient observé Cook et les autres navigateurs : c'était une autorité patriarcale , respectée seulement dans le tabou attaché à la personne et à la maison du chef. Krusenstem du reste eut , grûce à Roberts et à Cabri , la facilité de tout vérifier avec quelque détail ; il constata le fait d'anthropophagie qui avait échappé à ses devanciers ; il étudia les mœurs , les 1<hs, Torganisation des tribus, leurs alliances et leurs guerres.
Nous voici arrivés à l'époque où le célèbre Porter fit de ces Qes l'entrepôt temporaire de ses prises. Porter est un des capitaines américains qui firent le plus de mal aux Anglais dans la courte guerre de 1813. Ayant mouillé le 25 octobre avec sa flottille sur cette baie de Taio-Hae , il y trouva plusieurs de ses compatriotes qui cherchaient à faire une cargaison de bois de sandal , et un Anglais nommé Wilson , naturalisé parmi ces sauvages. En cette année , Keata-Nouï régnait encore sur les Taiis. Vieilli par l'usage du kava, ce n'était plus ce chef vigoureux qu'afvait conmi Krusenstem; il touchait à la décrépitude. En guerre avec les Hapas.il allait succomber, et implora comme auxiliaire le capitaine américain. Celui-ci voulut d'abord rester neutre ; mais les Hapas répondirent si insolemment à ses ouvertures pacifiques, qu'il se décida à les soumettre, sinon dans l'intérêt de Keata-NouI, du moins dans le sien. La guerre coounença. On monta alors à force de taras on canon sur le haut d'un morne, on battit en brèche la forteresse des Hapas, cm la prit, on amena la tribu à résipiscence, on la fit passer par un traité onéreux et par un triiMt hebdomadaire destinés à Porter. C'était le prix légitime des services rendus dans cette guerre oè M Américains avaient figuré.
Bientét les peuplades environnantes suivirent l'exemple des Hapas ; toutes se déclarèrent tributaires , à l'exception des deux plus puissantes , celle des Taï-Piis et ceUe des Hati-akoo-Touoho , qui déclarèrent formellement qu'elles resteraient indépendantes du patronage étranger. Porter ne cmt pas que l'heure fût encore venue de réduire ces réfractaires ; il chercha d'abord à s'établir de telle sorte que leur somnissioB devint immanquable et facile. Les naturels parmi lesquels il vivait le servirent de leur mieux; ils allèrent jusqu'à bâtir pour les Européens un joli petit vaiage que l'Américain appela MadisonviUe ; et plus tard la guerre déclarée contre les Hapas ayant nécessité des précautions défensives , les mêmes hommes se prêtèrent à construire sur leur territoire une forteresse qui prit le nom de/or^ Madison. Le 19 novembre, ce dernier ouvrage étant terminé. Porter cmt devoir prendre possession de Nouka-fiiva, au nom et pour le compte des États-Unis.
Cette prise de possession englobait toutes les tribus de Vile , quoique les Taï- Piis et leurs alliés ne fussent pas soumis. A une première sommation , ils avaient répondu qu'ils n'avaient aucune raison pour désirer Tamitié des blancs, et que , dès le moment qu*il s'agissait d'obtenir par violence une taxe de cochons et de fruits, ce n'était pas avec des paroles qu'il fallait venir, mais avec des armes. A une seconde ouyerture faite par le roi Keata-Nouï , l'allié de Porter, et appuyée par son fils en personne, les Taï-Piis avaient fait une réponse plus fière et bien plus insultante : « Les habitants de la vallée Tiou-Hoï et leur roi Keata-Nouï sont des lâches , disaient-ils ; les Hapas ont été battus parce qu'eux aussi ont été des lâches. Quant à Porter et à ses compagnons, ce sont des lézards blancs qui tomberont à la première fatigue, qui ne pourront ni gravir les montagnes, ni supporter le manque d'eau, ni même porter des armes. Et pourtant ce sont ces ennemis qui défient les Taî-Piis, si souvent vainqueurs, et à qui leur dieu a promis toujours la victoire I Qu'ils viennent , ces lézards blancs ; nous les défions ; qu'ils viennent , nous ne craignons pas leurs bouhis (fusils), bons tout au phis pour effrayer des lâches comme les Taiis, les Hapas et les Shoumis. »
Cet arrogant défi rendait la guerre inévitable : elle éclata. Le 3 novembre , Porter parut dans la baie des Taï-Piis avec une de ses corvettes, cinq chaloupes et dix pirogues de guerre. Ses alliés montaient à 5,000 hommes. Le brave marin débarqua lui-même avec 35 soldats armés de mousquets, et marcha contre les Taï- Piis. Malgré la vigueur de l'attaque, ces derniers se défendirent avec un acharnement tel, que les Américains furent obligés de se rembarquer sans avoir remporté aucun avantage. L'insolence de la tribu rebelle s'accrut de son succès; ihfallut revenir à la charge avec un renfort. Cette fois 200 fusiliers américains se mêlèrent à la lutte, qui fut longue et sanglante. A la fin, les armes à feu l'emportèrent : le village des malheureux Taî-Piis fut saccagé , pillé et incendié. Réduits par cette terrible leçon, ils demandèrent la paix, et ne l'obtinrent qu'à des conditions fort onéreuses. On stipula une rançon de guerre de MO cochons , puis un tribut annuel proportionné à celui qu'avaient consenti les autres tribus de l'île.
Dès ce jour Nouka-Hiva fut entièrement soumise au capitaine américain. Il aurait pu y régner tranquille et puissant ; mais la souveraineté d'une Ue polynésienne n'était qu'un incident pour le brave marin. Le 10 décembre, ses opérations terminées , il remit à la voile , emmenant ses navires de guerre , et ne laissant à Nouka-Hiva que trois de ses prises amarrées sous le fort , et confiées à la garde du lieutenant Gamble, avec 22 hommes. Cet officier vit bientôt combien sa position était difficile : travaillés par un Anglais nommé Wilson , naturalisé dans l'tle, les naturels changèrent de manières vis-à-vis des Américains. Non-seulement ils cessèrent de payer le tribut , mais ils molestèrent leurs hôtes, et allèrent jusqu'à menacer leurs navires. D'un autre côté, l'insubordination éclata parmi les blancs eux-mêmes , et l'autorité du lieutenant Gamble fut souvent compromise et menacée. Enfin , après un mois d'intermittences semblables, la révolte éclata ; les officiers, chargés de fers, furent jetés dans la cale d'un des navires , après quoi ,
hissant le pavillon anglais , les matins appareillèrent. Hors de la baie on détacha du bord nne mauvaise chaloupe dans laquelle on mit les officiers, qui eurent la plus grande peine à regagner le mouillage. Gamble avait encore à ses ordres deux navires et dix hommes restés fidèles. Réduit à ces forces , il battit les naturels ; puis, voyant qu'ils allaient revenir en nombre, il brûla un bâtiment, s*embarqua sur l'autre avec sa petite troupe , et parvint à regagner les lies Hawaii , où il fut capturé par une corvette anglaise. Quelques Américains qui restaient encore dans le fort de Hadison furent égorgés après le départ de Gamble. Ce fut l'Anglais Wilson qui conseilla et dirigea ce massacre. Un seul homme parvint à gagner les montagnes , où il fut sauvé par un vieux chef du pays. Ainsi finit d'une manière misérable et sanglante l'expédition de Porter, commencée sous de A riants auspices. Le fait principal, qu'elle avait fondé l'unité du gouvernement de l'Ile, paraît du reste lui avoir survécu. Le vieux Keata-Nouî demeura chef suprême de Nouka- Hiva, et son fils Mouana conserva le titre nominal de cette souveraineté.
Après l'apparition de Porter, peu de faits saillants se passèrent à Nouka-Hiva. Le lieutenant américain Paulding du navire le Dolfin ayant mouillé, en 1825, dans la baie d*Oumi, n'eut qu*à se louer des naturels. En 1829, le missionnaire Stewart parcourut toute cette côte sur le vaisseau de guerre américain le Vincennes^ et en traça, à son retour, un tableau plein de vérité et d'intérêt. Le capitaine du Fmcennes eut à intervenir dans les affaires du pays qu*agitait alors Tintronisation du jeune Mouana. La crainte des Européens donna gain de cause au roi mineur contre les dissidents. Enfin, au mois de mars 1830, le capitaine anglais Waldegrave, du navire Seringapatnam y parut à Nouka-Hiva et n'y recueillit que des documents décousus et sans importance. Telle est l'histoire de Nouka-Hiva depuis sa découverte.
L'archipel de Nouka-Hiva , compris entre le 8* et le 10"» de lat. S. et le iW et et le 1^2^ de long., à l'ouest de Paris, occupe un espace de 60 lieues marines environ du N. N. 0. au S. S. E., sur une largeur d'à peu près 15 lieues. Il se compose d'une douzaine d'Iles , dont trois seulement ont une certaine étendue ; toutes les autres ne sont que des tlots ou rochers. La reine de l'archipel est la riante et belle Nouka-Hiva, nom que lui donna Krusenstem et que les géographes modernes ont adopté. Les peuples qui occupent ces îles avaient, conmie tous les peuples polynésiens, des ti*aditions anciennes et confuses. Keata-Nouî, roi à Tépoque de >^îmsenstem, descer<dait en ligne droite de Oataïa, le découvreur et le premier chef de Ttle. Suivant une autre , vingt générations auparavant , le dieu Haii avait apporté dans cet archipel des cochons et de la volaille. Il se montra vers la partie orientale de l'Ue , dans la baie Hata-Outoua , y creusa une source pour avoir de l'eau , et se reposa sous un arbre qu'on nomma haii , et qui dès lors fut tabou. On ne sait rien de plus de ce dieu. Seulement, comme les naturels avaient donné au cochon le nom de pauarka , on pourrait supposer que ce Haii était un navigateur espagnol du xvi* siècle. Ce fut encore un dieu nommé Teo, qui leur apporta le cocotier de Ttle Outoupou.
NOUKÂ-HIYA. — GEOGRAPHIE. 549
La convictioii s'était accréditée parmi les insulaires qae d'antres lies existaient à certaine distance des leurs : ce fait leur avait été révélé par leurs dieux. A diverses reprises , ils essayèrent d'aller à la découverte avec leurs pirogues , et le grand-père de Keata-Noul partit un jour ainsi pour ne plus revenir. Deux ans avant Porter, un chef de tribu, Temaba-Taîpi , craignant le sort de la guerre, avait fait préparer plusieurs grandes doubles pirogues, se confiant en cas de revers à cette flottille pour le porter lui et sa peuplade sur des lies inconnues. Les hostilités finies , op retira les embarcations à terre. D'après le récit de Wilson, cet Anglais que Porter trouva établi à Nouka-Hiva, plus de 800 insulaires étaient partis dans leurs pirogues pour aller à la découverte de terres éloignées. Pas un seul n*était revenu , si ce n'est l'équipage d'une pirogue qui , ne voulant pas pousser plus loin, resta quelque temps à Hiaou, et en fut ramené par les chasseurs de phaétons. Au surplus, ces migrations étaient une manie excitée et entretenue par les tahouas (prêtres). Quatre jours après le départ des pirogues lancées ainsi à l'aventure, les imposteurs se glissaient en cachette dans les cases de la tribu décimée par l'aventureuse expédition , et là d'une voix perçante ils annonçaient que les voyageurs venaient d'aborder à une Oe fertile en cochons , volaille , forêts d'arbres à pain , cocotiers et autres ressources précieuses ; puis , montrant du doigt la terre promise , ils invitaient les autres à les aller rejoindre. Sur la foi de ces révélations, d'autres partaient, se confiant aux flots sur de frêles barques. Sans doute , dans le nombre , quelques-unes ont abordé aux lies de l'Océanie , les ont peuplées ; mais combien de malheureux ont péri dans ces traversées hasardeuses ; combien de victimes de la faim , de la soif et de la tempête , ont trouvé la mort , au lieu du pays de leurs rêves !
De tous les navigateurs , andens ou modernes , le capitaine Waldegrave est le seul qui n'ait pas loué l'extérieur et le physique des insulaires. Les autres s'accordent à les placer au premier rang dans la race polynésienne , les femmes surtout, dont Krusenstem lui-même, auteur peu enthousiaste , fait le plus gracieux portrait. Dissolues et coquettes , elles ont les qualités de ces deux défauts : la grAce, le soin de leur personne. Elles ont, suivant cet auteur, le visage plutôt rond qu'ovale, les yeux grands et expressifs, les dents magnifiques, les cheveux naturellement bouclés, enfin le teint plus clair que dans les autres archipels polynésiens. Il faut ajouter que leur taille est sans harmonie, et que leurs pieds manquent de grâce. Rien ne gêne les jeunes filles jusqu'à l'âge de dix-huit ans; elles sont maîtresses et souvent folles de leur corps ; mais à cet âge eUes contractent des liaisons plus durables , sans pour cela se croire obligées à une règle de fidélité absolue. Les unions , leurs conséquences , leur validité, n'ont été qu'imparfaitement jugées. Porter parle de l'affection des épouses et des mères pour leurs maris et leurs enfants , tout en racontant leurs dissolutions effrontées. Il faut en conclure que le mariage est un acte purement dvil diex eux , un accouplement temporaire, une association de simple convenance qui n'engage pas; et que ce lien n'a quelque valeur et quelque force que parmi les chefs et les rois. Ces
derniers ne se marient qu'en famille, et souvent à leim pins proches parentes. Parfois ces unions ont les plus importants résultats. Ainsi le fils de Keata-Noul ayant épousé la fille du chef des Taî-Piis, ennemi constant de sa tribu, et la fiancée étant venue par eau vers son futur, la mer qui sépare les deux vallées fut firappée du tabou, et c*eût été un crime que de verser du sang sur toute cette étendue ; car, même à la mort de la princesse , son esprit devenu atona , c'est-à-dire dieu, perpétuait le tabou sur les hostilités. Si le prince eût renvoyé sa femme à ses parents , le tabou eût été levé, et la mer ouverte aux pirogues belligérantes.
Le tabou règne en souverain à Nouka-Hiva; 0 frappe les principaux alimenta, comme les cochons, les tortues, les bonites, les dorades réservées aux classes privilégiées , et ne laisse au reste des insulaires que des afiments communs , comme le fruit de Tarbre à pain, les cocos, les ignames, et les poissons non taboues. Les maisons des personnages taboues ne sont accessibles à aucun individu des autres classes, pas même à leurs propres femmes, qui ont des logements particuliers. Les individus taboues, en revanche, peuvent aller partout et manger de tout. Ce sont les personnages sacrés par excellence ; on ne peut rien placer au-dessus de leur tête , et toute chose qui est trouvée en contravention avec cette loi ne doit plus servir à un usage profane. La vengeance de la persomie dont le tabou a été insulté poursuit le violateur jusqu'à ce qu'il meure, et cette crainte du châtiment, autant que les habitudes de Tenfance, en maintient partout la stricte observatioii.
Quoiqu'il soit à peu près prouvé que les Nouka-Hiviens dévorent la chair des victimes humaines, aucun voyageur ne les a encore surpris dans raccompUasement de pareils sacrifices. On ne sait ni comment se font ces immolations, ni comment se distribuent les chairs des patients. Porter lui-même , qui vécut dans une si grande intimité avec ces sauvages , ne put voir aucun de ces aflreux repas. Sans doute on se cacha de lui , parce qu'il avait témoigné sa répugnance pour ces hideuses cérémonies. Hais un fait incontestable, c'est qu'ils aiment à conserver comme trophées les restes de leurs ennemis, les cheveux, les dents, les crâaea, qu'ils suspendent dans leurs maisons. Avec les ossements humains les plus gros, ils fabriquent des harpons qu'ils sculptent fort élégamment ; avec les phs petits , ils font des colliers, des manches d'éventail, des hausse-cols, diverses armes pour la guerre, ou bien encore de petites idoles. Ces ornements, dépouilles des morts, ne se trouvent, du reste, que chez peu d'individus; et beaucoup de chefs indigènes repoussèrent à diverses reprises , devant Porter, la quaKfication de mangeurs de chair humaine.